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jeudi 8 octobre 2026

La communion des enfants : vous avez dit Tradition ?




Vous avez dit tradition ?
« Mais Jésus dit : “Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas ; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent.” »
– Matthieu 19:14.
Le baptême des petits enfants, était pratiqué dans le christianisme ancien. Il est clairement attesté vers l’an 200.
Au IIIᵉ siècle, Origène la présente comme une tradition apostolique. Dans son Commentaire sur l’épître aux Romains, V, 9, il affirme que l’Église a reçu des apôtres la tradition de baptiser également les petits enfants. C’est un témoignage ancien sur l’origine revendiquée de cette pratique.
Vers 252–253, la lettre de Cyprien à Fidus est encore plus précise : elle concerne des nouveau-nés. Fidus s’interroge sur la nécessité d’attendre le huitième jour, par analogie avec la circoncision. Cyprien lui répond, au nom d’un concile de soixante-six évêques, qu’il n’est pas nécessaire d’attendre. Le débat porte donc sur le délai après la naissance, et non sur l’obligation d’attendre une profession de foi personnelle.
Recevaient-ils la communion ? Bien sûr ! Même les nourrissons baptisés recevaient la communion dans l’Église ancienne. Cette pratique est explicitement attestée au IIIᵉ siècle, y compris dans l’Occident latin.
Vers 251, Cyprien de Carthage en donne un témoignage concret. Dans De lapsis, chapitre 25, il raconte qu’une toute petite fille, encore confiée à une nourrice et incapable de raconter ce qui lui était arrivé, est amenée à l’assemblée chrétienne. Au moment de la communion, le diacre lui présente le calice et lui fait recevoir du vin consacré. Le récit comporte une interprétation miraculeuse, mais son intérêt historique est clair : faire communier une enfant de cet âge appartient aux usages de la communauté.
À la fin du IVᵉ siècle, les Constitutions apostoliques prévoient expressément la communion des enfants. Le livre VIII, chapitre 13, les place dans l’ordre des communiants, après les différentes catégories de ministres et de femmes consacrées, avant le reste du peuple. Ce recueil témoigne des usages chrétiens de l’Antiquité tardive.
C'est toujours le cas dans l'Église orthodoxe.
Dans l’Église catholique, le tournant se situe aux XIIᵉ–XIIIᵉ siècles. Il s’agit d’un abandon progressif, pas d’une interdiction universelle prononcée un jour précis pour toute l’Église catholique.
Au XIIIᵉ siècle, l’exclusion des nourrissons est clairement défendue par Thomas d’Aquin. Il écrit que les mystères eucharistiques ne doivent pas être donnés aux nouveau-nés, faute d’usage de la raison, tout en reconnaissant que des Grecs pratiquent autrement. C’est un témoignage théologique explicite de la discipline occidentale, pas un décret pontifical (Somme théologique, III, question 80, article 9, réponse à la troisième objection).
Le concile de Trente, en 1562, déclare que la communion n’est pas nécessaire au salut des enfants dépourvus de l’usage de la raison, mais précise qu’il ne faut pas condamner l’Antiquité chrétienne pour l’avoir pratiquée. Il distingue donc l’absence de nécessité d’une condamnation du rite (Session XXI, chapitre IV)
L’interdiction est en revanche expressément formulée dans le Code latin de 1917, qui codifie une discipline beaucoup plus ancienne : le canon 854 § 1 prescrit de ne pas donner l’eucharistie aux enfants qui, en raison de leur âge, n’en ont pas encore la connaissance. 1917 est ici une date de codification, pas celle de l’apparition de l’interdiction (Canon 854).
Aujourd’hui, le canon 914 du Code de 1983 maintient cette exclusion dans l’Église latine : le curé doit veiller à ce que les enfants n’ayant pas atteint l’usage de la raison ne communient pas.
Les catholiques orientaux, eux, peuvent toujours faire communier leurs nourrissons.
Tradition ? Logique ? LOL

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L’HISTOIRE À L’ÉPREUVE. Épisode 6 : Toutânkhamon, des morts bien réelles, une malédiction inventée.

Comment Rome a trahi la Tradition. Le réquisitoire de l'ex-catholique Michael Whelton contre la papauté.




Il arrive qu’une conversion commence par une déception et s’achève par une découverte que rien ne semblait annoncer. Pour Michael Whelton, le chemin de l’orthodoxie passe par une modeste paroisse installée dans un ancien lieu de culte protestant, une iconostase de fortune et des chants sans apprêt. Nous sommes en 1993. Ce catholique attaché à la tradition ne cherche ni une religion plus accommodante ni une manière de composer avec son siècle. Il voudrait retrouver ce que son Église lui paraît avoir laissé disparaître : une liturgie dont chaque geste engage une conception du monde, une prière qui ne s’excuse pas de s’adresser à l’éternité. L’émotion éprouvée ce jour-là ne constitue encore aucun argument contre Rome. Elle ouvre pourtant une enquête dont il sortira, deux ans plus tard, orthodoxe. Two Paths est le récit raisonné de cette rupture et le dossier historique par lequel son auteur entend la justifier.

Cette origine donne au livre sa couleur particulière. Whelton appartient à une famille de dissidents que les classements ordinaires embarrassent : il s’éloigne de Rome parce qu’il s’estime fidèle à ce qu’elle lui a enseigné sur la tradition. Son objection ne procède pas d’un refus de l’autorité. Elle naît du soupçon que l’autorité revendiquée a fini par altérer l’héritage dont elle devait répondre. Au commencement de son ouvrage, il écrit simplement : « Le christianisme est une religion liturgique ». La formule signifie davantage qu’un goût pour les cérémonies. Une religion s’inscrit dans les corps avant de se déployer en raisonnements ; elle transmet par ses rites une intelligence du sacrifice, de la présence, de la communauté. Modifier profondément cette langue commune peut donc atteindre la foi jusque dans ses habitudes les moins conscientes.

Whelton découvre que des Églises privées d’un gouvernement universel unique ont conservé une continuité liturgique qu’il ne retrouve plus dans une institution fortement centralisée. Ce contraste déplace son interrogation : la concentration du pouvoir garantit-elle vraiment la permanence de la tradition ? Ne peut-elle aussi permettre qu’un changement décidé au sommet s’étende partout ? L’observation ne suffit pas à résoudre une controverse doctrinale. Elle ruine néanmoins une équivalence commode entre puissance du centre et conservation de l’héritage.

Whelton ne se précipite pas vers sa conclusion. L’auteur évoque les lectures, les bibliothèques consultées, les conversations avec des prêtres et la difficulté de soumettre à l’examen ce qui avait jusqu’alors constitué le cadre de toute certitude. « Il nous arrivait de prier pour trouver un bon argument qui nous permette de rester avec Rome », confie-t-il. Cette phrase est l’une des plus éclairantes du livre. Elle exprime la résistance de l’appartenance au jugement qui se forme. La réception (des deux époux Whelton) à dans l’orthodoxie, le samedi de Lazare de 1995, apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une épreuve. Leur changement de communion engageait une fidélité ancienne, une mémoire familiale et une certaine manière de comprendre leur propre vie.

La thèse de Two Paths peut se formuler avec précision. Whelton reconnaît la place éminente de l’Église romaine dans le christianisme ancien. Il conteste que cette prééminence ait contenu, dès l’origine, la juridiction universelle et l’infaillibilité personnelle définies beaucoup plus tard. Tout son raisonnement exige de distinguer des notions que la controverse mêle volontiers : présider, servir de référence, recevoir un appel, gouverner directement et prononcer une définition irréformable. Une autorité considérable peut exister sans réunir ces prérogatives. Pour l’auteur, l’histoire de la papauté est trompeuse lorsqu’on relit chaque manifestation ancienne du prestige romain comme l’expression déjà complète du système proclamé à Vatican I. L’enquête porte donc sur la continuité réelle entre les formes successives de cette autorité.

Le premier dossier est naturellement celui de Pierre. Whelton revient à la promesse évangélique sur laquelle Rome fonde son interprétation du ministère pétrinien. La tradition patristique, rappelle-t-il, a diversement compris la pierre sur laquelle l’Église est bâtie, en mettant l’accent sur l’apôtre, sur sa confession ou sur le Christ confessé. Ces lectures ne s’excluent d’ailleurs pas nécessairement. L’argument le plus solide du livre se situe ailleurs : même reconnaître à Pierre une primauté ne dispense pas de démontrer la transmission de ses prérogatives, leur attribution exclusive à l’évêque de Rome et leur contenu juridique. Entre la scène évangélique et la constitution d’une monarchie ecclésiastique universelle, plusieurs propositions doivent être établies. Les confondre sous un même symbole revient à tenir pour démontrée la conclusion recherchée (chap. II, p. 25 à 32).

