BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

mercredi 5 août 2026

Le débat avec Henry de Lesquen se poursuivit sur l'Orthodoxie.



Henry de Lesquen ayant choisi de poursuivre le débat sur l'Orthodoxie en privé (voir les messages précédents ici, sur mon groupe FG ou le groupe privé IC XC NIKA), je ne peux, de mon coté, que me contenter de me citer moi-même, sans publier sa réaction intégrale, sauf une citation ici et là. S'il désire que je diffuse ici ou ailleurs l'intégralité de ses réponses, je les publierai volontiers, et je crois que ce serait instructif pour tout le monde. En attendant, voici ma réponse adressée à lui ce soir (je pense que le lecteur attentif pourra suivre le débat sans trop de difficulté).
----- 
Bonsoir ! Vous ne répondez toujours pas à la seule question qui vaille : la question historique.

1.⁠ ⁠D'abord, Bossuet, dont vous vous réclamez, ne fait pas autorité dans votre propre Église. C'est Vatican I qui définit aujourd'hui la doctrine catholique sur la papauté, et pas la Déclaration des Quatre Articles de 1682... que vos amis de Rome ont condamnée.

2.⁠ ⁠Vous affirmez qu'il faut une autorité suprême. C'est une affirmation, pas une preuve. Où donc l'Église du premier millénaire l'enseigne-t-elle ? Citez-moi un seul concile œcuménique ou un seul Père affirmant que l'évêque de Rome possède une juridiction universelle sur toute l'Église. C'est cela, le débat.

3.⁠ ⁠Vous passez soigneusement sous silence tous les textes que je vous ai cités et qui contredisent votre thèse : Actes 15 où Jacques préside la décision, Galates 2 où Paul reprend Pierre, le canon 6 de Nicée, le canon 28 de Chalcédoine... Pourquoi ?

4.⁠ ⁠Vous affirmez que le pape est soumis aux conciles. C'est exactement ce que Vatican I nie ! Comment ne le comprenez -vous pas ? Je vous l'ai démontré plusieurs fois. Pastor Aeternus affirme que les définitions du pape sont « irréformables par elles-mêmes et non en vertu du consentement de l'Église » (ex sese, non autem ex consensu Ecclesiae). Relisez calmement cette phrase (je ne l'ai pas mise en majuscules mais il faut tout de même en lire et en peser chacun des mots). Elle a été rédigée précisément pour condamner la position gallicane que vous défendez. Vatican I affirme en outre que le pape possède une « puissance ordinaire, suprême, pleine, immédiate et universelle » sur toute l'Église. C'est le texte de votre concile, pas mon interprétation.

5.⁠ ⁠Le Filioque « coule de source » ? Non 😂et surtout ce n'est pas un argument historique. La seule question est celle-ci : quel concile œcuménique a autorisé Rome à modifier seule le Credo ? Aucun !

6.⁠ ⁠Vous invoquez Constantinople IV comme si son autorité allait de soi. C'est précisément ce que l'Orthodoxie conteste. Pour nous, le huitième concile est celui de 879-880, qui réhabilite Photius. Vous supposez démontré ce qu'il reste justement à démontrer. C'est une pétition de principe.

7.⁠ ⁠Enfin, vous invoquez le « développement du dogme » comme s'il s'agissait d'une doctrine ancienne. Où les Pères l'enseignent-ils ? Où les conciles l'enseignent-ils ? Où est-elle définie avant le XIXᵉ siècle ? Nulle part. La théorie qui permet aujourd'hui de justifier les dogmes tardifs n'est ni celle d'Athanase, ni celle de Basile, ni celle de Maxime, ni celle des conciles œcuméniques. C'est une théorie formulée par John Henry Newman en 1845. sur lequel je viens d'écrire un petit article. Newman est un blagueur. Vous interprétez donc les Pères à la lumière d'une.... théorie moderne, au lieu de démontrer cette théorie par les Pères eux-mêmes.

Au fond, tout se résume à une seule question que vous évitez depuis le début : où l'Église indivise du premier millénaire a-t-elle enseigné ce que Vatican I définira en 1870 ?

Donnez-moi des textes.

C'est toute la question.

Bien à vous,

Paul-Éric Blanrue.

mardi 4 août 2026

La "théorie du développement" : le joker du XIXᵉ siècle ! Ou le tour de passe-passe de John Henry Newman.





Pendant près de dix-neuf siècles, lorsqu'une doctrine était contestée, l'Église répondait toujours de la même manière : elle ouvrait les Écritures, citait les Pères, invoquait les conciles et montrait que cette foi avait toujours été crue.

