BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

lundi 28 septembre 2026

Mel Gibson : la Résurrection à la lumière de l’Anastasis orthodoxe ?



QUE MEL GIBSON VA-T-IL RACONTER DANS
LA RÉSURRECTION DU CHRIST ?



Le problème : les Évangiles ne suffisent pas à remplir deux films... Mel Gibson prépare non pas un, mais deux films (!) consacrés à la Résurrection du Christ. La première partie est annoncée par Lionsgate pour le 6 mai 2027. La seconde doit suivre le 25 mai 2028. Cette seule durée pose une question : que peut-on raconter pendant deux longs métrages à partir d’un événement que les quatre Évangiles décrivent en quelques chapitres ?

Le dimanche de Pâques, dans les Évangiles, tout va très vite : des femmes découvrent le tombeau vide ; des anges annoncent que Jésus est ressuscité ; le Christ apparaît à Marie Madeleine, aux disciples, aux pèlerins d’Emmaüs ; Thomas doute puis confesse sa foi ; les récits conduisent ensuite vers la mission des apôtres et l’Ascension. C’est considérable du point de vue religieux, mais ce n’est pas, à première vue, la matière de deux films gigantesques.

Or Gibson a donné lui-même la clef. En janvier 2025, interrogé par Joe Rogan, il explique que, pour raconter correctement la Résurrection, il faut commencer par « la chute des anges », montrer Satan et son origine, aller dans le Shéol et dans l’Enfer. Il ajoute que le récit s’étend de la chute des anges jusqu’à la mort du dernier apôtre. En septembre 2026, il précise encore qu'il va utiliser : les quatre Évangiles, les Actes des Apôtres, les lettres de saint Paul et de saint Pierre, mais également des mystiques et des docteurs de l’Église. Il affirme vouloir rester dans les traditions catholique et orthodoxe.

Voilà le début de l'enquête ! Il ne s’agit pas de prétendre connaître un scénario qui n’a pas été publié, mais de partir de ce que Gibson a réellement déclaré, puis de remonter aux textes capables d’expliquer les images qu’il annonce. Pourquoi parler de la chute des anges dans un film sur Pâques ? D’où vient Satan ? Qu’est-ce que le Shéol ? Le Christ est-il vraiment descendu aux Enfers ? Qui raconte ce qu’il y aurait fait ? Que sont les Actes de Pilate, l’Évangile de Nicodème et les Questions de Barthélemy ? Et quel rôle Dante ou Milton peuvent-ils jouer dans notre manière moderne d’imaginer ces réalités ?

1. Avant Adam : la Bible raconte-t-elle vraiment la chute de Satan ?


Commençons par le Commencement. Beaucoup de chrétiens pensent connaître une histoire très simple : Lucifer était le plus beau des anges ; son orgueil le poussa à se révolter contre Dieu ; il entraîna avec lui une partie des anges ; saint Michel le combattit ; Lucifer fut précipité hors du ciel et devint Satan. Cette histoire appartient à la culture chrétienne. Mais, surprise : on ne la trouve nulle part racontée ainsi, d’un seul tenant, dans la Bible.

La Bible fournit plutôt plusieurs scènes. La tradition chrétienne les a rapprochées, commentées et ordonnées. C’est essentiel pour comprendre ce que Gibson devra faire : s’il veut montrer « l’origine de Satan », il devra nécessairement relier entre eux des textes qui ne constituent pas, à eux seuls, une biographie continue du Diable.

Le serpent de la Genèse

Dans Genèse 3, Adam et Ève vivent dans le jardin d’Éden. Un serpent persuade Ève de manger le fruit défendu. Le texte le présente comme rusé, mais ne raconte pas son enfance céleste, si l’on peut dire. Il ne dit pas : « ce serpent est Lucifer, ange déchu depuis telle révolte ». L’identification du serpent au Diable devient explicite dans la tradition biblique ultérieure, notamment dans l’Apocalypse, qui parle du « serpent ancien », appelé le Diable et Satan.

