Voici d'abord les deux versions du « Notre Père », en français, tels que récités habituellement dans les églises :
version orthodoxe traditionnelle
Amen.
version catholique actuelle
Amen.
Le débat autour des traductions du « Notre Père » paraît parfois secondaire. Certains imaginent qu’il ne s’agit que de différences liturgiques entre Églises ou de variations de vocabulaire sans véritable importance. Pourtant, lorsqu’on revient au grec ancien des Évangiles, on découvre immédiatement que chaque mot engage une vision précise du christianisme, de la prière, du salut et même de la relation entre Dieu et l’homme. Derrière certaines formulations françaises apparemment banales se cachent des siècles de controverses théologiques, de choix pastoraux et d’interprétations spirituelles.
Regardons-y de plus près.
La version orthodoxe française traditionnelle conserve de toute évidence une proximité beaucoup plus forte avec la structure grecque originale. La version catholique moderne, surtout depuis les réformes liturgiques contemporaines, cherche davantage une langue française immédiatement compréhensible. Cette différence explique pourquoi les formulations orthodoxes paraissent parfois plus étranges, plus rugueuses ou plus archaïques; elles tentent moins d’adapter le texte au français moderne et davantage de préserver les profondeurs du grec biblique.
La première phrase est identique et ne pose pas de problème particulier : « Notre Père qui es aux cieux » reproduit bien le pluriel grec οὐρανοῖς. Le grec ne dit pas « au ciel », mais bien « dans les cieux ». Cette pluralité ne désigne pas plusieurs paradis séparés comme dans certaines cosmologies antiques simplifiées, elle exprime plutôt l’idée d’un monde divin dépassant la réalité visible. La plupart des traductions catholiques comme orthodoxes ont conservé cette formule, ce qui montre qu’il existe encore ici un équilibre entre fidélité et usage liturgique.
Il en va de même pour la phrase « que ton nom soit sanctifié », identique dans les deux traductions. Il s’agit d’une reconnaissance du caractère saint du nom divin. L’homme demande que la sainteté de Dieu soit manifestée dans le monde. La traduction littérale conserve une densité théologique que des formulations trop explicatives risqueraient d’affaiblir.
Le problème devient beaucoup plus spectaculaire avec le pain « substantiel » ou « essentiel ». Le mot grec ἐπιούσιος constitue l’un des plus grands casse têtes de toute la philologie biblique. Ce terme apparaît presque uniquement dans le « Notre Père ». Les spécialistes hésitent depuis des siècles sur sa signification exacte : il peut désigner le pain quotidien, le pain nécessaire à l’existence, le pain pour le jour qui vient, le pain essentiel ou même le pain eucharistique. La traduction orthodoxe ancienne « notre pain substantiel (essentiel) » paraît étrange à une oreille moderne mais elle conserve justement le caractère mystérieux du grec. La traduction catholique moderne « notre pain de ce jour » simplifie le problème pour rendre la prière immédiatement accessible.
Cette différence, notons-le, révèle toutefois deux approches de la traduction sacrée. La première option, l'orthodoxe, considère qu’un texte liturgique doit conserver sa profondeur même au prix d’une certaine difficulté. La seconde, la catholique, estime qu’une prière doit être comprise instantanément par tous les fidèles. Aucun choix n’est absurde, pourtant la version orthodoxe demeure objectivement plus proche du mot grec original.
Le même phénomène apparaît avec la question des « dettes ». Le grec utilise le mot ὀφειλήματα qui signifie littéralement « dettes ». Dans le monde biblique, le péché est souvent compris comme une dette spirituelle. L’homme doit quelque chose à Dieu et aux autres hommes : la version orthodoxe garde cette image économique et existentielle : « remets nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs ». La version catholique moderne remplace cette formule par « pardonne nous nos offenses ». Le sens général reste proche mais toute la symbolique de la dette disparaît. Cette disparition modifie la portée du texte. La dette implique une relation plus concrète et plus dramatique : un débiteur dépend de celui qui lui remet sa dette. Dans l’Antiquité, l’endettement pouvait conduire à l’esclavage, à la prison ou à la ruine familiale. Employer ce vocabulaire dans la prière donne au pardon une dimension beaucoup plus radicale. L’homme n’est pas seulement quelqu’un qui a commis une faute morale abstraite : il apparaît comme un être incapable de rembourser ce qu’il doit.
Le passage sur la tentation montre encore plus clairement les différences de traduction. Le grec dit littéralement : « ne nous fais pas entrer dans l’épreuve ». Le mot πειρασμός signifie à la fois tentation, épreuve, test ou mise à l’essai. Les anciennes traductions catholiques et orthodoxes conservaient une formule assez proche : « ne nous soumets pas à la tentation ». Pourtant cette phrase provoquait un problème théologique évident : Dieu peut-il conduire quelqu’un vers le mal ? Pour éviter cette difficulté, la traduction catholique moderne propose : « ne nous laisse pas entrer en tentation ». Cette formule protège davantage la compréhension pastorale mais elle s’éloigne du grec littéral. La version orthodoxe (« ne nous laisse pas entrer dans l'épreuve ») a décidé de maintenir certaines duretés du texte biblique original : le fidèle se trouve confronté à une parole qui résiste à la compréhension simple. La prière garde une dimension de mystère.
La dernière phrase illustre encore cette divergence. Le grec demande à Dieu de délivrer l’homme « du Mauvais ». Le terme πονηροῦ peut désigner le mal en général mais surtout le Mauvais au sens personnel, c’est à dire Satan. Les versions orthodoxes traduisent par « délivre-nous du Malin ». Les versions catholiques modernes préfèrent souvent « délivre-nous du mal ». La nuance paraît faible mais elle change l’atmosphère entière de la prière : dans un cas le mal reste relativement abstrait (et puis de quel "mal" s'agit-il ?), dans l’autre il devient une puissance personnelle hostile.
La structure du grec influence évidement le rythme des traductions. Les formulations orthodoxes conservent la syntaxe ancienne et la compréhension traditionnelle. Elles donnent parfois l’impression d’un texte plus solennel, plus vertical et moins conversationnel. Les versions catholiques modernes cherchent généralement une respiration française plus naturelle, qui améliore la fluidité mais réduit le caractère sacré du texte original.
Deux conceptions de la traduction biblique s’affrontent ici discrètement. L’une privilégie la fidélité littérale même lorsque le texte devient difficile; l’autre privilégie la réception pastorale, au risque de contre-sens.
Cette différence explique pourquoi certaines formulations orthodoxes semblent presque dérangeantes aujourd’hui : « pain essentiel », « dettes », « Malin »... appartiennent à un langage qui ne cherche pas à simplifier le mystère chrétien. Ces expressions conservent quelque chose de la rugosité du grec biblique, un grec lui même traversé par des structures sémitiques, des images socio-économiques, et une densité théologique impossible (ou difficile) à réduire complètement dans une langue moderne.
Chaque choix transforme légèrement la manière de prier, de penser Dieu et de comprendre la relation entre le divin et l’humain. Entre fidélité littérale et clarté pastorale, chaque tradition chrétienne révèle sa propre manière d’habiter le texte sacré. Mais il va de soi que la version orthodoxe est la plus proche du grec des Évangiles et de leur esprit.