La question de la date de la naissance de Jésus a longtemps été discutée par les historiens et les exégètes. J'y ai consacré un récent articulet. On a souvent affirmé que le 25 décembre aurait été choisi tardivement par l’Église pour remplacer une fête païenne du solstice d’hiver. J'ai démontré que c'est faux. Il faut maintenant expliquer pourquoi l'Église a choisi cette date. Une analyse attentive des indices fournis par l’Évangile de Luc, combinée aux données historiques sur le calendrier sacerdotal juif, montre que cette date repose sur une reconstruction chronologique cohérente.
L’élément décisif se trouve dans le premier chapitre de l’Évangile selon saint Luc. L’évangéliste précise que le père de Jean-Baptiste, Zacharie, était « prêtre de la classe d’Abia » et qu’il se trouvait au Temple lorsqu’il reçut l’annonce de la naissance de son fils : « Il y avait, au temps d’Hérode, roi de Judée, un prêtre nommé Zacharie, de la classe d’Abia… Or, dans l’exercice de ses fonctions devant Dieu, selon le tour de sa classe… l’ange du Seigneur lui apparut » (Luc 1, 5-11). Ce détail, apparemment secondaire, est en réalité fondamental pour reconstituer la chronologie.
En effet, selon l’Ancien Testament, le roi David avait organisé les prêtres en vingt-quatre classes sacerdotales, chacune assurant le service du Temple pendant une semaine selon un ordre fixe. Cette organisation est décrite dans 1 Chroniques 24, 7-19, où l’on apprend que la huitième classe est celle d’Abia. Chaque classe revenait au Temple deux fois par an selon un cycle déterminé. Luc souligne précisément que Zacharie officiait « selon le tour de sa classe », ce qui suppose l’existence de ce calendrier sacerdotal.
Pendant longtemps, les chercheurs ont tenté de reconstituer ce calendrier uniquement à partir des sources bibliques. Vainement. Une avancée importante est venue avec les manuscrits de la mer Morte, découverts à Qumrân au XXᵉ siècle. Parmi ces textes se trouvent des fragments de calendriers liturgiques qui décrivent la rotation des classes sacerdotales (les mishmarot). Des manuscrits comme 4Q320-330 et 4Q321 contiennent précisément des listes de semaines attribuées aux différentes familles sacerdotales du Temple. Ces fragments ont été publiés et analysés notamment dans l’ouvrage de Geza Vermes, The Complete Dead Sea Scrolls in English (Penguin, édition révisée 1997), qui présente ces calendriers liturgiques et les identifie comme un système de rotation hebdomadaire des prêtres du Temple. Le grand spécialiste israélien Shemaryahu Talmon a étudié ces textes et a montré qu’ils permettaient de reconstituer le calendrier des services du Temple au Ier siècle (Shemaryahu Talmon, « The Calendar of the Covenanters of the Judaean Desert », dans The World of Qumran from Within, Leiden, Brill, 1989, p. 147-185 ; avec Jonathan Ben-Dov et Uwe Glessmer (éd.), Qumran Cave 4. XVI: Calendrical Texts, Oxford, Clarendon Press, 2001, collection Discoveries in the Judaean Desert, vol. XXI).
Dans ce système les 24 classes servent une semaine chacune et la rotation couvre 52 semaines dans l’année solaire. Selon les documents de Qumrân, la classe d’Abia assurait le service deux fois par an : du 8 au 14 du troisième mois et du 24 au 30 du huitième mois du calendrier solaire utilisé par la communauté de Qumrân. Pour la seconde période, la semaine d’Abia tombe ainsi vers la dernière semaine de septembre (environ du 23 au 30) dans le cycle reconstitué.. Les manuscrits indiquent donc que Zacharie a fort bien pu accomplir son service sacerdotal à cette période de l’année.
Or Luc précise qu’après avoir terminé son service au Temple, Zacharie rentra chez lui et que sa femme Élisabeth conçut un enfant : « Quand ses jours de service furent achevés, il s’en retourna chez lui. Après ces jours-là, Élisabeth, sa femme, conçut » (Luc 1, 23-24). Si la vision de l’ange Gabriel se situe à la fin de septembre, la conception de Jean-Baptiste se situe à cette période de l’année.
Il est remarquable que la tradition liturgique la plus ancienne de l’Église place la conception de Jean-Baptiste le 23 septembre, et sa naissance le 24 juin, soit neuf mois plus tard. Cette correspondance entre la liturgie et la reconstruction historique fondée sur le calendrier de Qumrân a souvent été soulignée par les meilleurs historiens du christianisme ancien (par exemple Jack Finegan, Handbook of Biblical Chronology, rev. ed., Peabody, Hendrickson, 1998).
Le texte de Luc apporte ensuite une seconde indication chronologique capitale. L’évangéliste écrit que l’ange Gabriel fut envoyé à Marie « au sixième mois » de la grossesse d’Élisabeth : « Au sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu dans une ville de Galilée appelée Nazareth… » (Luc 1, 26). Autrement dit, l’Annonciation faite à Marie survient six mois après la conception de Jean-Baptiste.
Si la conception de Jean se situe vers la fin de septembre, six mois plus tard nous arrivons vers la fin du mois de mars. Or c’est précisément à cette date que la tradition chrétienne célèbre l’Annonciation (à Marie), fixée par l'Église au 25 mars. On sait que l’historien chrétien Sextus Julius Africanus mentionne au IIIᵉ siècle une tradition plaçant l’Annonciation à cette date, qui est attestée très tôt dans la liturgie chrétienne et correspond exactement au décalage de six mois mentionné par l’Évangile de Luc.
La logique chronologique est alors simple. Si l’Annonciation, c’est-à-dire la conception de Jésus, est célébrée le 25 mars, il suffit d’ajouter neuf mois de grossesse pour obtenir la date de la naissance. Neuf mois après le 25 mars nous conduisent naturellement au 25 décembre.
La succession des événements devient ainsi remarquablement cohérente. Zacharie reçoit l’annonce de la naissance de Jean-Baptiste lors de son service sacerdotal à la fin de septembre. Élisabeth conçoit peu après, ce qui explique que la tradition chrétienne situe la conception de Jean le 23 septembre et sa naissance le 24 juin. Six mois après cette conception, l’ange Gabriel apparaît à Marie, ce qui correspond au 25 mars, date de l’Annonciation. Enfin, neuf mois plus tard, Jésus naît le 25 décembre.
On prend alors conscience que le calendrier liturgique ancien forme une chaîne chronologique remarquable :
23 septembre → conception de Jean-Baptiste
24 juin → naissance de Jean-Baptiste (9 mois plus tard)
25 mars → Annonciation à Marie (6 mois après la conception de Jean, comme dit Luc 1, 36)
25 décembre → naissance du Christ (9 mois après l’Annonciation)
Ainsi, loin d’être une date arbitraire ou purement symbolique, le 25 décembre s’appuie de toute évidence sur une reconstruction chronologique fondée sur les données de l’Évangile de Luc, sur l’organisation sacerdotale du Temple et sans doute une tradition orale ancienne.
Il en résulte que la fête de Noël ne doit pas être interprétée comme une simple christianisation du solstice d’hiver. Elle devrait être comprise comme l’aboutissement logique d’une chronologie biblique et liturgique cohérente. Les indications apparemment anodines de l’Évangile de Luc, lorsqu’elles sont replacées dans leur contexte historique et éclairées par les découvertes de Qumrân, rendent parfaitement plausible l’idée que Jésus ait réellement pu naître le 25 décembre.
Paul-Éric Blanrue.