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vendredi 20 mars 2026

Les anges ou les Angeli ? L’énigme historique de la maison de Lorette.


La maison de Lorette, aujourd’hui abritée dans la Basilique de la Sainte Maison à Loreto, dans les Marches italiennes, au sommet d'une colline, est vénérée de manière continue depuis la fin du XIIIe siècle. Selon la tradition chrétienne, cette maison passe pour être la maison de la Vierge Marie à Nazarethoù elle aurait vécu avec ses parents et où se serait déroulée l’Annonciation, c’est-à-dire l’annonce de la naissance de Jésus par l’ange Gabriel. 

Les premières attestations certaines de pèlerinages remontent aux années 1290–1310, et dès le XIVe siècle, le sanctuaire devient l’un des plus fréquentés d’Occident. Cette ancienneté montre que la tradition de l’origine nazaréenne de la maison ne s’est pas constituée tardivement, mais qu’elle s’impose immédiatement après son apparition en Italie, comme le signalent les sources médiévales et les archives étudiées par Giorgio Nicolini dans La Santa Casa di Loreto (1999).

La question demeure pourtant entière : comment une maison associée à Nazareth a-t-elle pu se retrouver en Italie ? 

D'abord, il faut signaler que les fouilles archéologiques menées à Nazareth ont montré que ce type d’habitation était traditionnellement composé de deux parties distinctes : une grotte creusée dans la roche et, adossée à celle-ci, une structure maçonnée en pierres. Ce que l’on observe à Loreto correspond précisément à cette seconde partie, la partie construite, indépendante de la roche, qui pouvait être démontée et transportée.

C’est ici que les données matérielles deviennent particulièrement éclairantes. La maison de Lorette mesure environ 9,5 mètres de long sur 4 mètres de large, pour une hauteur d’un peu plus de 4 mètres. Ces dimensions correspondent à celles de la structure maçonnée de Nazareth, telles qu’elles ont été étudiées autour de la basilique de l’Annonciation. À Loreto, les murs ne reposent sur aucune fondation profonde, mais directement sur le sol, ce qui est anormal dans le contexte italien du XIIIe siècle. Cette observation, soulignée par Giuseppe Santarelli dans La Santa Casa di Loreto: Indagini storiche, archeologiche ed artistiche (2006), suggère que la maison a été déposée sur place, et non construite in situ.

Les matériaux renforcent cette hypothèse. Les pierres sont constituées d’un calcaire tendre typique de la Galilée, et non des carrières locales des Marches. Le mortier présente également des caractéristiques différentes de celles utilisées dans l’Italie médiévale. À cela s’ajoutent des inscriptions gravées sur les murs, comportant des caractères grecs et sémitiques, comparables à ceux relevés dans des sanctuaires judéo-chrétiens de Terre sainte. Ces éléments, étudiés notamment par Santarelli et Nicolini, constituent un faisceau d’indices convergents en faveur d’une origine orientale.

L’énigme principale reste celle du transport. La tradition affirme que la maison fut transportée « par les anges ». Cette expression, attestée très tôt, a été comprise dans un sens miraculeux. Pourtant, une lecture plus attentive invite à reconsidérer cette explication. Le terme angeli peut désigner non seulement des êtres célestes, mais aussi un nom propre. Or, il existe une famille byzantine bien connue, les Angeli (ou Angelos), active aux XIIe et XIIIe siècles.

C’est ici que le dossier prend une dimension historique concrète. Des documents étudiés au XXe siècle mentionnent le transport de matériaux sacrés depuis la Terre sainte vers l’Occident à la fin du XIIIe siècle. Giuseppe Santarelli évoque notamment la figure de Nicéphore Angeli, lié à ce type de transfert. La coïncidence entre le nom Angeli et la tradition du transport « angélique » est trop frappante pour être ignorée.

Les Angeli étaient issus de l’aristocratie byzantine et appartenaient initialement au monde chrétien oriental, de tradition orthodoxe. Toutefois, après les bouleversements provoqués par les croisades et la chute de Constantinople en 1204, certaines branches de cette famille se retrouvèrent en contact étroit avec l’Occident latin. Or, et c’est un point essentiel, les Angeli possédaient également des possessions et des droits en Méditerranée occidentale, notamment en Épire et dans des zones sous influence latine, et entretenaient des liens politiques avec des territoires italiens. Certaines alliances matrimoniales et relations diplomatiques les rapprochèrent du monde catholique. Cette double appartenance, orientale par origine et occidentale par insertion politique, les plaçait dans une position idéale pour organiser un transfert entre la Terre sainte et l’Italie.

Dans ce contexte, l’hypothèse d’un transport humain devient parfaitement intelligible. La maison de Nazareth, dans sa partie maçonnée, a vraisemblablement été démontée, transportée par voie maritime jusqu’à l’Adriatique, puis remontée progressivement en Italie. Le fait que la maison ait été signalée d’abord en Dalmatie, puis dans la région de Recanati avant son installation définitive à Loreto, correspond aux modes de transport médiévaux, qui se faisaient généralement par étapes successives. Les routes maritimes entre la Palestine et les côtes dalmates et italiennes étaient actives à cette époque, notamment pour le commerce et le transport de reliques.

Reste la question du langage de la tradition. Si des hommes ont transporté la maison, pourquoi parler d’anges ? La réponse tient certainement à la manière dont les contemporains ont perçu l’événement. Un transfert aussi extraordinaire, dans un contexte de perte des lieux saints après la chute de Nazareth en 1291, ne pouvait être interprété que comme une intervention providentielle. Le nom même des Angeli a renforcé cette lecture symbolique, en fusionnant progressivement l’histoire et la théologie dans le récit transmis.

La maison de Lorette apparaît donc comme un cas exemplaire où se rencontrent deux niveaux de compréhension. D’un côté, les données archéologiques, les dimensions précises, les matériaux et les inscriptions plaident en faveur d’une origine nazaréenne concrète. De l’autre, les sources historiques et le contexte politique du XIIIe siècle rendent plausible l’intervention d’acteurs identifiables, parmi lesquels la famille Angeli, à la fois byzantine, partiellement intégrée au monde latin, et liée à des réseaux méditerranéens.

La maison de Lorette n’est pas seulement un objet de dévotion, mais un dossier complexe et riche, où la tradition et l'histoire se répondent sans s’exclure.

Paul-Éric Blanrue.