Le Clan des Vénitiens
lundi 12 octobre 2026
L’Église, le Dieu-homme et l’œcuménisme dans la pensée de saint Justin Popović.
Dans L’Église orthodoxe et l’œcuménisme, le théologien serbe Justin Popović (1894 - 1979) expose une conception du christianisme entièrement centrée sur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Pour lui, la question de l’unité chrétienne dépend d’une question préalable : qu’est-ce que l’Église ? Avant d’examiner les rapprochements entre confessions, il faut comprendre la nature de la communion qu’elles recherchent. L’Église n’est pas seulement une institution religieuse, une communauté morale ou une organisation historique. Elle est le corps du Christ, le lieu où sa vie se communique aux hommes. L’ouvrage développe cette conviction avant de l’appliquer à une critique de l’humanisme européen, de la papauté, du protestantisme et de certaines formes d’œcuménisme.
Le livre comporte deux grandes parties. La première présente l’enseignement sur l’Église : son fondement dans l’incarnation, ses caractères, la Pentecôte, la grâce, les sacrements, les vertus, la hiérarchie, la liturgie et le jugement. La seconde examine les conséquences d’une civilisation qui prend l’homme autonome pour mesure suprême. Popović oppose à cette autonomie la vie « théanthropique », c’est-à-dire divine et humaine, reçue du Christ. Ses critiques de l’œcuménisme prolongent donc une réflexion plus vaste sur la destination de l’être humain.
La notion décisive est celle du Theanthropos, le Dieu-homme. Popović désigne par ce terme la personne de Jésus-Christ, en qui la divinité et l’humanité sont réellement unies. Le salut dépend de cette union. Si le Christ était seulement un maître moral, il pourrait conseiller l’homme, mais ne lui communiquerait pas la vie divine. S’il n’avait pas véritablement assumé l’humanité, celle-ci ne serait pas réellement engagée dans son œuvre. L’incarnation constitue ainsi le fondement de toute la construction théologique. Popović affirme : « Tout le mystère de la foi chrétienne se trouve dans l’Église ; tout le mystère de l’Église se trouve dans le Dieu-homme ».
Cette union n’abolit pas la réalité humaine. Popović précise que Dieu demeure Dieu et que la chair demeure chair dans l’unique personne du Christ. La grandeur de l’incarnation tient à cette rencontre sans suppression de l’humanité. La personne humaine reçoit une destination qui dépasse ses capacités propres, mais elle n’est pas dissoute dans une puissance impersonnelle. L’auteur reprend Jean Damascène, qui décrit l’incarnation comme « la seule chose nouvelle sous le soleil ». Cette nouveauté transforme la compréhension de l’homme : sa vocation ne consiste plus seulement à développer des facultés naturelles, mais à participer, par grâce, à une vie rendue accessible dans le Christ.
L’Église est comprise comme la présence durable de cette vie dans l’histoire. Le Christ ressuscité et monté au ciel reste sa tête ; elle est son corps. Popović s’appuie particulièrement sur Éphésiens 1, 20-23 et Colossiens 1, 16-18. Il reprend l’expression paulinienne de la « plénitude » pour expliquer que l’Église reçoit du Christ ce qui lui donne son existence et sa finalité. Elle ne devient pas vivante par la seule volonté de ses membres. Sa vie procède de celui auquel ils sont unis. Les activités, les ministères et les structures ecclésiales doivent être compris à partir de cette relation fondamentale, sans laquelle ils perdraient leur caractère proprement chrétien.
Cette conception comporte une dimension cosmique. Le Christ est présenté comme celui par qui et pour qui toutes choses existent. L’œuvre du salut vise à réunir dans son ordre vivant ce que le péché a dispersé. Les hommes, les anges et la création sont envisagés dans une même destination, sans que leurs différences disparaissent. L’Église exprime ce rassemblement autour du Verbe incarné. Le salut ne concerne donc pas seulement une conscience individuelle qui chercherait son apaisement. Il appartient à un mouvement plus vaste de réconciliation, de sanctification et de restauration du sens de la création. Popović interprète ainsi la récapitulation de toutes choses dans le Christ comme le terme du dessein divin.
Le vocabulaire du salut est essentiellement celui de la transformation. L’homme est appelé à être purifié, sanctifié, transfiguré et déifié. Popović multiplie les termes qui expriment cette croissance : devenir semblable au Christ, vivre de sa vie, entrer dans la communion trinitaire. Ces expressions renvoient à une participation par grâce. Elles ne signifient pas que chaque fidèle devient une nouvelle incarnation du Verbe au même titre que Jésus-Christ. L’unicité du Dieu-homme demeure le fondement de la participation des autres. L’Église est décrite comme un « atelier théanthropique » où les êtres humains sont progressivement rendus semblables au Christ par les sacrements et les vertus.
Cette croissance trouve sa mesure dans Éphésiens 4, 13 : parvenir à la stature de la plénitude du Christ. Popović refuse de fixer comme horizon ultime un idéal simplement humain, variable selon les sociétés et les époques. La perfection recherchée est celle que le Christ manifeste dans sa personne. Elle devient accessible parce qu’il donne les moyens d’y participer. L’homme ne reçoit pas seulement un modèle placé à une distance infranchissable. Il est introduit dans une relation qui rend possible sa transformation. La vie chrétienne repose sur cette articulation entre une vocation élevée et les dons nécessaires pour avancer vers elle.
Le salut est également une entrée dans la vie de la Trinité. Popović écrit : « Le salut est, en réalité, la vie dans la Sainte Trinité ». Le Père, le Fils et l’Esprit Saint ne constituent pas trois objets de dévotion indépendants. L’accès au Père se réalise par le Fils dans l’Esprit. Cette structure traverse toute l’existence ecclésiale. Le Christ unit l’homme à lui ; l’Esprit rend cette union vivante ; la communion ainsi reçue ouvre à la vie du Père. La doctrine trinitaire ne demeure pas une formule abstraite. Elle exprime la réalité même de la vie chrétienne et le contenu du salut.
La Pentecôte manifeste cette action de l’Esprit. Popović présente le corps ecclésial comme préparé par l’œuvre du Christ et vivifié par la venue de l’Esprit Saint. Celui-ci révèle le Christ, permet de le connaître et communique les dons nécessaires à la vie nouvelle. L’auteur reprend les passages de Jean sur l’Esprit de vérité et ceux de Paul sur la connaissance spirituelle. Cette connaissance dépasse l’information historique ou l’analyse extérieure. Elle implique une transformation de celui qui connaît. Comprendre le Christ et vivre en lui appartiennent à un même mouvement, dans lequel l’Esprit éclaire les facultés humaines et les fait participer à la vérité reçue.
La grâce désigne les puissances divines qui rendent cette participation possible. Popović la compare à un océan sans limites agissant dans la vie de l’Église. Elle purifie, renouvelle, sanctifie et conduit à la déification. L’homme ne peut produire cette vie par lui-même : il la reçoit de Dieu. Cependant, la grâce ne supprime pas sa liberté. Celle-ci peut accueillir le don, y coopérer ou s’en détourner. Le livre associe constamment l’action divine et la réponse humaine. La transformation chrétienne n’est ni une réussite autonome, ni un mécanisme qui fonctionnerait indépendamment de la volonté et de la manière de vivre du fidèle.
La liberté possède une importance particulière parce qu’elle appartient à la ressemblance divine de l’homme. Popović insiste sur sa puissance et sur les risques liés à son usage. Elle rend possible l’amour et l’union volontaire avec Dieu, mais aussi le refus et la séparation. Le péché apparaît comme une liberté employée contre sa destination. La vie chrétienne cherche à réorienter cette liberté en suivant le Christ. La soumission de la volonté humaine à la volonté divine est présentée comme volontaire, à l’image de l’obéissance du Christ. Elle constitue une guérison de l’usage de la liberté, plutôt que son effacement.