Les premiers siècles offrent une matière plus résistante que les formules de manuel. La lettre de l’Église de Rome aux Corinthiens, l’autorité reconnue à son témoignage par Irénée, les interventions de ses évêques attestent un poids exceptionnel. Ils ne permettent pas de déterminer la nature et les limites de ce poids. Whelton insiste sur les résistances rencontrées par Rome, notamment dans la querelle sur la date de Pâques, lorsque Victor entend imposer une discipline commune. La protestation d’autres évêques montre une communion travaillée par des rapports d’autorité discutés. Elle ne prouve pas, à elle seule, l’absence de toute compétence romaine ; on résiste aussi à des pouvoirs reconnus. Elle interdit en revanche de représenter l’Église ancienne comme l’application paisible d’un droit déjà fixé pour toujours.

Cette pluralité devient particulièrement visible dans les conciles. Whelton consacre aux sept conciles œcuméniques reçus par l’orthodoxie un chapitre qui forme le centre historique de sa démonstration. L’évêque de Rome y intervient par ses représentants, ses lettres, son approbation ou ses refus ; il n’y apparaît pas sous la figure simple d’un souverain dont l’assemblée enregistrerait les décisions. Les discussions, les examens de textes et la confrontation des traditions appartiennent à l’acte même de définir la foi. L’auteur oppose à une histoire écrite depuis son terme l’épaisseur de ces délibérations. 

Le concile de Chalcédoine, en 451, fournit un cas exemplaire. L’acclamation « Pierre a parlé par Léon », rapportée par Whelton, est devenue une pièce majeure de l’argumentation romaine. L’auteur restitue son contexte : la lettre doctrinale de Léon est reçue parce que les évêques reconnaissent son accord avec la foi transmise, notamment avec l’enseignement de Cyrille. L’acclamation suit un discernement mais elle ne le rend pas superflu. Au même concile, le canon 28 justifie les prérogatives de Constantinople par son rang de nouvelle capitale impériale. Léon refuse ce canon, tandis que l’Orient lui conserve son importance. Deux intelligences de l’ordre ecclésial apparaissent alors dans une communion encore réelle. Le prestige de Pierre, la dignité des sièges et la géographie de l’Empire s’y rencontrent sans former une doctrine unanimement articulée.

Les affaires de Vigile et d’Honorius donnent à l’exposé une intensité supplémentaire. Le premier traverse la querelle des Trois Chapitres en multipliant les positions sous la pression de Justinien. Le second se trouve condamné, après sa mort, par le troisième concile de Constantinople, en 680 et 681, dans la crise relative aux volontés du Christ. Whelton y voit deux obstacles majeurs à une présentation de la papauté comme garantie doctrinale permanente. Le cas d’Honorius interdit assurément de soutenir que l’Église ancienne aurait jugé inconcevable la condamnation doctrinale d’un pape. 

Les conditions formulées en 1870 éclairent-elles une distinction déjà opérante dans l’Église ancienne, ou permettent-elles de soustraire après coup les épisodes embarrassants au domaine de l’infaillibilité ? Whelton soutient la seconde interprétation. Le lecteur catholique pourra défendre la première, mais il devra produire les raisons de cette continuité. C’est ici que le livre oblige à expliciter les étapes d’un raisonnement trop souvent enfermé dans une affirmation d’autorité. La constitution Pastor aeternus vise le pape définissant, comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, une doctrine de foi ou de mœurs à tenir par l’Église universelle. Elle affirme que ces définitions sont irréformables « ex sese, non autem ex consensu Ecclesiae », par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l’Église. Ce dernier point concentre le désaccord sur le rapport entre primauté et communion. 

La séparation des Églises s’inscrit dans cette histoire longue. Whelton aborde le Filioque, l’ajout occidental relatif à la procession du Saint-Esprit dans le Credo, en soulignant que la question comporte deux dimensions. La première est théologique et concerne le langage trinitaire ; la seconde touche au droit de modifier une confession de foi commune. On peut s’efforcer de rapprocher certaines expressions grecques et latines sans avoir résolu la seconde difficulté. Qui possède l’autorité nécessaire pour changer le symbole reçu par l’ensemble ? L’auteur rappelle que Rome elle-même avait résisté à l’introduction de cet ajout avant de l’adopter dans sa liturgie en 1014. Cette chronologie empêche de ramener le conflit à l’opposition immobile de deux traditions qui auraient toujours pensé et agi séparément.

La date de 1054 est commode pour les chronologies scolaires ; elle ne contient pas la séparation tout entière. Whelton restitue les susceptibilités, les incompréhensions et les affirmations rivales qui avaient préparé la rupture et qui continuèrent de l’aggraver. Le sac de Constantinople par les croisés, en 1204, donna à cette distance la violence durable d’une mémoire blessée. Il serait insuffisant d’expliquer la division par l’orgueil de quelques hommes, comme il serait commode de l’attribuer exclusivement à une divergence théologique détachée des événements. Les communautés se séparent aussi par ce qu’elles ont subi les unes des autres. À partir d’un certain degré de violence, les mots de fraternité cessent de retrouver leur sens sans un travail sur les faits. Chez Whelton, cette dimension rappelle utilement que l’unité chrétienne fut une expérience avant de devenir un programme.

Avec la réforme grégorienne, le récit entre dans une autre configuration du pouvoir. La lutte contre la simonie, la dépendance des charges ecclésiastiques envers les puissances laïques et le désordre du clergé répondait à des maux réels. Elle contribua aussi à l’affirmation d’une papauté capable de revendiquer des prérogatives nouvelles par leur extension et leur formulation. Whelton s’arrête sur Grégoire VII, sur le Dictatus papae et sur Canossa. L’indépendance de l’Église à l’égard des princes s’accompagne d’une concentration interne de l’autorité. Le paradoxe mérite d’être suivi : une entreprise de libération peut produire une structure plus impérative à l’intérieur du corps qu’elle libère. L’historien doit dès lors distinguer la nécessité d’une réforme, les moyens adoptés pour la conduire et la justification divine qui finira par leur être attachée.

Les chapitres consacrés aux faux documents occupent une place essentielle dans l’accusation. Les fausses décrétales et la Donation de Constantin ont contribué à donner une profondeur antique à des prétentions dont l’histoire était beaucoup plus récente. Dans le second cas, le récit d’un empereur reconnaissant au pontife des privilèges considérables faisait entrer l’autorité romaine dans une scène fondatrice imaginaire. Whelton évoque aussi les images qui ont relayé cette mémoire, notamment les fresques médiévales des Quatre Saints Couronnés à Rome. Une fiction documentaire pouvait ainsi devenir une évidence visible. L’épisode de Lorenzo Valla et de la critique philologique rappelle qu’une autorité installée dans les siècles peut être ébranlée par l’attention portée aux mots, à leurs usages et à ce qu’ils rendent historiquement impossible.

L’histoire de l’infaillibilité, telle que Whelton la reprend notamment à Brian Tierney, présente une ironie singulière. Dans les controverses médiévales sur la pauvreté franciscaine, l’irrévocabilité d’une décision pontificale pouvait servir à limiter la liberté d’un pape ultérieur. Fixer définitivement un enseignement protégeait ceux qui s’en réclamaient contre une autorité décidée à le reprendre. L’idée d’une parole soustraite à la révision n’a donc pas seulement accompagné l’accroissement de la puissance pontificale : elle a pu constituer un moyen de lui opposer une borne. L’intérêt de cette généalogie tient à ce renversement. Encore faut il suivre les différences entre les formulations médiévales et la définition de 1870, au lieu de les traiter comme une seule proposition demeurée identique à travers six siècles.

À mesure que le livre approche de Vatican I, son rythme se resserre et sa documentation prend la forme d’un procès. Le 18 juillet 1870 constitue pour Whelton le moment où une longue transformation devient obligation de foi. Le décor est puissamment symbolique : la papauté définit ses prérogatives alors que son pouvoir temporel va perdre Rome quelques semaines plus tard. Cette rencontre des événements frappe l’imagination sans suffire à expliquer le dogme. L’auteur préfère examiner la préparation du concile, le rôle de Pie IX, l’organisation des travaux et les moyens dont disposent les partisans de la définition. Son propos est de rendre à la décision son histoire, avec ses rapports de force, ses stratégies, ses hésitations et ses opposants, là où le récit confessionnel risque de ne conserver que la solennité du résultat.

