La naissance de Jésus, événement fondateur de notre calendrier, demeure paradoxalement l’une des dates les plus incertaines de l’histoire. Rien n’est plus célèbre que la naissance de Jésus, et pourtant rien n’est plus difficile à dater. L’hypothèse majoritaire, longtemps considérée comme acquise, place cet événement entre 6 et 4 avant J.-C., en usant d’arguments divers qui laissent souvent une impression d’inachevé.
Il existe cependant une autre hypothèse, qui repose sur une analyse minutieuse des textes, des données astronomiques et des contraintes chronologiques, et qui conduit à l’an 2 avant J.-C.
Signalons d’emblée que cette datation est la plus antique. La tradition chrétienne ancienne la soutient et situe la naissance de Jésus en 3 ou 2 avant notre ère : il en va ainsi de Julius Africanus (Chronographie), Irénée de Lyon (Contre les hérésies, livre III, chap. 21), Clément d’Alexandrie (Les Stromates, livre I, chap. 21), Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, livre I, chap. 5), Tertullien (Contre les Juifs, chap. VIII), Origène (Homélies I et VII), Épiphane de Salamine (Panarion, livre II, hérésie 51) et Hippolyte de Rome (Commentaire sur Daniel IV, 23).
Pour aller à l’essentiel, précisons que cette question de datation se heurte principalement à une contradiction apparente entre deux récits évangéliques, ainsi qu’entre ceux-ci et les écrits de l’historien juif Flavius Josèphe (v. 37 – 100 apr. J.-C.).
L’Évangile selon Matthieu situe en effet la naissance de Jésus « au temps du roi Hérode » (Matthieu 2,1), tandis que l’Évangile selon Luc affirme qu’elle eut lieu lors d’un recensement décrété par Auguste « alors que Quirinius était gouverneur de Syrie » (Luc 2,1-2).
Or Hérode est en général considéré comme décédé en l’an 4 avant J.-C., et Quirinius n’est attesté comme gouverneur de Syrie qu’en l’an 6 après J-C., lors d’un recensement décrit par Josèphe (Antiquités judaïques, XVIII, 1).
Jésus ne peut être né à la fois en 4 av. J.-C. et en 6 apr. J.-C.
La contradiction semble insurmontable.
Pourtant, en étudiant avec soin les sources, une analyse précise permet d’envisager une chronologie d’une grande cohérence qui concilie récits évangéliques et données historiques. Cette recherche permet également d’envisager une datation relativement précise de la naissance du Christ.
Nous commencerons par étudier la date de la mort d’Hérode, roi de Judée.
1. Quelle date pour la mort d’Hérode ?
La reconstitution de la mort d’Hérode n’est pas aussi certaine qu’on le croit souvent.
D’abord, Flavius Josèphe ne fournit pas de date précise pour sa mort. Il indique seulement qu’il mourut peu après une éclipse de lune et peu avant la fête de la Pâque juive (Antiquités judaïques XVII), ce qui constitue l’un des rares repères astronomiques permettant de dater la fin de son règne.
4 avant J.-C., une date peu probable
Les calculs astronomiques modernes identifient trois éclipses lunaires visibles à Jérusalem dans la décennie précédant le début de notre ère : une éclipse partielle le 13 mars 4 av. J.-C., une autre, partielle, le 29 décembre 1 av. J.-C., et une troisième, totale, le 10 janvier 1 av. J.-C.
À notre connaissance, l’éclipse de lune du 29 septembre n’est retenue par aucun historien (une exception : le chercheur Frère Bruno Bonnet-Eymard, Sous le signe de la Résurrection, CRC, 2001, mais il ne justifie pas ce choix, si ce n’est qu’il permettrait de faire naître Jésus en –1, c’est-à-dire exactement au début de notre ère).
La majorité des historiens des XIXᵉ et XXᵉ siècles ont retenu l’an 4 av. J.-C. comme date de la mort d’Hérode, principalement en raison de l’éclipse partielle du 13 mars 4 av. J.-C. Celle-ci paraît correspondre au récit de Josèphe et se situe juste avant la Pâque de cette année-là, fêtée le 10-11 avril, ce qui a servi de base à des chronologies classiques comme celle d’Emil Schürer.
