Les auteurs de l'école rationaliste (en réalité matérialiste) ont naguère postulé que Nazareth n’existait pas à l’époque de Jésus. Leur argument reposait principalement sur le silence de plusieurs sources antiques, en particulier celui de Flavius Josèphe, d'habitude très attentif à la géographie de la Galilée du Ier siècle. À partir de ce silence, nos rationalistes (qu'hélas j'ai eu tendance à suivre trop longtemps) en concluaient que le village mentionné dans les Évangiles était une création ultérieure de chrétiens inventifs. Leur hypothèse posée comme une certitude, répétée à loisir dans la littérature rationaliste, est aujourd’hui complètement abandonnée par la recherche archéologique. Les fouilles menées depuis la seconde moitié du XXᵉ siècle ont établi de manière solide qu’un village juif existait bien à Nazareth au temps de Jésus.
La première objection des sceptiques reposait sur l’absence de Nazareth dans l’Ancien Testament. L'argument n'a jamais possédé en soi une grande valeur historique. L’Ancien Testament ne mentionne en effet qu’une faible partie des localités galiléennes. Comme l'archéologue Jack Finegan l'a souligné (The Archaeology of the New Testament, Princeton University Press, 1992) : « L’absence de Nazareth dans l’Ancien Testament ne constitue pas un argument contre son existence au Ier siècle, car la majorité des villages galiléens de cette taille n’y apparaissent pas. »
La seconde objection concernait le silence de Flavius Josèphe. Dans La Guerre des Juifs, III, 35-43, l’historien juif mentionne quarante-cinq localités galiléennes sans citer Nazareth. Même chose : cet argument du silence n'a jamais, lui non plus, résisté à l’analyse. Comme le rappelle James F. Strange (Nazareth Archaeology Project: Preliminary Report, University of South Florida, 2006), Josèphe ne mentionne pas non plus plusieurs villages galiléens aujourd’hui bien attestés par l’archéologie. Il privilégiait les centres administratifs et militaires, non point les hameaux ruraux de quelques centaines d’habitants. L'argument rationaliste s'écroule.
Un premier élément important du dossier est fourni par l’inscription dite de Césarée. Cette inscription du IIIᵉ siècle mentionne Nazareth comme lieu de résidence d’une famille sacerdotale après la destruction du Temple en 70. Elle constitue la première attestation épigraphique du nom de la localité en dehors du Nouveau Testament (Corpus Inscriptionum Judaicarum II, 972). L’historien Richard Bauckham observe dans son opus magnum (Jesus and the Eyewitnesses, Eerdmans Publishing Company, Grand Rapids, 2006) que « l’inscription de Césarée montre que Nazareth était reconnu comme un établissement juif ancien après la destruction du Temple. »
La modestie du village, qui se vérifiera par les fouilles, explique naturellement l'absence de Nazareth dans les grandes sources historiques antiques. Le très critique John P. Meier estime (A Marginal Jew: Rethinking the Historical Jesus, Yale University Press, 1991) que Nazareth comptait probablement environ quatre cents habitants au Ier siècle. Une estimation qui coïncide au portrait implicite donné par les Évangiles.
Le premier tournant décisif du dossier provint des fouilles archéologiques réalisées à Nazareth à partir du milieu du XXᵉ siècle. Les premières campagnes systématiques ont exhumé des habitations creusées dans le rocher, des citernes, des silos à grains et des installations agricoles caractéristiques des villages juifs de Galilée à l’époque romaine. Ces structures correspondent au type d’habitat rural que supposent les Évangiles. L’archéologue Bellarmino Bagatti l'a signalé sans ambages (Excavations in Nazareth, Franciscan Printing Press, Jérusalem, 1969) : « Les vestiges mis au jour démontrent l’existence d’un établissement juif modeste mais réel à Nazareth au début de l’époque romaine. » Même conclusion pour Ken Dark, directeur du Nazareth Archaeological Project, note (Archaeology of Nazareth, Oxford, Oxbow Books, 2020) : « Les données archéologiques confirment l’existence d’un petit établissement juif à Nazareth à l’époque de Jésus. »
Ces conclusions ont été confirmées par les recherches plus récentes, conduites avec des méthodes modernes, par Yardenna Alexandre pour l’Autorité israélienne des antiquités. En 2009, la découverte d’une maison datée du début du Ier siècle a été très une date cruciale L'archéologue écrit dans le rapport officiel de l’Israel Antiquities Authority : « Les vestiges appartiennent clairement à une maison d’un petit village juif du début de l’époque romaine. » Cette maison constitue la première habitation du Nazareth du temps de Jésus identifiée avec certitude par l’archéologie contemporaine.