Les adversaires de la définition sont au cœur de ces pages. Ils ne forment ni une école homogène ni une coalition extérieure à l’Église. Certains contestent les fondements doctrinaux de l’infaillibilité pontificale ; d’autres jugent sa proclamation inopportune, dangereuse ou susceptible de fausser l’équilibre des pouvoirs. La distinction importe, particulièrement dans le cas de Newman, dont les inquiétudes ne doivent pas être assimilées au refus final de Döllinger. Whelton réunit des évêques, des théologiens et des historiens dont les objections attestent la profondeur de la controverse. Leur existence suffit à faire tomber une image rétrospective : la définition n’a pas simplement donné des mots à une conviction partout évidente. Elle a transformé en frontière d’appartenance une question sur laquelle des catholiques reconnus avaient soutenu des positions différentes.

La voix de Peter Richard Kenrick, archevêque de Saint-Louis, donne à cette résistance sa formulation la plus forte : « Nous sommes les dépositaires du dépôt de la foi, non ses maîtres ». Toute une conception de l’autorité tient dans cette phrase. Enseigner suppose une responsabilité envers ce qui a été reçu ; la fonction ne confère pas la propriété de son objet. Un concile lui-même ne peut fabriquer le passé dont il affirme être le témoin. L’objection porte ainsi sur les critères permettant de reconnaître une doctrine comme apostolique. Il ne suffit pas qu’une autorité puisse décider pour que toute décision prouve, par sa seule promulgation, l’ancienneté de ce qu’elle impose. Pour Kenrick, la charge enseignante reste liée à une obligation de témoignage.

Whelton souligne également l’embarras de ceux qui avaient défendu le catholicisme en expliquant à leurs interlocuteurs que l’infaillibilité personnelle du pape n’était pas un dogme auquel tout fidèle devait adhérer. Après 1870, cette présentation devait être reprise. Le fait possède une portée historique réelle, mais il faut en mesurer exactement la valeur argumentative. Une croyance peut être débattue avant d’être définie sans que sa définition constitue nécessairement une invention. La réponse catholique invoque ici le développement doctrinal. Le désaccord véritable concerne donc les signes de ce développement : comment distinguer l’explicitation légitime d’une tradition et l’apparition d’une exigence qui en modifie la structure ? Whelton démontre que l’histoire tranche contre Rome. 

Le drame le plus profond reste celui de Döllinger. Cet historien catholique ne peut adhérer sans renier ce qu’il croit avoir établi durant une vie de travail. « Comme chrétien, comme théologien, comme historien, comme citoyen, je ne peux accepter cette doctrine », écrit-il dans une déclaration citée par Whelton. La succession des qualités n’a rien d’ornemental. Elle signifie que le refus engage simultanément la conscience religieuse, la compétence savante et la responsabilité publique. Döllinger se trouve devant une alternative redoutable : reconnaître que ses recherches l’ont trompé sur un point essentiel, ou soutenir que l’autorité ecclésiastique lui demande d’affirmer ce qu’il tient pour historiquement faux. Whelton restitue la solitude de ce choix avec une force que les simples tableaux de doctrines ne peuvent atteindre.

On aurait tort de réduire cet épisode à l’affrontement d’un savant libre et d’une institution nécessairement hostile au savoir. Pour le croyant qui adhère à la définition, l’Église possède une capacité de jugement qui ne se ramène pas à l’addition des conclusions individuelles. Mais cette réponse rencontre sa limite dès lors qu’elle rendrait toute enquête incapable de jamais atteindre son objet. Si les documents ne peuvent confirmer l’autorité qu’à la condition de ne pouvoir la contredire, quel rôle leur reste-t-il ? Le livre de Whelton oblige à affronter cette difficulté sans détour. Il montre le conflit qui surgit lorsqu’une proposition portant sur l’histoire exige un assentiment dont les modalités interdisent de réexaminer cette histoire.

L’orthodoxie constitue, dans ce récit, la réponse vécue à ce conflit. Whelton y voit une Église dont la continuité repose sur la liturgie, les conciles, la succession épiscopale et la fidélité au dépôt commun. Le premier évêque y demeure lié aux autres, et les autres à lui. Ce modèle ne supprime ni la hiérarchie ni l’autorité ; il inscrit leur exercice dans une réciprocité. L’auteur invoque notamment le canon apostolique 34, qui associe la reconnaissance du premier à l’obligation, pour celui-ci, de ne pas agir sans les autres. L’unité prend alors la forme d’une communion ordonnée. 

Le débat ne demeure pas enfermé dans les controverses du XIXe siècle. Le document de Chieti, adopté en 2016 par la Commission mixte de dialogue catholique et orthodoxe, reconnaît à propos du premier millénaire que « l’évêque de Rome n’exerçait aucune autorité canonique sur les Églises d’Orient ». Il rappelle également les appels adressés à Rome et le caractère inséparable de la primauté et de la synodalité. Ce texte de dialogue n’abolit pas les définitions catholiques mais il atteste qu’une lecture commune du passé oblige à des distinctions que la polémique avait souvent négligées. Sur ce point, l’interrogation de Whelton rejoint un travail entrepris par des représentants des deux traditions. 

Il convient aussi de compléter le tableau donné par Whelton de l’encyclique Ut unum sint. Son dernier chapitre insiste sur la réaffirmation des prérogatives romaines par Jean-Paul II. Pourtant, aux paragraphes 95 et 96 du même texte, le pape invite à rechercher avec les autres chrétiens une manière d’exercer la primauté adaptée à une situation nouvelle, tout en maintenant ce qu’il considère comme l’essentiel de sa mission. L’ouverture ne supprime pas l’obstacle doctrinal signalé par Whelton. Elle montre néanmoins que la pensée catholique peut distinguer la fonction revendiquée et ses modalités historiques. Toute discussion sérieuse doit prendre acte de cette possibilité, puis demander jusqu’où elle s’étend. Une invitation au dialogue vaut par les questions qu’elle accepte effectivement de laisser ouvertes. 

Au terme de cette lecture, la réussite de Two Paths tient à la netteté d’une exigence. Une institution qui invoque la tradition doit pouvoir rendre compte de son rapport à ses propres origines. Sa mémoire ne saurait se réduire à une réserve de citations détachées de leur contexte, pas davantage qu’elle ne devrait être livrée aux seules nécessités de l’accusation. Whelton a réuni un dossier vigoureux. Il rend aux querelles ecclésiologiques leur enjeu humain : des hommes y décident à qui confier leur foi, à quelles paroles se soumettre, et ce qu’ils peuvent affirmer sans mentir à leur conscience. La phrase de Kenrick en demeure la mesure la plus juste. Être dépositaire oblige à servir ce que l’on transmet. Lorsque le gardien entend déterminer seul le contenu de l’héritage, c’est la fidélité elle-même qui demande des comptes.


À la recherche du Christ - Les sept conciles qui ont défini la foi chrétienne. 4. Chalcédoine (451) Le mystère du Christ.






Par un matin d’octobre 451, les rives du Bosphore étaient couvertes d’embarcations. Depuis plusieurs jours, des navires déversaient sans relâche des évêques venus de toutes les provinces de l’Empire. Certains débarquaient entourés de prêtres, de diacres et de secrétaires chargés de coffres remplis de manuscrits ; d’autres arrivaient presque seuls, portant eux-mêmes quelques rouleaux de parchemin. En face de Constantinople, sur la rive asiatique, la paisible cité de Chalcédoine acquérait soudain une importance qu’elle n’avait jamais connue. Ses rues, ses auberges et ses places étaient envahies par des hommes conscients de participer à l’assemblée la plus imposante de toute l’Antiquité chrétienne. Plus de cinq cents évêques avaient répondu à la convocation impériale. Jamais l’Église n’en avait réuni autant.

Environ vingt années s’étaient écoulées depuis le concile d’Éphèse. Le monde n’était déjà plus le même. Théodose II était mort, le pouvoir appartenait à Pulchérie et à son époux, l’empereur Marcien. Tous deux rêvaient de refermer les blessures laissées par les controverses christologiques. Mais les événements des dernières années avaient rendu la situation plus complexe encore qu’au temps de Nestorius.

Au cœur de cette nouvelle crise se trouvait un vieil archimandrite de Constantinople nommé Eutychès. Depuis des décennies, il dirigeait un important monastère et jouissait d’une réputation de piété irréprochable. Nul ne contestait son austérité ni sa fidélité à la mémoire de Cyrille d’Alexandrie. C’était au nom de cet héritage qu’il voulait défendre avec la plus grande vigueur l’unité du Christ proclamée à Éphèse. Mais, en cherchant à protéger cette unité, il en vint à employer des formules qui alarmèrent plusieurs évêques. Selon ses adversaires, Eutychès insistait tellement sur l’unité de la personne du Christ que son humanité semblait presque disparaître après l’Incarnation. Si Nestorius avait été accusé de partager le Christ en deux, Eutychès paraissait courir le risque inverse : ne plus distinguer suffisamment ce qui est divin de ce qui est humain.