Cette solution, adoptée depuis des siècles, semble à première vue satisfaisante. Cependant, elle soulève plusieurs difficultés.
L’historien Jack Finegan souligne que l’éclipse de janvier 1 av. J.-C. correspond mieux au récit de Josèphe, puisqu’elle laisse davantage de temps entre l’éclipse et la Pâque pour les nombreux événements rapportés (Handbook of Biblical Chronology, 1998).
En effet, selon Josèphe, après l’éclipse, plusieurs événements majeurs se succèdent : exécutions, maladie du roi, déplacements, décisions politiques, funérailles grandioses, puis troubles à Jérusalem. Il est très difficile de faire tenir cette succession d'événements dans un intervalle de moins de quatre semaines.
L’éclipse de janvier –1, en revanche, laisse environ trois mois, ce qui rend la séquence beaucoup plus plausible.
L’an 1 avant J.-C., un candidat convaincant
Des études astronomiques modernes, fondées sur les tables d’éclipses, confirment cette solution.
Elles montrent que l’éclipse totale du 10 janvier de l’an 1 av. J.-C., survenue de nuit, était parfaitement visible à Jérusalem et particulièrement spectaculaire (lune obscurcie à 100 %), tandis que celle de 4 av. J.-C. n’était qu’une éclipse partielle (lune obscurcie à environ 36 %), d’une magnitude faible et peu significative. Cette dernière se produisit en outre à une heure matinale, la rendant difficilement observable et, par conséquent, difficilement compatible avec la description associée à la mort d’Hérode telle que rapportée par Josèphe (W. E. Filmer, “The Chronology of the Reign of Herod the Great”, Journal of Theological Studies, 1966).
Pour un événement que l’historien juif juge suffisamment marquant pour être mentionné, la discrétion de l’éclipse de 4 av. J.-C. pose évidemment question.
La tradition juive vient renforcer l’hypothèse alternative de l’an 1 av. J.-C.
Un point crucial concerne la mention d’un jeûne précédant immédiatement l’éclipse. Josèphe indique en effet qu’un jeûne commémoratif eut lieu peu avant cet événement. Dans le calendrier juif, le jeûne du 10 Tévet, attesté par la tradition biblique, tombe quelques jours avant l’éclipse du 10 janvier –1. La concordance est remarquable. En revanche, l’identification de ce jeûne avec une date proche de l’éclipse de –4 repose sur des pratiques postérieures, qui n’étaient pas encore en vigueur à l’époque d’Hérode, ce qui affaiblit cette interprétation, comme l’a montré Gérard Gertoux.
La tradition juive extra-biblique apporte un élément supplémentaire. Le rouleau des jeûnes (Megillat Taanit) situe la mort d’Hérode au 2 Shebat. Cette date correspond au 26 janvier de l’an 1 av. J.-C. Elle se place environ seize jours après l’éclipse du 10 janvier, ce qui correspond à une séquence logique entre phénomène céleste, dégradation de l’état du roi et décès. Dans le scénario de –4, la correspondance est nettement moins convaincante.
Plusieurs historiens contemporains ont soutenu cette datation, notamment Andrew E. Steinmann, Ernest L. Martin, John A. Cramer ou encore Jack Finegan.
L’examen du récit de Flavius Josèphe, combiné aux données astronomiques et aux sources juives, montre ainsi qu’une mort du roi en l'an 1 avant notre ère constitue une hypothèse plausible, et même plus cohérente que la datation classique.
Si Hérode est mort en l'an 1 avant J.-C., cela ouvre une fenêtre chronologique permettant de situer la naissance de Jésus dans les dernières années de son règne. Jésus peut alors être né en l’an 2 avant notre ère.
Toutefois, cette datation semble encore impossible à concilier avec le recensement de Quirinius mentionné par Luc et par Josèphe, généralement placé en 6 après J.-C.
Voyons ce qu’il en est réellement.
2. Le recensement de Quirinius
Le principal défi pour la chronologie évangélique reste la mention du recensement sous Quirinius.
Josèphe décrit en effet un recensement réalisé en Judée alors que Quirinius était gouverneur de Syrie vers l’an 6 apr. J.-C., événement qui provoqua la révolte de Judas le Galiléen (Antiquités judaïques XVIII, 1).