Cette transformation s’accomplit avec les autres. L’expression « avec tous les saints », empruntée à Éphésiens 3, 18, revient continuellement. Popović l’emploie pour combattre l’idée d’un christianisme autosuffisant, où chacun élaborerait seul sa foi et sa perfection. Les saints, les apôtres, les fidèles présents et les générations passées appartiennent à une communion vivante. Les dons des uns bénéficient aux autres. Cette unité ne détruit pas la personnalité : chaque membre demeure une personne entière, tout en recevant la vie d’un même corps. Le livre cherche ainsi à maintenir ensemble la singularité de chacun et la profondeur de l’appartenance commune.
Les quatre caractères de l’Église (une, sainte, catholique et apostolique) découlent de son lien au Christ. Popović ne les traite pas comme des qualités qu’une organisation pourrait acquérir par son efficacité. Ils expriment sa nature et sa destination. L’unité vient de l’unique Dieu-homme ; la sainteté, de sa vie ; la catholicité, de la plénitude de cette communion ; l’apostolicité, de sa transmission fidèle. Ces caractères permettent également à l’auteur de formuler son jugement sur les divisions chrétiennes. Il identifie l’Église orthodoxe avec la continuité de cette Église une et interprète les séparations à partir de cette identification.
L’unité est, selon lui, indissociable de l’unicité du Christ. Un même Christ ne peut avoir plusieurs corps indépendants qui posséderaient chacun une partie de sa plénitude. Popović affirme donc que l’Église ne se divise pas dans son être ; des groupes ou des personnes peuvent s’en séparer. Il écrit : « L’Église n’a jamais été divisée et ne peut jamais l’être ». Cette proposition constitue le fondement de son rejet d’un modèle où les différentes confessions seraient les fragments équivalents d’une Église à reconstruire. Dans son raisonnement, l’unité existe dans le corps du Christ ; la question est celle de la participation à ce corps et de la fidélité à sa foi.
La sainteté de l’Église n’est pas démentie, pour Popović, par la présence de pécheurs. Il distingue la source divine de sa vie et l’état de ses membres. L’Église porte les personnes imparfaites, les instruit et les conduit au repentir. Elle est un lieu de guérison. Les fautes humaines ne transforment pas le Christ, ses dons et ses commandements en réalités mauvaises. Cette distinction évite de confondre la sainteté confessée avec l’impeccabilité de tous les responsables ou fidèles. Elle impose aussi une responsabilité : l’appartenance ecclésiale appelle la conversion, et ne constitue pas une justification de la persistance volontaire dans le mal.
La catholicité est présentée dans un sens de plénitude et de communion. Popović décrit une unité où les personnes vivent les unes avec les autres dans le Christ et où la création trouve son rassemblement. Cette catholicité dépasse l’extension géographique et la seule organisation des assemblées épiscopales. Elle implique une manière de vivre, de connaître et d’aimer dans le corps commun. Les conciles en sont une expression doctrinale majeure, mais ils appartiennent à une réalité plus profonde : la communion dans la foi, la grâce et la vie du Dieu-homme.
L’apostolicité possède, elle aussi, une dimension vécue. Les apôtres transmettent le Christ qu’ils ont reçu et dont ils vivent. Les Pères continuent ce témoignage dans leur enseignement, leur sainteté et leur service. La succession apostolique ne peut être ramenée à une chaîne extérieure de titulaires. Elle implique la transmission de la même foi et de la même vie. Il insiste : ce que les apôtres remettent à leurs successeurs, c’est le Christ lui-même, avec les richesses de sa personne. Lorsque cette transmission est remplacée par une autre référence suprême, le sens de la succession est perdu.
La Tradition est comprise à partir de cette présence vivante. Elle ne désigne pas seulement une collection de coutumes ou un ensemble de textes anciens. Popović demande : « Qu’est-ce que la sainte Tradition ? C’est le Dieu-homme, le Seigneur Jésus-Christ lui-même ». Les Écritures, les conciles, les Pères, les sacrements et les prières participent à sa transmission. L’Eucharistie en manifeste particulièrement la plénitude. La fidélité à la Tradition consiste donc à recevoir la vie du Christ telle qu’elle est confessée et vécue dans l’Église. Elle exclut, pour l’auteur, aussi bien l’invention arbitraire que la réduction de la foi à un patrimoine extérieur.
Les sacrements sont situés dans cette totalité ecclésiale. Le Christ est le grand mystère dont ils procèdent ; l’Église est le lieu où ils communiquent sa vie. Popović accorde une place centrale au baptême, à la chrismation et à l’Eucharistie, mais ne limite pas l’action sanctifiante à un inventaire fermé de rites. Il affirme que toute la vie de l’Église peut être porteuse de ce mystère, jusque dans une bénédiction, une invocation ou une larme de repentir. Cette extension du vocabulaire exprime l’unité de la vie chrétienne. Les gestes particuliers sont reliés au même corps et au même don, plutôt qu’isolés les uns des autres.
Le baptême inaugure une existence nouvelle dans le Christ. Le fidèle participe à sa mort et à sa résurrection et entre dans son corps. Popović présente cet événement comme le commencement d’un programme de vie : les dons reçus doivent être développés dans les sacrements et les vertus. Le baptême n’est pas seulement un acte passé qui fournirait une identité administrative. Il ouvre une croissance continue. La chrismation lui est étroitement liée : elle est le sceau du don de l’Esprit Saint, la communication des forces nécessaires à cette vie nouvelle. Popović y voit une continuation de la Pentecôte dans l’existence de chaque chrétien.
L’Eucharistie constitue le centre de cette communion. Le fidèle n’y reçoit pas seulement un rappel du Christ, mais participe à son corps et à son sang. Popović développe cette idée avec Jean Chrysostome et Nicolas Cabasilas. La communion unit les fidèles au Christ et entre eux. L’unité ecclésiale et l’unité eucharistique sont profondément liées. Le sacrement ne peut être compris comme une expérience privée, détachable de la confession de foi et de l’appartenance au corps commun. Cette conception prépare directement les pages où l’auteur refuse de faire de l’intercommunion un instrument permettant de créer une unité qui ne serait pas encore confessée.
Les vertus sont inséparables des sacrements. La foi, l’amour, l’espérance, la prière, le jeûne, l’humilité, la miséricorde et le repentir rendent concrète la participation au Christ. Popović reprend Maxime le Confesseur : « Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même est l’essence de toutes les vertus ». Les vertus ne sont pas des performances morales indépendantes de la grâce. Elles sont des manières de vivre ce qui est reçu de lui. L’auteur insiste sur leur solidarité : la foi se nourrit de l’amour et de la prière ; la prière suppose l’humilité et la persévérance ; chacune contribue à la croissance des autres.
La doctrine et la vie ne peuvent, dans cette perspective, être séparées. Popović qualifie les commandements évangéliques de « dogmes éthiques ». La formule signifie que les vérités chrétiennes demandent une réalisation personnelle. Confesser l’amour de Dieu et refuser d’aimer le prochain introduirait une rupture au cœur de l’existence chrétienne. Les Béatitudes ne sont pas des ornements facultatifs ajoutés à une orthodoxie intellectuelle. Elles expriment une manière de participer à la vie du Christ. La précision doctrinale et la transformation morale doivent donc se rejoindre : la foi est faite pour vivre, et la conduite reçoit son sens de la vérité confessée.
La hiérarchie ecclésiale est justifiée par le service de cette vie. Popović la rapporte au Christ, grand prêtre éternel, et cite les enseignements de Cyprien et d’Ignace d’Antioche sur l’évêque, les prêtres et les diacres. Il reconnaît pleinement leur place dans l’Église. Cependant, leur autorité ne constitue pas une source indépendante qui remplacerait le Christ. Celui-ci demeure l’unique tête du corps, y compris dans son organisation visible. La hiérarchie doit transmettre ses dons et sa vérité. Le critère de sa légitimité est donc théanthropique : elle reçoit son sens de sa fidélité au Dieu-homme et de son service de la communion.