À Alexandrie, le patriarche Dioscore suivait l’affaire avec une attention croissante. Successeur de Cyrille depuis 444, il se considérait comme le gardien de son héritage théologique. Convaincu que la condamnation de Nestorius à Éphèse ne devait souffrir aucune remise en cause, il voyait dans les accusations portées contre Eutychès le risque d’un retour aux erreurs qu’il croyait définitivement écartées. Son prestige, son autorité sur les Églises d’Égypte et son tempérament résolu allaient faire de lui l’un des principaux acteurs de la crise qui conduirait au concile de Chalcédoine.

La difficulté aurait pu être réglée localement si elle n’avait pas rencontré les rivalités qui opposaient les grands sièges de la chrétienté. Alexandrie demeurait jalouse de son immense prestige théologique. Constantinople affirmait chaque année davantage son rang de capitale impériale

. Rome suivait les événements avec une attention croissante. Chacun se croyait le gardien de la foi ; chacun redoutait aussi de voir un autre patriarcat imposer son autorité. Les questions doctrinales et les équilibres institutionnels étaient devenus presque impossibles à séparer.

Deux ans auparavant, une première tentative de règlement avait tourné au désastre. En 449, un concile s’était réuni à Éphèse afin d’examiner les thèses d’Eutychès. L’histoire lui donnera un nom resté célèbre : le « brigandage d’Éphèse ». L’expression est celle du pape Léon le Grand lui-même. Elle traduit le souvenir laissé par une assemblée où les débats dégénérèrent. Des évêques furent empêchés de parler, d’autres intimidés, certains même frappés. Les décisions furent imposées dans un climat de violence tel que plusieurs participants quittèrent Éphèse persuadés d’avoir assisté non à un concile, mais à une parodie de justice. L’Église ne pouvait rester sur un tel échec. C’est pour tourner cette page que Marcien convoqua une nouvelle assemblée à Chalcédoine.

Les regards se tournèrent vers les légats venus de Rome. Dans leurs bagages se trouvait un document que beaucoup connaissaient déjà de réputation : une longue lettre que le pape Léon Ier avait adressée, deux ans plus tôt, à Flavien, l’archevêque de Constantinople, afin de le soutenir dans la controverse contre Eutychès. Les chrétiens prendront bientôt l’habitude d’appeler cette lettre le Tome de Léon. Le mot tome ne désigne pas ici un livre, mais un écrit doctrinal solennel dans lequel le pape expose de manière ordonnée la foi de l’Église. Ce texte allait devenir la pièce maîtresse du concile.

Lorsque les secrétaires commencèrent à en faire la lecture, un profond silence tomba sur l’assemblée. Plus de cinq cents évêques suivaient chaque phrase avec une attention extrême. Léon ne cherchait ni les subtilités des philosophes ni les effets des grands orateurs. Il écrivait en pasteur. Son langage était d’une clarté remarquable. Le Christ, expliquait-il, est une seule personne, mais cette personne existe pleinement en deux natures, divine et humaine. Chacune demeure entière, avec toutes ses propriétés. La divinité ne diminue pas l’humanité ; l’humanité n’altère pas la divinité. Rien n’est absorbé, rien n’est confondu. Celui qui naît de Marie est le même que celui qui est engendré du Père avant tous les siècles.

À mesure que la lecture avançait, beaucoup avaient le sentiment que les longues controverses des décennies précédentes trouvaient enfin leur point d’équilibre. Le texte ne reniait ni Nicée, ni Constantinople, ni Éphèse. Il cherchait au contraire à les faire tenir ensemble. Il préservait la pleine divinité du Christ, la réalité de son humanité et l’unité de sa personne sans sacrifier aucune de ces vérités. Le Tome de Léon fournissait l’une des formulations les plus claires de cet équilibre que le concile allait bientôt reprendre et intégrer à sa propre définition de foi.

Lorsque le lecteur acheva la dernière ligne, un instant de silence parcourut la basilique. Puis plusieurs voix s’élevèrent presque simultanément. Les chroniqueurs ont conservé leur acclamation : « Pierre a parlé par la bouche de Léon ! »

Cette formule traversera les siècles. Elle ne signifiait pas que le pape venait d’inventer une doctrine nouvelle. Les évêques exprimaient leur conviction de reconnaître, dans cette lettre, la foi transmise depuis les Apôtres. Ce n’était pas l’autorité d’un homme qu’ils saluaient, mais l’accord qu’ils croyaient discerner entre son enseignement et la Tradition de l’Église. 









mercredi 7 octobre 2026

"Tes chutes ne te détruiront pas. Te séparer de Dieu, oui." Ephrem de Katounakia (1912–1998), moine et père spirituel orthodoxe grec du mont Athos.

L’HISTOIRE À L’ÉPREUVE — Épisode 5. LES TERREURS DE L’AN MIL : UN FANTASME !

Désobéissance civile et christianisme : obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes !

Photius, ou la fabrication d’un schisme.


Dans ce livre exceptionnel de Francis Dvornik, publié par Cambridge University Press en 1948, puis réimprimé, il ne s’agit pas seulement de raconter ce que l’Occident appelle traditionnellement le « schisme de Photius », mais de séparer, dans une mémoire ecclésiastique vieille de plus de mille ans, l’événement de sa légende, le document de son commentaire, le conflit réel de la reconstruction polémique qui en fut faite. 

Photius n’est pas un personnage secondaire de l’histoire byzantine. Peu d’hommes ont été chargés d’une telle masse de significations contradictoires. Pour une partie de la tradition occidentale, il est devenu le prototype du patriarche oriental rebelle, ambitieux, faussaire, adversaire de Rome, l’ancêtre intellectuel du schisme de 1054. Pour l’Orient orthodoxe, il est saint Photius le Grand, défenseur de l’orthodoxie, adversaire du Filioque, immense érudit et témoin de la liberté canonique de l’Église de Constantinople. Dvornik ouvre son enquête sur cette contradiction. Il constate que Photius est à la fois saint et héros pour l’Orient chrétien et, dans une certaine historiographie occidentale, l’homme auquel on impute d’avoir libéré les forces de la discorde et du schisme. Il rappelle même cette étrange postérité polémique qui conduisit certains auteurs à faire de lui, bien avant Luther, une sorte de premier insurgé contre la papauté. Or cette image est historiquement suspecte : l’orthodoxie de Photius ne se confond nullement avec les doctrines de la Réforme et celui que l’on avait transformé en précurseur de Luther appartenait en réalité au monde patristique oriental dont Luther lui-même ne pouvait être considéré comme l’héritier. Dès les premières pages, Dvornik avertit donc son lecteur : le Photius de la controverse n’est pas le Photius de l’histoire. 

Il faut mesurer ce que représentait une telle entreprise sous la plume de Dvornik. Celui-ci n’écrit pas un plaidoyer orthodoxe contre Rome. Prêtre catholique, historien de Byzance, spécialiste du monde slave et des rapports entre Constantinople et la papauté, il travaille à l’intérieur même d’une tradition historiographique occidentale dont il entreprend de réviser l’un des jugements les plus profondément enracinés. La portée de sa démonstration en devient plus considérable. Son propos n’est pas de remplacer une légende noire occidentale par une légende dorée orientale. Il s’efforce au contraire de reconstituer le mécanisme par lequel des documents polémiques, des accusations partisanes, des textes canoniques, des intérêts impériaux, des rivalités ecclésiastiques et les ambitions concurrentes de Rome et de Constantinople ont fini par produire une représentation presque mythologique du IXe siècle. Dvornik explique dans sa préface que l’étude de la vie des apôtres slaves Constantin Cyrille et Méthode l’avait progressivement convaincu que l’histoire du patriarche devait être entièrement reprise. Son examen des collections de documents anti-photiens lui fit découvrir que les sources sur lesquelles reposait la représentation du « second schisme » étaient loin de posséder la valeur qu’on leur avait attribuée et que ce que l’on racontait d’une seconde rupture entre Photius et Rome relevait, selon le mot extrêmement fort qu’il emploie, d’une véritable « mystification ». Voilà le cœur du livre : non une absolution sentimentale de Photius, mais une révision du dossier par critique des sources.