Le principe était simple : une doctrine est vraie parce qu'elle appartient au dépôt apostolique transmis depuis l'origine.

On n'invente rien ; on explicite le dépôt reçu. Notamment lorsque l'Église est attaquée par les hérétiques, elle doit clarifier les positions liées à la foi.

La mission de l'Église est donc de conserver, transmettre, expliquer et éclairer. Tout cela revient à une seule et même chose : garder le dépôt de la foi. On n'innove jamais.

Puis un problème est apparu.

L'histoire avançant, la critique historique a commencé à poser des questions redoutables :

« Mais dites donc, messieurs les catholiques, où trouve-t-on, dans l'Église du premier millénaire, l'infaillibilité pontificale, la juridiction universelle du pape, l'Immaculée Conception ou d'autres dogmes latins comme le purgatoire qui ne faisaient pas partie de l'Église indivise du premier millénaire ? »

Oups !

Le silence des sources était devenu difficile à ignorer.

Alors, au XIXᵉ siècle, une nouvelle explication est apparue.

En 1845, le prêtre catholique britannique (ex anglican)  John Henry Newman publie An Essay on the Development of Christian Doctrine. Il y fit part de son illumination : si les premiers siècles ne parlent pas explicitement de ces dogmes problématiques, ce n'est pas parce qu'ils n'existaient pas... c'est parce qu'ils étaient encore « en germe ».

Logique que personne ne les voie ! Ils étaient là... mais ils n'étaient pas là... tout en étant là !

Et ils ne se seraient révélés qu'au fil du temps.

Beaucoup l'applaudirent, notamment au Vatican.

L'idée souleva toutefois une épineuse question, elle aussi assez simple :

« Mais pourquoi, bigre, cher Newman, a-t-il fallu attendre près de dix-neuf siècles pour découvrir une règle aussi fondamentale de la foi ? »

Ni les Apôtres, ni les Pères apostoliques, ni Athanase, Basile, Grégoire le Théologien, Jean Chrysostome, Cyrille d'Alexandrie, Maxime le Confesseur ou les sept conciles œcuméniques n'ont jamais eu recours à cette théorie.

Tout historien ayant étudié un minimum les sources en connaît la raison : leur logique était exactement inverse de celle de Newman.

Pour eux, la foi ne se fabriquait pas, elle n'était pas non plus « en germe » : elle se transmettait. Point.

Les conciles n'ajoutaient pas des vérités nouvelles : ils protégeaient celles qu'ils avaient reçues et, au besoin, les expliquaient.

Or la théorie moderne de Newman sur le développement changeait subtilement les règles du jeu.

Avant, on demandait : « Montrez-nous où cette doctrine est enseignée dans la Tradition, afin que nous puissions l'accepter. »

Depuis Newman, on pouvait répondre : « Si vous ne la trouvez pas, ce n'est pas grave : c'est qu'elle n'était encore qu'implicite ! »

Ainsi, l'absence de source légitimant un nouveau dogme catholique cessait d'être une difficulté : cette absence devenait même une étape normale du développement !

On n'en parlait pas, nul n'en disait rien ? C'était en germe ! Invisible, certes, mais là !

La théorie de Newman resta ce qu'elle était : une théorie. Il ne chercha pas même à la justifier. Il ne produisit pas une seule preuve. Pas un manuscrit. Pas une ligne d'un Père. Pas un canon de concile. Rien. Absolument rien. La théorie ne répondait même pas à la question historique (des sources, des documents)  : non elle changeait simplement les règles de la démonstration. Jusqu'alors, on demandait : « Où cette doctrine est-elle enseignée ? » Désormais, on diacre : « Si vous ne la trouvez pas, c'est qu'elle était implicite ! »

Newman était un magicien : il expliquait une absence de preuve par un concept. Le concept du germe invisible. Qu'il ne sourçait jamais... puisqu'il n'était que le produit de sa fantaisie.

« Comment ? Vous ne trouvez pas cette doctrine dans le Nouveau Testament ? Normal, elle y est en germe ! »

Imaginez un héritier nommé Newman qui revendique une maison familiale de grand prix. Le juge lui demande :

— « Où votre droit apparaît-il dans le testament ? »

— « Nulle part, répond Newman. Mais il y était en germe ! Il a simplement fallu dix-neuf siècles pour comprendre ce que le testament voulait vraiment dire ! »

Le juge répondrait probablement :

— « Monsieur, je ne vous demande pas ce que le testament aurait pu vouloir dire. Je vous demande ce qu'il dit. »

L'idée géniale de Newman a consisté ainsi à donner raison, de manière rétroactive, à tout ce qu'avait enseigné l'Église latine, et au moment où elle en avait besoin. Celle-ci suivit sans barguigner son argumentation de sophiste. Il n'était plus utile chercher des preuves dans les Écritures pour légitimer ses nouveaux dogmes : moins il y en a avait, plus il pouvait y avoir de germes qui les prouvait !