Ce recensement eut lieu après la déposition d’Archélaüs, fils d’Hérode, exilé par Rome, lorsque son territoire fut transformé en province romaine rattachée à la Syrie.
Luc, historien sérieux
L’évangéliste Luc est généralement considéré comme un auteur fiable. Il affirme lui-même, dans son prologue, avoir « soigneusement examiné toutes choses depuis le commencement » afin de produire un récit ordonné (Luc 1,1-4).
Cette démarche a été reconnue dès le XIXᵉ siècle. L’archéologue William Ramsay, initialement sceptique, conclut finalement que « Luc est un historien de premier rang ».
De nombreux éléments de son œuvre ont été confirmés par l’archéologie : titres administratifs, fonctions politiques, réalités géographiques. Des termes naguère jugés suspects, comme celui de politarque à Thessalonique, ont été validés par des inscriptions.
L’historien du Nouveau Testament F. F. Bruce souligne que, partout où le texte de Luc a pu être vérifié, il s’est révélé exact. Il en déduit qu’un auteur précis dans les détails vérifiables a de fortes chances de l’être également ailleurs.
On ne connaît, à ce jour, aucune erreur avérée de Luc dans ce qui peut être contrôlé historiquement.
Dès lors, la difficulté du recensement ne doit pas être a priori interprétée comme une erreur évidente, mais comme un problème à éclaircir.
Prōtē : un point décisif
Analysons maintenant le texte de plus près. Un point crucial concerne l’adjectif grec πρώτη (prōtē).
Le verset de Luc qui pose problème est le suivant :
αὕτη ἀπογραφὴ πρώτη ἐγένετο ἡγεμονεύοντος τῆς Συρίας Κυρηνίου
Mot à mot :
αὕτη — cette
ἀπογραφή — enregistrement / recensement
πρώτη — premier / antérieur
ἐγένετο — eut lieu
ἡγεμονεύοντος — gouvernant
τῆς Συρίας — de la Syrie
Κυρηνίου — Quirinius
La traduction classique est : « Ce recensement eut lieu lorsque Quirinius gouvernait la Syrie. »
Cependant, cette traduction n’est pas aussi évidente qu’on le croit.
Plusieurs spécialistes ont souligné que la position de πρώτη dans la phrase est inhabituelle. Si Luc avait voulu dire simplement « le premier recensement sous Quirinius », il aurait écrit ἡ πρώτη ἀπογραφή ou πρώτη ἀπογραφή ἐγένετο.
Or ici, πρώτη est placée entre le sujet et le verbe, et suivie d’un génitif (ἡγεμονεύοντος…), ce qui rend la relation grammaticale ambiguë.
Dans le grec hellénistique, l’expression πρῶτος suivie d’un génitif peut signifier « avant » ou « antérieur à ». Un exemple célèbre se trouve en Jean 1,15, où Jean-Baptiste déclare à propos de Jésus : « ὅτι πρῶτός μου ἦν », ce qui se traduit correctement par « il était avant moi ».
Cet usage est reconnu par les lexiques du grec biblique.
Le Père Marie-Joseph Lagrange a montré qu’aucune objection grammaticale décisive, tirée de l’ordre des mots ou du génitif absolu, n’empêche de traduire Luc 2,2 ainsi : « Cet enregistrement eut lieu avant que Quirinius ne devienne gouverneur de Syrie » (Revue Biblique, 1911).
Nigel Turner propose également : « Ce recensement eut lieu avant celui qui fut effectué lorsque Quirinius était gouverneur » (Grammatical Insights into the New Testament, 1965).
F. F. Bruce suggère une traduction analogue : « Ce recensement eut lieu avant celui qui fut fait lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie » (The New Testament Documents, éd. révisée).
N. T. Wright traduit dans le même sens : « Ce fut un recensement antérieur à celui qui eut lieu lorsque Quirinius gouvernait la Syrie. »
Craig Blomberg, John Nolland, Marvin Pate et Wayne Brindle admettent également que cette lecture est grammaticalement possible.
Claude Tresmontant propose une traduction encore plus explicite, insistant sur l’antériorité de l’événement.
Joseph Fitzmyer reconnaît lui aussi la possibilité que Luc fasse référence à un recensement antérieur à celui de l’an 6.