Pour comprendre l’affaire, il faut oublier un instant 1054. L’un des anachronismes les plus dangereux consiste à lire le IXe siècle comme si les deux chrétientés y étaient déjà devenues deux Églises étrangères. Elles ne le sont pas. Rome et Constantinople peuvent s’affronter avec une extraordinaire violence ; elles peuvent se disputer des territoires de juridiction, s’accuser mutuellement d’irrégularités canoniques, s’excommunier même ; elles demeurent pourtant à l’intérieur d’un monde ecclésial où la communion peut être rompue puis rétablie et où nul n’imagine encore nécessairement que la rupture soit irréversible. Dvornik restitue ce monde mouvant, beaucoup moins simple que ne le feront les controversistes ultérieurs. La crise photienne n’est pas à l’origine une querelle abstraite entre « catholicisme » et « orthodoxie ». Elle naît au cœur de la vie politique et religieuse de Constantinople, dans les séquelles de l’iconoclasme, les rivalités entre partis ecclésiastiques et la succession difficile du patriarche Ignace.

Le décor est essentiel. La restauration définitive des images en 843 avait mis fin à la grande crise iconoclaste, mais elle n’avait nullement pacifié la société byzantine. Dvornik insiste sur l’existence de sensibilités qu’il désigne volontiers comme « Modérés » et « Extrémistes ». Les termes ne doivent pas être transformés en partis modernes, mais ils rendent intelligible un conflit durable. Une tendance monastique rigoureuse, particulièrement attachée à la tradition studite, entendait appliquer avec une grande sévérité les sanctions ecclésiastiques. D’autres responsables ecclésiastiques cherchaient davantage l’oikonomia, l’accommodement pastoral et le retour à la paix. Cette opposition avait précédé Photius. Elle avait déjà marqué les patriarcats de Taraise, Nicéphore et Méthode. Dvornik montre même que les querelles internes au monde byzantin sont indispensables pour comprendre pourquoi des témoignages contemporains ou postérieurs se révèlent d’une virulence telle que l’historien qui les prend au pied de la lettre obtient nécessairement une caricature. Les écrits des adversaires de Photius lui paraissent porter les marques d’une littérature de parti, issue d’une société où deux camps politico-religieux vivaient dans une hostilité permanente.

Ignace lui-même n’est donc pas simplement le « bon patriarche » auquel s’opposerait le « mauvais Photius ». Dvornik n’en nie nullement la sainteté personnelle. Il souligne au contraire les qualités qui lui valurent une immense vénération. Mais l’homme était peu préparé aux raffinements politiques et canoniques d’une capitale où chaque décision ecclésiastique devenait immédiatement une affaire de gouvernement. Son accession au patriarcat avait déjà été entourée d’irrégularités. Le conflit qui l’opposa au puissant Bardas, oncle de l’empereur Michel III, transforma bientôt une opposition ecclésiastique en crise politique. Ignace refusa notamment certaines concessions demandées par le pouvoir. Finalement éloigné, il cessa d’exercer le patriarcat dans des circonstances qui devinrent elles-mêmes l’un des principaux objets de la controverse. Avait-il abdiqué ? Avait-il été déposé ? Sa renonciation avait-elle été libre ou arrachée par la contrainte ? Toute la légitimité de Photius allait bientôt dépendre de la réponse donnée à ces questions.

C’est ici que Dvornik déploie le mieux sa méthode. Il ne se contente jamais d’un récit tardif lorsque des témoignages contradictoires permettent de remonter vers l’événement. La tradition anti-photienne avait fini par présenter Ignace comme un patriarche demeuré canoniquement en fonction et Photius comme l’usurpateur installé sur son siège par le pouvoir impérial. Mais plusieurs documents examinés par Dvornik remettent radicalement en question ce tableau. Les sources ignatiennes elles-mêmes ne sont pas unanimes. Certaines nient l’abdication ; d’autres la supposent ou la reconnaissent. Le témoignage de Théognoste, pourtant partisan passionné d’Ignace, est embarrassant pour la version traditionnelle : Dvornik y voit la confirmation que les Ignatiens avaient d’abord admis la démission d’Ignace avant de revenir sur leur position sous la pression des éléments les plus radicaux. Le mot grec utilisé dans le document avait d’ailleurs été traduit de façon tendancieuse par « déposition » alors que Dvornik estime qu’il faut comprendre « abdication ». Ce détail philologique est typique de son travail : une légende ecclésiastique peut tenir à une traduction, et une traduction peut finir par gouverner plusieurs siècles d’historiographie.

Le choix de Photius prend alors une autre signification. Il n’est pas encore ecclésiastique. Il appartient à une grande famille constantinopolitaine, possède une culture encyclopédique, a exercé de hautes fonctions civiles et jouit d’un immense prestige intellectuel. Dvornik rappelle le rôle de la renaissance intellectuelle byzantine dont Photius est l’une des figures centrales. Il est de ces hommes grâce auxquels la culture grecque antique fut conservée, lue, commentée et transmise. Son accession au patriarcat n’est donc pas l’aventure d’un intrigant obscur qui aurait découvert soudainement une vocation sacerdotale parce qu’un trône devenait disponible. C’est la promotion d’un des personnages les plus considérables de l’Empire, choisi parce qu’il pouvait apparaître comme une solution de compromis entre les factions. Dvornik souligne que l’influence intellectuelle de Photius déborde largement l’histoire ecclésiastique : son œuvre participa à la transmission de la culture classique grecque aux générations byzantines ultérieures. 

Reste une difficulté célèbre : Photius reçut tous les degrés ecclésiastiques en quelques jours. Cette ascension fulgurante a nourri pendant des siècles l’accusation d’irrégularité. Dvornik ne nie pas le fait. Il le replace dans la pratique byzantine et rappelle que des précédents existaient, notamment pour Taraise et Nicéphore. La procédure pouvait choquer, elle n’équivalait pas pour autant à l’illégalité monstrueuse qu’y virent plus tard certains polémistes. Plus grave était la participation de Grégoire Asbestas, évêque de Syracuse, à la consécration. Celui-ci était en conflit avec Ignace et son statut canonique était contesté. Mais, là encore, Dvornik reconstitue une situation moins nette que la légende : le jugement porté contre Grégoire faisait lui-même l’objet d’un appel et Rome n’avait pas définitivement confirmé la condamnation. L’affaire était donc sub judice. On mesure la distance qui sépare cette complexité du récit ultérieur selon lequel un évêque régulièrement condamné aurait consacré sciemment un intrus.

La crise aurait peut-être pu s’éteindre là. Photius, une fois élu, a recherché la réconciliation. Dvornik souligne que son accession avait d’abord procuré à Constantinople une certaine paix et qu’il annonça la restauration de la concorde. Mais l’accord entre les factions se rompit rapidement. Les partisans radicaux d’Ignace revinrent sur le compromis ; Photius réagit ; les condamnations se multiplièrent ; et Rome entra alors dans l’affaire. C’est à ce moment que le drame change d’échelle. Une querelle constantinopolitaine devient une question ecclésiologique mettant aux prises deux conceptions de l’autorité, deux traditions canoniques et, bientôt, deux puissances politiques.

Nicolas Ier est l’autre grande figure du livre. Dvornik ne le caricature pas davantage que Photius. Il reconnaît son énergie, son intelligence, la hauteur de sa conception du pontificat et son désir de restaurer l’autorité romaine. Mais parce que Nicolas possède une conception très forte de la fonction pontificale, l’affaire d’Ignace lui offre l’occasion de faire reconnaître à Constantinople un droit romain de jugement dont les Byzantins n’avaient pas la même compréhension. Rome reçoit les appels. Elle veut examiner la déposition d’Ignace et l’élection de Photius. Le pape envoie à Constantinople les légats Radoald de Porto et Zacharie d’Anagni. Le concile de 861 devait devenir l’un des moments décisifs de l’affaire.

Or ce concile ne correspond guère à l’image simplifiée d’une assemblée manipulée par Photius. Dvornik étudie longuement la conduite des légats pontificaux. Ceux-ci participèrent aux débats, entendirent l’affaire et acceptèrent la condamnation d’Ignace. Le problème est qu’ils dépassèrent les pouvoirs que Nicolas Ier leur avait confiés. Dvornik l’admet sans détour : en prononçant au nom du pape une sentence contre Ignace, ils avaient excédé les limites de leur mandat, Nicolas s’étant réservé la décision finale. Mais il refuse d’en conclure, comme le firent les adversaires de Photius, que leur conduite s’explique nécessairement par la corruption ou la violence. Son jugement est plus intéressant : les légats étaient des canonistes expérimentés, conscients des intentions pontificales, mais ils se trouvèrent placés devant une Église de Constantinople capable de faire valoir ses propres droits et ses propres arguments. Dvornik écrit qu’en cette circonstance Constantinople reconnut « pleinement et librement », peut-être pour la première fois d’une manière aussi nette, le droit du pontife romain à juger un patriarche byzantin ; mais ce jugement se déroula selon des modalités qui ne correspondaient pas exactement à ce que Nicolas avait voulu. 