Isaïe et l’astre tombé du ciel

Isaïe 14 contient une satire dirigée, dans son contexte, contre le roi de Babylone. Le prophète décrit un astre brillant, fils de l’aurore, qui voulait monter au ciel, élever son trône et se rendre semblable au Très-Haut, mais qui est précipité. La traduction latine de l’expression désignant l’astre du matin a donné lucifer, c’est-à-dire le « porteur de lumière ». Au fil de la tradition occidentale, Lucifer devient ainsi le nom de Satan avant sa chute. Il faut pourtant distinguer le sens premier du passage — une satire d’un souverain orgueilleux — et sa lecture chrétienne comme figure de la chute angélique.

Ézéchiel et le chérubin orgueilleux

Ézéchiel 28 vise le roi de Tyr. Le langage devient cependant extraordinaire : perfection, beauté, pierres précieuses, Éden, chérubin protecteur, puis corruption causée par l’orgueil. Là encore, la lecture chrétienne a vu derrière le roi terrestre la silhouette d’une chute spirituelle plus ancienne. Isaïe et Ézéchiel ont ainsi fourni deux grands portraits symboliques permettant de penser le passage de la splendeur à la révolte.

Jésus : « Je voyais Satan tomber du ciel »

Dans Luc 10,18, Jésus déclare : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. » La phrase est brève, mais elle donne à l’image de la chute de Satan une autorité évangélique directe. Elle ne décrit cependant ni la cause de la révolte, ni ses étapes, ni une guerre céleste détaillée.

L’Apocalypse : Michel contre le Dragon

Apocalypse 12 fournit la scène la plus spectaculaire ! Une guerre éclate dans le ciel. Michel et ses anges combattent le Dragon ; le Dragon combat avec ses anges ; il est vaincu et précipité. Le texte identifie ce grand Dragon au serpent ancien, au Diable et à Satan. Voilà la matière d’une scène de cinéma prodigieuse. Mais l’Apocalypse est un livre de visions et son récit s’inscrit dans un ensemble symbolique lié au combat du peuple de Dieu et à l’accomplissement du salut. Lire ce passage comme le reportage exact d’un événement antérieur à Adam est une interprétation.

On comprend dès lors le problème de Gibson. S’il ouvre son film sur la chute des anges, il peut s’appuyer sur une mosaïque biblique très forte, mais il devra donner une continuité narrative à des fragments dispersés.

2. Hénoch : une autre chute des anges, qu’il ne faut pas confondre avec celle de Satan


C’est ici qu’intervient un livre célèbre et souvent mal compris : le Premier Livre d’Hénoch. Il s’agit d’un ensemble de textes juifs anciens, dont des parties remontent aux derniers siècles avant Jésus-Christ. Il n’appartient pas au canon biblique juif ni à la plupart des canons chrétiens, mais il a été très influent dans le judaïsme ancien et le christianisme primitif ; l’Église orthodoxe éthiopienne le conserve dans son canon.

Son point de départ est une énigme de Genèse 6. Juste avant le Déluge, le texte biblique dit que les « fils de Dieu » virent les filles des hommes, les prirent pour femmes et engendrèrent des êtres associés aux Nephilim, souvent rendus par « géants ». La Genèse ne développe presque rien. Hénoch, lui, transforme ces quelques lignes en récit immense.

Des anges appelés les Veilleurs descendent sur terre. Ils s’unissent à des femmes et leur transmettent des savoirs interdits. De leurs unions naissent des géants qui ravagent la création. La violence et la corruption se répandent. Le jugement divin tombe alors sur les anges transgresseurs et sur le monde corrompu.

Il faut insister : ce récit n’est pas simplement la même chose que la révolte de Lucifer. Dans Hénoch, nous sommes devant une transgression angélique liée à Genèse 6, aux femmes, aux géants et à la corruption précédant le Déluge. Dans la tradition de Lucifer, le centre du drame est l’orgueil et la révolte contre Dieu. Les traditions se sont parfois rapprochées, mais leurs origines sont différentes.

