BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

jeudi 26 mars 2026

La Genèse replacée dans l’histoire réelle du Proche-Orient ancien.



La Genèse constitue, selon Andrew E. Steinmann dans Genesis: An Introduction and Commentary (Downers Grove, InterVarsity Press, 2019), le fondement narratif et théologique de toute la Bible. Elle ne doit pas être comprise comme un simple récit mythologique des origines comparable aux cosmogonies du Proche-Orient ancien, mais comme l’ouverture d’une histoire du salut structurée reliant la création du monde à la formation du peuple d’Israël et préparant la perspective messianique du Nouveau Testament. Steinmann souligne dès l’introduction que la Genèse est « le livre fondamental de l’Ancien Testament », puisqu’elle expose l’origine du monde, du péché, de la promesse du salut et du peuple d’Israël (p. 1).

Andrew E. Steinmann, professeur d’Ancien Testament à Concordia University Chicago, est un spécialiste reconnu du Pentateuque et de la chronologie biblique ancienne. Dans From Abraham to Paul: A Biblical Chronology (Saint Louis, Concordia Publishing House, 2011), il a proposé une reconstruction chronologique continue reliant les patriarches à l’époque apostolique, montrant que la Genèse s’inscrit dans une tradition historiographique cohérente plutôt que dans une compilation tardive de traditions disparates.

Cette approche rejoint les travaux de Kenneth A. Kitchen, qui souligne que les récits patriarcaux correspondent étroitement au contexte social du Bronze moyen plutôt qu’à celui du premier millénaire av. J.-C. (On the Reliability of the Old Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 2003, p. 313-328). Elle rejoint également les recherches de James K. Hoffmeier, qui met en évidence la plausibilité historique des migrations sémitiques entre Canaan et l’Égypte au deuxième millénaire (Israel in Egypt, Oxford University Press, 1997, p. 52-76 ; Ancient Israel in Sinai, Oxford University Press, 2005).

L’un des arguments majeurs en faveur de la cohérence littéraire de la Genèse concerne sa structure interne organisée autour de la formule récurrente « voici les générations de… » (tôledôt). Cette formule apparaît en Genèse 2,4 ; 5,1 ; 6,9 ; 10,1 ; 11,10 ; 11,27 ; 25,12 ; 25,19 ; 36,1 ; 36,9 et 37,2 et constitue une véritable charpente narrative du livre. Elle correspond à une pratique historiographique attestée dans les traditions généalogiques du Proche-Orient ancien. Comme le souligne Richard Hess, les généalogies bibliques doivent être comprises comme des instruments de transmission historique et identitaire caractéristiques des sociétés tribales anciennes (Studies in the Personal Names of Genesis 1–11, Winona Lake, Eisenbrauns, 1993).

Cette organisation narrative révèle un resserrement progressif du champ historique du récit. La Genèse passe de l’histoire universelle de l’humanité à celle de la lignée de Noé, puis à celle de Sem, ensuite à Abraham, Isaac, Jacob et enfin Joseph. Cette progression correspond à une logique historiographique comparable à celle observée dans d’autres traditions généalogiques du Proche-Orient ancien. Steinmann souligne que la Genèse « trace la promesse du Sauveur à travers la lignée d’Abraham jusqu’à Juda » (Genesis, 2019, p. 2).

La tradition biblique attribue la Torah à Moïse, et cette attribution est confirmée par l’ensemble du témoignage de l’Ancien Testament, par la tradition juive du Second Temple et par les déclarations de Jésus lui-même dans les Évangiles. Steinmann rappelle que plusieurs passages du Pentateuque indiquent que Moïse a écrit des sections de la Loi et que le reste de la Torah présuppose la connaissance du récit patriarcal (Genesis, 2019, p. 2-4). L’existence de mises à jour rédactionnelles ponctuelles concernant certains noms géographiques correspond à un phénomène normal dans la transmission des textes antiques et ne remet pas en cause l’unité fondamentale de la tradition mosaïque.