Le paradoxe apparaît alors. Rome peut considérer l’intervention de ses légats comme insuffisante parce qu’ils ont dépassé leur mandat, tandis que Constantinople peut estimer avoir déjà accepté une intervention romaine considérable. Chacun pense avoir consenti davantage que l’autre ne veut le reconnaître. Cette dissymétrie est l’un des moteurs du conflit. Nicolas annule la décision de ses légats et refuse de reconnaître Photius. Les Byzantins, eux, ne comprennent pas qu’une affaire examinée conciliairement en présence des représentants romains puisse être recommencée comme si rien n’avait eu lieu. Le différend personnel devient un différend institutionnel.

Il serait pourtant faux, selon Dvornik, de projeter immédiatement sur Photius une théorie orientale du rejet de la primauté romaine. C’est l’un des points les plus importants de son ouvrage. Photius ne commence nullement sa carrière patriarcale comme adversaire doctrinal de Rome. Il cherche au contraire la reconnaissance de Nicolas. Même après les premières difficultés, son attitude envers la papauté demeure prudente. Dvornik combat donc la lecture téléologique qui imagine Photius préparant depuis plusieurs années une attaque méthodique contre la primauté romaine. Jusqu’au concile de 867, écrit-il en substance, Photius s’était montré remarquablement réservé. L’historien juge même son attitude « parfaitement digne » pendant cette phase : après le refus de Nicolas, il ne lança pas immédiatement la contre-offensive que lui prêterait plus tard la légende. 

Puis survient la Bulgarie. Il est difficile de surestimer son importance. La querelle n’est plus seulement celle d’Ignace et de Photius ; elle concerne désormais la géographie future du christianisme européen. Le khan Boris s’était converti et son peuple devait être intégré à une structure ecclésiastique. Constantinople estimait naturellement que la Bulgarie appartenait à son aire d’évangélisation et de juridiction. Boris, soucieux d’échapper à une dépendance trop étroite envers Byzance, se tourna vers Rome. Nicolas Ier saisit l’occasion. Des missionnaires latins furent envoyés en Bulgarie, et le pape répondit aux nombreuses questions du souverain bulgare dans les célèbres Responsa ad consulta Bulgarorum. Dvornik, qui n’a rien d’un pamphlétaire antiromain, parle de cette lettre comme d’un « chef-d’œuvre de sagesse pastorale » et de l’un des plus beaux documents de l’histoire de la papauté. Cette appréciation mérite d’être retenue : elle montre assez combien sa réhabilitation de Photius ne repose pas sur un parti pris confessionnel simpliste.

Mais la présence franque en Bulgarie introduit un élément explosif. Les usages liturgiques et disciplinaires diffèrent. Les missionnaires occidentaux critiquent certaines pratiques grecques. Surtout apparaît la question de la procession du Saint-Esprit et du Filioque. Le conflit juridictionnel commence à devenir théologique. Il faut ici encore résister à l’anachronisme. Le Filioque n’est pas encore officiellement récité à Rome dans le Credo comme il le sera plus tard. La querelle porte notamment sur l’enseignement des missionnaires francs et sur l’introduction d’une formule que les Grecs dénoncent comme étrangère au symbole œcuménique. Photius réagit avec une vigueur qui fera de lui, dans la mémoire orthodoxe, le grand adversaire du Filioque. Mais l’enchaînement est capital : ce n’est pas une haine primitive de Rome qui produit le conflit bulgare ; c’est le conflit bulgare qui transforme une querelle canonique en affrontement doctrinal.

Le concile de 867 constitue ainsi le point de rupture. Photius condamne la politique occidentale en Bulgarie et s’en prend à Nicolas. Dvornik ne cherche pas à l’innocenter de tout. C’est même l’une des pages les plus remarquables du livre : après avoir démonté les accusations exagérées de la tradition anti-photienne, il juge sévèrement la décision du patriarche de porter un jugement sur le pape. Selon lui, Photius commit alors une faute historique grave. Il accomplit un geste sans précédent dans l’histoire, geste qui mettait en danger l’unité de la chrétienté et qui fournirait un précédent à ceux qui, plus tard, briseraient cette unité. Dvornik qualifie la décision de prématurée, inconsidérée et lourde de conséquences. On ne saurait mieux montrer que son entreprise n’est pas une hagiographie.

Mais l’histoire possède ici l’une de ces ironies dont elle est prodigue. Au moment même où Photius engage son offensive contre Nicolas, le pape meurt, le 13 novembre 867. Quelques semaines auparavant, une révolution de palais avait également bouleversé Constantinople. Michel III avait été assassiné. Basile Ier devenait empereur. Photius perdait son protecteur et bientôt son siège. Ignace était rétabli. Le conflit qui semblait opposer deux hommes et deux sièges changeait encore une fois de configuration avant même que ses protagonistes pussent mesurer les effets de leurs décisions.

Le concile de 869-870 entre alors en scène. C’est lui que l’Occident latin finira par compter comme huitième concile œcuménique. Photius y est condamné. La tradition occidentale classique y verra pendant des siècles la conclusion canonique de l’affaire : l’intrus est déposé, Ignace restauré, Rome triomphe et l’Église universelle sanctionne la conduite du patriarche rebelle. Pourtant, parce que Dvornik refuse de terminer l’histoire au moment où la légende occidentale voudrait qu’elle s’arrête, tout change. Car Photius va revenir. Plus étonnant encore, son retour ne produira pas la rupture définitive avec Rome que la logique du récit traditionnel semblerait imposer.

La réconciliation entre Photius et Ignace est à cet égard essentielle. Les deux hommes que les polémistes ont transformés en emblèmes de deux camps irréconciliables finirent par se rapprocher. Après la mort d’Ignace en 877, Photius retrouve le patriarcat. Si l’image traditionnelle était exacte, nous devrions alors assister à un nouveau schisme irréversible : Rome devrait considérer comme impossible le retour de l’homme solennellement condamné en 869-870. Or c’est ici que Dvornik porte son coup le plus décisif contre la légende photienne. Rome et Constantinople vont négocier. Le pape Jean VIII adopte une politique de conciliation. Un nouveau concile se réunit à Constantinople en 879-880. Photius y siège comme patriarche. Les légats romains y participent. La communion est rétablie.

Cette séquence est capitale parce qu’elle oblige à poser la question que l’historiographie polémique avait souvent contournée : si Photius était réellement, aux yeux de Rome, l’archihérésiarque et l’usurpateur définitivement condamné par un concile œcuménique, comment expliquer que la papauté ait pu entrer de nouveau en communion avec lui ? Il ne suffit pas de répondre que Jean VIII aurait été trompé. C’est l’une des légendes que Dvornik entreprend d’examiner. Pendant longtemps, certains récits occidentaux expliquèrent la réconciliation en soutenant que Photius avait falsifié des lettres pontificales, trompé les légats ou manipulé les actes du concile. Cette image du Grec retors, maître en falsifications, convenait admirablement à la légende ; elle résiste beaucoup moins bien à la critique documentaire.

C’est là que le titre History and Legend prend tout son sens. L’histoire du premier conflit ne suffit pas. Il faut expliquer pourquoi l’Occident a fini par oublier ou déformer la réconciliation. La seconde partie de l’ouvrage suit donc la lente fabrication de la mémoire anti-photienne. Dvornik examine la littérature latine jusqu’au XIIe siècle, les collections canoniques, la liste des conciles œcuméniques, les traditions grecques et latines, puis les controverses de l’époque de l’union et de la séparation définitive. Le schisme de Photius devient alors un objet historiographique autant qu’un événement du IXe siècle.

La question du « huitième concile » est révélatrice. Aujourd’hui encore, un catholique cultivé peut croire spontanément que Constantinople IV, en 869-870, a toujours été reconnu en Occident comme le huitième concile œcuménique, tandis que les Orientaux l’auraient rejeté par fidélité à Photius. Dvornik montre que l’histoire est beaucoup plus compliquée. La reconnaissance des conciles n’a pas toujours correspondu à la liste scolaire fixée ultérieurement. La table même de son ouvrage consacre plusieurs chapitres à « l’œcuménicité du huitième concile dans la tradition médiévale occidentale », puis à « Photius et le huitième concile dans la tradition orientale ». Cela signifie que la qualification œcuménique de 869-870 possède elle-même une histoire. Elle ne peut être projetée rétrospectivement sur le IXe siècle comme une évidence unanimement reconnue depuis le jour de la clôture du concile.

Cette observation conduit à une conséquence considérable. La séparation de 1054 n’est plus la simple reprise d’un schisme commencé par Photius deux siècles auparavant. Le fameux « schisme photien » apparaît au contraire comme une crise grave mais résolue. Les relations entre Rome et Constantinople ont été rétablies. Photius lui-même a terminé sa carrière ecclésiastique non comme le chef d’une Église définitivement séparée de Rome, mais comme un patriarche avec lequel Rome avait renoué la communion. Cela n’efface ni les désaccords doctrinaux ni la rivalité des juridictions. Cela interdit simplement de tracer une ligne droite de 867 à 1054.

