Lorsqu’on cherche l’origine de l’homme dans la pensée de Basile de Césarée (330 - 379), il faut commencer par abandonner une habitude de l'homme moderne qui consiste à regarder le commencement comme une question de mécanisme. Pourquoi (et non comment) le monde apparaît-il ainsi ? C'est de cette façon qu'il faut penser, pour Basile, ce qui revient également à se demander pourquoi cette succession et ces étapes dans le récit de la création, et pourquoi l’homme arrive-t-il seulement... à la fin ? Avant l’homme apparaissent en effet la lumière, les espaces, la terre habitable, les plantes, les animaux... Il est clair que l'homme trouve devant lui un monde déjà préparé. Quelle en est la raison ? Basile l'explique : parce qu'il peut découvrir immédiatement qu’il n’est pas sa propre origine. Il arrive après, il reçoit avant de construire quoi que ce soit. L’ordre de la création est donc une pédagogie silencieuse : le plus élevé sur terre est celui qui sait recevoir.
Mais pourquoi rappeler la terre et la poussière au moment même où l’homme reçoit sa place royale ? On dirait un paradoxe. Réponse : parce que sa dignité ne vient pas de lui-même. Son corps garde la mémoire de son origine... L'homme porte dans sa chair le rappel permanent qu’il existe par réception. Basile écrit : « Quand tu entends le mot de poussière, apprends à ne pas t’enorgueillir de toi-même. » L’orgueil, ce sera un oubli. L’homme va oublier qu’il reçoit le monde. Dès lors, son intelligence cessera de contempler et son rapport au réel se durcira. La mémoire de la poussière empêche l'homme de devenir plus petit que sa vocation.
De quelle vocation parle-t-on ? L'homme est créé à l’image de Dieu. L’image désigne pour Basile la manière d’exister propre à l’homme, sa capacité de connaître, de choisir, de parler, de revenir sur lui-même, d’ordonner sa vie selon une vérité qu’aucun instinct n’impose par automatisme. L’homme appartient au monde matériel et pourtant il possède quelque chose qui ne s’épuise jamais dans le matériel. Ainsi il cherche le vrai même lorsqu’il n’apporte aucun avantage immédiat ou désire une beauté qu’aucune forme finie ne satisfait complètement. Cette ouverture est le signe le plus profond de l’image divine. Basile écrit toutefois : « Nous possédons l’image par création ; nous acquérons la ressemblance par choix. » Ce que l'homme reçoit donc, c'est une possibilité : Dieu lui a donné la liberté de participer à son propre accomplissement. La liberté, élément essentiel ! Vivre signifiera alors faire apparaître, faire advenir ce qui est déjà présent en germe. Le temps sera le lieu où le commencement peut devenir visible.
Pourquoi son commencement n'est-il pas, déjà, à un accomplissement ? Ce serait tellement plus simple ! L’homme semble naître inachevé, son corps demande des années avant d’atteindre sa maturité, son intelligence avance lentement, son caractère se forge difficilement. On le sait tous. Nous devons apprendre à parler, à juger, à maîtriser nos désirs, nos passions, à habiter le monde. Nul autre vivant ne paraît être aussi dépendant aussi longtemps. Faiblesse de conception ? Non : Basile y voit au contraire un signe de grandeur. L’homme est créé ainsi parce qu’il est appelé à participer à sa propre croissance. Il est invité à faire apparaître ce qu’il porte déjà en lui sous forme de promesse. Son origine est active et agit devant lui comme une direction !
Le temps est le lieu où l’homme se révèle. Chaque âge de la vie reçoit une signification particulière : l’enfance montre que l’homme commence par dépendre ; la jeunesse découvre sa liberté ; l’âge adulte découvre sa responsabilité ; la vieillesse rappelle que l’existence entière n’a jamais cessé d’être reçue... Pour Basile, rien de grand ne surgit achevé : la sagesse demande du temps, tout comme la maîtrise de soi, la connaissance et même la vérité demande une maturation du regard. La lenteur protège la liberté humaine. Si Dieu avait donné immédiatement la ressemblance parfaite, l’homme aurait été beau sans jamais devenir bon, il aurait porté une perfection qui ne serait jamais devenue la sienne, il aurait été une sorte d'esclave, une marionnette ou un robot, dirait-on aujourd'hui. Or mieux vaut une grandeur qui grandit vraiment, authentiquement, qu'une perfection imposée. L’homme participe réellement à ce qu’il devient car Dieu a créé une créature libre, capable de collaborer à sa propre élévation.
