Il est des affirmations qui, à force d’être répétées, finissent par paraître évidentes : « Saint Pierre fut le premier pape » appartient à cette catégorie.
L’expression est devenue si courante qu’elle semble remonter aux origines mêmes du christianisme.
Las, lorsque l’on ouvre les textes anciens, une réalité bien différente apparaît.
Que disent les documents antiques et ceux des premiers temps de l’Église ?
La première constatation est limpide : aucune source antique ne donne à Pierre le titre de « pape » !
Je le répète : aucun auteur des Ier, IIe, IIIe ou IVe siècles ne parle de « Pierre le pape » ou du « premier pape ».
Certes, cela ne signifie pas que Pierre n’ait pas occupé une place majeure dans la mémoire chrétienne ancienne....
Sauf que la question n'est pas là : les sources les plus anciennes le présentent comme un apôtre éminent, un témoin privilégié de la vie du Christ et un martyr associé à Rome...
.... mais non comme un pape (pas davantage que comme un évêque de Rome, cf. notre récent article sur cette affaire).
La tradition de la présence et de la mort de saint Pierre à Rome est ancienne. La lettre de Clément de Rome, écrite vers la fin du Ier siècle, évoque le martyre de Pierre. Au IIe siècle, Ignace d’Antioche connaît la place particulière de Pierre dans l’Église romaine. Vers 180, Irénée de Lyon écrit : « Les bienheureux apôtres Pierre et Paul fondèrent et établirent l’Église [de Rome] ; ils remirent ensuite le ministère de l’épiscopat à Lin. » (Contre les hérésies, III, 3, 2)
Ainsi, Irénée associe bien Pierre (et Paul) à la fondation de l’Église romaine. Mais il ne présente jamais Pierre comme portant le titre de « pape ». Irénée mentionne Lin comme premier titulaire de la succession épiscopale romaine, et c’est tout.
En réalité (et c'est plutôt amusant), le mot « pape », aujourd’hui associé à Rome comme s’il lui était indissociable, n’est pas du tout à l’origine un titre romain.
Le mot français « pape » vient du grec πάππας (pappas), un mot affectueux signifiant « père/papa ».
La plus ancienne attestation d’un évêque appelé pappas, papa, ou « pape » ? Elle ne concerne pas saint Pierre, mais saint Héraclas d’Alexandrie (évêque de 232 à 248).
Eusèbe de Césarée rapporte une lettre de Denys d’Alexandrie où celui-ci écrit :τοῦ μακαρίου πάπα ἡμῶν Ἡρακλᾶ « notre bienheureux papa Héraclas » (Histoire ecclésiastique, VII, 7)
Ses successeurs porteront ensuite ce titre dans la tradition alexandrine. Athanase d'Alexandrie (328-373) et Cyrille d'Alexandrie (412-444) sont ainsi appelés "Pape Athanase" et "Pape Cyrille" dans la tradition copte et alexandrine postérieure. Le titre de Pape d'Alexandrie est d'ailleurs encore porté aujourd'hui par le chef de l'Église copte !
Dans le christianisme syriaque, les évêques portaient également des titres paternels. Quant au patriarche de l’Église d’Orient (tradition mésopotamienne), il était appelé Papa bar Aggai au début du IVe siècle.
Bref, aux IIIe et IVe siècles, le mot grec πάππας (pappas), devenu papa en latin, désigne un évêque vénéré comme un père spirituel dans diverses traditions orientales.
Et les évêques de Rome ? Furent-ils, eux aussi, parfois appelés papa dans l’Antiquité tardive ? Oui. Une tradition épigraphique associe l’abréviation PP (papa) à l’évêque de Rome Marcellin (296-304). Au IVe siècle, il est attesté pour des évêques romains comme Damase Ier (366-384).
Mais comment appelait-on officiellement les évêques de Rome lors des occasions officielles, notamment les grands conciles œcuméniques de l’Antiquité ? La question est intéressante : pape, papa ?
Pas du tout.
À Nicée, en 325, le canon 6 parle de : ὁ ἐπίσκοπος τῆς Ῥώμης « l’évêque de Rome ».
Le concile de Constantinople (381) parle de l’évêque de Rome.
Le concile de Chalcédoine (451), dans son canon 28, emploie l’expression : « l’archevêque de l’ancienne Rome » et compare son rang avec celui de l’archevêque de Constantinople, appelée « nouvelle Rome ».
Les Pères conciliaires parlaient donc en termes d’évêques, d’archevêques et de sièges ecclésiastiques. Mais le titre « pape » ne faisait pas partie de leur vocabulaire institutionnel.
Alors quand le terme de « pape » devient-il le titre propre de Rome ?
Il n’existe pas une date unique où l'on aurait décidé : « Désormais, seul l’évêque de Rome sera appelé pape. »
Il s’agit en fait d’une évolution progressive. Entre les VIe et VIIIe siècles, l’évêque de Rome devient de plus en plus fréquemment désigné comme Papa dans la documentation occidentale.
Et c’est surtout au Moyen Âge, avec la réforme grégorienne du XIe siècle, que le titre devient véritablement exclusif dans l’Église latine. La papauté médiévale construit alors une institution beaucoup plus centralisée, avec une conception juridique précise de la fonction pontificale
Alors, saint Pierre, premier pape romain ?
Bien sûr que non.
Que saint Pierre ait été une figure fondatrice de l’Église de Rome est une tradition très ancienne, attestée dès les premiers siècles, que nul ne remet en cause.
Mais prétendre que Pierre fut « le premier pape » revient à utiliser une catégorie institutionnelle qui n’existait même pas dans les sources de son temps et qui, de plus, n'était en rien l'apanage de Rome, puisque le premier pape ainsi nommé, le fut à Alexandrie.
Le titre de « pape », tel que nous le comprenons aujourd’hui (un titre réservé exclusivement à l’évêque de Rome) est donc le résultat d’une longue, très longue évolution historique.
L’historien doit évidemment éviter un piège fréquent : projeter sur le Ier siècle un vocabulaire qui appartient aux siècles suivants. Autrement dit : faire de l'histoire à l'envers.
Hélas, tout le monde n'a pas décidé de suivre cette méthode.
Paul-Éric Blanrue
LIEN