Un autre élément décisif concerne les tombes juives antiques découvertes autour du site. Plusieurs sépultures du type kokhim ont été identifiées dans les environs immédiats de Nazareth. Ce type de tombe est caractéristique de la période du Second Temple. Comme le souligne James Strange : « La présence de tombes du type kokhim autour de Nazareth confirme l’existence d’un établissement juif à l’époque de Jésus. » Ces tombes possèdent une valeur chronologique particulière, car la loi juive interdisait d’enterrer les morts à l’intérieur des zones habitées. Leur présence implique nécessairement l’existence d’un village à proximité.
L’un des autres éléments du dossier concerne une maison antique située sous l’actuel couvent des Sœurs de Nazareth. Cette habitation, identifiée dès le XIXᵉ siècle, a fait l’objet d’une réévaluation récente par Ken Dark. Selon lui, « il est possible que cette maison ait été vénérée dès l’Antiquité comme la maison de l’enfance de Jésus. » Il précise avec prudence que « nous ne pouvons pas prouver qu’il s’agit de la maison de Jésus, mais les preuves archéologiques montrent qu’elle fut identifiée très tôt comme telle par des chrétiens anciens. » Donc hypothèse historiquement sérieuse, mais pas certitude démontrable. Le fait qu'une église byzantine ait été construite au-dessus de cette maison est évidemment la marque d'une pratique dévotionnelle bien attestée pour les lieux saints vénérés dès les premiers siècles du christianisme, comme à Bethléem ou à Capharnaüm.
Le caractère juif du village est confirmé par l’absence totale de vestiges païens dans les couches archéologiques du Ier siècle. Aucun temple, aucun objet cultuel romain n’y apparaît. Jonathan Reed note (Archaeology and the Galilean Jesus, Trinity Press International, 2000) que « les vestiges archéologiques indiquent que Nazareth était une petite communauté juive conservatrice. »
Un autre argument souvent négligé en faveur de l’historicité de Nazareth concerne sa position géographique par rapport à la grande ville antique de Sépphoris, située à environ cinq kilomètres seulement. Cette proximité immédiate éclaire le statut réel du village décrit par les Évangiles. Sépphoris, reconstruite par Hérode Antipas au début du Ier siècle, constituait alors la principale capitale administrative de la Galilée avant la fondation de Tibériade. Elle concentrait l’activité politique, judiciaire et économique de la région.
L’historien Sean Freyne souligne (Galilee from Alexander the Great to Hadrian, 323 B.C.E. to 135 C.E., University of Notre Dame Press, 1980), que « Nazareth appartenait à la zone rurale dépendant de Sépphoris ». Observation est importante, car elle montre que Nazareth s’inscrit dans le réseau des villages agricoles qui entouraient les centres urbains galiléens à l’époque d’Hérode Antipas. Le village n’était ni isolé ni marginal au sens géographique du terme : il faisait partie d’un paysage structuré autour d’une capitale régionale active.
Cette situation explique la modestie sociale que les Évangiles associent à Nazareth. Le fait que Nathanaël puisse demander : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jean 1, 46) souligne la réputation d’un petit village dépendant d’un centre urbain plus important. Une invention tardive aurait d'ailleurs difficilement choisi un lieu aussi secondaire pour situer l’enfance du Sauveur...
La proximité de Sépphoris est aussi importante pour la compréhension du milieu professionnel de la famille de Jésus. La ville fut reconstruite à grande échelle dans les années qui suivirent la mort d’Hérode le Grand, ce qui nécessita une main-d’œuvre artisanale considérable. Il se trouve que l’Évangile décrit Joseph comme un tekton, c’est-à-dire un petit entrepreneur, certainement un artisan du bâtiment. Dans ce contexte, il est historiquement plausible que les artisans de Nazareth aient travaillé dans les chantiers de Sépphoris comme charpentiers.
Comme le résume Ken Dark : « Il n’existe plus aucune raison archéologique de douter de l’existence de Nazareth au Ier siècle. » Nazareth apparaît désormais clairement comme ce que les Évangiles ont toujours décrit : un petit village juif galiléen réel, discret, rural et intégré au paysage de la Galilée du temps de Jésus.
Paul-Éric Blanrue.