La liturgie réalise cette communion dans le temps. Les fêtes du Christ, de la Mère de Dieu et des saints font entrer les fidèles dans les réalités qu’elles célèbrent. Le calendrier n’est pas présenté comme une simple répétition commémorative. Il ouvre une participation à la vie du même corps à travers les générations. Les saints deviennent des guides et des compagnons. La prière permet à la doctrine de devenir parole adressée à Dieu, puis expérience et conduite. Popović résume cette relation en présentant les offices comme l’Évangile et la Tradition transformés en prières, hymnes, supplications et larmes.
La prière organise également les vertus. Popović la décrit comme le chef de chœur qui leur donne leur place et leur souffle. Elle rassemble la pensée, les sentiments et la volonté dans une orientation commune. La connaissance théologique trouve ainsi sa condition spirituelle dans une relation vécue. La doctrine sur l’incarnation se célèbre à Noël ; celle sur la Résurrection, à Pâques ; la confession du Christ devient une manière de vivre les événements de son salut. L’unité entre vérité, célébration et existence explique pourquoi Popović refuse un christianisme réduit à un enseignement abstrait ou à un ensemble de pratiques sans transformation intérieure.
Le jugement complète cette vision. Dieu est Créateur, Sauveur, Sanctificateur et Juge. Pour Popović, ces fonctions ne sont pas étrangères les unes aux autres : celui qui donne l’existence et les moyens du salut apprécie également la réponse humaine. Le jugement appartient au Christ, qui a véritablement connu la condition humaine. L’auteur insiste sur ce point à partir de Jean 5, 22 et Actes 17, 31. Le juge n’est pas une puissance indifférente placée hors de l’expérience des hommes. Le Dieu-homme évalue leurs actes à partir de sa justice et de son amour. Le jugement final révèle ainsi la portée de la liberté, de la vérité et de la destination de chacun.
La seconde partie applique ces principes à l’humanisme. Dans le vocabulaire du livre, ce mot désigne surtout une attitude qui fait de l’homme autonome la mesure suprême du vrai, du bien et du sens. Popović lui reproche de chercher l’accomplissement humain en écartant le Dieu-homme. Sa critique ne porte pas uniquement sur des projets politiques explicitement athées. Elle vise également les formes religieuses qui maintiennent un langage chrétien tout en remplaçant la référence décisive au Christ par une autorité humaine. Le contraste fondamental oppose deux orientations : vivre de soi seul ou recevoir de Dieu la possibilité d’accomplir sa vocation.
La mort constitue son principal critère de jugement du progrès. Popović demande ce que valent les réalisations humaines si elles laissent l’homme soumis à son ennemi ultime. La science et la technique peuvent modifier les conditions de l’existence, mais elles ne répondent pas à la question de l’immortalité. Il juge insuffisant un progrès qui accroît la puissance sans délivrer du péché et de la mort. À cette conception, il oppose une croissance dans le Christ ressuscité. Chaque vertu devient un mouvement vers une vie qui dépasse les limites temporelles. Le progrès théanthropique se mesure à la transformation de la personne et à sa participation à la résurrection.
Cette critique s’étend à la culture. Popović décrit l’humanisme européen comme un système où l’homme produit seul ses critères et absolutise ses œuvres. Il voit dans l’accumulation matérielle, la recherche de puissance et la confiance exclusive dans la raison les signes d’un déséquilibre. Les guerres mondiales occupent une place importante dans ce diagnostic : elles manifestent, selon lui, qu’une civilisation techniquement développée peut employer ses capacités contre l’humanité. Ces pages relèvent d’une interprétation théologique et polémique de l’histoire européenne. La culture théanthropique qu’il propose vise une autre orientation : former une personne dont les facultés créatrices sont mises au service de l’amour, de la vérité et de la vie divine.
La question sociale est traitée à partir de la dignité de la personne. Popović refuse que l’individu soit sacrifié à la classe, à la nation, à l’État, à la civilisation ou à une autre puissance collective. Il refuse également une autonomie individuelle qui rendrait toute communion secondaire. Il recherche une société où la personne et la communauté se soutiennent mutuellement. L’image du corps lui permet d’exprimer cette interdépendance : aucun membre ne peut se déclarer inutile aux autres ou se prétendre autosuffisant. Les différences de fonction ne justifient pas la domination. Elles augmentent la responsabilité de ceux qui possèdent les moyens les plus importants.
Le principe social fondamental est le service. Popović l’explique avec l’exemple du cœur, dont l’importance se manifeste par son activité au bénéfice de tout le corps. « Le plus grand est le plus grand parce qu’il est volontairement le serviteur de tous », écrit-il. Il rapporte ce principe à Matthieu 20, 26-28 et à l’attitude du Christ. Les riches doivent servir les pauvres, les savants les ignorants et les responsables ceux qui leur sont confiés. L’humilité devient ainsi une règle de la relation sociale. La communauté chrétienne doit manifester la puissance comme don et service, selon la vie du Dieu-homme dont elle reçoit sa destination.
L’éducation dépend, elle aussi, d’une conception de l’homme. Popović part du constat d’un être inachevé, appelé à se développer. Il demande quel modèle peut guider cet accomplissement. Selon lui, les approches qui réduisent l’homme aux sensations, à la raison ou à l’instinct ne prennent en compte qu’une partie de sa réalité. Il examine dans cette perspective Rousseau, Locke, Kant et Nietzsche. À ces modèles, il oppose le Christ comme homme pleinement accompli. L’éducation théanthropique cherche à former ensemble l’intelligence, la conscience, la volonté et l’amour. Son terme est la sainteté, envisagée comme la réalisation de la vocation humaine dans toutes ses dimensions.
La critique de la papauté s’inscrit dans cette opposition générale. Popović interprète l’infaillibilité pontificale comme une substitution de l’homme au Dieu-homme dans la fonction de mesure suprême. Il rattache cette interprétation à sa critique du titre de vicaire du Christ et à la place reconnue au pape. Son argument repose sur l’affirmation que le Christ demeure réellement présent et reste l’unique tête de l’Église. La lecture qu’il propose de la doctrine catholique est particulièrement sévère : il voit dans sa définition au concile Vatican I l’aboutissement religieux de l’autonomie humaine.
Le protestantisme est présenté comme une multiplication de ce même principe. Popović affirme : « En principe, chaque protestant est un pape indépendant ». Il vise la conscience individuelle lorsqu’elle devient, à ses yeux, le juge ultime de la foi. L’autorité concentrée dans un homme et l’autorité dispersée entre les individus auraient alors une origine commune : la rupture avec la conscience ecclésiale vécue « avec tous les saints ». Le livre rapproche ainsi papauté et protestantisme dans une critique de la référence humaine autonome. Cette comparaison exprime la logique de l’auteur, qui oppose aux deux la transmission de la foi dans le corps du Christ.
C’est à partir de cette analyse qu’il condamne l’« œcuménisme humaniste ». Il ne vise pas simplement le fait que des chrétiens se rencontrent ou désirent la fin des divisions. Il attaque un modèle d’unité fondé sur une négociation humaine qui relativiserait la vérité ecclésiale. Si les confessions sont considérées comme des ensembles équivalents dont les différences pourraient être mises entre parenthèses, l’unité recherchée ne correspond plus, selon lui, à la communion dans le Dieu-homme. Elle devient une construction reposant sur le minimum commun accepté par les interlocuteurs. Popović emploie un langage extrêmement dur pour ce modèle, qu’il présente comme une réunion d’erreurs plutôt que comme un retour à la plénitude de l’Église.
Le « dialogue de l’amour » est examiné dans cette perspective. Popović affirme que l’amour chrétien ne peut être séparé de la vérité. Le Christ étant, pour lui, la vérité personnelle et vivante, aimer quelqu’un implique de désirer sa participation à cette vérité. Il écrit : « Il ne peut y avoir de dialogue de l’amour sans dialogue de la vérité ». Une entente obtenue par la dissimulation des désaccords serait trompeuse. L’amour ne se mesure pas seulement à l’absence de conflit ou à la satisfaction des interlocuteurs. Il doit rester lié à ce qui conduit réellement, dans sa conception, à la guérison et au salut de la personne.