Gibson a-t-il lu Hénoch ? C’est possible ; nous ne disposons pas, à ce jour, d’une déclaration fiable où il le donne comme source de son scénario. Il serait donc abusif d’écrire : « Gibson adapte Hénoch ». On peut seulement constater que, dès qu’un cinéaste veut montrer des anges déchus et les mondes invisibles, Hénoch devient un texte de comparaison naturel.

3. Pourquoi Satan aurait-il refusé Adam ? La Vie d’Adam et Ève


Un autre texte ancien répond à une question que la Bible canonique laisse ouverte : pourquoi Satan en veut-il à l’homme ? Dans différentes versions de la Vie d’Adam et Ève, un récit apocryphe ancien transmis en plusieurs langues, Satan explique son hostilité. Dieu aurait ordonné aux anges de rendre hommage à Adam, créé à son image. Satan refuse. Il se juge supérieur à cette créature faite de matière et refuse de s’abaisser. Son refus, né de l’orgueil, conduit à son expulsion.

Cette tradition est importante parce qu’elle relie directement la chute de Satan à la création de l’homme. Le drame devient alors parfaitement cohérent : Satan tombe parce qu’il refuse Adam ; il se venge ensuite en provoquant la chute d’Adam ; toute l’histoire humaine devient le théâtre de cette inimitié ; enfin le Christ, que saint Paul appelle le nouvel ou dernier Adam, vient réparer ce que le premier Adam a perdu.

Pour un scénariste, la construction est puissante. Elle permettrait de commencer avant l’Éden, de montrer la révolte spirituelle, puis de passer à Adam, au serpent, à la chute de l’homme et enfin au Christ. Mais, une nouvelle fois, cette possibilité ne doit pas être transformée en certitude sur le film.

4. Milton : comment l’Occident a appris à « voir » la guerre des anges


En 1667, le poète anglais John Milton publie Le Paradis perdu. Ce n’est ni un Évangile, ni un apocryphe ancien, ni un traité doctrinal. C’est une œuvre littéraire monumentale. Pourtant son influence sur l’imaginaire occidental de Satan est immense.

Milton rassemble des siècles de traditions et leur donne l’ampleur d’une épopée. Satan et les anges rebelles affrontent les puissances célestes ; vaincus, ils sont précipités. Satan refuse de reconnaître sa défaite et tourne sa haine vers l’homme. L’Éden devient alors le lieu de sa revanche. Ce que la Bible donnait sous forme d’images dispersées devient chez Milton un récit avec stratégie, discours, batailles et personnages.

Si le début du film de Gibson montre réellement une guerre céleste, le spectateur pensera presque inévitablement à Milton, même si Gibson ne l’a jamais cité. La distinction est importante : Milton peut être une influence culturelle ou un parallèle visuel sans être une source déclarée du scénario.

5. Vendredi saint : Jésus meurt. Que se passe-t-il jusqu’au dimanche ?


Nous arrivons maintenant au cœur du problème. Jésus meurt sur la Croix. Son corps est placé au tombeau. Puis vient le dimanche matin et la Résurrection. Entre les deux se trouve un intervalle que les Évangiles canoniques racontent très peu. C’est dans cet espace que s’est développée l’une des traditions les plus anciennes du christianisme : la descente du Christ aux Enfers.

Le mot « Enfers » crée une confusion

Pour un lecteur moderne, « enfer » signifie souvent immédiatement le lieu de damnation éternelle. Mais lorsque le Credo traditionnel dit que le Christ « est descendu aux enfers », le pluriel français renvoie au séjour des morts. Le mot hébreu Shéol désigne le domaine des morts ; le grec Hadès joue un rôle analogue. Dire que le Christ descend aux Enfers ne signifie donc pas qu’il est condamné ou qu’il subit le châtiment des damnés. Cela signifie qu’il entre jusque dans le royaume de la mort.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre l’Anastasis orthodoxe. Le Christ n’est pas représenté comme une victime emprisonnée par l’Enfer. Il y entre en vainqueur !

Que dit réellement le Nouveau Testament ?

