BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

lundi 23 mars 2026

Pourquoi la date orthodoxe de Pâques reste la plus fidèle à la tradition de l’Église ancienne.





Chaque année ou presque, tout le monde l'a remarqué, la date de Pâques diffère entre l’Église orthodoxe et l’Église catholique. Cette divergence n’est ni accidentelle ni secondaire. Elle renvoie à une question historique profonde : quelle Église a conservé la méthode la plus fidèle à la tradition pascale fixée par l’Église indivise des premiers siècles ? L’étude des sources anciennes montre que la pratique orthodoxe correspond directement au comput établi au IVᵉ siècle, tandis que la réforme catholique repose sur une correction astronomique introduite à l’époque moderne.

Dès le IIᵉ siècle, la fixation de la date de Pâques suscita des débats. Certaines Églises d’Asie Mineure célébraient la fête le 14 Nisan, en même temps que la Pâque juive, tandis que d’autres la célébraient le dimanche suivant. Cette controverse dite quartodécimane est attestée par Irénée de Lyon dans une lettre conservée par Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, V, 24). Elle montre que la détermination de la date de la Résurrection constituait déjà une question d’unité ecclésiale.

La solution normative fut adoptée lors du Premier concile de Nicée, en 325. Ce concile fixa le principe fondamental encore en vigueur aujourd’hui dans toute la tradition chrétienne : Pâques doit être célébrée le dimanche suivant la pleine lune qui suit l’équinoxe de printemps. La pratique orientale a en outre conservé la règle traditionnelle selon laquelle la fête ne doit pas coïncider avec la Pâque juive. Dans la lettre synodale rapportée par Eusèbe de Césarée (Vie de Constantin, III, 18), l’empereur Constantin Ier souligne que cette décision visait à assurer l’unité liturgique de toute l’Église.

Un point capital est souvent mal compris : le concile de Nicée n’a jamais demandé d’observer chaque année l’équinoxe astronomique réel. Il a adopté le comput déjà en usage dans l’Église d’Alexandrie, alors centre scientifique du calcul pascal. Dans ce système, l’équinoxe pascal était fixé conventionnellement au 21 mars du calendrier julien. Comme l’écrit Louis Duchesne (Origines du culte chrétien, Paris, Thorin, 1889) : « L’équinoxe du comput pascal est une date conventionnelle et non une observation astronomique. »

Cette convention est confirmée par les sources patristiques. Athanase d’Alexandrie indique dans ses Lettres festales que l’équinoxe correspond au 25 du mois de Phamenoth dans le comput alexandrin, ce qui correspond conventionnellement au 21 mars du calendrier julien. L’Église ancienne utilisait donc un équinoxe liturgique fixe et non un équinoxe observé.

Pendant plus de mille ans, toute la chrétienté calcula la date de Pâques selon cette règle à l’aide du calendrier julien (instauré par Jules César, on le rappelle). Le comput pascal antique reposait ainsi sur deux éléments indissociables : la règle conciliaire de Nicée et le calendrier julien.

Les Églises orthodoxes ont conservé ce cadre sans modification. Elles continuent aujourd’hui de fixer l’équinoxe pascal au 21 mars julien, conformément à la pratique de l’Église indivise. Leur comput représente donc la continuation directe de la tradition nicéenne.

La situation changea en Occident en 1582 lorsque le pape Grégoire XIII introduisit la réforme grégorienne. Cette réforme, certes bien pratique pour la vie quotidienne, corrigeait la dérive astronomique du calendrier julien, qui accumulait un retard progressif par rapport à l’année solaire réelle. Elle permit de rétablir la concordance entre la date conventionnelle du 21 mars et l’équinoxe astronomique réel. Cependant, elle modifia en pratique le cadre traditionnel du comput pascal en remplaçant le calendrier julien par le calendrier grégorien dans son calcul. Comme l’écrit Jean Gaudemet (Les institutions de l’Antiquité chrétienne, Paris, Cerf, 1985) : « La réforme grégorienne rompait l’unité du comput pascal hérité de l’Église ancienne. »

Du point de vue orthodoxe, la difficulté n’est pas la correction astronomique elle-même, mais son caractère unilatéral. La date de Pâques ayant été fixée par un concile œcuménique, elle appartient à la tradition commune de l’Église universelle. Toute modification de son cadre devait relever d’une décision conciliaire équivalente.

Ainsi, le comput pascal orthodoxe conserve trois éléments essentiels de la tradition ancienne : la règle de Nicée, l’équinoxe conventionnel du 21 mars julien, et l’indépendance par rapport au calcul de la Pâque juive.

L’exemple concret de l’année 2026 permet de comprendre précisément comment ces principes sont appliqués aujourd’hui. Dans le comput occidental actuel, l’équinoxe selon Rome est fixé au 21 mars du calendrier grégorien. La première pleine lune pascale suivant cette date tombe le 1ᵉʳ avril 2026. Le dimanche suivant est le 5 avril 2026 : c’est la date de Pâques dans le calendrier catholique. 

Il est important de rappeler que la pleine lune pascale utilisée par l’Église catholique, bien qu’elle vise à rapprocher le calendrier de la réalité astronomique par la réforme grégorienne, n’est pas la pleine lune astronomique observée dans le ciel, mais une pleine lune ecclésiastique calculée selon le comput traditionnel hérité de l’Antiquité chrétienne.

Dans le comput orthodoxe, l’équinoxe pascal demeure fixé au 21 mars du calendrier julien, soit le 3 avril du calendrier grégorien en 2026. La pleine lune pascale ecclésiastique julienne suivante tombe, selon le cycle pascal julien traditionnel, le 29 mars julien, soit le 11 avril grégorien. Le dimanche suivant est donc le 12 avril 2026, date de la Pâque orthodoxe cette année-là.

On voit ainsi clairement que la divergence entre les deux dates ne provient pas d’une différence doctrinale concernant la Résurrection elle-même, mais d’un choix différent concernant la fidélité au comput ancien. Rome a privilégié la correction astronomique du calendrier solaire afin de maintenir la correspondance entre l’équinoxe liturgique et l’équinoxe réel. Les orthodoxes ont conservé le cadre liturgique transmis par l’Église indivise des conciles œcuméniques.

Dans cette perspective, la datation orthodoxe de Pâques apparaît non comme une survivance archaïque, mais comme la continuation consciente d’une discipline conciliaire héritée des Pères. Elle maintient l’équinoxe conventionnel fixé dans le comput alexandrin, respecte la chronologie évangélique telle qu’elle a été interprétée par la tradition pascale orientale depuis l’Antiquité et conserve la méthode universelle utilisée pendant plus d’un millénaire par toute la chrétienté. À ce titre, elle demeure aujourd’hui encore l’expression la plus fidèle de la tradition pascale ancienne.

Paul-Éric Blanrue.