Ainsi, un nombre significatif de spécialistes reconnaît que Luc peut être compris comme disant à peu près : « Cet enregistrement eut lieu avant celui (plus célèbre) de Quirinius. »
Pourquoi Luc mentionnerait-il alors Quirinius ? Parce que son recensement, bien connu et ayant engendré une révolte importante, constituait un repère historique majeur, connu de tous. Il était naturel de situer un événement antérieur par rapport à celui-ci.
Apographē et apotimēsis : deux réalités distinctes
Un autre élément linguistique vient renforcer cette interprétation.
Luc utilise le terme grec ἀπογραφή (apographē). A. T. Robertson définit ce mot comme une « inscription dans un registre public », c’est-à-dire un enregistrement officiel des personnes ou des biens.
Or Josèphe, pour décrire l’opération menée sous Quirinius, emploie un autre terme : ἀποτίμησις (apotimēsis), qui désigne une évaluation fiscale des biens.
Il s’agit donc de deux opérations différentes :
– l’enregistrement administratif
– l’évaluation fiscale
Cette distinction a été relevée dès le XIXᵉ siècle. Theodor Mommsen a montré la complexité des pratiques censitaires romaines. Johann Baptist Aberle a proposé que le recensement mentionné par Luc corresponde à une phase antérieure du processus.
Henri Wallon distingue lui aussi deux étapes : l’enregistrement des personnes et la mise en place de l’impôt.
Selon cette analyse, le recensement aurait comporté :
– une phase administrative sous Hérode
– une phase fiscale en l’an 6 sous Quirinius
Luc ferait référence à la première phase, Josèphe à la seconde.
Cette interprétation est reprise par Adolf Deissmann, George Ogg, Ethelbert Stauffer, Paul Barnett, Pierre Benoit et Étienne Nodet.
Inscriptions et hypothèses complémentaires
L'historien Gérard Gertoux signale l’existence d’une inscription latine d’Apamée (CIL III 6687), qui mentionne un recensement effectué sous Quirinius en Syrie, portant sur plus de cent mille personnes. Ce point est important, car il s’agit d’un recensement de personnes et non d’une évaluation fiscale des biens.
Selon l’hypothèse proposée par Gertoux, et reprise notamment par Sylvie Chabert d’Hyènes, Quirinius lui-même aurait pu organiser un premier recensement non fiscal sous Hérode.
Cette hypothèse est rapprochée d’une autre inscription célèbre, celle de Tibur (CIL XIV 3613), découverte à Tivoli et aujourd’hui conservée à Rome. Elle pourrait suggérer que Quirinius a exercé à deux reprises une fonction de gouvernement en Syrie.
Si tel était le cas, il deviendrait possible qu’il ait supervisé un premier recensement avant notre ère, puis un second en l’an 6 après J.-C. Il faut toutefois reconnaître que cette hypothèse demeure discutée, qu’elle ne repose pas sur une preuve décisive et pose d'autres problèmes.
Quoi qu’il en soit, la distinction entre différentes phases du recensement, ou entre deux recensements distincts dans leur objectif, permet déjà d’expliquer pourquoi Luc ne mentionne ni révolte ni impôt : il décrit un simple enregistrement administratif, et non la phase fiscale qui provoqua les troubles de l’an 6.
Les papyrus égyptiens confirment le cadre administratif
Les données papyrologiques apportent un éclairage décisif.
Les travaux d’Ulrich Wilcken ont montré, à partir de documents égyptiens, que le terme apographē désigne une déclaration administrative.
De nombreux papyri découverts en Égypte confirment cette distinction. Ils montrent que les autorités romaines organisaient régulièrement des opérations d’enregistrement au cours desquelles les habitants devaient déclarer les membres de leur foyer et leurs biens.
Ces documents révèlent également que les recensements pouvaient être organisés selon un cycle régulier d’environ quatorze ans.
Un document particulièrement éclairant est l’édit conservé dans le papyrus London 904, daté de 104 apr. J.-C. Il contient une proclamation du préfet d’Égypte Gaius Vibius Maximus, ordonnant à tous les habitants de retourner dans leur lieu d’origine afin de se faire enregistrer.