Newman a évidemment totalement inversé l'idée de Tradition. Sa théorie du XIXᵉ siècle lui permet de donner rétroactivement un sens à des conceptions qu'aucun Père, aucun concile et aucun saint n'avaient vues pendant près de deux mille ans.

La Tradition est la mémoire vivante de la Révélation apostolique. Elle peut approfondir son intelligence, préciser son langage, répondre aux hérésies ; mais elle ne transforme pas des silences historiques en preuves invisibles.

De tout cela, Newman et ses épigones se moquèrent comme d'une guigne. Désormais, chaque absence de témoignage peut toujours être expliquée par un « développement implicite », un germe que personne n'avait vu. Plus aucune nouveauté doctrinale ne peut être réfutée par l'histoire. Elle est possiblement « en germe » !

Pour finir, je dois reconnaître que j'aime beaucoup ces gens qui considèrent comme parfaitement normal qu'une théorie née au XIXᵉ siècle puisse devenir la clé qui tout à coup relit, corrige et explique dix-neuf siècles d'exploration des Écritures par les conciles, les Pères et les saints. Leur naïveté est touchante.

Ce qui m'impressionne le plus, en revanche, c'est qu'ils ne se demandent jamais si cette théorie n'est pas, tout simplement, une construction charlatanesque élaborée par un imposteur intellectuel pour légitimer des doctrines qu'aucune source ne permet d'établir.

Mais l'histoire finit bien, rassurez-vous, jeunes lectrices. Newman a été créé cardinal en 1879 par le pape Léon XIII, après le conseil Vatican I. En 1991, il a été déclaré vénérable par Jean-Paul II. En 2010, il a été béatifié par Benoît XVI. Enfin, en 2019, il a été canonisé par le pape François. Pour lui, ça roule !

Un bilan ? Avant Newman, on demandait des preuves. Après Newman, on explique pourquoi les preuves manquent.

La magie du catholicisme !

Paul-Éric Blanrue.




Saint Pierre fut-il vraiment le premier évêque de Rome ? Les sources anciennes contredisent une tradition tardive.



Il existe aujourd’hui une affirmation répétée machinalement : saint Pierre aurait été le premier évêque de Rome. Elle semble tellement évidente qu’on ne prend plus la peine de vérifier ce que disent réellement les textes anciens.

Or, lorsque l’on revient aux sources chrétiennes des premiers siècles, une réalité saute aux yeux : la tradition selon laquelle Pierre aurait été évêque de Rome n’appartient pas aux témoignages les plus anciens. Elle apparaît plus tardivement, lorsque l’on commence à Rome à relire son histoire à travers le prisme d'une théologie de la succession.

La question n’est évidemment pas de savoir si Pierre a eu un lien avec Rome. Sur ce point, la tradition chrétienne ancienne est unanime : Pierre a prêché à Rome, il y a souffert le martyre sous Néron, et son nom est inséparablement lié à cette Église.

La question qui nous intéresse est beaucoup plus précise : Pierre a-t-il réellement porté le titre d’évêque de Rome ?

C’est là que les sources deviennent intéressantes.

On sait que la tradition latine identifie l’évêque de Rome (alias le pape) comme le successeur direct de Pierre. La tradition orthodoxe, elle, rappelle que les textes anciens présentent Pierre avant tout comme l’apôtre fondateur de Rome, non comme le premier évêque d’une liste épiscopale.

Qui a raison ?

Le témoignage le plus important pour l'historien (catholique, orthodoxe ou ce que vous voulez) est celui de saint Irénée de Lyon, qui écrit vers 180 dans son ouvrage Contre les hérésiesIrénée y combat les courants gnostiques qui prétendent posséder une connaissance secrète transmise par les apôtres. Pour répondre à ces prétentions, il montre que la véritable foi se trouve dans les Églises fondées par les apôtres et conservant publiquement leur enseignement.

Il cite alors l’Église de Rome :

« Nous prendrons seulement l’une d’entre elles, la très grande, la très ancienne et connue de tous, l’Église fondée et établie à Rome par les deux très glorieux apôtres Pierre et Paul. »
(Contre les hérésies, III, 3, 2)

Ce texte est essentiel.