L’homme reçoit le monde pour y exercer quelque chose que Basile appelle une royauté. Le roi véritable est celui qui lui donne ordre et harmonie. Lorsque l’homme reçoit pouvoir sur la création, il obtient une mission. Son intelligence lui permet de reconnaître les formes, de donner des noms, de comprendre les liens, de cultiver au lieu de détruire : son pouvoir consiste à révéler. Les animaux vivent dans leur environnement tandis que l’homme peut le contempler, reconnaître la beauté d’une montagne (sans vouloir immédiatement l’utiliser). Il peut chercher la vérité d’une chose même lorsqu’elle ne lui apporte aucun avantage, il peut s’émerveiller. Cette capacité d’émerveillement est un signe immense de l’image divine.
Ici apparaît aussi le drame humain. Car si l’homme est créé pour grandir vers la ressemblance, il garde aussi la possibilité de détourner sa croissance. Basile décrit la chute comme une réduction, un mouvement où l'homme cesse d’habiter sa grandeur : son intelligence restera active mais sera plus courte, son désir restera puissant mais perdra son orientation, sa liberté demeurera mais tournera autour d’elle-même. Celui qui devait gouverner devient gouverné ! La chute est une perte de profondeur. Quelque chose, pourtant, demeure intact, car l'image n’est jamais détruite. Elle peut être obscurcie, blessée, déformée, mais continue d’exister comme une possibilité ouverte. Nulle existence humaine ne peut être réduite à son état présent, toute vie garde quelque chose du premier matin du monde.
L’origine de l’homme révèle ainsi son sens : le commencement était une invitation. L’homme a reçu l’image afin que cette image devienne visible. Demander d’où vient l’homme ne suffit pas, il faut demander ce qu’il est appelé à devenir. L’homme est créé pour recevoir son origine comme une promesse et faire de son existence la lente apparition de cette promesse.
Une question encore. Si l’homme n’est ni un simple vivant parmi d’autres ni un esprit enfermé provisoirement dans un corps, si son existence est orientée vers une croissance intérieure, pourquoi est-il placé au milieu du monde matériel ? Pourquoi Dieu ne pas l’a pas créé directement dans une réalité purement spirituelle ? Pourquoi cette terre, ce corps, ce temps, ce travail, cette histoire ? Réponse de Basile : parce que l’homme est créé pour être le lieu où le monde apprend à répondre à son Créateur.
Les montagnes existent, les arbres croissent, les animaux vivent selon leur forme propre... mais aucun d’eux ne contemple le fait même d’exister, ni ne transforme son existence en reconnaissance consciente. Le monde visible manifeste une sagesse sans la formuler. L’homme apparaît à cet endroit : il peut regarder une chose sans l’utiliser, il peut s’en émerveiller. L’intelligence humaine est aussi faite pour découvrir la signification du réel.
La contemplation pour Basile signifie apprendre à voir en profondeur. Une plante cesse d’être une plante, elle est le signe d’une générosité inscrite dans le réel. Le ciel cesse d’être un décor pour devenir mesure, ordre, beauté. Le corps est participation à une création voulue. Quand le regard humain devient juste, le monde cesse d’être une collection d’objets pour redevenir une œuvre. Le monde est ouverture.
À partir de là, toute la vocation humaine prend un nouveau relief. L’homme n'a plus seulement la tâche de cultiver ou d’administrer mais il bénéficie d'une fonction sacerdotale. Non au sens rituel du mot, mais dans son sens le plus profond : prendre ce qui est reçu et le rendre sous forme d’action de grâce. Le travail humain est dans ce cadre autre chose qu’une production. Cultiver, bâtir, enseigner, écrire, gouverner, transmettre, aimer, connaître : toutes ces activités deviennent des manières de faire apparaître le sens contenu dans la création. L’homme révèle des possibilités déposées dans l’être. Il reçoit la terre et la rend féconde, il reçoit le langage et le transforme en parole. Toute existence humaine peut devenir lieu de croissance vers la ressemblance.
Évidemment, le danger c'est que l'homme oublie sa source. L’orgueil est un oubli, nous l'avons vu, mais aussi un refus de recevoir. Quand homme commence à vivre en circuit fermé, comme quelqu’un qui produirait sa propre réalité, il transforme sa liberté en isolement, son intelligence en domination idiote, son désir en consommation effrénée. Les choses deviennent opaques et cessent de conduire au sens et à une certaine verticalité. Celui qui devait rendre grâce commence à réclamer et à se rabougrir.
Et pourtant, même là, même à ce point où chaque homme peut tomber, l’origine continue d’agir en lui et l’image de Dieu demeure. Obscurcie, elle continue d’attirer. Blessée, elle continue de chercher. Elle garde la mémoire de sa vocation. Il reste toujours possible de retrouver l’ordre intérieur, non en fabriquant une identité nouvelle mais en laissant réapparaître ce qui était donné depuis le commencement.
L’homme vient de Dieu. Il est créé de telle manière que cette origine ne cesse jamais de l’appeler. Toute son existence consiste à apprendre peu à peu à répondre à cet appel. Il est temps de lire et relire Basile de Césarée !