La fermeté doctrinale ne doit cependant pas devenir une volonté de faire souffrir. Popović cite Maxime le Confesseur : « Je ne souhaite pas que les hérétiques souffrent, et je ne me réjouis d’aucun mal qui leur arrive ». Il conserve la distinction entre la personne et l’erreur qu’il lui attribue. Cette distinction apparaît également dans sa lecture de l’épisode de la femme adultère : le Christ condamne le péché tout en sauvant la pécheresse. Popović refuse de qualifier de sainte une inquisition qui tue le pécheur à cause de son péché. La méthode chrétienne qu’il défend associe donc le rejet de l’erreur et le bien recherché pour celui qui la porte.
L’intercommunion constitue le point sacramentel le plus sensible. Pour Popović, l’Eucharistie exprime la réalité entière de l’Église : son unité dans le Christ, sa foi et sa vie. Participer ensemble au sacrement implique une communion déjà réelle ; cela ne peut servir à remplacer l’accord sur la foi. Il refuse ainsi de placer les sacrements au-dessus de l’Église comme s’ils pouvaient être examinés indépendamment du corps dont ils procèdent. Sa conclusion est restrictive : il ne reconnaît pas de mystères sacramentels hors de l’Église orthodoxe dans le sens qu’il donne à cette expression. Cette position est formulée comme une conséquence directe de son identification entre l’Église une et la communion orthodoxe.
Pour soutenir cette conclusion, il invoque des textes canoniques et patristiques, notamment les canons apostoliques 45, 46 et 65, ainsi que Jean Damascène et Théodore le Studite. Il les applique aux prières communes, à la reconnaissance des sacrements et à la participation eucharistique avec ceux qu’il considère comme hérétiques. Leur fonction est de montrer que la communion implique un engagement de foi et ne constitue pas un simple geste de courtoisie. Le raisonnement demeure cohérent avec son point de départ : les mystères appartiennent au corps du Christ et ne peuvent être détachés de sa confession. Les références canoniques sont donc mobilisées au service d’une conception ecclésiologique déterminée.
Les dernières pages de la seconde partie reprennent de longs passages de Nikolaj Velimirović. Il faut distinguer ces citations du texte directement composé par Popović, même si celui-ci les présente avec approbation. Elles décrivent une Europe ayant remplacé le Christ par la puissance, les inventions, l’impérialisme et les idéologies. Le ton devient celui d’une accusation prophétique et d’une dramatisation du conflit entre l’Europe et le Christ.
La nation ne doit pas non plus devenir le critère suprême de la vie chrétienne. La personne ne doit pas davantage être sacrifiée aux intérêts politiques. Cette précision éclaire le projet théologique général : la référence ultime est le Christ, et non un peuple, une civilisation ou une institution humaine absolutisée. Elle montre aussi pourquoi le vocabulaire national et les grandes accusations historiques doivent être lus à la lumière de ce principe, sans effacer les tensions présentes dans l’ouvrage.
La solution proposée est le repentir et le retour à la vie apostolique et patristique. Popović ne présente pas la sortie des divisions comme la victoire d’une puissance religieuse sur une autre. Il l’envisage comme le rétablissement de la référence au Dieu-homme dans la foi, les sacrements, les vertus et l’existence. Le retour aux Pères signifie, dans ce cadre, recevoir ce qu’ils transmettent du Christ, plutôt qu’utiliser leurs textes comme une simple autorité extérieure. La conclusion invoque Athanase, le septième concile œcuménique et le Synodikon de l’Orthodoxie. Ces références réaffirment que le salut vient du Seigneur incarné et que la fidélité ecclésiale consiste à confesser et à vivre son œuvre.
L’ensemble du livre s’organise ainsi autour d’un même critère : la présence du Christ, vrai Dieu et vrai homme. L’Église reçoit de lui son unité, sa sainteté, sa catholicité et son apostolicité. L’Esprit Saint rend cette vie présente ; les sacrements l’offrent ; les vertus la réalisent dans la liberté ; la liturgie la célèbre et la transmet. La critique de l’humanisme et de l’œcuménisme découle de ce fondement : Popović rejette toute démarche qui ferait de l’homme autonome la source ultime de la vérité ou qui construirait l’unité chrétienne en relativisant la foi. Sa pensée associe une vocation positive, la déification de la personne dans la communion, et une polémique sévère contre ce qu’il considère comme le remplacement du Dieu-homme par l’homme.
Référence : Justin Popović, The Orthodox Church and Ecumenism, première édition serbe, 1974 ; traduction anglaise de Benjamin Emmanuel Stanley, Lazarica Press, Birmingham, 2000. Introduction de Radovan Bigović ; note éditoriale de Milenko Zebić.
A LA RECHERCHE DU CHRIST - Brève histoire des sept conciles qui ont défini la chrétienté. 8. Épilogue.
Le 16 juillet 1054, Constantinople s’éveille sous un ciel d’été éclatant. Les premiers rayons du soleil frappent les coupoles de Sainte-Sophie, glissent sur les marbres des portiques impériaux et viennent mourir dans les eaux calmes de la Corne d’Or. La ville est à l’apogée de sa puissance. Depuis sept siècles, elle est la capitale d’un Empire qui se dit encore romain. Ses marchés regorgent de soieries venues d’Orient, ses quais résonnent des cris des marins, ses monastères abritent des bibliothèques où l’on recopie inlassablement les Pères de l’Église. Rien ne laisse deviner que ce jour ordinaire deviendra, pour les générations futures, une date chargée d’une immense portée symbolique.
Au milieu de la liturgie, trois hommes traversent la nef de Sainte-Sophie. Ils ne sont ni pèlerins ni marchands. Ils représentent l’évêque de Rome. Arrivés devant l’autel, le cardinal Humbert de Moyenmoutier dépose un parchemin scellé, qui contient l’excommunication du patriarche Michel Cérulaire. Le geste est solennel, presque théâtral. Les légats se retirent sans se retourner. À la sortie de la basilique, ils secouent la poussière de leurs sandales, reprenant un geste de l’Évangile que chacun comprend comme une rupture. Quelques jours plus tard, le patriarche répondra en excommuniant les légats. Les deux camps pensent encore régler une crise parmi d’autres. Aucun d’eux n’imagine qu’aux yeux de l’histoire, la scène deviendra le symbole de la séparation entre l’Orient et l’Occident.
Il serait toutefois faux de croire que tout s’arrête ce jour-là. Les liens ne disparaissent pas en quelques heures. Pendant longtemps encore, des évêques espéreront une réconciliation, des moines voyageront d’une Église à l’autre, des empereurs et des papes chercheront un terrain d’entente. Mais quelque chose s’est brisé. Lentement, imperceptiblement, deux traditions qui avaient grandi ensemble commencent à emprunter des chemins différents. Elles parleront des langues différentes, développeront des sensibilités théologiques parfois distinctes, connaîtront des histoires politiques qui ne se rejoindront plus toujours. Pourtant, au moment même où elles se séparent, elles emportent avec elles le même trésor.
Ce trésor ne consiste ni en un empire disparu, en une langue sacrée, en des monuments prestigieux. Il tient en sept assemblées réunies entre 325 et 787. Sept rendez-vous où des hommes venus de tout le monde chrétien cherchèrent, au prix de débats passionnés, au milieu des intrigues impériales, quelquefois jusque dans l’exil ou le martyre, à dire avec des mots humains l’indicible mystère du Christ. Ils ne prétendaient pas être des inventeurs, mais se considéraient comme des héritiers. Leur ambition n’était pas de créer une foi nouvelle, mais de protéger celle qu’ils avaient eux-mêmes reçue.
