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vendredi 20 mars 2026

On dit que l'Évangile selon saint Marc est incomplet. Et si le problème venait des critiques ?



La finale de l’Évangile selon Marc (Marc 16,9–20) constitue, avec la péricope de la femme adultère que nous avons étudiée précédemment, l’un des cas les plus célèbres de la critique textuelle du Nouveau Testament. 

Le problème est bien connu. Les deux plus anciens manuscrits grecs complets, le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus (IVe siècle), s’arrêtent en Marc 16,8, sur une note abrupte : les femmes fuient le tombeau, « saisies de crainte », et ne disent rien à personne. Cette fin brève, sans apparition du Ressuscité, a longtemps intrigué les lecteurs et les exégètes.

Bruce Metzger résume la situation en ces termes : « Les preuves externes et internes en faveur de l’absence de Marc 16,9–20 dans le texte original sont très fortes » (Commentaire textuel du Nouveau Testament grec, 2e éd., Stuttgart, Deutsche Bibelgesellschaft, 1994, p. 122). De même, Raymond E. Brown écrit que « la finale longue de Marc est une composition secondaire, destinée à fournir une conclusion à un Évangile qui se terminait abruptement » (An Introduction to the New Testament, New York, Doubleday, 1997, p. 133).

Cependant, comme dans le cas de la femme adultère, ces conclusions critiques n’impliquent pas nécessairement une invention tardive sans fondement. La finale longue est attestée très tôt. Dès la fin du IIe siècle, Irénée de Lyon cite explicitement Marc 16,19 : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu » (Contre les hérésies, III, 10, 5). Ce témoignage est capital, car il prouve que cette finale était déjà connue vers 180 apr. J.-C, bien avant les deux Codex.

D’autres sources anciennes confirment la coexistence de plusieurs formes du texte. Eusèbe de Césarée (IIIe - IVe siècles) note que « les copies exactes de l’Évangile selon Marc s’arrêtent à : “car elles avaient peur” » (Quaestiones ad Marinum, I). Jérôme de Stridon reprend cette observation en déclarant que « presque tous les manuscrits grecs n’ont pas ce passage » (Epistula 120 ad Hedibiam, 3 ; PL 22, col. 980). Nous avons donc, dès l’Antiquité, conscience de deux traditions concurrentes : une version courte et une version longue.

Les exégètes modernes ont proposé plusieurs explications. 

L’une des plus répandues est celle d’une fin perdue. L’Évangile de Marc aurait été initialement complet, mais sa conclusion aurait disparu très tôt, peut-être à cause de la perte d’un feuillet. 

Une autre hypothèse est que la finale longue constitue un résumé ancien des apparitions du Ressuscité, élaboré à partir des traditions connues dans les autres Évangiles. Craig Blomberg écrit ainsi : « Bien que Marc 16,9–20 ne soit probablement pas original, son contenu est largement confirmé par d’autres traditions du Nouveau Testament » (The Historical Reliability of the Gospels, Downers Grove, InterVarsity Press, 2007, p. 175).

Une troisième hypothèse, plus récente et particulièrement intéressante, mérite d’être prise en compte. Selon certains exégètes, Marc 16,8 pourrait constituer une fin volontaire, et non un texte incomplet. Le silence des femmes, la peur, l’absence d’apparition ne seraient pas des défauts, mais un procédé narratif. N. T. Wright souligne que cette fin « force le lecteur à se demander comment l’histoire se poursuit et à entrer lui-même dans la réponse » (The Resurrection of the Son of God, Minneapolis, Fortress Press, 2003, p. 615). Dans cette perspective, Marc ne clôt pas son récit, il l'ouvre.

Cette lecture rejoint une hypothèse liturgique. Dans l’Antiquité, les Évangiles n’étaient pas seulement lus individuellement, mais proclamés dans des assemblées. Certains chercheurs ont suggéré que la fin abrupte de Marc pouvait être intentionnelle, afin de laisser place à la proclamation orale de la Résurrection dans la liturgie. Le texte s’arrêterait au moment du silence, et l’annonce pascale serait portée par la communauté. Hypothèse fort plausible dans le contexte des pratiques liturgiques anciennes.

Quoi qu’il en soit, Marc 16,9–20 s’inscrit dans une tradition ancienne, déjà attestée au IIe siècle.

Sa situation est comparable à celle de la femme adultère. L’histoire des traditions et les témoignages anciens indiquent qu’elle repose sur un matériau authentiqueL’Église n’a pas inventé ces traditions mais les a conservées et transmises.

La finale de Marc ne doit pas être comprise comme une faiblesse du texte évangélique, mais comme un témoin de son histoire. Qu’elle soit une fin perdue, une fin ouverte ou une conclusion ajoutée à partir de traditions anciennes, elle converge vers un même point : la proclamation de la Résurrection. C’est cette proclamation qui constitue le cœur du message évangélique.

Paul-Éric Blanrue.