Pour ce qui concerne les reliques chrétiennes issues de l’Antiquité, la Vraie Croix occupe une place singulière parce qu’elle apparaît dans les sources dès le IVᵉ siècle et entre dans la liturgie publique de Jérusalem peu après les fouilles ordonnées par Constantin. L’enquête historique ne consiste donc pas à vérifier l’existence d’un objet vénéré comme Croix du Christ dans la Jérusalem constantinienne, car ce fait est attesté par plusieurs témoins indépendants, mais à déterminer quelles portions conservées aujourd’hui peuvent être rattachées à cette relique primitive transmise depuis l’époque impériale.
Les Évangiles situent la crucifixion hors des murs de Jérusalem sur le lieu appelé Golgotha, ce qui correspond aux pratiques romaines d’exécution publique. Après la destruction de la ville par Titus en l’an 70 puis sa transformation par Hadrien en 135 sous le nom d’Aelia Capitolina, la zone du Golgotha fut recouverte par une plate-forme monumentale associée à un sanctuaire païen. Eusèbe de Césarée décrit cette transformation dans la Vie de Constantin (III, 26) en affirmant que « les impies avaient recouvert le lieu de la Résurrection d’une masse de terre afin d’en faire disparaître la mémoire », ce qui explique la conservation possible du terrain pendant près de deux siècles jusqu’aux fouilles constantiniennes entreprises vers 326.
La découverte du bois de la Croix apparaît ensuite dans plusieurs récits concordants du Vᵉ siècle. Socrate le Scolastique écrit dans son Histoire ecclésiastique (I, 17) que « trois croix furent trouvées dans ce lieu ; la véritable fut reconnue par la puissance divine attachée au bois sacré », Sozomène transmet le même récit dans son Histoire ecclésiastique (II, 1) et Théodoret de Cyr reprend cette tradition dans son Histoire ecclésiastique (I, 18), ce qui montre l’existence d’une mémoire stable de la découverte dans l’Église orientale. Le témoignage décisif appartient toutefois à Cyrille de Jérusalem, évêque de la ville quelques décennies après les fouilles, qui déclare dans ses Catéchèses (IV, 10) vers l’an 350 : « Le bois de la Croix est visible encore aujourd’hui parmi nous, et par ceux qui le prennent avec foi il est distribué dans tout l’univers », phrase capitale qui atteste non seulement l’existence matérielle de la relique mais aussi la diffusion précoce de portions du bois dans l’ensemble du monde chrétien.
Vers 380, la pèlerine Égérie décrit dans son Journal de voyage la célébration du Vendredi saint dans la basilique du Saint-Sépulcre et rapporte : « On apporte la table, on place dessus le bois de la Croix, et tout le peuple vient un à un s’incliner et toucher la Croix », ajoutant que des diacres surveillaient la relique afin d’empêcher que quelqu’un n’en détache une parcelle, détail qui confirme la présence d’un objet concret conservé dans le sanctuaire constantinien. Cette relique demeura à Jérusalem pendant près de trois siècles jusqu’à la prise de la ville par les Perses sassanides en 614. La Chronique de Sébéos rapporte que « les Perses prirent la Croix du Seigneur et l’emportèrent dans leur pays », puis l’empereur Héraclius obtint sa restitution en 630 et la rapporta à Jérusalem, épisode majeur de l’histoire religieuse du Proche-Orient chrétien qui confirme la continuité de la relique entre le IVᵉ et le VIIᵉ siècle.
La diffusion du bois commença dès l’époque constantinienne sous contrôle impérial. Une partie demeura à Jérusalem, une autre fut transférée à Constantinople, une autre encore à Rome. Ces trois centres constituent les axes principaux de transmission de la relique. La tradition romaine attribue à la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem la conservation d’un élément du bois rapporté par l’impératrice Hélène dans le cadre du programme impérial de sanctuarisation des lieux saints. À Constantinople, la relique principale fut conservée pendant des siècles dans la chapelle palatine appelée chapelle du Phare, sanctuaire privé des empereurs byzantins où étaient déposées les reliques majeures de la Passion ; les inventaires impériaux mentionnent explicitement la présence du bois de la Croix dans ce trésor jusqu’à la prise de la ville en 1204, ce qui constitue l’un des témoignages les plus solides de la continuité matérielle de la relique entre l’époque constantinienne et le Moyen Âge.
Après la prise de Constantinople par les croisés, plusieurs éléments issus du trésor impérial furent transférés en Occident. En 1239, le roi Louis IX acquit auprès de Baudouin II, empereur latin de Constantinople, plusieurs reliques de la Passion dont une portion du bois de la Croix, acquisition attestée par des actes diplomatiques conservés et par les chroniques capétiennes. Un troisième ensemble de témoins liés à la Croix se trouve dans certains monastères du mont Athos, présence cohérente avec la diffusion byzantine des reliques impériales dans le monde monastique oriental.
La question du volume total conservé a été étudiée par Charles Rohault de Fleury dans Mémoire sur les instruments de la Passion publié en 1870. Après inventaire des pièces connues en Europe il conclut que leur volume correspond à une portion compatible avec celui d’un instrument de supplice romain, conclusion qui répond à l’objection formulée par Jean Calvin selon laquelle la quantité totale conservée dépasserait celle d’une croix antique. Les pratiques romaines de crucifixion confirment cette cohérence matérielle puisque le condamné portait la traverse appelée patibulum tandis que le montant vertical restait fixé au lieu d’exécution. La découverte en 1968 à Jérusalem du squelette du crucifié Yehohanan confirme la simplicité des structures utilisées lors des crucifixions du Ier siècle et renforce la plausibilité matérielle de la transmission partielle du bois découvert au IVᵉ siècle.
Parmi les portions conservées aujourd’hui, celle provenant du trésor impérial de Constantinople et transférée en 1239 par Louis IX à Paris constitue le témoin matériel le plus solide pour être rattaché à la relique vénérée à Jérusalem au temps de Cyrille. Sa transmission repose sur une chaîne continue reliant Jérusalem, Constantinople puis la France capétienne, continuité documentaire qui lui confère la valeur historique la plus élevée parmi les vestiges attribués aujourd’hui à la Croix du Christ.
Paul-Éric Blanrue.