Irénée affirme clairement que Rome possède bien une origine apostolique. Il dit même quelque chose de très précis : l’Église de Rome est fondée par Pierre et Paul.

Tout va bien. Sauf qu'il ne dit pas : « Pierre, premier évêque de Rome, transmit ensuite sa charge à Lin. »

Un oubli ? Un erreur ?

Non.

Lorsque Irénée expose la succession romaine, le problème devient patent :

« Les bienheureux apôtres qui ont fondé et établi cette Église, après avoir transmis à Lin la charge de l’épiscopat, mentionnent celui-ci dans la lettre à Timothée. Anaclet lui succède ; après lui, en troisième lieu depuis les apôtres, Clément reçoit l’épiscopat. »
(Contre les hérésies, III, 3, 3)

La succession est ici transmise par Irénée sans ambiguïté et dans les détails :

- Pierre et Paul : fondateurs apostoliques de l’Église de Rome. Pas évêques.
- Lin : premier évêque mentionné.
- Anaclet : deuxième évêque.
- Clément : troisième évêque.

Conclusion : Irénée ne place pas Pierre dans la liste des évêques romains.

Il ne dit jamais, par exemple : « Pierre fut le premier évêque de Rome, puis Lin lui succéda. »

Pourquoi ? Sans doute parce que pour Irénée, Pierre appartient à l’ordre des apôtres, tandis que Lin, Anaclet et Clément appartiennent à l’ordre des évêques qui reçoivent après les apôtres la charge d’une Église locale.

La distinction est fondamentale. Au Ier siècle, Pierre est l’un des Douze, un témoin direct de la Résurrection, un apôtre investi d’une mission universelle. L’organisation ecclésiastique avec un évêque unique à la tête d’une Église locale se développera bien après.

Mais notre enquête n'est pas fini. Car les autres témoignages anciens confirment notre lecture d'Irénée.

Saint Clément de Rome, vers 95, évoque le glorieux martyre de Pierre et de Paul dans sa lettre aux Corinthiens. Mais il ne présente jamais Pierre comme son prédécesseur sur une chaire épiscopale. Il ne parle des apôtres que comme des fondateurs de l’Église. 

Note de l'historien : nous ne sommes qu'à environ 30 ans de la mort de Pierre à Rome.

Saint Ignace d’Antioche, vers 110, écrit à l’Église de Rome avec un profond respect et mentionne Pierre et Paul comme des figures majeures liées à cette Église. Mais lui non plus ne dit pas que Pierre aurait été évêque de Rome.

Note de l'historien : nous ne sommes qu'à environ 45 ans de la mort de Pierre.

Même constat chez Eusèbe de Césarée (vers 265-339). Dans son Histoire ecclésiastique, il rassemble les traditions chrétiennes anciennes. Il affirme la présence de Pierre à Rome, son martyre et le lien exceptionnel entre l’apôtre et cette Église. Mais lorsqu’il donne la succession des évêques romains, il reprend encore la tradition d’Irénée :

« Après le martyre de Paul et de Pierre, Lin fut le premier à recevoir l’épiscopat de l’Église de Rome. »
(Histoire ecclésiastique, III, 2)

Le même schéma apparaît : Pierre meurt à Rome ; après l'apôtre vient le premier évêque de Rome, Lin.

Alors, quand apparaît l’idée répandue aujourd'hui que Pierre aurait été lui-même le premier évêque de Rome ?

Cette formulation appartient à une période bien plus tardive (ce genre de choses arrive souvent chez les Latins).

Au IVe siècle, avec le développement d’une réflexion théologique sur la succession apostolique, certains auteurs latins commencent à associer directement Pierre à la chaire épiscopale romaine.

Ainsi, saint Optat de Milève, vers 370, est l’un des premiers à parler explicitement de la chaire de Pierre à Rome :

« La chaire épiscopale a été d’abord conférée à Pierre, sur laquelle Pierre s’est assis. »

(Contre les donatistes, II, 2)

Note de l'historien : nous sommes à environ 305 ans de la mort de Pierre.

Quelques décennies plus tard, saint Jérôme (vers 392) ira plus loin en présentant Pierre comme évêque de Rome.

Note de l'historien : nous sommes à environ 325 ans de la mort de Pierre.

Saint Augustin reprendra cette interprétation et développera surtout sa portée théologique. Mais pour lui, la succession romaine conserve l’héritage spirituel de Pierre. Et même lui ne fournit pas une liste disant : « Pierre fut évêque de Rome pendant tant d’années, puis Lin lui succéda. »

La formulation « Pierre, premier évêque de Rome » ne deviendra véritablement courante que bien plus tard, notamment dans le Liber Pontificalis, dont les premières versions apparaissent au... VIe siècle ! 