Ce texte montre que, dans l’administration romaine, un recensement pouvait impliquer des déplacements vers le lieu d’inscription. Cela correspond précisément au récit de Luc, selon lequel Joseph se rend de Nazareth à Bethléem pour se faire recenser avec Marie (« Joseph monta de Nazareth à Bethléem pour se faire inscrire avec Marie », Luc 2,3-5).
L’historien F. F. Bruce souligne que ce document confirme la plausibilité historique du récit lucanien.
De plus, les papyri montrent que Luc utilise un langage administratif exact et qu’il décrit une pratique réelle de l’Empire romain.
Que peut-on conclure à ce stade ?
Si Hérode est mort autour de l’an –1, la naissance de Jésus peut être située en 2 avant notre ère. Dans ce contexte, un recensement ordonné par Auguste, sous Hérode, dans une phase administrative antérieure à celle décrite par Josèphe en l’an 6, devient historiquement plausible.
Luc est donc compatible avec Matthieu et Josèphe.
3. L’âge du Christ et l’étoile des mages
Un repère chronologique solide
Luc fournit un repère chronologique important : le début du ministère de Jean-Baptiste est situé dans la quinzième année du règne de Tibère (Luc 3,1).
Comme Tibère succède à Auguste en l’an 14, cette quinzième année correspond à 28-29 apr. J.-C.
Luc précise alors que Jésus avait « environ trente ans » lorsqu’il commença son ministère (Luc 3,23).
Un simple calcul conduit à situer sa naissance entre 3 et 1 avant J.-C., ce qui correspond précisément à la fourchette obtenue précédemment.
Un indice astronomique remarquable
Un argument complémentaire, souvent négligé, provient de l’astronomie — ou plus exactement de l’astronomie telle qu’elle était comprise dans l’Antiquité, indissociable de l’astrologie. Car pour les savants orientaux, les astres n’étaient pas de simples objets célestes : ils étaient porteurs de sens, et pouvaient annoncer des événements majeurs, en particulier la naissance de souverains.
Entre 3 et 2 avant J.-C., une série de phénomènes célestes remarquables impliquant la planète Jupiter et l’étoile Regulus a été observée. Or ces deux astres possédaient une signification bien précise dans la culture antique.
Jupiter était universellement considérée comme la planète royale. Associée au dieu suprême dans le monde romain (Jupiter) et à des divinités majeures en Orient (comme Marduk à Babylone), elle symbolisait le pouvoir, la souveraineté et la naissance des grands rois. Voir Jupiter dans une position remarquable était donc immédiatement interprété comme un signe politique majeur.
Regulus, de son côté, était l’étoile principale de la constellation du Lion, et l’une des plus brillantes du ciel. Son nom signifie « petit roi », et elle était traditionnellement associée à la royauté dans plusieurs traditions astrologiques. La constellation du Lion elle-même était parfois liée à la royauté ou à des territoires précis, dont la région de Juda dans certaines interprétations anciennes.
Les calculs astronomiques modernes montrent que Jupiter passa à trois reprises à proximité immédiate de Regulus entre septembre 3 et mai 2 avant J.-C., en raison de son mouvement rétrograde. Ce phénomène donnait l’impression que Jupiter s’approchait de l’étoile, reculait, puis revenait à nouveau vers elle, comme si elle tournait autour.
Pour un astrologue antique, ce type de configuration était hautement significatif : la planète royale (Jupiter) venant « honorer » ou « couronner » l’étoile royale (Regulus) pouvait être interprétée comme l’annonce de la naissance d’un roi exceptionnel.
La séquence culmina le 17 juin 2 avant J.-C., lors d’une conjonction extrêmement rapprochée entre Jupiter et Vénus. Cette fois, la symbolique devenait encore plus forte.
Vénus, dans l’astrologie antique, était associée à la fécondité, à la maternité et à la naissance. Elle pouvait symboliser l’apparition d’une vie nouvelle. Lorsque Jupiter (roi) et Vénus (naissance) se rejoignent dans le ciel au point de sembler former une seule étoile d’une luminosité exceptionnelle, le message devenait, pour un observateur de l’époque, presque explicite : la naissance d’un roi venait d’avoir lieu.
Un tel phénomène, rare et spectaculaire, a très bien pu attirer l’attention d’astrologues orientaux — les « mages » mentionnés par l’Évangile selon Matthieu. Ceux-ci déclarent en effet : « Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus lui rendre hommage » (Matthieu 2,2). Leur démarche correspond exactement à ce type d’interprétation astrologique.
