Depuis l’Antiquité, les chrétiens vénèrent un tombeau situé dans la vallée du Cédron, au pied du mont des Oliviers, près de Gethsémani. Ce sanctuaire, aujourd’hui appelé Sépulcre de la Vierge Marie, fait l’objet d’une vénération continue depuis les premiers siècles du christianisme. L’examen des sources anciennes, des traditions liturgiques et des données archéologiques nous permet de considérer que ce lieu correspond très probablement au site ancien où la tradition chrétienne situait la sépulture de la mère de Jésus, celle que les orthodoxes nomment Théotokos.
Le site se trouve au pied du Mont des Oliviers, dans une zone qui, au Ier siècle, était utilisée comme nécropole juive. Les évangiles ne décrivent pas la mort de Marie, mais les traditions relatives à sa « Dormition » apparaissent dans les premiers siècles du christianisme. Plusieurs récits anciens, regroupés sous le nom de Transitus Mariae, situent la mort de Marie à Jérusalem et évoquent son ensevelissement dans la vallée de Gethsémani. Les versions les plus anciennes de ces textes remontent probablement aux IIIe-IVe siècles et témoignent de l’existence d’une tradition déjà bien établie concernant la localisation du tombeau (voir par exemple la synthèse de Simon Claude Mimouni dans La Dormition et l’Assomption de Marie. Histoire des traditions anciennes, Paris, Beauchesne, 1995, p. 473-548).
Cette tradition est confirmée par des témoignages historiques plus tardifs. Un récit du Ve siècle, connu sous le nom d'Euthymiaca Historia, rapporte qu’à l’époque de l’empereur Marcien (450-457), l’impératrice Pulchérie demanda au patriarche de Jérusalem de lui envoyer les reliques de la Vierge. Celui-ci répondit que le tombeau de Marie se trouvait à Gethsémani mais qu’il avait été trouvé vide peu après son ensevelissement, car Marie avait été enlevée au ciel. Ce texte montre que, dès le Ve siècle, l’existence d’un tombeau de Marie à Jérusalem était déjà reconnue par les autorités ecclésiastiques locales.
Le fait que le tombeau fût vide fut interprété comme un signe de son Assomption au ciel pour les catholiques. Cela cadre également avec la tradition orientale de la Dormition pour qui la Vierge Marie mourut naturellement, fut enterrée dans la vallée du Cédron où, trois jours plus tard, son tombeau fut trouvé vide, ce qui signifiait que son corps avait été élevé au ciel et réuni à son âme. Plusieurs textes patristiques byzantins, notamment ceux de saint Jean Damascène et d’autres auteurs du VIIe-VIIIe siècle, évoquent cette tradition du tombeau vide (voir par exemple les homélies réunies dans Early Patristic Homilies on the Dormition of Mary, trad. Brian E. Daley, Crestwood, St Vladimir’s Seminary Press, 1998) : « Pourquoi cherchez-vous dans le tombeau celle qui a été élevée au ciel ? … Laissant le linceul, ce corps saint et sacré a été emporté vers le ciel avec les puissances angéliques. » Comme l’écrit André de Crète, le sépulcre vide de la Vierge « demeure jusqu’à aujourd’hui comme un témoignage » (Daley, op. cit., p. 111).
Les données archéologiques contemporaines apportent un élément supplémentaire. Dans les années 1970, l’archéologue franciscain Bellarmino Bagatti mena des recherches archéologiques approfondies dans le sanctuaire actuel. Ses travaux furent publiés avec Michele Piccirillo et A. Prodomo dans l’ouvrage New Discoveries at the Tomb of Virgin Mary in Gethsemane (Jerusalem, Franciscan Printing Press, 1975). Bagatti conclut que la tombe se trouve au cœur d’une nécropole datant de l’époque du Second Temple et qu’elle appartient au type des tombes juives creusées dans la roche au Ier siècle (« la tombe de Marie se situe dans une zone funéraire utilisée au Ier siècle », op. cit., p. 57-58).
Les fouilles ont montré que la structure originelle du tombeau comportait plusieurs chambres funéraires, typiques des sépultures juives de cette période. La chambre centrale, identifiée comme la tombe elle-même, correspond à un modèle courant dans les nécropoles de Jérusalem du Ier siècle. Bagatti a également observé que le tombeau avait été isolé du reste de la nécropole par les premiers chrétiens, qui ont progressivement taillé la roche environnante afin de transformer la tombe en sanctuaire indépendant.
La tradition liturgique renforce cette identification. Dès le Ve siècle, une église fut construite au-dessus du tombeau afin de protéger le sanctuaire et de permettre le culte des pèlerins. Les sources byzantines indiquent que cette église fut édifiée sous le patriarche Juvénal de Jérusalem et le règne de l’empereur Marcien. La présence d’un sanctuaire marial à cet emplacement dès cette époque montre que le lieu était déjà reconnu comme le tombeau de Marie.
La continuité de la vénération constitue un argument important dans l’identification des lieux saints. Dans le cas du tombeau de Marie, la tradition locale n’a jamais été interrompue pendant plus de quinze siècles. Le sanctuaire est aujourd’hui partagé par plusieurs Églises orientales, notamment l’Église grecque orthodoxe et l’Église arménienne, qui y célèbrent chaque année la fête de la Dormition le 15 août.
Certains chercheurs ont néanmoins proposé des hypothèses alternatives, en se fondant notamment sur une tradition qui situerait la mort de Marie à Éphèse, en Asie Mineure. Cette tradition apparaît surtout dans des textes tardifs et dans des récits de pèlerinage médiévaux. Elle ne repose sur aucune tradition archéologique ancienne comparable à celle de Jérusalem. Plusieurs historiens, comme l’égyptologue Otto Meinardus (The Holy Places of the Coptic Church, Cairo, 1979, p. 113-117), ont souligné que la tradition d’Éphèse est tardive et beaucoup moins solide historiquement.
La plupart des spécialistes reconnaissent aujourd’hui que la tradition de Jérusalem est la plus ancienne. L’historien des religions Simon Claude Mimouni note ainsi que, même si certains aspects de la tradition restent discutés, « sur le plan archéologique, il ne fait pas de doute que la tombe fouillée par Bagatti date du Ier siècle » (Mimouni, op. cit., p. 576) .
Ainsi, plusieurs éléments convergent vers une identification plausible du site. La localisation dans une nécropole du Ier siècle correspond à l’époque de Marie. La tradition de Jérusalem est attestée très tôt dans les sources chrétiennes. Le sanctuaire est vénéré sans interruption depuis l’Antiquité. Aucune autre localisation ne possède une tradition historique aussi ancienne et aussi cohérente.
Comme pour la plupart des sites antiques, il est impossible d’apporter une preuve absolument définitive. L’archéologie ne peut pas identifier avec certitude la personne qui fut déposée dans cette tombe il y a deux millénaires. Toutefois, l’ensemble des indices historiques, archéologiques et traditionnels constitue un faisceau de preuves remarquable. Pour cette raison, de nombreux historiens considèrent que le tombeau vénéré à Gethsémani correspond très probablement au lieu où la tradition chrétienne primitive situait la sépulture de la Vierge Marie.
Paul-Éric Blanrue.