Ce texte présente Pierre comme le premier évêque romain et lui attribue même des éléments précis de pontificat. Mais (note de l'historien) il est rédigé de fort nombreux siècles après les événements et contient, du reste, des éléments qui relèvent davantage de la tradition ecclésiastique que de l’histoire vérifiable.

Le bilan des sources historiques est donc limpide :

Ier-IIe siècles : Pierre est l’apôtre fondateur et martyr de Rome. Pas l'évêque de Rome.
Irénée (vers 180) : Pierre et Paul fondent Rome ; Pierre n'est pas l'évêque de Rome ; c'est Lin commence la succession épiscopale.
Eusèbe (vers 325) : même tradition : Pierre meurt à Rome, il n'est pas évêque, Lin reçoit le premier l’épiscopat.
Optat de Milève (vers 370) : première formulation claire de la « chaire de Pierre ».
Jérôme (vers 392) : Pierre est explicitement appelé évêque de Rome.
Augustin : développe la dimension théologique de cette succession, sans spécifier que Pierre fut évêque de Rome.
VIe siècle : la tradition de Pierre comme évêque d Rome est intégrée dans les listes pontificales.

Est-ce assez clair ?

Il ne s’agit évidemment pas de nier la grandeur de saint Pierre. L’Antiquité chrétienne tout entière reconnaît son rôle exceptionnel.

Mais l’historien doit distinguer ce que disent en toute rigueur les textes anciens de ce que les siècles suivants ont développé avec, comme auxiliaires, leur fantaisie ou leur intérêt.

Le témoignage d’Irénée est donc ici décisif : il confirme le lien très ancien entre Pierre, Paul et Rome, mais il démonte, comme tous les autres témoignage primitifs, que Pierre ne fut pas le premier évêque de Rome.

Selon la formulation même d’Irénée, Pierre fonde l’Église de Rome et c'est Lin qui inaugure la succession des évêques romains.

C’est une nuance historique majeure, qu'en pensez-vous ?

Paul-Éric Blanrue.




lundi 3 août 2026

Des débats passionnants sur notre groupe privé IC XC NIKA !