Les textes sont peu nombreux mais importants. Dans les Actes des Apôtres, le discours de Pierre applique au Christ un psaume selon lequel il ne sera pas abandonné dans l’Hadès. Éphésiens 4 évoque une descente dans les régions inférieures. Surtout, la première lettre de Pierre contient deux passages mystérieux : le Christ, mis à mort dans la chair mais vivifié dans l’esprit, va proclamer quelque chose aux « esprits en prison » ; plus loin, il est question de la Bonne Nouvelle annoncée même aux morts.

Les exégètes discutent depuis longtemps le sens exact de ces versets. Ils ne fournissent pas un scénario détaillé avec portes, gardiens et dialogues. Mais ils ont contribué à fonder la conviction chrétienne que la victoire du Christ atteint aussi le monde des morts.

6. L’Anastasis : l’icône orthodoxe qui permet de comprendre toute l’histoire en une image


Le mot grec anastasis signifie « résurrection ». Dans l’iconographie orthodoxe, l’image pascale classique ne se contente pas de montrer Jésus sortant seul du tombeau. Elle montre le Christ debout dans le monde des morts. Sous ses pieds se trouvent les portes brisées de l’Hadès, souvent disposées en croix, avec serrures, chaînes et verrous fracassés. Le Christ saisit Adam et Ève et les arrache à leurs tombeaux. Autour d’eux apparaissent les justes de l’Ancienne Alliance : rois, prophètes et patriarches.

Cette image résume une théologie : la Résurrection du Christ n’est pas seulement son retour personnel à la vie. Elle est la victoire sur la mort humaine elle-même. Adam représente l’humanité tombée ; le Christ, nouvel Adam, descend jusqu’à lui et le relève.

Si Gibson veut réellement montrer le Shéol, il serait étonnant qu’un film qui se veut également respectueux de la tradition orthodoxe ignore totalement cette iconographie. Mais il faut rester précis : Gibson a dit être inspiré par l’art religieux antérieur et vouloir respecter les traditions catholique et orthodoxe ; il n’a pas, dans les sources retrouvées, annoncé qu’il reproduirait telle icône précise.

7. Les Actes de Pilate : qu’est-ce que c’est exactement ?


Nous arrivons à la source qui crée le plus de confusion. On entend parler tantôt des Actes de Pilate, tantôt de l’Évangile de Nicodème, et l’on pourrait croire qu’il s’agit de deux livres complètement différents. Ce n’est pas aussi simple.

Dans l’Antiquité chrétienne, l’idée de documents liés à Pilate apparaît tôt. Justin Martyr et Tertullien évoquent, sous des formes différentes, des actes ou rapports de Pilate. Cela ne prouve pas que le texte que nous possédons aujourd’hui soit le document qu’ils avaient en tête. Il faut éviter de transformer une mention ancienne en certificat d’authenticité d’un manuscrit plus tardif.

Le texte chrétien que nous appelons aujourd’hui Actes de Pilate se présente comme un récit du procès de Jésus, de sa condamnation, de sa mort et des événements qui suivent. Il donne une place importante à Nicodème, personnage connu par l’Évangile selon saint Jean. Mais Nicodème n’en est pas l’auteur historique démontré. L’attribution relève de la tradition littéraire apocryphe.

8. Alors, l’Évangile de Nicodème, est-ce la même chose ?


En pratique, le nom Évangile de Nicodème désigne, dans la tradition manuscrite médiévale, un ensemble dont les Actes de Pilate constituent la première grande partie. À cette matière s’ajoute un récit développé de la descente du Christ aux Enfers. C’est cette seconde partie qui nous intéresse particulièrement pour Gibson.

Autrement dit, la réponse simple est la suivante : les expressions se recouvrent largement, mais elles ne sont pas rigoureusement interchangeables dans toute l’histoire du texte. « Actes de Pilate » désigne un noyau ou une composante ; « Évangile de Nicodème » est le nom donné plus tard à un ensemble plus vaste transmis sous différentes formes.