La théorie documentaire classique qui divisait la Genèse entre sources yahviste, élohiste et sacerdotale repose en revanche sur des critères linguistiques fragiles et sur des reconstructions théoriques héritées du XIXᵉ siècle. Déjà Rolf Rendtorff a montré que ce modèle documentaire ne rendait pas compte de la formation réelle du Pentateuque et devait être repensé (Das überlieferungsgeschichtliche Problem des Pentateuch, Berlin, de Gruyter, 1977). John Van Seters a souligné que les reconstructions traditionnelles du Yahviste reposaient sur des hypothèses rédactionnelles instables (Abraham in History and Tradition, New Haven, Yale University Press, 1975). Ces analyses critiques ont profondément remis en question la version classique du modèle J-E-P-D.

La correspondance entre les récits patriarcaux et le contexte social du deuxième millénaire constitue un argument important en faveur de leur enracinement historique. Les pratiques matrimoniales, successorales et tribales décrites dans la Genèse correspondent aux usages attestés dans les archives de Mari et de Nuzi. Les tablettes de Nuzi décrivent notamment la possibilité pour un couple sans descendance de recourir à une servante afin d’assurer une postérité légale, pratique qui éclaire l’épisode d’Agar en Genèse 16. Cyrus Gordon avait déjà observé que ces parallèles juridiques rendaient improbable une rédaction tardive des traditions patriarcales (Biblical Customs and the Nuzi TabletsBiblical Archaeologist, 3, 1940). Les archives de Mari attestent en outre l’existence de réseaux tribaux semi-nomades, de pactes claniques et de déplacements pastoraux comparables à ceux décrits dans les cycles d’Abraham et de Jacob, confirmant que le cadre sociologique des récits correspond à la réalité du Proche-Orient du Bronze moyen.

La cohérence géographique du livre renforce cette impression. Les déplacements d’Abraham suivent les grands axes caravaniers reliant Harrân, Sichem, Béthel, Hébron et le Néguev, itinéraires bien attestés dans la géographie historique du Levant ancien. La migration de la famille de Jacob vers l’Égypte coïncide elle aussi avec des mouvements sémitiques attestés pendant les périodes de crise climatique du deuxième millénaire.

Les généalogies jouent dans ce contexte un rôle historiographique essentiel. Elles assurent la continuité entre l’histoire universelle de l’humanité et l’histoire particulière d’Israël. Elles relient Adam à Noé, Noé à Abraham et Abraham aux tribus d’Israël, formant ainsi une chaîne narrative continue. Kenneth Mathews a souligné que ces généalogies structurent la narration patriarcale et assurent la cohérence historique du récit (Genesis 1–11:26, Nashville, B&H, 1996).

La Genèse introduit les grandes lignes de la théologie biblique du salut. La promesse annoncée en Genèse 3,15 constitue la première annonce d’un rédempteur futur. Cette promesse se développe ensuite dans l’appel d’Abraham auquel Dieu promet une descendance et une bénédiction destinée à toutes les nations. Elle est confirmée dans l’épisode du sacrifice d’Isaac puis transmise à Jacob et culmine dans la bénédiction donnée à Juda en Genèse 49, où apparaît la perspective d’une royauté messianique appelée à gouverner les nations (Genesis, 2019, p. 33).

La continuité entre la Genèse et les livres suivants du Pentateuque constitue un autre argument en faveur de son unité narrative. L’Exode commence par le rappel des promesses faites aux patriarches et présente la sortie d’Égypte comme leur accomplissement partiel. Cette relation interne montre que la Genèse ne constitue pas une introduction indépendante ajoutée tardivement, mais la première étape d’un récit historique continu qui se prolonge dans toute la Torah.

Enfin, le Nouveau Testament confirme lui-même l’autorité historique de la Genèse. Jésus évoque Adam et Ève comme des personnages réels en Matthieu 19,4, mentionne Abel en Luc 11,51 et Noé en Matthieu 24,37. Paul fonde son argumentation théologique sur Abraham en Romains 4 et Galates 3. Cette réception constante de la Genèse comme texte historique par les auteurs du Nouveau Testament confirme sa place centrale dans la tradition biblique.

Au bilan, la Genèse, pour Steimann, apparaît non point comme une compilation tardive de récits mythologiques, mais comme une œuvre historiographiquement structurée, théologiquement cohérente et enracinée dans la mémoire du Proche-Orient ancien. Elle constitue le fondement narratif de toute la révélation biblique et le point de départ d’une histoire du salut qui trouve son accomplissement dans la tradition chrétienne.

Paul-Éric Blanrue.