En lisant notre étude le lecteur aura peut-être été surpris par une chose. Les grands conciles n’ont jamais ressemblé aux images d’Épinal que l’on s’en fait parfois. On n’y rencontre ni des héros sans défaut, ni des adversaires entièrement condamnables. Constantin cherche sincèrement la paix, même lorsqu’il se trompe. Cyrille peut se montrer d’une intelligence fulgurante tout en laissant paraître un tempérament impérieux. Grégoire de Nazianze rêve de solitude, mais se retrouve au cœur des tempêtes. Justinien veut sauver l’unité de l’Église autant que celle de l’Empire. Maxime accepte de perdre sa langue plutôt que sa conscience. Jean Damascène défend les icônes parce qu’il croit que le visage du Christ appartient désormais à l’histoire des hommes. Tous sont profondément humains. C’est pour cela que leur témoignage demeure si vivant.
L’histoire des sept conciles est moins celle de victoires éclatantes que celle d’une longue fidélité. Une fidélité parfois maladroite, souvent coûteuse, toujours exigeante. Derrière les querelles de vocabulaire se cachait une question infiniment plus simple et plus décisive : qui est donc Jésus de Nazareth ? Est-il seulement un prophète ? Est-il Dieu venu partager notre condition ? Son humanité est-elle réelle ? Peut-on représenter son visage puisqu’il s’est fait homme ? Pendant près de cinq siècles, l’Église n’a cessé de revenir à cette unique interrogation. Les réponses qu’elle a formulées sont devenues le langage commun de la presque totalité du christianisme.
Les siècles suivants apporteraient d’autres débats, d’autres blessures, d’autres séparations. Mais aucun ne pourrait effacer complètement ces cinq cents années durant lesquelles l’Église, avant d’être catholique ou orthodoxe au sens où nous l’entendons aujourd’hui, parlait encore d’une seule voix. C’est cette voix que nous avons essayé de retrouver. Non point pour revenir avec nostalgie vers un âge d’or qui n’a jamais existé, mais pour redécouvrir un patrimoine commun, oublié, qui est l’un des plus précieux héritages du christianisme.
Les sept conciles ne sont pas seulement des pages d’histoire. Ils sont la mémoire d’une Église encore indivise, cherchant, au milieu des tempêtes du monde, à rester fidèle à Celui qui avait promis à ses disciples : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »
La théosis : devenir dieu par grâce, le véritable but de la vie humaine.
Dans Theosis: The True Purpose of Human Life, l’archimandrite George, abbé du monastère Saint-Grégoire du mont Athos, présente la déification comme la vocation fondamentale de l’être humain. Le christianisme, selon lui, ne se réduit ni à une morale, ni à une doctrine intellectuelle, ni à une promesse de bonheur après la mort. Il appelle à une participation réelle à la vie divine, rendue possible par l’incarnation du Christ et accomplie dans l’Esprit Saint. Cette participation porte, dans la tradition orthodoxe, le nom de théosis. Elle constitue le principe qui relie toutes les dimensions de l’ouvrage : la création, la chute, le salut, les sacrements, la prière, l’ascèse, la sainteté et l’amour du prochain. L’ouvrage rassemble et développe des conférences prononcées dans différentes villes grecques. Son caractère pastoral explique son langage direct et ses exemples concrets. George veut rappeler aux fidèles une vocation qu’il estime souvent oubliée, y compris dans l’Église. Il écrit pour orienter la vie chrétienne vers sa finalité, plutôt que pour exposer un système théologique détaché de l’expérience. Sa préface affirme que la véritable direction pastorale doit conduire à la théosis. Le livre adopte ainsi une perspective explicitement orthodoxe et athonite ; ses jugements sur les autres confessions appartiennent à cette argumentation confessionnelle.
La première question posée par George est celle du sens de l’existence. Pourquoi l’être humain est-il sur terre ? Quelle fin permet de donner une cohérence à ses activités, à ses relations et à ses choix ? Les études, le travail, le mariage, l’éducation des enfants et les engagements sociaux peuvent avoir une valeur véritable. Mais cette valeur devient pleinement intelligible lorsqu’ils sont rapportés à une destination commune. Sans cette orientation, les objectifs particuliers risquent de se juxtaposer sans répondre à la question essentielle : vers quoi conduit l’ensemble d’une vie ? La théosis fournit, dans l’ouvrage, cette finalité qui ordonne les autres sans les supprimer. Elle donne à l’existence quotidienne une portée qui dépasse son utilité immédiate.
George situe le fondement de cette vocation dans le récit de la création : l’être humain est créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, selon Genèse 1, 26. Il distingue les dons reçus et leur accomplissement. L’image désigne les capacités qui rendent possible une relation personnelle avec Dieu ; la ressemblance constitue la vocation à réaliser cette relation. La création humaine contient donc une ouverture, une possibilité de croissance. L’homme ne reçoit pas seulement une existence biologique ou certaines facultés supérieures : il est appelé à une communion avec son Créateur. L’auteur résume cette vocation par une formule centrale : « Le Créateur, Dieu par nature, appelle l’homme à devenir dieu par grâce ».
Les dons associés à l’image divine comprennent notamment la liberté, la conscience, la créativité, la connaissance de soi et le désir de l’absolu. George mentionne également le nous, faculté spirituelle dont le sens dépasse celui de la raison discursive. Ces capacités ne sont pas simplement des instruments de réussite sociale ou de maîtrise du monde. Elles rendent l’être humain capable de chercher Dieu et de répondre à son appel. L’image divine exprime ainsi une dignité et une responsabilité : l’homme peut orienter ses facultés vers leur accomplissement, mais il peut aussi les disperser ou les enfermer dans la recherche de satisfactions limitées. La liberté participe directement à ce mouvement, puisque la communion recherchée ne peut être imposée.
Cette conception explique pourquoi George distingue la théosis de la simple amélioration morale. Devenir plus juste, plus attentif, plus maître de soi et plus généreux est nécessaire. Pourtant, ces transformations ne constituent pas, à elles seules, le terme de la vie chrétienne. Elles préparent et manifestent une relation plus profonde : l’union avec Dieu. Une personne pourrait progresser dans sa conduite tout en considérant sa perfection comme une œuvre autonome. Pour George, elle manquerait alors la finalité de sa vocation. La morale trouve son sens dans la communion divine mais elle ne peut la remplacer. L’auteur veut donc déplacer le centre de gravité de la vie religieuse, de l’autoperfectionnement vers l’accueil de la grâce.
La théosis est décrite comme une union réelle. Elle ne correspond ni à une émotion religieuse passagère, ni à une adhésion extérieure à certaines valeurs. George parle d’une union « non pas de manière extérieure ou sentimentale, mais ontologiquement, de manière réelle ». Ce vocabulaire signifie que la relation avec Dieu transforme l’existence elle-même. Il ne signifie pas que l’être humain cesse d’être une créature ou devient Dieu par nature. La distinction entre le Créateur et la créature demeure. Toute la suite du livre cherche à expliquer comment une communion véritable peut s’accomplir sans confusion des êtres, sans absorption de la personne et sans abolition de la transcendance divine.
Dans cette perspective, le désir humain d’absolu reçoit une signification spirituelle. George interprète l’insatisfaction persistante comme le signe d’une vocation que les biens limités ne peuvent entièrement combler. Les occupations, les plaisirs, la reconnaissance ou l’accumulation d’informations peuvent remplir les journées sans donner la paix recherchée. Il décrit une existence saturée de bruit et d’activité, où l’on évite parfois de rencontrer sa propre interrogation intérieure. Son propos n’est pas de nier toute valeur aux réalités terrestres. Il consiste à montrer que leur multiplication ne remplace pas l’accomplissement auquel l’être humain est destiné. La dispersion devient un obstacle lorsqu’elle empêche de reconnaître la soif de communion avec Dieu.
La chute est comprise à partir de cette même vocation. Adam et Ève n’ont pas, selon George, péché parce qu’ils désiraient une grandeur étrangère au dessein divin. Ils ont voulu obtenir par eux-mêmes ce qui devait être reçu dans la relation avec Dieu. Le désir de devenir semblable à Dieu s’est transformé en volonté d’autosuffisance. L’auteur identifie ainsi l’égotisme au cœur de la rupture : vouloir s’accomplir indépendamment du Créateur, par sa seule puissance et sa propre volonté. La faute originelle apparaît comme une déviation du mouvement vers la théosis. Au lieu de conduire à la participation à la vie divine, elle produit la séparation et la mort spirituelle.