La composition n’est pas l’œuvre d’un auteur que nous pourrions identifier, dater et photographier comme un écrivain moderne. Nous avons affaire à une tradition textuelle qui s’est constituée, transmise et remaniée. Les Actes de Pilate chrétiens sont attestés dans l’Antiquité tardive ; le grand ensemble connu sous le nom d’Évangile de Nicodème et ses versions de la descente aux Enfers ont une histoire manuscrite plus complexe et plus tardive.

9. Ce que raconte la descente aux Enfers de Nicodème


Ici, brusquement, ce qui n’était qu’allusion dans le Nouveau Testament devient théâtre. Le monde des morts apprend que quelqu’un approche. Satan et Hadès prennent conscience du danger. Celui qui arrive n’est pas un mort ordinaire. Une voix réclame l’ouverture des portes. Le Christ entre, les puissances infernales sont vaincues, les portes sont brisées et les justes sont délivrés.

Adam est là. Les patriarches et les prophètes sont là. L’histoire entière de l’Ancienne Alliance converge vers cet instant. Le Christ rejoint les morts et les fait passer de la captivité à la liberté. Ce récit donne des paroles, des gestes et une dramaturgie à ce que la foi chrétienne exprimait plus sobrement.

Certaines versions font intervenir deux fils de Siméon, souvent appelés Léucius et Carinus dans la tradition latine, qui seraient revenus à la vie et témoigneraient de ce qu’ils ont vu. C’est un procédé littéraire extrêmement efficace : comment raconter aux vivants ce qui s’est passé chez les morts ? En faisant parler des témoins revenus de ce monde.

On comprend pourquoi tant de commentateurs pensent immédiatement à Nicodème lorsque Gibson annonce qu’il va montrer le Shéol et l’Enfer. Le rapprochement est solide du point de vue des thèmes. Mais il reste un rapprochement. À ce jour, aucune déclaration publique fiable retrouvée ne permet d’écrire que Gibson a dit : « J’adapte l’Évangile de Nicodème. »

10. Les Questions de Barthélemy : le texte le plus intrigant pour notre enquête


Un autre apocryphe chrétien est encore plus troublant par sa proximité avec les thèmes annoncés : les Questions de Barthélemy. Il faut employer ce titre français et ne pas le confondre sans précaution avec un « Évangile de Barthélemy » mentionné dans certaines listes anciennes.

Le principe du texte est celui d’un dialogue de révélation. L’apôtre Barthélemy pose au Christ des questions sur ce que les récits évangéliques n’expliquent pas. Que s’est-il passé dans l’au-delà ? Que s’est-il passé lorsque le Christ est descendu ? Que peut-on savoir des puissances spirituelles ? Le texte fait également parler Satan et s’intéresse à son origine et à sa puissance.

Voilà pourquoi les Questions de Barthélemy sont particulièrement intéressantes pour imaginer le projet de Gibson : elles mettent dans le même ensemble deux thèmes que le cinéaste a lui-même associés, la descente dans le monde inférieur et l’origine de Satan. Mais la datation et la transmission du texte sont complexes ; il appartient à la littérature apocryphe chrétienne ancienne, connue sous plusieurs formes linguistiques. Là encore, rien ne permet d’en faire une source confirmée du film.

11. Dante : il n’invente pas l’Enfer chrétien, mais lui donne une géographie inoubliable


Au début du XIVe siècle, Dante écrit la Divine Comédie. Son Enfer est devenu si célèbre que beaucoup de lecteurs modernes confondent spontanément l’imagination de Dante avec la doctrine chrétienne elle-même. C’est une erreur. Dante hérite de la Bible, des Pères, de la théologie médiévale, des légendes et de la littérature visionnaire ; puis il transforme cet héritage en un univers poétique d’une précision extraordinaire.

Chez Dante, l’au-delà devient parcourable. Il possède des régions, une architecture, des personnages, des peines et une logique. Le poète n’invente pas non plus la descente du Christ aux Enfers : dans le chant IV de l’Enfer, Virgile évoque l’arrivée d’un être puissant qui emporte avec lui Adam, Abel, Noé, Moïse, Abraham, David et d’autres justes. C’est la vieille tradition de la délivrance des justes, devenue matière poétique.

