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vendredi 20 mars 2026

Faux ou parole authentique ? Le cas explosif de la femme adultère dans l'Évangile selon saint Jean.

Le Christ et la femme adultère (1527-1529) de Lorenzo Lotto


L’épisode de la femme adultère (Jean 7, 53–8,11) est au cœur d’un débat classique de la critique textuelle. On connaît l'histoire : une femme surprise en état d'adultère est amenée à Jésus pour être condamnée selon la Loi. Il répond : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre », puis renvoie la femme sans la condamner en l’appelant à ne plus pécher. 

Les spécialistes reconnaissent que cet épisode est absent des plus anciens manuscrits grecs conservés, notamment le Codex Vaticanus et le Codex Sinaiticus (IVe siècle), ce qui suggère qu’il ne faisait peut-être pas partie de la rédaction initiale de l’Évangile de Jean. Le style et la position du texte, qui interrompt la continuité entre Jean 7,52 et 8,12, renforcent cette impression. Qu'en est-il vraiment ?

Bruce Metzger, grande autorité en critique textuelle, écrit : « Les preuves en faveur du fait que ce passage n’appartient pas originellement à l’Évangile de Jean sont accablantes » (Commentaire textuel du Nouveau Testament grec, 2e éd., Stuttgart, 1994, p. 187). De son côté, l’exégète catholique Raymond E. Brown affirme que « ce récit ne faisait pas à l’origine partie du quatrième Évangile » (L’Évangile selon Jean, Anchor Bible, 1966, p. 335).

Cependant, ces mêmes auteurs refusent d’y voir une simple invention tardive. Metzger ajoute que ce récit « porte toutes les marques de l’authenticité historique ». Brown affirme lui aussi qu’il « pourrait très bien conserver une tradition authentique concernant Jésus » (ibid., p. 336). Autrement dit, la critique textuelle ne détruit pas le récit mais en déplace seulement le statut.

On peut aller plus loin et revenir aux sources, à savoir les témoignages anciens

En Orient, Didyme l’Aveugle (IVe siècle) rapporte explicitement l’épisode. Il écrit : « On trouve dans certains évangiles l’histoire d’une femme accusée devant le Seigneur de nombreux péchés ; ceux qui l’accusaient se retirèrent, et le Seigneur dit : “Moi non plus, je ne te condamne pas ; va, et désormais ne pèche plus.” » (Commentaire sur l’Ecclésiaste, §223,6–13 ; PG 39, col. 1732–1733).

Ce témoignage est capital, car il montre que le récit existait dans certains manuscrits des évangiles non conservés aujourd'hui le texte de Jean tel que nous le possédons.

En Occident, Jérôme de Stridon (IVe-Ve siècles) confirme sa diffusion : « Dans l’Évangile selon Jean, on trouve dans de nombreux manuscrits grecs et latins l’histoire de la femme adultère » (Contre les Pélagiens, II, 17 ; PL 23, col. 579).

Plus frappant encore, Augustin d’Hippone (IVe-Ve siècles) donne une explication à son absence dans certains manuscrits : « Certains hommes de peu de foi, ou plutôt ennemis de la vraie foi, ont supprimé de leurs manuscrits l’acte du Seigneur envers la femme adultère, craignant, semble-t-il, que leurs femmes ne trouvent là une permission de pécher » (De adulterinis coniugiis, II, 6, 7 ; PL 40, col. 473).

Cette remarque est décisive : elle suggère que l’omission a pu être volontaire.

Les exégètes modernes confirment cette lecture nuancée. Joachim Jeremias estime que ce récit « porte la marque authentique de la prédication de Jésus » (Les paraboles de Jésus, Paris, 1972, p. 39). D. A. Carson écrit : « Il y a peu de raisons de douter que l’événement ici rapporté ait réellement eu lieu » (L’Évangile selon Jean, Leicester, 1991, p. 333). Enfin, Craig Blomberg résume la position la plus probable : « Il s’agit très vraisemblablement d’une histoire vraie concernant Jésus  » (La fiabilité historique des Évangiles, 2007, p. 162).

On se trouve donc face à une situation intelligible. Le passage est attesté très tôt, dans plusieurs régions, par des sources indépendantes. Sa diffusion ancienne, sa cohérence interne et les témoignages patristiques convergent pour montrer qu’il ne s’agit pas d’une invention tardive, mais d’une tradition authentique, qu'on retrouvait sur certains manuscrits et pas sur d'autres.

La critique textuelle, loin de détruire la foi, permet de mieux comprendre comment une parole authentique du Christ a traversé les siècles avant de trouver sa place définitive dans le canon.

Paul-Éric Blanrue.