Le langage employé est largement thérapeutique. La chute obscurcit l’image divine et rend l’être humain malade. Ses facultés demeurent, mais leur orientation se dérègle. La liberté, les pensées, les émotions et les désirs peuvent désormais servir l’enfermement dans le moi. Le péché n’est donc pas présenté uniquement comme l’infraction à une règle : il désigne un éloignement de la vie véritable. Puisque Dieu est la source de la vie, se séparer de lui revient à se séparer de cette source. Dans le glossaire, le péché est expliqué comme un échec à atteindre sa destination, une manière de manquer le but. La guérison doit alors toucher l’ensemble de la personne, plutôt que sa seule conduite extérieure.
L’incarnation du Verbe constitue la réponse divine à cette situation. George reprend la formule patristique selon laquelle Dieu devient homme pour que l’homme devienne dieu. Il affirme : « Si Dieu n’avait pas pris chair, l’homme ne pourrait pas parvenir à la théosis ». Le Christ ne vient donc pas seulement enseigner des principes moraux que d’autres maîtres auraient pu formuler. Il inaugure une possibilité nouvelle de communion. Par son Incarnation, sa Croix, sa mort et sa Résurrection, il accomplit une œuvre qui atteint la condition humaine dans sa profondeur. La déification repose sur cet événement et sur cette personne : elle n’est pas le résultat d’une méthode spirituelle indépendante de lui.
George reconnaît que des philosophes et des hommes justes ont pu atteindre une haute sagesse avant le Christ. Il évoque les anciens Grecs et les figures vertueuses de l’Ancien Testament. Leur recherche témoigne, à ses yeux, d’une aspiration réelle au bien et à Dieu. Cependant, il distingue cette aspiration de la communion pleinement ouverte par l’Incarnation. La vertu et la connaissance ne suffisent pas à réparer la rupture par leurs seules forces. L’humanité a besoin d’une « nouvelle racine », d’un commencement capable de réorienter sa liberté. Le Christ, nouvel Adam, devient cette origine renouvelée. Le salut prend ainsi la forme d’une restauration et d’un accomplissement de la vocation humaine, et non d’un simple supplément d’instruction.
L’argument s’appuie sur la christologie de Chalcédoine. Le Christ possède une nature divine et une nature humaine, unies dans une seule personne. George rappelle les expressions qui excluent le changement, la confusion, la séparation et la division. La nature humaine n’est ni absorbée ni détruite par cette union. Elle est assumée dans la personne du Verbe. Cette union demeure : celui qui monte au ciel, siège à la droite du Père et reviendra juger le monde est le Dieu-homme. L’Incarnation n’est donc pas une rencontre provisoire suivie d’un abandon de l’humanité. Elle fonde durablement la possibilité d’un retour à Dieu par le repentir et d’une participation à sa vie.
La place de Marie s’inscrit dans cette logique. George la présente comme la nouvelle Ève, dont l’obéissance répond à la désobéissance de la première. Son consentement manifeste une liberté humaine offerte à Dieu. En reprenant une explication de Nicolas Cabasilas, l’auteur insiste sur le fait que Dieu ne viole pas la liberté qu’il a donnée. Le « oui » de Marie appartient donc au déroulement de l’Incarnation. Elle n’apparaît pas seulement comme un modèle moral ajouté à l’histoire du salut, mais comme une personne dont la participation est fondamentale dans cette histoire. Son rôle illustre la coopération entre le don divin et l’accueil humain qui traverse tout le livre.
Le titre de Theotokos, Mère de Dieu, rappelle que celui qui naît de Marie est véritablement le Verbe incarné. George lui attribue une place exceptionnelle dans la déification et reprend les expressions honorifiques de la tradition orthodoxe à son sujet. Cette grandeur reste liée au Christ et à la grâce. Marie ne constitue pas une divinité indépendante : elle manifeste l’accueil humain de Dieu et l’accomplissement de cet accueil. Sa présence dans les hymnes et les images de l’Église exprime la réalité de l’Incarnation. L’auteur rapproche ainsi la doctrine, la prière et la vénération : ce que la théologie explique, la liturgie le célèbre et l’iconographie le rend visible.
L’architecture d’une église orthodoxe devient, dans le livre, une présentation concrète de cette histoire. Le Christ Pantocrator, représenté dans la coupole, signifie la venue du ciel vers la terre. L’image de la Mère de Dieu dans l’abside rappelle que le Verbe a pris chair par elle. Les saints figurés sur les murs montrent les fruits de cette incarnation : des êtres humains sanctifiés et déifiés. Les images forment un ensemble cohérent. Elles ne représentent pas seulement des personnages admirables mais elles exposent le mouvement de Dieu vers l’humanité et la réponse humaine à cette venue. George conclut : « Tout, dans l’Église, nous parle de l’Incarnation de Dieu et de la théosis de l’homme ».
L’Église est ensuite définie comme le lieu où cette union s’accomplit. George insiste sur l’idée de corps du Christ : les fidèles ne sont pas seulement les disciples d’un maître ou les partisans d’une doctrine. Ils deviennent les membres d’un corps vivant. Il invoque Éphésiens 5, 30 pour exprimer cette appartenance. La relation chrétienne dépasse une imitation extérieure. Le Christ communique sa vie à ceux qu’il incorpore à son corps. Cette conception explique pourquoi l’auteur refuse de réduire l’Église à une association culturelle, une institution historique ou une organisation de bienfaisance. Sa fonction propre consiste à rendre possible une communion que ces autres réalités, même utiles et bonnes, ne peuvent produire par elles-mêmes.
Les sacrements sont les moyens de cette incorporation et de cette vie. Le baptême fait entrer dans le corps du Christ ; la chrismation, la confession et l’Eucharistie appartiennent au chemin de la sanctification. George distingue l’appartenance au corps et la vitalité spirituelle de ses membres. Un baptisé qui néglige la vie chrétienne peut être, selon son expression, un membre mort. Le repentir lui permet de retrouver la vie sans qu’un nouveau baptême soit nécessaire. L’image organique souligne à la fois la persistance de l’appartenance et la nécessité d’une participation effective. La vie sacramentelle n’est pas simplement une identité reçue une fois pour toutes : elle appelle une existence ouverte au don reçu.
L’Eucharistie occupe une place centrale dans cette communication de la vie du Christ. George écrit que sa vie devient la nôtre et reprend, à propos de Jean Chrysostome, l’idée que Dieu n’a rien de plus grand à donner que ce qu’il offre dans la communion. La déification ne peut donc être séparée de la participation au corps et au sang du Christ. Le croyant reçoit une vie qui ne provient pas de ses seules capacités. Les autres dimensions ecclésiales (liturgie, prédication, jeûne, prière et célébration des mystères) se rapportent à cette même finalité. Leur unité vient de ce qu’elles conduisent toutes à la communion avec Dieu.
Cette ecclésiologie est formulée de manière exclusive : George identifie l’Église orthodoxe comme le lieu de la théosis. Il reconnaît pourtant les faiblesses et les scandales présents dans la communauté. Les membres sont en chemin mais ne sont pas tous parvenus à la sainteté. Il refuse d’en conclure que l’appartenance ecclésiale serait inutile. Pour lui, les défauts humains n’annulent pas la présence du Christ ni le don sacramentel. Il examine notamment la tentation de rester chez soi pour prier plus tranquillement. Le calme individuel peut être réel, mais il ne remplace pas, dans son argumentation, la communion eucharistique et la participation au corps commun. L’Église demeure le lieu de la guérison parce que ses membres en ont besoin.