Dante pourrait donc aider à comprendre comment Gibson peut vouloir représenter un monde invisible sans se contenter d’un brouillard abstrait. Mais nous n’avons aucune preuve qu’il adapte Dante.

12. De la chute des anges à Pâques : racontons maintenant toute l’histoire !


Si l’on met toutes ces pièces dans leur ordre théologique (sans prétendre qu’elles proviennent d’un seul document) une immense fresque apparaît.

Au commencement, Dieu crée le monde visible et le monde invisible. Les anges appartiennent à ce monde spirituel. Une révolte survient. La Bible en conserve des images : l’astre qui tombe, l’orgueil du chérubin, Satan tombant comme l’éclair, Michel combattant le Dragon. Des traditions anciennes cherchent à expliquer la cause : l’orgueil, le refus de servir, parfois le refus de s’incliner devant Adam.

Puis l’homme est créé. Le serpent le tente. Adam et Ève désobéissent. La communion avec Dieu est brisée et la mort entre dans l’histoire humaine. Dès lors, dans la lecture chrétienne, l’Ancien Testament devient aussi l’histoire d’une promesse : Dieu n’abandonne pas l’homme. Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, David et les prophètes jalonnent l’attente.

Le Christ vient alors dans le monde. Saint Paul construit le parallèle entre Adam et le Christ : par un homme vient la mort ; par le Christ vient la Résurrection. Le Vendredi saint, le nouvel Adam accepte la mort. Satan pourrait croire que la Croix constitue sa victoire. Mais le paradoxe chrétien est exactement inverse : la Croix devient l’instrument de sa défaite !

Le Christ descend alors au séjour des morts. Dans la grande image traditionnelle, il pénètre au cœur même du domaine que la chute semblait avoir livré à la mort. Il brise les portes. Il relève Adam. Il délivre les justes. Puis, au matin de Pâques, la victoire invisible devient visible : le tombeau est vide et le Ressuscité apparaît aux siens.

Ainsi comprise, la Résurrection n’est plus un épisode isolé de trois jours. Elle est le centre d’une histoire qui commence avant Adam et dont les conséquences se poursuivent avec les apôtres et l’Église. Voilà pourquoi Gibson peut affirmer qu’un film sur la Résurrection doit commencer par la chute des anges.

13. Que pourrait donc raconter la première partie ?


Nous entrons ici dans l’hypothèse. Gibson n’a pas publié le découpage de ses deux films. Mais ses déclarations permettent d’imaginer plusieurs mouvements possibles.

La première partie pourrait commencer très loin de Jérusalem : dans le monde angélique. Une chute, une révolte ou des images de la révolte expliqueraient l’origine de l’Adversaire. Le récit pourrait ensuite traverser Adam et Ève et quelques grandes étapes de l’histoire du salut, non comme un résumé scolaire de la Bible, mais par retours en arrière ou visions. Gibson a dit que le récit ne serait pas strictement linéaire.

Le film pourrait ensuite revenir au Samedi saint : les disciples sont dispersés, Pierre est accablé par son reniement, Marie et les proches de Jésus attendent, tandis qu’un second récit se déroule dans le monde invisible. Le Christ descend au Shéol. C’est là que l’iconographie de l’Anastasis et la tradition de Nicodème fourniraient une matière spectaculaire : portes de l’Hadès, Adam, Ève, patriarches, prophètes, affrontement avec les puissances de la mort.

La première partie pourrait enfin conduire au tombeau vide et aux premières apparitions. Mais ce découpage reste conjectural. Nous ne savons pas où Gibson placera exactement la séparation entre les deux films.

14. Et la seconde partie ?


La seconde pourrait développer les apparitions du Ressuscité, le doute de Thomas, la restauration de Pierre, l’Ascension, puis les conséquences de Pâques. Les Actes des Apôtres deviennent alors essentiels : Pentecôte, prédication de Pierre, naissance de l’Église, persécutions, conversion de Paul, expansion de la mission.