Des débats passionnants sur notre groupe privé IC XC NIKA !
Ceux que cela intéresse peuvent nous y rejoindre !
------
Comme le débat s'est déroulé sur une messagerie privée, je ne ferai que de petites citations du texte de Henry de Lesquen, qui réagissait à mes arguments en faveur de l'Orthodoxie. S'il veut poster ici l'intégralité de son message d'origine, il est bien sûr libre de le faire et le débat éventuel n'en sera que plus riche.
Voici en tout cas ma réponse :
"Vous reprenez, avec beaucoup d'assurance et un vernis académique, la version de l'histoire enseignée par l'apologétique catholique depuis plusieurs siècles. Le problème est qu'elle ne résiste plus à l'examen critique des sources. Elle évite les véritables difficultés historiques, sélectionne les documents qui lui sont favorables, passe sous silence ceux qui la contredisent et relit constamment les dix premiers siècles à la lumière de doctrines qui ne seront définies que plusieurs centaines d'années plus tard. Ce n'est pas ainsi que travaille un historien. C'est ainsi que travaille une apologétique. Ce n’est pas le même métier !
Je connais d'autant mieux cette présentation que j'y ai moi-même cru pendant des années. J'ai été formé dans cette tradition. Puis j'ai fait ce que tout historien est censé faire : je suis allé lire les sources. Les actes des conciles, les canons, les Pères grecs et latins, les historiens modernes, y compris catholiques. Et c'est là que tout l'édifice commence à se fissurer ! On découvre alors une réalité très différente de celle que présentent les manuels de théologie romaine !
L'Église du premier millénaire n'est pas celle de Vatican I projetée artificiellement mille ans en arrière. Elle n'a rien à voir. Elle possède sa propre ecclésiologie, sa propre organisation et sa propre manière de comprendre l'autorité. C'est cette réalité historique que Rome réinterprète rétrospectivement afin de donner l'impression que les définitions de 1870 existaient déjà implicitement dès l'époque apostolique.
C'est une reconstruction. Mais pas de l'histoire.
Je reprends vos erreurs une par une :
1. « Ce n'est pas Vatican I, c'est en 1054 que le patriarche de Constantinople a été excommunié parce qu'il refusait le Filioque. »
Cette affirmation est inexacte à plusieurs niveaux.
D'abord, Michel Cérulaire n'a JAMAIS été excommunié par l'Église universelle. Le 16 juillet 1054, le cardinal Humbert de Moyenmoutier déposa une bulle d'excommunication sur l'autel de Sainte-Sophie. Or Humbert agissait au nom du pape Léon IX... mort depuis plusieurs mois ! En droit canonique, sa légation avait cessé avec la mort du pape !
Même les historiens catholiques reconnaissent aujourd'hui la valeur juridique extrêmement problématique (pour le moins) de cet acte.
Ensuite, Cérulaire répondit par un synode LOCAL qui excommunia les légats, ET NON l'Église de Rome. Il ne s'agissait donc absolument PAS d'une rupture universelle entre deux Églises, mais d'un conflit entre personnes déterminées.
Pour preuve, 1054 n'a jamais été considéré par les contemporains comme le « Grand Schisme » (dommage pour les mails scolaires). Pendant plusieurs siècles après cette date, les relations continuèrent entre Rome et Constantinople. Des patriarches furent en communion avec Rome, des empereurs tentèrent moult réconciliations.
La rupture définitive s'est produite progressivement, notamment après les croisades, et surtout après le sac de Constantinople en 1204, qui constitua une blessure dont l'Orient ne s'est jamais remis.
Quant au Filioque, il n'était pas la seule question en cause. Il était certes une innovation hérétique, qui mettait à mal tout ce qui avait été enseigné par les conciles et élaboré par les Pères et les saints de l'Église indivise (Orient et Occident) du premier millénaire, mais les Byzantins reprochaient bien d'autres innovations à Rome, comme l'utilisation du pain azyme, l'interprétation de la primauté romaine qui faisait son chemin, et surtout l'introduction unilatérale de cette modification dans le Credo œcuménique malgré l'interdiction EXPLICITE du concile d'Éphèse (431) d'y faire la moindre modification. Or le Filioque EST une modification, et cette innovation remet gravement en cause le principe de la Monarchie du Père, mais aussi l'économie de la Trinité telle qu'elle avait été enseignée depuis mille ans.
L'Orient n'a donc jamais refusé le Filioque juste parce qu'il venait de Rome... mais parce que Rome modifiait le Symbole de Nicée-Constantinople, ce qui était interdit depuis toujours, et qu'elle définissait cette doctrine, seule dans son coin, sans décision d'un concile œcuménique, au contraire de ce qui s'était toujours pratiqué dans l'Église !
D'ailleurs, si le pape possédait réellement dès l'origine une juridiction universelle de droit divin, comment expliquer que personne, absolument personne, n'ait invoqué cette juridiction pour régler la crise de 1054 ? Réponse de l'historien : ni les Byzantins, ni les légats romains, ni les empereurs ne raisonnent à cette époque avec la doctrine qui sera définie huit siècles plus tard par Vatican I. Voilà le véritable problème historique.