L’importance historiographique de cette conclusion est immense. Car les récits confessionnels aiment les généalogies simples. L’Occident avait besoin d’un premier rebelle oriental annonçant Michel Cérulaire ; l’Orient avait besoin d’un premier grand confesseur résistant aux prétentions romaines. Le même homme pouvait admirablement remplir les deux fonctions. La légende anti-photienne et la légende pro-photienne, quoique contradictoires, partageaient ainsi une même tentation : faire de Photius l’homme du schisme. Dvornik rend au personnage quelque chose de beaucoup plus intéressant que cette fonction symbolique : il lui rend son époque et sa vérité.

Cette époque n’est pas encore celle des catégories confessionnelles modernes. Lorsque les Byzantins parlent de Rome, ils ne parlent pas d’une Église étrangère. Lorsqu’ils contestent une décision pontificale, ils ne nient pas nécessairement toute primauté romaine. Lorsque Nicolas Ier affirme son autorité, il n’expose pas la doctrine de Vatican I. L’un des mérites constants de Dvornik est de restituer aux mots leur contexte. Rome possède incontestablement une primauté. Les Byzantins la reconnaissent. Ils sollicitent le pape, lui adressent des appels, acceptent ses légats et accordent au siège romain un prestige singulier. Mais la nature, l’étendue et les conséquences canoniques de cette primauté ne font pas l’objet d’une définition identique de part et d’autre.

Le dossier de Grégoire Asbestas l’illustre admirablement. Ses partisans font appel à Rome comme à une juridiction supérieure, et Dvornik souligne ce fait. Mais il note également qu’un appel à Rome n’implique pas nécessairement l’acceptation de toutes les prétentions juridictionnelles que l’Occident formulera par la suite. L’histoire du IXe siècle résiste ainsi aux appropriations faciles. Le catholique qui voudrait y trouver déjà toute l’ecclésiologie pontificale médiévale en sera pour ses frais.

Dvornik est attentif aux canons de Sardique. La question de l’appel au siège romain en dépend en partie. Mais les deux traditions ne leur attribuent pas exactement le même statut. L’auteur note que Photius pouvait légitimement rappeler que Constantinople n’avait pas reçu ces dispositions de la même manière que Rome. Il faut comprendre ce détail pour saisir pourquoi chaque camp pouvait avoir le sentiment de défendre le droit canonique contre l’autre. La tragédie n’oppose donc pas simplement l’obéissance à la rébellion. Elle oppose des traditions canoniques partiellement divergentes qui n’ont pas encore pris conscience de la profondeur de leur divergence.

Les grandes séparations historiques sont rarement produites par une seule erreur doctrinale ou un seul homme. Elles naissent de l’accumulation de décisions qui, prises isolément, paraissent parfois réversibles. Un conflit sur la succession d’Ignace rencontre une rivalité de juridiction. Cette rivalité rencontre l’expansion missionnaire. L’expansion missionnaire rencontre la question bulgare. La question bulgare rencontre les usages francs. Les usages francs rencontrent le Filioque. Le désaccord théologique rencontre ensuite la mémoire des condamnations. Enfin, plusieurs siècles de polémique reconstruisent l’ensemble comme s’il avait été orienté dès le premier jour vers le schisme final.

C’est peut-être ici que Dvornik est le plus moderne. Il fait l’histoire non seulement des événements, mais de leur mémoire. Le schisme photien devient un exemple presque expérimental de la manière dont une tradition fabrique son passé. Une accusation est lancée dans une polémique. Elle est reprise par un chroniqueur. Le chroniqueur devient source. La source entre dans une collection canonique. La collection acquiert une autorité. Un historien ultérieur lit l’événement à travers elle. Une génération suivante cite l’historien comme confirmation indépendante. Au bout de plusieurs siècles, l’hypothèse initiale est devenue un « fait » dont chacun se demande seulement comment l’expliquer. Dvornik remonte ce mécanisme à rebours.

Son examen des sources hostiles à Photius est à cet égard exemplaire. Il ne les écarte pas parce qu’elles sont hostiles. Il les confronte entre elles. Or elles se contredisent parfois sur des points essentiels. Le Photius démoniaque que certaines d’entre elles mettent en scène aurait persécuté Ignace, corrompu des légats, fabriqué des documents, violé les canons, inventé des hérésies et préparé méthodiquement sa rébellion contre Rome. Mais lorsque Dvornik rapproche les témoignages contemporains, examine leur provenance et replace les accusations dans les luttes entre factions byzantines, cette construction se fissure. Il note avec une ironie très contenue que certaines histoires extraordinaires concernant Photius présentent davantage les signes de la « imagination fantastique » que ceux d’un témoignage historique digne de confiance. 

Ce qui se dessine peu à peu est donc moins l’histoire d’un coupable que celle d’un engrenage. Chacun des acteurs agit à partir d’une représentation partiellement exacte de la situation. Ignace estime défendre la discipline ecclésiastique. Photius estime avoir été canoniquement élu après la renonciation de son prédécesseur. Nicolas estime qu’un appel à Rome et les droits du siège apostolique l’autorisent à intervenir. L’empereur estime qu’il doit préserver l’ordre de l’Église et de l’État. Boris cherche l’autonomie de la Bulgarie. Les missionnaires francs pensent enseigner la vraie foi et la bonne discipline. Les Grecs voient dans leurs innovations une menace. Chaque geste produit chez l’autre la confirmation de ses craintes.

Le grand mérite de Dvornik est d’avoir compris que le schisme ne devient inévitable qu’après coup. Dans le temps vécu des acteurs, plusieurs portes demeurent ouvertes. Il remarque ainsi qu’après les premières tensions, une meilleure compréhension aurait encore été possible. Même certaines lettres de Nicolas laissent entrevoir la possibilité d’un compromis. À propos de la période précédant 867, il écrit que la lettre pontificale « laisse une porte ouverte aux perspectives d’une compréhension mutuelle ». Cette phrase pourrait servir d’épigraphe à tout le livre. L’histoire de la séparation est aussi celle des portes qui se ferment successivement.

L’historien n’écrit évidemment pas l’histoire contrefactuelle ; il montre simplement combien le futur demeurait ouvert. Cette manière de restituer les possibles perdus empêche de faire de 1054 la conclusion mécanique de 867. Deux siècles séparent les événements. Deux siècles pendant lesquels Rome et Constantinople restent en communion malgré des tensions considérables. Deux siècles pendant lesquels Photius peut être condamné, réhabilité, réconcilié avec Rome, puis transformé par les générations suivantes en symbole de la rupture. L’histoire réelle est l’inverse de la légende : le « père du schisme » avait vu son propre schisme guéri.

Chaque séparation produit rétrospectivement ses prophètes. Une fois Rome et Constantinople séparées, on recherche les hommes qui avaient annoncé la séparation. Photius est disponible. Il a combattu le Filioque. Il a affronté un pape. Il a défendu Constantinople. Il devient donc naturellement le précurseur de 1054 ! Mais l’histoire réelle refuse ce rôle trop bien écrit. Le même Photius rechercha la reconnaissance romaine, accepta la primauté d’honneur de Rome, fut rétabli en communion avec le pape et mourut sans avoir fondé une Église séparée.

Il serait tout aussi abusif d’utiliser Dvornik pour soutenir que les divergences entre Rome et Constantinople étaient insignifiantes. Elles ne l’étaient pas. Son livre montre au contraire qu’elles existaient déjà, parfois profondément. La question de la juridiction pontificale, celle du territoire bulgare, les différences canoniques, la place des coutumes latines, la doctrine de la procession du Saint-Esprit constituent de véritables points de friction. Mais divergence n’est pas encore séparation. C’est précisément cette distinction que les lectures confessionnelles ont tendance à effacer.

La question du Filioque mérite ici une attention particulière. Pour Photius, il ne s’agit pas d’un détail verbal. L’addition occidentale touche à la théologie trinitaire et à l’autorité même du symbole de Nicée-Constantinople. Cependant l’Occident du IXe siècle n’est pas homogène. Les Francs sont plus offensifs que Rome sur ce point. La papauté ne récite pas encore le Credo avec l’addition. La future ligne de partage confessionnelle traverse donc encore l’Occident lui-même. Là encore, l’historien qui connaît la conclusion risque de projeter sur le commencement une uniformité qui n’existait pas.