La distinction entre l’essence de Dieu et ses énergies explique comment cette communion peut être réelle. L’essence divine demeure inaccessible : l’homme ne devient pas Dieu par nature. Cependant, Dieu se communique véritablement par ses énergies incréées. Celles-ci ne sont pas des réalités extérieures à lui qui ne feraient que symboliser sa présence. Elles sont son action et sa communication. George souligne le maintenir ensemble de la transcendance divine et de la possibilité d’une participation authentique. L’union ne se réduit pas à une relation avec des effets créés, mais elle ne constitue pas non plus une appropriation de l’essence divine. « Nous nous unissons à Dieu par ses énergies incréées, et non par son essence », écrit-il.
L’auteur utilise une comparaison avec l’électricité : on peut recevoir la lumière produite par le courant sans saisir directement le fil dénudé. L’exemple sert à distinguer participation et possession immédiate. George décrit ensuite les énergies par lesquelles Dieu crée, conserve, illumine, sanctifie et déifie. Leur diversité correspond aux formes de son action, sans faire de lui un ensemble de puissances séparées. Dieu n’est pas enfermé dans une existence inaccessible : son amour le porte vers ses créatures. L’être humain peut répondre à cet amour parce qu’il est créé à son image. Le désir de Dieu devient ainsi le mouvement de l’image vers son modèle, le retour de la créature vers celui en qui elle trouve son accomplissement.
Saint Grégoire Palamas tient une place décisive dans l’explication de cette doctrine. George présente la controverse du XIVe siècle comme une défense de l’expérience des moines athonites contre les objections de Barlaam. Les moines affirmaient pouvoir recevoir, par la purification et la prière, l’expérience de la lumière incréée. Palamas expliquait que cette vision ne concernait pas l’essence inaccessible de Dieu, mais sa grâce et sa gloire. L’auteur relie cette lumière à la Transfiguration du Christ, à la Résurrection et à la Pentecôte. Il rappelle également la reconnaissance de l’enseignement de Palamas par trois synodes de Constantinople. La théologie apparaît ici comme l’expression et la protection d’une expérience spirituelle vécue dans l’Église.
Cette présentation comporte une critique vigoureuse du christianisme occidental. George lui reproche de ne pas reconnaître suffisamment la distinction entre essence et énergies et de concevoir la grâce comme créée. Il rattache cette critique à son opposition au moralisme, au rationalisme et à l’autonomie humaine. Il mentionne également le Filioque, la primauté de juridiction et l’infaillibilité pontificale parmi les désaccords avec Rome. Dans son argumentation, la question de la grâce ne constitue pas une subtilité secondaire : elle engage la possibilité même de la déification.
Après les fondements doctrinaux, George examine les conditions concrètes du chemin. Il commence par une distinction essentielle : la théosis est un don, mais elle demande une préparation et une coopération. L’effort humain ne fabrique pas la grâce. Il permet de devenir réceptif à ce que Dieu donne et de le garder. La liberté intervient sans que l’être humain puisse s’attribuer la source de sa transformation. L’auteur exprime cette relation en disant que l’homme reçoit la déification tandis que Dieu l’accomplit. Le chemin chrétien associe ainsi désir, lutte, patience et dépendance envers la grâce. Il exclut aussi bien l’autosuffisance que l’idée d’une réception passive sans transformation de la vie.
L’humilité constitue la première condition. Elle signifie que l’être humain reconnaît que sa destination ne se trouve pas dans son moi fermé, mais dans la relation avec son Créateur. Elle implique également de reconnaître ses faiblesses et ses passions. Pour George, l’orgueil reproduit la logique de la chute : vouloir se suffire à soi-même et atteindre seul sa perfection. L’humilité n’est donc pas un simple trait de caractère agréable : elle rend possible l’accueil de Dieu. Elle doit accompagner tout le parcours, puisque... les progrès eux-mêmes peuvent devenir une occasion d’orgueil. Les saints sont présentés comme des personnes qui, malgré leurs dons, restent profondément conscientes de leur dépendance envers la grâce.
L’ascèse constitue la deuxième condition. Elle commence par l’observation des commandements du Christ, le repentir quotidien et la patience. George appelle cette première étape la praxis, c’est-à-dire la mise en œuvre concrète de la vie chrétienne. Le jeûne, les veilles, les prosternations et l’obéissance ont pour finalité la purification des passions. Ils ne possèdent pas leur sens dans la difficulté elle-même. L’auteur emploie l’image d’un terrain qu’il faut débarrasser de ses pierres et de ses épines afin que la semence puisse porter du fruit. Le travail ascétique prépare une personne disponible à Dieu, au lieu de constituer un moyen de revendiquer une perfection acquise par ses propres forces.
La purification concerne plusieurs dimensions de la vie intérieure. George distingue les facultés de pensée, la dimension affective et la faculté désirante. La vigilance porte sur les pensées : l’amour purifie les mouvements affectifs ; la maîtrise de soi réordonne les désirs. La prière intervient dans l’ensemble de ce travail. Le but n’est pas de supprimer toute pensée, toute émotion ou tout désir, mais de les libérer de ce qui les détourne de leur destination. La lutte vise notamment l’égoïsme, défini comme un amour malade de soi. L’ascèse devient intelligible à partir de l’amour : « Toutes les vertus sont des aspects de l’unique grande vertu, la vertu de l’amour ».
La prière accompagne les sacrements et rend vivante leur présence au cœur de l’existence. George compare la grâce à une étincelle que les passions peuvent recouvrir de cendres. L’ascèse et la prière permettent à cette étincelle de se raviver. Il accorde une importance particulière à la prière de Jésus : « Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi, pécheur ». Sa brièveté favorise le recueillement et l’attention. Elle demeure une invocation personnelle, adressée au Christ dans l’humilité. Elle ne doit pas être comprise comme une formule qui produirait automatiquement une expérience. Sa pratique appartient à une vie cohérente avec les commandements, les sacrements et la tradition spirituelle de l’Église.
Le nous et le cœur permettent de préciser ce recueillement. Le glossaire présente le nous comme l’œil de l’âme ou du cœur, une faculté de perception spirituelle qui ne se confond pas avec le raisonnement discursif. Le cœur désigne le centre profond de la personne, et non uniquement son affectivité. La prière cherche à rassembler ce qui est dispersé, à rendre l’homme présent à Dieu dans cette profondeur. George renvoie à la Philocalie pour l’enseignement développé sur la prière du cœur. La connaissance de Dieu prend ici une dimension vécue : elle engage l’être humain tout entier et ne se réduit pas à la possession d’informations théologiques.
Cette voie ne concerne pas uniquement les moines. George conseille aux chrétiens engagés dans le monde de réserver quelques minutes au silence et à la prière. Les responsabilités quotidiennes ne constituent pas, par elles-mêmes, un obstacle à la sanctification : accomplies avec amour et humilité, elles peuvent y contribuer. La prière permet de les vivre dans une orientation plus profonde. Elle aide à retrouver la paix et l’unité intérieure au milieu des préoccupations. L’auteur oppose cette relation personnelle avec Dieu aux pratiques qu’il décrit comme un retour de l’homme sur lui-même. Son critère est la communion : le silence chrétien vise une rencontre, plutôt qu’un simple état de tranquillité psychique.
Les expériences de la théosis sont présentées comme progressives. Elles commencent notamment par le repentir, les larmes et la paix qui l’accompagne. George parle d’une affliction porteuse de joie : la conscience du péché s’unit à la consolation. Il rapproche cette expérience des Béatitudes, en particulier Matthieu 5, 4 et 5, 8. Le chemin mène ensuite à une illumination qui transforme la manière de voir les autres, le monde et sa propre vie. Les larmes de repentir peuvent laisser place aux larmes d’amour pour Dieu. La croissance spirituelle n’est pas décrite comme une accumulation de manifestations spectaculaires, mais comme une transformation de la relation, de la perception et du cœur.
George évoque ensuite l’impassibilité, entendue comme la libération des passions trompeuses et des mouvements qui asservissent. Elle ne correspond pas à une disparition de l’amour ou à une froideur émotionnelle. Elle désigne une liberté intérieure face à l’orgueil, à la haine et aux désirs désordonnés. L’étape de la theoria, la contemplation, manifeste l’illumination de la personne par l’Esprit Saint. La vision de la lumière incréée apparaît comme l’expérience la plus élevée, accordée, selon l’auteur, à un petit nombre de personnes dans chaque génération. Il l’inscrit dans les récits de sainteté et l’iconographie, notamment les auréoles qui expriment la participation des saints à la lumière divine.