Or Gibson disait en 2025 que l’ensemble allait jusqu’à la mort du dernier apôtre. Cela suggère une amplitude chronologique beaucoup plus vaste que les quarante jours entre Résurrection et Ascension. Le Christ pourrait être le centre du récit sans être physiquement présent dans chaque scène : Gibson a d’ailleurs comparé récemment le Christ à l’axe d’une roue autour duquel gravitent de nombreux personnages.

Il est donc possible que les deux films veuillent montrer non seulement « Jésus est ressuscité », mais ce que cet événement produit dans l’histoire : la transformation des disciples terrifiés en prédicateurs, la naissance de l’Église et l’affrontement continu entre le Royaume de Dieu et les puissances adverses.

15. Ce que Gibson a réellement confirmé... et ce qu’il ne faut surtout pas lui faire dire


Ce qui est certain : Gibson a parlé de la chute des anges ; de Satan et de son origine ; du Shéol et de l’Enfer ; d’un récit très ambitieux allant de la chute des anges jusqu’à la mort du dernier apôtre. Il a déclaré travailler à partir des quatre Évangiles, des Actes des Apôtres, de saint Paul, de saint Pierre, ainsi que de mystiques et de docteurs de l’Église. Il dit vouloir rester fidèle aux traditions catholique et orthodoxe. Il a aussi indiqué que l’esthétique resterait apparentée à celle de La Passion du Christ et serait nourrie par l’art religieux.

Ce qui n’est pas confirmé : qu’il utilise directement le Premier Livre d’Hénoch ; la Vie d’Adam et Ève ; l’Évangile de Nicodème ; les Questions de Barthélemy ; Dante ; ou Milton. Tous ces textes éclairent remarquablement les thèmes annoncés. Certains sont même des candidats très naturels lorsqu’on cherche à comprendre comment on peut raconter ce que Gibson veut montrer. Mais un candidat n’est pas une source avouée.

Cette prudence rend finalement l’enquête plus intéressante. Elle permet de comprendre d’où viennent les grandes images chrétiennes sans transformer des rapprochements en révélations sur un scénario encore secret.

Conclusion ?  Peut-être le véritable sujet du film n’est-il pas seulement la Résurrection


Si l’on prend au sérieux les paroles de Mel Gibson, son projet paraît beaucoup plus vaste qu’une suite de La Passion du Christ. La Passion racontait quelques heures : arrestation, procès, flagellation, chemin de Croix, crucifixion et mort. La Résurrection du Christ pourrait, au contraire, faire exploser le temps et l’espace.

Pourquoi Satan existe-t-il ? Pourquoi l’homme meurt-il ? Pourquoi Adam est-il au centre de l’iconographie pascale ? Où le Christ va-t-il lorsqu’il meurt ? Pourquoi le christianisme dit-il qu’il a vaincu la mort ? Comment cette victoire invisible rejoint-elle le tombeau vide ? Et comment, à partir de quelques disciples terrorisés, naît une Église qui se répand dans le monde méditerranéen ?

Ce sont probablement ces questions, davantage que la simple reconstitution du matin de Pâques, qui expliquent l’ampleur de deux films. Pour y répondre, Gibson possède plusieurs couches de traditions : le socle biblique ; l’exégèse et les Pères ; la liturgie et l’iconographie ; les récits apocryphes qui mettent en scène ce que le Nouveau Testament laisse mystérieux ; enfin l’immense imaginaire occidental de Dante et de Milton.

Il faudra attendre les films (ou la publication d’informations plus précises sur le scénario) pour savoir lesquels de ces chemins Gibson a réellement empruntés. Mais une chose est déjà certaine : lorsqu’il parle de la chute des anges, de Satan, du Shéol et de la Résurrection, il ne juxtapose pas nécessairement quatre sujets étrangers. Il tente de raconter, en images, une seule histoire : celle de la création, de la chute, de la mort et de la victoire du Christ sur la mort.

Paul-Éric Blanrue.