The Photian Schism demeure un modèle de critique historique appliquée à un sujet confessionnel. Dvornik possède des convictions ; il ne prétend pas écrire depuis un lieu imaginaire où toute appartenance aurait disparu. Mais il soumet les récits de sa propre tradition à la même critique que ceux de la tradition adverse. C’est probablement ce qui donne au livre sa force. Il est beaucoup plus facile d’identifier les mythes historiques de l’autre camp que les siens.

On pourra évidemment discuter certaines catégories de Dvornik. Son opposition entre « Modérés » et « Extrémistes » peut parfois donner aux factions byzantines une cohérence excessive. Son admiration pour Photius transparaît. Sa volonté de corriger l’historiographie anti-photienne l’amène naturellement à consacrer beaucoup plus d’énergie aux accusations contre Photius qu’aux constructions apologétiques de ses défenseurs. Depuis 1948, la byzantinologie a produit de nouveaux travaux et affiné plusieurs dossiers. Mais aucune de ces réserves n’a annulé la révolution historiographique opérée par l’ouvrage.

Il faut surtout rendre justice à la subtilité de sa conclusion implicite. Dvornik ne dit pas : « l’Orient avait raison et Rome avait tort ». Il dit quelque chose de beaucoup plus intéressant : l’histoire qui avait permis de poser ainsi la question était fausse. Une fois le dossier repris, les catégories du procès deviennent insuffisantes. Nicolas Ier n’est pas le tyran pontifical de certaines histoires orthodoxes ; Photius n’est pas le faussaire ambitieux de certaines histoires latines ; Ignace n’est ni l’innocente victime absolue ni le simple instrument d’un parti. Tous sont pris dans un conflit dont ils ne mesurent pas entièrement les conséquences.

L’affaire photienne devient une méditation sur la contingence historique. Les hommes du IXe siècle ne savent pas qu’ils vivent « avant le schisme ». Cette expression n’existe que pour nous. Ils vivent dans une Église encore commune dont ils se disputent précisément les règles parce qu’ils considèrent encore qu’elle est commune. C’est ce paradoxe qu’il faut garder à l’esprit. Si Rome et Constantinople avaient déjà été deux Églises totalement étrangères, la crise photienne aurait été beaucoup moins violente. On ne se dispute avec une telle passion que sur ce que l’on croit encore posséder ensemble.

La primauté romaine elle-même apparaît sous ce jour. Les Byzantins ne la nient pas simplement : ils en contestent certaines interprétations. Rome n’invente pas arbitrairement son prestige : elle l’enracine dans une tradition ancienne, dans la mémoire de Pierre, dans les appels orientaux et dans son rôle doctrinal. Mais entre une primauté reconnue et une juridiction universelle définie dans les termes qui deviendront ceux du second millénaire, il existe un espace historique considérable. Le IXe siècle se situe dans cet espace.

Le concile de 879-880 acquiert alors une importance extraordinaire. Il est le signe que la crise n’était pas destinée à devenir schisme permanent. Rome accepte de traiter avec Photius. Photius retrouve sa place dans la communion. Les anathèmes et les condamnations n’ont donc pas la signification irréversible que leur attribuera la mémoire postérieure. Pour l’historien, ce fait est plus important que des siècles de commentaires qui l’ont obscurci.

On saisit également pourquoi Dvornik consacre tant d’attention à la fortune médiévale du concile de 869-870. Si sa qualité de « huitième concile œcuménique » n’a pas été immédiatement et uniformément établie en Occident, l’opposition traditionnelle entre un concile œcuménique catholique et un pseudo-concile orthodoxe devient historiquement anachronique. La réception d’un concile est elle-même un processus. Le statut que lui donne une époque ultérieure ne suffit pas à reconstituer la conscience qu’en avaient ses contemporains. C’est là une observation dont les conséquences ecclésiologiques dépassent largement le seul cas de Photius.

Au fond, le livre de Dvornik raconte deux schismes. Le premier est celui des hommes du IXe siècle, concret, violent, mais temporaire. Le second est celui que les générations postérieures ont construit dans leur mémoire, et celui-là fut beaucoup plus durable. Le premier fut guéri ; le second contribua à empêcher que les ruptures ultérieures le soient. C’est peut-être le paradoxe le plus saisissant de toute cette histoire : une crise réconciliée devint, dans le souvenir des chrétiens, une justification de leur séparation.

La légende possède en effet une force que l’événement n’a pas. L’événement est compliqué. Il oblige à distinguer. La légende simplifie. Elle donne des héros et des traîtres. Elle permet de raconter en quelques phrases pourquoi « nous » avions raison et pourquoi « ils » se sont séparés. Photius se prêtait admirablement à ce travail symbolique. Immense intellectuel, patriarche deux fois déposé et deux fois rétabli, adversaire d’un pape, critique du Filioque, acteur de l’évangélisation slave, il avait tout pour devenir un personnage de légende. L’historien devait lui restituer sa complexité.

Dvornik y réussit parce qu’il ne cherche jamais à diminuer Photius pour le rendre acceptable à l’Occident. Au contraire, son Photius demeure une personnalité exceptionnelle, consciente de la dignité de Constantinople et capable d’affronter Rome lorsqu’il l’estime nécessaire. Mais il n’est plus l’anti-pape oriental que la polémique avait imaginé. Il appartient encore à un monde où l’on peut résister à Rome sans vouloir créer une Église séparée de Rome.

Il faut alors relire le jugement particulièrement équilibré que Dvornik porte sur les années 861-867. Photius, dit-il, n’avait pas entrepris dès le commencement une campagne contre Nicolas. Il avait recherché sa reconnaissance et, après l’échec de cette démarche, conservé pendant plusieurs années un silence obstiné mais respectueux. Ce n’est qu’après l’affaire bulgare et l’offensive romaine qu’il changea radicalement d’attitude. Cette chronologie suffit à renverser la causalité traditionnelle. Photius n’entre pas au patriarcat pour combattre la papauté : il devient l’adversaire de Nicolas au terme d’une succession de conflits.

Nous vivons dans un temps qui prétend aimer la complexité mais transforme volontiers le passé en tribunal. Dvornik pratique la démarche inverse. Plus il connaît ses personnages, moins il peut les réduire. Les documents ne produisent pas une certitude morale croissante ; ils produisent une compréhension plus fine des contraintes dans lesquelles chacun agit.

À mesure que l’on referme The Photian Schism, une impression s’impose : la séparation entre Rome et Constantinople fut beaucoup moins inévitable qu’elle ne paraît lorsqu’on la regarde depuis aujourd’hui. Ce constat ne signifie pas qu’elle fut accidentelle au sens de superficielle. Les divergences étaient réelles et parfois profondes. Mais elles auraient pu recevoir d’autres développements. Le IXe siècle montre une chrétienté capable de frôler la rupture puis de restaurer la communion.

C’est là que le livre rejoint une question plus vaste : qu’est-ce qu’un schisme ? Est-ce un instant, une excommunication, un concile, une rupture de communion ? Ou bien un processus par lequel les deux parties cessent de considérer la communion comme l’état normal auquel il faut revenir ? Si l’on adopte cette seconde définition, la crise photienne n’est pas encore le Grand Schisme. Elle appartient à l’histoire des occasions où celui-ci aurait pu commencer et où, pourtant, il ne commença pas définitivement.

La différence est immense. Elle transforme Photius de fondateur du schisme en témoin d’une époque où la rupture pouvait encore être surmontée. Elle transforme également le concile de 879-880 en événement d’une portée œcuménique exceptionnelle : après les condamnations, les humiliations, les anathèmes et les conflits de juridiction, Rome et Constantinople réussirent encore à se reconnaître.

Voilà pourquoi The Photian Schism. History and Legend reste bien davantage qu’une monographie savante sur une querelle byzantine. C’est un livre sur la fabrication du passé chrétien. Dvornik y montre comment l’histoire devient légende, comment la légende devient tradition historiographique et comment cette tradition finit par modifier la perception que les Églises ont d’elles-mêmes. La démonstration est d’autant plus puissante qu’elle vient d’un historien catholique travaillant sur l’un des personnages les plus longtemps condamnés par l’historiographie catholique.

Pendant des siècles, on demanda ce que Photius avait fait pour rompre l’unité de l’Église. Dvornik nous oblige à poser une question inverse : comment se fait-il qu’après tant de violences, tant de condamnations et tant de malentendus, l’unité ait encore pu être restaurée ? La réponse importe infiniment plus que la vieille légende du patriarche rebelle. Car l’histoire de Photius, débarrassée de ce que les siècles ont ajouté à son dossier, ne raconte pas seulement comment les chrétiens se divisent. Elle rappelle qu’ils se sont aussi réconciliés. Et c'est cette vérité que la légende a fini par nous faire oublier.