La déification concerne également le corps. George explique les reliques, leur vénération et les récits de miracles par la présence de la grâce dans l’ensemble de la personne sanctifiée. Le corps a participé au combat spirituel ; il participe aussi à la glorification. Cette conception s’oppose à une spiritualité qui ne verrait dans le corps qu’un obstacle à abandonner. La théosis embrasse une existence humaine unifiée. Les passages sur les saints, leurs tombeaux et leurs images présentent les conséquences de cette unité dans la pratique orthodoxe. Ils relèvent du témoignage hagiographique et de la compréhension théologique que l’auteur en donne, plutôt que d’une démonstration indépendante de ces traditions.
Le discernement reste indispensable. George avertit que toute expérience intérieure n’est pas une expérience divine. Il mentionne des illusions psychologiques et ce qu’il interprète comme des influences démoniaques. Le fidèle ne doit pas tirer sa certitude de l’intensité d’une sensation ou d’un événement extraordinaire. Il est invité à exposer humblement son expérience à un père spirituel. L’accompagnement, l’obéissance et la vie ecclésiale protègent, dans cette perspective, contre l’autoproclamation spirituelle. La prudence rejoint ainsi le principe initial de l’humilité : la théosis ne doit pas devenir un moyen de se croire supérieur, exceptionnel ou dispensé de toute vérification de sa vie.
Le monachisme occupe une place particulière, mais ses fruits ne restent pas enfermés dans les monastères. George considère que la sanctification des moines bénéficie à l’ensemble de l’Église, parce que ses membres vivent dans une communion. Cette communion inclut les vivants et les défunts unis au Christ. La mort ne détruit pas leur appartenance à son corps ressuscité. La liturgie exprime cette unité, notamment dans la préparation des dons eucharistiques, où sont commémorés la Mère de Dieu, les saints et les fidèles vivants et défunts. La déification possède une dimension communautaire : le progrès d’un membre concerne les autres, comme la santé d’un organisme dépend de la circulation de la vie dans tout son corps.
Cette croissance demande du temps. George ne présente pas la théosis comme un résultat immédiat obtenu au terme d’un programme uniforme. Elle engage l’ensemble de la vie, dans la repentance, la prière, les sacrements et l’humilité. Tous ne progressent pas au même rythme ni ne reçoivent les mêmes expériences. L’auteur relativise ainsi la comparaison des degrés de sainteté : « Notre lutte elle-même, que Dieu bénit abondamment, a de la valeur ». La finalité demeure élevée, mais la fidélité quotidienne conserve toute son importance. La personne n’est pas invitée à mesurer continuellement sa réussite spirituelle : elle est appelée à persévérer dans une orientation et une relation.
Parmi les obstacles, George place l’absorption par les préoccupations ordinaires. Les études, le travail, la famille, les biens matériels et même les bonnes œuvres deviennent problématiques lorsqu’ils occupent toute la place. Il ne condamne pas ces réalités : il affirme qu’elles peuvent conduire à Dieu lorsqu’elles sont reçues et vécues comme ses dons. Le danger consiste à confondre un objectif particulier avec la finalité de l’existence. La succession des urgences finit alors par repousser indéfiniment la prière et la vie sacramentelle. La référence à Matthieu 6, 33, « chercher d’abord le Royaume », sert à rétablir l’ordre des priorités et à inscrire les responsabilités temporelles dans une perspective éternelle.
Le moralisme constitue un autre obstacle majeur. George reproche à certaines formes de catéchèse et de prédication de limiter le christianisme à l’amélioration des comportements. Une telle orientation donne l’impression que l’homme se sauve par sa propre correction. Elle risque aussi de rendre la religion stérile pour ceux qui recherchent une communion vécue. L’auteur demande donc aux prêtres, aux parents, aux enseignants et aux catéchistes de présenter la finalité spirituelle des vertus. En reprenant l’enseignement de Séraphim de Sarov, il les décrit comme des moyens de préparer l’accueil de l’Esprit Saint. La critique du moralisme ne supprime pas les exigences morales mais elle leur restitue leur source et leur terme.
L’orientation vers la théosis transforme enfin le regard porté sur le prochain. Si chacun est une image de Dieu appelée à la déification, aucun être humain ne peut être réduit à un instrument de plaisir, de profit ou de domination. George applique cette dignité aux relations familiales, aux responsabilités éducatives et à la rencontre avec autrui. Sortir de l’égoïsme signifie reconnaître une personne là où l’on pourrait ne voir qu’une utilité. Il distingue l’individu enfermé dans son autonomie et la personne qui s’accomplit dans la relation. L’ouverture à Dieu et au frère permet de retrouver son véritable soi. La communion divine et l’amour humain appartiennent ainsi au même mouvement de dépassement de l’enfermement.
La liturgie forme à cette ouverture. Elle apprend à dépasser l’intérêt étroit pour entrer dans une communion de don et d’amour. George présente cette vocation comme le fondement d’un humanisme orthodoxe : la grandeur humaine vient de l’appel à participer à la vie divine. Cette grandeur doit produire du respect et de la responsabilité, plutôt qu’une affirmation orgueilleuse de soi. Elle concerne aussi la vie sociale, car la grâce reçue transforme les relations et les manières d’agir. La théosis ne trouve pas son accomplissement dans une spiritualité privée détachée des autres. Elle se manifeste dans la capacité de les aimer et de reconnaître leur destination propre.
Les derniers développements abordent la jeunesse et la transmission. George estime que les jeunes ne se satisfont pas toujours d’une existence matérielle ni d’un enseignement religieux purement abstrait. Ils cherchent une expérience et un sens. Il associe leur désorientation à une société qui ne leur transmet pas leur vocation spirituelle et évoque différentes conduites de fuite ou de destruction. Ces rapprochements expriment son diagnostic pastoral. Leur fonction dans le livre est d’appeler les adultes et les responsables ecclésiaux à une transmission plus profonde. L’auteur insiste sur la responsabilité collective : avant de condamner ceux qui s’égarent, il demande ce qui leur a effectivement été proposé pour répondre à leur recherche.
Le mont Athos apparaît alors comme un lieu de silence, de sanctification et de témoignage. George décrit les pèlerinages et les liens avec les monastères comme des occasions de découvrir concrètement la vie orthodoxe. Les jeunes peuvent y rencontrer une prière vécue, un combat spirituel et une joie qui donnent chair à l’enseignement. Les pasteurs, les théologiens et les catéchistes sont appelés à conduire vers cette même réalité, dans les conditions ordinaires de l’existence. La fin de l’ouvrage revient au don initial : Dieu désire la déification de l’homme, et l’incarnation comme la croix sont ordonnées à cette communion. La réponse humaine consiste à accueillir cet amour et à y répondre par l’amour.
Le glossaire précise que la théosis commence dans le temps sans s’y achever. Elle est une participation à la vie divine qui demeure ouverte, un progrès que l’éternité n’interrompt pas. Les notions d’adoption, de sainteté, de glorification et de perfection en expriment différents aspects. L’ensemble de l’ouvrage se rassemble ainsi autour d’une conception du salut comme guérison et communion. Créé à l’image de Dieu, blessé par la recherche d’autosuffisance, l’être humain retrouve dans le Christ la possibilité d’accomplir sa vocation. Les sacrements, la prière, l’ascèse et les vertus prennent leur sens dans cette participation. Devenir dieu par grâce signifie recevoir de Dieu une vie qui transforme toute la personne, préserve sa liberté et l’ouvre à une communion sans fin.
Référence de l’ouvrage : Archimandrite George, Theosis: The True Purpose of Human Life, quatrième édition, monastère Saint-Grégoire, mont Athos, 2006, ISBN 960-7553-26-8.