Sources et repères pour aller plus loin

  • La Bible : Genèse 3 et 6 ; Isaïe 14 ; Ézéchiel 28 ; Luc 10,18 ; Actes 2 ; Éphésiens 4 ; 1 Pierre 3,18-20 et 4,6 ; Apocalypse 12.
  • Premier Livre d’Hénoch, particulièrement le Livre des Veilleurs : développement ancien de Genèse 6.
  • Vie d’Adam et Ève : tradition apocryphe ancienne concernant Adam, Ève et l’hostilité de Satan.
  • Actes de Pilate / Évangile de Nicodème : tradition apocryphe du procès de Jésus et, dans les formes développées, de la descente aux Enfers.
  • Questions de Barthélemy : apocryphe chrétien ancien consacré notamment à la descente aux Enfers et aux puissances spirituelles.
  • Dante Alighieri, Divine Comédie, Enfer, notamment le chant IV.
  • John Milton, Le Paradis perdu, 1667, remanié en 1674.
  • Entretien de Mel Gibson avec Joe Rogan, janvier 2025 : chute des anges, Satan, Shéol, Enfer, ampleur du récit jusqu’à la mort du dernier apôtre.
  • Entretien de Mel Gibson avec CBN News, 16 septembre 2026 : quatre Évangiles, Actes, Paul, Pierre, mystiques et docteurs de l’Église ; fidélité revendiquée aux traditions catholique et orthodoxe.
  • Lionsgate : La Résurrection du Christ, première partie annoncée au 6 mai 2027 ; seconde partie annoncée au 25 mai 2028.

NOTE DE MÉTHODE — Les textes apocryphes et les œuvres de Dante et Milton sont ici présentés pour expliquer l’origine historique et littéraire des motifs susceptibles d’apparaître dans les films. Sauf déclaration explicite de Gibson, ils ne sont pas présentés comme des sources certaines de son scénario.

De quelques preuves de l'existence de Dieu.

Ne manquez pas la trilogie des aventures extraordinaires des cousins Gabriel et Zoé, en compagnie du Père Basile ! Des énigmes historiques pour petits et grands !

Le pape Léon XIV à Metz.





Puisqu’il est question de Metz, ma ville natale, je partage avec vous deux photographie prises il y a deux ans, lorsque je suis retourné visiter sa cathédrale. Je l’ai toujours considérée comme l’une des plus belles de France.
Commencée vers 1220 et consacrée en 1552, la cathédrale Saint-Étienne est le fruit de plus de trois siècles de construction. Ses voûtes s’élèvent à plus de 41 mètres. Son architecture réunit deux édifices autrefois distincts, la cathédrale et la collégiale Notre-Dame-la-Ronde.
Mais sa merveille, c’est la lumière : près de 6 500 m² de vitraux, où les œuvres médiévales dialoguent avec celles Jacques Villon et de Roger Bissière. Son surnom de « Lanterne du Bon Dieu » lui va admirablement.
Metz fut aussi une étape décisive dans la vie de Bossuet. Le futur évêque de Meaux y exerça son ministère de chanoine et y développa son talent de prédicateur, notamment entre 1652 et 1659. C’est dans cette ville, au contact des controverses entre catholiques et protestants, que s’affirma celui qui allait devenir l’une des grandes voix de la langue française.
Et puisque l’on évoque Bossuet, rappelons sa conception de la papauté. Il reconnaissait la primauté du pape et l’importance de l’unité avec Rome, mais refusait de faire de son autorité un pouvoir sans limites. Défenseur du gallicanisme, il rédigea en 1682 la Déclaration des quatre articles : le pape ne pouvait déposer les souverains dans l’ordre temporel ; son autorité devait respecter les conciles, les règles de l’Église et les libertés gallicanes. En matière de foi, ses décisions n’étaient pas considérées comme irréformables sans le consentement de l’Église.
Une position catholique et gallicane, historiquement bien précise, qui ne se confond pas avec la doctrine de l’infaillibilité pontificale définie plus tard à Vatican I. Chez Bossuet, l’attachement à Rome allait de pair avec une réflexion exigeante sur les limites de son autorité.
À bon entendeur...

Paul-Éric Blanrue.