Le récit précise ensuite que l’étoile « les précédait jusqu’à ce qu’elle vienne s’arrêter au-dessus du lieu où était l’enfant » (Matthieu 2,9), c’est-à-dire à Bethléem. Ce détail, souvent jugé mystérieux, devient intelligible à la lumière des mouvements planétaires.
En effet, Jupiter connaît des moments où son mouvement apparent dans le ciel ralentit puis semble s’arrêter : c’est le point stationnaire. Or ce phénomène se produisit vers la fin de décembre 2 avant J.-C. À ce moment, vue depuis Jérusalem, la planète se trouvait vers le sud, en direction de Bethléem, et pouvait donner l’impression de « se tenir » au-dessus de cette région.
Ainsi, loin d’être un simple élément symbolique, l’étoile des mages peut correspondre à une série d’événements astronomiques réels, interprétés selon les codes de l’astrologie antique.
Dans cette perspective, l’astronomie apporte un faisceau d’indices cohérents. Elle s’accorde avec une datation en 2 avant notre ère et donne au récit de Matthieu une profondeur historique inattendue, où le ciel lui-même semble entrer en résonance avec l’événement qu’il annonce.
Reconstitution simplifiée du ciel observé en l'an 2 av. J.-C. La planète Jupiter, particulièrement brillante, apparaît au sud, en direction de Bethléem, et devient pratiquement immobile pendant plusieurs jours. Pour des observateurs antiques, ce phénomène pouvait être interprété comme un signe indiquant la naissance d’un roi.
Conclusion
Au terme de cette enquête, une évidence s’impose : la chronologie traditionnelle, longtemps considérée comme acquise, repose en réalité sur des bases plus fragiles qu’on ne l’imagine.
En croisant les données historiques, les textes anciens, les inscriptions, les papyri et même les phénomènes astronomiques, une autre lecture émerge, plus fluide, plus cohérente, presque inattendue. Elle replace la naissance de Jésus non pas dans une fourchette approximative et discutée, mais dans un cadre chronologique précis, en décembre de l’an 2 avant notre ère.
Rien ici n’est spectaculaire en apparence. Pourtant, tout change. Le problème du recensement disparaît, la chronologie d’Hérode s’éclaire, les indices évangéliques s’alignent, et même le récit des mages trouve un écho dans le ciel antique.
Ce qui semblait contradictoire devient intelligible. Ce qui paraissait insoluble devient lisible.
Il ne s’agit pas de clore le débat, mais de montrer qu’une autre reconstruction est possible, solide, argumentée, et surtout plus harmonieuse.
Paul-Éric Blanrue.
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Citations des sources et des chercheurs
1. Sur la fiabilité historique de Luc
« Un auteur dont l’exactitude peut être vérifiée là où c’est possible a de fortes chances d’être également fiable là où cela ne peut pas être vérifié. »
— F. F. Bruce, The New Testament Documents: Are They Reliable?, Leicester, Inter-Varsity Press, 1943.
« Luc est un historien de premier rang. »
— W. M. Ramsay, The Bearing of Recent Discovery on the Trustworthiness of the New Testament, Londres, 1915.
2. Sur la traduction de Luc 2,2 (πρώτη)
« Il n’existe aucune objection décisive tirée de l’ordre des mots ni de l’emploi du participe au génitif qui empêcherait de traduire Luc 2,2 dans le sens d’un recensement antérieur. »
— M.-J. Lagrange, « Le recensement de Quirinius », Revue Biblique, 8 (1911), p. 80–84.
« Ce recensement eut lieu avant celui qui fut effectué lorsque Quirinius était gouverneur. »
— Nigel Turner, Grammatical Insights into the New Testament, Edinburgh, T&T Clark, 1965, p. 23–24.
« Ce recensement eut lieu avant celui qui fut fait lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. »
— F. F. Bruce, The New Testament Documents, éd. révisée.
« Ce fut un recensement antérieur à celui qui eut lieu lorsque Quirinius gouvernait la Syrie. »
— N. T. Wright, Who Was Jesus?, Grand Rapids, Eerdmans, 2014.