2. « L'Église est une. Donc elle doit avoir une autorité suprême permanente : le pape. »
C'est un raisonnement personnel (du genre protestant) qui ne découle ni de l'Écriture ni de la Tradition.
Le Credo dit simplement : « Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique. »
Il ne dit absolument PAS : « Je crois en un évêque universel » !
L'unité de l'Église n'est JAMAIS fondée dans le Nouveau Testament sur une monarchie épiscopale universelle.
Saint Paul parle sans cesse de l'unité de la foi, de l'unité de l'Esprit, de l'unité du Corps du Christ.
Jamais il ne dit que cette unité dépend d'un évêque unique.
Le véritable principe d'unité est toujours : le Christ, l'Eucharistie, la confession commune de la FOI.
Saint Ignace d'Antioche, au début du IIe siècle, explique que chaque Église est pleinement Église autour de son évêque.
Saint Cyprien de Carthage écrit : « L'épiscopat est un, dont chaque évêque possède une part entière. » Il ne dit pas qu'un seul évêque possède l'épiscopat universel !
D'ailleurs, pendant tout le premier millénaire, l'Église est restée une... malgré des périodes où Rome était occupée, schismatique (pendant certains schismes occidentaux), incapable d'intervenir en Orient. Et jamais personne n'a pensé que l'Église cessait d'exister faute d'un pape exerçant une juridiction universelle !
L'unité ne dépend donc EN RIEN d'une monarchie pontificale. Elle dépend de quoi ? De la communion dans la même FOI apostolique.
Quand on voit ce qu'il se passe depuis Vatican I (puis Vatican II), la division de l'Église, les déviations de la foi et de la morale que pose la papauté, son rejet hystérique de la tradition et des tradis les plus honnêtes et les plus proches de l'ancien enseignement de l'Église, on se demande bien en quoi cette papauté monarchique à juridiction universelle est utile !
Dans l'Église orthodoxe, en revanche, depuis les dix derniers siècles, la doctrine de la foi n'a pas été modifiée d'un pouce et elle est toujours là, bien présente depuis 2000 ans, sans innovation... et les fidèles orthodoxes ont subi des millions de martyrs tout au long du XXe siècle, notamment dans les pays communistes (que Vatican II avait oublié de condamner).
Bref, vous affirmez que l'Église doit nécessairement posséder un chef universel. C'est précisément ce qu'il faudrait démontrer. Ni le Credo, ni les Évangiles, ni les Actes des Apôtres, ni les sept premiers conciles œcuméniques n'enseignent une telle chose. Vous partez de Vatican I et vous supposez que tout le premier millénaire pensait déjà comme Vatican I. C'est faux.
Si le Christ avait réellement institué en Matthieu XVI une monarchie pontificale universelle, comment expliquer qu'aucun des sept conciles œcuméniques n'utilise JAMAIS ce texte pour fonder JURIDIQUEMENT la papauté ? Les conciles citent constamment l'Écriture pour justifier leurs décisions doctrinales et disciplinaires. Pourtant, lorsqu'il s'agit de définir l'organisation de l'Église, jamais ils ne disent : « Parce que le Christ a donné à Pierre une juridiction universelle, l'évêque de Rome possède de droit divin une autorité immédiate sur tous les évêques. » Ce silence dure près de mille ans. Il est assourdissant !
Vous partez ensuite d'un autre postulat jamais démontré : Pierre aurait été le premier évêque de Rome et les papes seraient ses successeurs directs. L'affirmation est répétée sans cesse, mais les preuves n'apparaissent jamais. Qu'il existe une ancienne tradition faisant mourir Pierre à Rome, très bien. L'Orthodoxie n'a jamais contesté cette tradition. Mais mourir à Rome n'a jamais signifié être évêque de Rome. Or aucun texte du Nouveau Testament ne dit que Pierre fut évêque de Rome. Les Actes ne le disent pas, Paul ne le dit pas, Pierre ne le dit pas, Clément de Rome ne le dit pas, Ignace d'Antioche ne le dit pas, le Pasteur d'Hermas ne le dit pas. Lorsque Paul écrit aux Romains, il salue personnellement plus de vingt-cinq personnes... mais jamais Pierre ! Lorsqu'il arrive prisonnier à Rome, le livre des Actes ne mentionne même pas Pierre !
Une large partie de l'historiographie contemporaine, y compris catholique, considère que l'Église de Rome était encore gouvernée collégialement par des presbytres durant une bonne partie du Ier siècle. La prétendue succession épiscopale directe de Pierre relève bien plus d'une reconstruction théologique ultérieure que d'un fait historiquement démontré.
3. « Les orthodoxes rejettent quatorze conciles sur vingt et un. »
Cette objection suppose ce qui est à démontrer. Erreur élémentaire de logique.
Les orthodoxes reconnaissent sept conciles œcuméniques. Pourquoi ? Parce que l'œcuménicité n'est pas créée par une simple proclamation pontificale ! Elle est reconnue par toute l'Église. Dans le premier millénaire, AUCUN pape n'a JAMAIS possédé le pouvoir de transformer seul un concile en concile œcuménique.
Les conciles deviennent œcuméniques lorsqu'ils sont reçus par toute l'Église, Orient et Occident. C'est ce qu'on appelle la réception ecclésiale.
Le « brigandage d'Éphèse » (449) avait pourtant réuni un grand nombre d'évêques, l'appui impérial et des signatures. Et néanmoins il fut rejeté. Pourquoi ? Parce que l'Église entière ne l'a jamais reçu. Rien à voir avec le pape !