« Le verset peut être traduit ainsi : “Ce recensement eut lieu avant celui qui se produisit lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie.” »
— Craig L. Blomberg, The Historical Reliability of the Gospels, 2007.
« Le mot grec prōtē peut aussi être traduit par “avant”. »
— Marvin C. Pate, The Story of Israel, 2004.
3. Sur la possibilité d’un recensement antérieur
« Luc pourrait distinguer un enregistrement préliminaire à l’époque d’Hérode du recensement bien connu associé à Quirinius. »
— John Nolland, Luke 1–9:20, Word Biblical Commentary, 1989.
« Luc pourrait faire référence à un enregistrement ou recensement antérieur qui précéda le recensement bien connu de l’an 6. »
— Joseph A. Fitzmyer, The Gospel According to Luke I–IX, 1981.
« Le recensement mentionné par Luc ne doit pas être identifié immédiatement avec celui de l’an 6 apr. J.-C. »
— Johann Baptist Aberle, Chronologische Untersuchungen, 1863.
4. Sur la distinction entre recensement administratif et fiscal
« En l’an 6, à la déposition d’Archélaüs, Quirinius établit l’impôt en prenant pour base le recensement antérieur. »
— H.-A. Wallon, De la croyance due à l’Évangile, Paris, 1866.
« Les recensements romains comportaient souvent deux étapes : l’enregistrement administratif et l’évaluation fiscale. »
— Ethelbert Stauffer, Jesus and His Story, 1957.
« Un recensement ordonné par Auguste pouvait être mis en œuvre à des moments différents selon les régions de l’Empire. »
— Paul Barnett, Jesus and the Rise of Early Christianity, 1999.
5. Sur le vocabulaire administratif (ἀπογραφή)
« [ἀπογραφή] : inscription dans un registre public. »
— A. T. Robertson, Word Pictures in the New Testament, vol. 2, 1930.
« L’apographē constitue la base administrative permettant ensuite l’évaluation fiscale. »
— Roger S. Bagnall, “The Beginnings of the Roman Census in Egypt”, 1991.
6. Sur la date de la mort d’Hérode
« L’éclipse de janvier de l’an 1 av. J.-C. correspond mieux au récit de Josèphe. »
— Jack Finegan, Handbook of Biblical Chronology, 1998, p. 301–303.
« La chronologie du règne d’Hérode doit être réexaminée à la lumière des données astronomiques. »
— W. E. Filmer, “The Chronology of the Reign of Herod the Great”, Journal of Theological Studies, 1966.
7. Sur les pratiques de recensement (papyrologie)
« Il est nécessaire que tous ceux qui sont absents de leur district retournent à leurs foyers afin d’accomplir les formalités de l’enregistrement. »
— Papyrus London 904, édit de Gaius Vibius Maximus (104 apr. J.-C.).
8. Sur l’étoile des mages
« Les conjonctions de Jupiter et Vénus ont pu produire un phénomène exceptionnel visible comme une seule étoile brillante. »
— Craig Chester, “The Star of Bethlehem”, 1993.
« La série de phénomènes célestes de 3–2 av. J.-C. constitue une explication plausible de l’étoile des mages. »
— Ernest L. Martin, The Star that Astonished the World, 1991.
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Filmer, W. E., “The Chronology of the Reign of Herod the Great”, Journal of Theological Studies, Oxford, 1966.
Cramer, John A., “Herod’s Death, Jesus’ Birth and a Lunar Eclipse”, Biblical Archaeology Review, juillet–août 2013.
Épigraphie
CIL III 6687 — inscription d’Apamée (recensement sous Quirinius).
CIL XIV 3613 — inscription de Tibur (Tivoli).
Papyrologie
Papyrus London 904 (édit de Gaius Vibius Maximus), in Hunt & Edgar, Select Papyri, vol. II.
Papyrus Oxyrhynchus 254, 255, 256.
Papyri de la Duke Papyrus Archive (P.Duk.inv. 985 V, 91, 88 R).
Wilcken, Ulrich, Griechische Ostraka aus Ägypten und Nubien, Leipzig, 1899.
Astronomie et études connexes
Bidelman, William P., “Conjunctions of Jupiter and Venus and the Star of Bethlehem”, 1991.
Chester, Craig, op. cit.
Larson, Frederick A., op. cit.
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