La même règle vaut après Nicée II.
Rome peut considérer certains conciles comme œcuméniques. L'Orthodoxie ne les reçoit pas. Ce n'est pas une question de quantité : c'est une question de réception par l'Église entière.
Votre argument est circulaire : « Ils sont œcuméniques parce que Rome le dit ; donc ceux qui ne les acceptent pas sont schismatiques. » Mais c'est précisément ce point qui est à démontrer, ce qu'aucun catholique ne fait jamais !
4. « Benoît VIII a proclamé le Filioque comme un nouveau dogme en 1014. »
L'histoire est de nouveau bien différente.
En 1014, Benoît VIII n'a PAS défini un nouveau dogme. Il a simplement autorisé, à la demande de l'empereur Henri II, que le Credo chanté à Rome comporte désormais le Filioque.
L'idée du Filioque existait déjà depuis des siècles dans certaines Églises occidentales, notamment en Espagne.
Sauf que le troisième concile œcuménique (Éphèse) avait interdit TOUTE MODIFICATION du Symbole.
Le quatrième concile (Chalcédoine) CONFIRMA cette interdiction.
Pendant plusieurs siècles, les papes eux-mêmes refusèrent d'ajouter le Filioque au Credo romain !
Le pape Léon III fit même graver le Credo original, SANS Filioque, sur deux plaques d'argent exposées à Saint-Pierre !
Autrement dit, les papes du premier millénaire considéraient eux-mêmes que le Symbole ne devait pas être modifié.
L'introduction en douce du Filioque à Rome en 1014 constitua une rupture brutale avec cette pratique traditionnelle.
5. « Pastor Æternus doit être interprétée à la lumière de Constantinople III et d'Honorius. »
Sauf que ce n'est pas possible, et je vais vous expliquer pourquoi.
L'idée est même une imposture intellectuelle.
Le troisième concile de Constantinople déclare : « Honorius a confirmé les doctrines impies des hérétiques. »
Nous sommes d'accord ?
Le pape Léon II ratifie cette condamnation.
Toujours d'accord ?
Ainsi, pendant tout le premier millénaire, un pape est officiellement condamné comme hérétique par un concile œcuménique.
C'est bien cela ?
Or, si l'infaillibilité définie en 1870 signifie qu'un pape ne peut jamais enseigner l'erreur lorsqu'il définit la foi, il faut expliquer pourquoi un pape a été anathématisé par un concile reconnu comme œcuménique !
Les théologiens catholiques répondront qu'Honorius n'a pas parlé « ex cathedra »...
Sauf que cette distinction n'existait pas au VIIe siècle : elle apparaît précisément pour résoudre cette difficulté historique !
D'où l'imposture. C'est du bricolage. De l'illusionnisme. Ni vu, ni connu, je t'embrouille...
De plus, Pastor Æternus affirme que les définitions pontificales sont irréformables par elles-mêmes, ex sese, et NON par le consentement de l'Église !
C'est exactement ce que refusait TOUTE l'ecclésiologie de l'Église indivise du premier millénaire, depuis le concile de Jérusalem en présence de Pierre et de Jacques.
Ainsi, durant le premier millénaire, AUCUN évêque, y compris celui de Rome, n'était considéré comme pouvant définir seul un nouveau dogme contraignant l'Église entière.
AUCUN.
Même les grands papes — Léon le Grand, Agathon, Grégoire le Grand — recherchaient toujours l'accord de l'épiscopat et la confirmation conciliaire.
Conclusion ?
Le véritable désaccord entre l'Orthodoxie et le catholicisme n'est pas de savoir si Rome possédait une primauté. L'Orthodoxie reconnaît pleinement que Rome occupait le premier siège, qu'elle bénéficiait d'un immense prestige à cause notamment des martyres de Pierre et Paul et du fait qu'elle jouait en effet un rôle essentiel dans la défense de la foi, comme le fera plus tard Constantinople, désignée comme « Nouvelle Rome ».
La VRAIE question est toute différente : cette primauté était-elle une primauté d'honneur et de service, exercée dans la communion conciliaire de l'Église, ou une juridiction universelle, immédiate et infaillible sur tous les évêques ?
Or, aucun des sept premiers conciles œcuméniques n'enseigne cette seconde conception. Les canons des conciles organisent l'Église autour des grands sièges patriarcaux et de la SYNODALITÉ : ils ne présentent jamais l'évêque de Rome comme une source autonome et infaillible de la doctrine. JAMAIS.
La définition de Pastor Æternus (1870) représente donc non pas le simple développement d'une doctrine reçue, mais une innovation hérétique qui détruit l'ecclésiologie du premier millénaire.
Bref, le débat que vous soulevez n'oppose pas seulement deux théologies. Il oppose deux méthodes historiques. La méthode romaine consiste à considérer que les définitions tardives étaient déjà présentes implicitement dans l'Église ancienne. La méthode orthodoxe consiste à suivre la Tradition, à ne jamais rien innover, mais à clarifier lorsqu'il le faut, en demandant toujours, à cet égard, une preuve positive dans les textes contemporains. Or, lorsqu'on exige cette preuve positive, la juridiction universelle et l'infaillibilité pontificale telles que définies en 1870 sont introuvables dans les sources du premier millénaire !

Bien à vous.

Paul-Éric Blanrue."


Icône de saint Cyprien de Carthage.