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samedi 21 mars 2026

Troie n’était pas une légende : ce que prouvent les fouilles modernes.



Pendant près de deux millénaires, la guerre de Troie fut considérée comme une construction poétique plutôt que comme un événement historique. L’Iliade, attribuée à Homère, apparaissait comme une œuvre fondatrice de la littérature grecque, mais non comme une source exploitable pour l’histoire du Bronze récent. Cette situation a profondément changé depuis le XIXᵉ siècle. Les découvertes archéologiques, l’étude des archives hittites et les progrès de l’analyse des traditions orales ont progressivement transformé le statut scientifique du dossier troyen. Aujourd’hui, une majorité de spécialistes considère que l’Iliade conserve la mémoire d’un conflit réel survenu vers la fin de l’âge du bronze.

Le tournant décisif intervient en 1870 lorsque Heinrich Schliemann entreprend des fouilles sur la colline d’Hisarlık, en Anatolie occidentale. Convaincu que la tradition homérique reposait sur une base historique, il écrit dans Ilion, la ville et le pays des Troyens (1880) que Troie possède un fondement historique et que les poèmes d’Homère conservent le souvenir d’événements réels. Ses fouilles révèlent une succession de villes superposées couvrant près de quatre millénaires d’occupation continue. Pour la première fois, Troie cesse d’être une abstraction littéraire et devient une réalité archéologique identifiable.

Les recherches poursuivies par Wilhelm Dörpfeld puis par Carl Blegen permettent d’établir une stratigraphie précise du site. Dans Troie et les Troyens (1963), Blegen souligne qu’il ne peut faire aucun doute qu’une ville fortement fortifiée existait à Hisarlık pendant l’âge du bronze récent. Parmi les niveaux mis au jour, Troie VI et Troie VIIa constituent les candidats les plus plausibles pour l’identification avec la Troie homérique. Leur datation, comprise entre environ 1700 et 1180 avant notre ère, correspond à la chronologie traditionnelle de la guerre telle qu’elle était déjà admise par les historiographes grecs de l’Antiquité.

La position géographique de Troie explique en grande partie son importance historique. Située à proximité immédiate des Dardanelles, la ville contrôlait l’accès maritime entre la mer Égée et la mer Noire. Dans Les Troyens et leurs voisins (2006), Trevor Bryce rappelle que toute puissance contrôlant Troie contrôlait l’accès maritime entre ces deux bassins essentiels du commerce antique. Dans le contexte économique du Bronze récent, ce contrôle des routes d’échanges conférait à la cité une importance stratégique capable de susciter des rivalités internationales.

Une confirmation décisive provient des archives hittites découvertes à Hattusa au XXᵉ siècle. Plusieurs tablettes diplomatiques mentionnent une ville appelée Wilusa, aujourd’hui largement identifiée avec Ilion. Trevor Bryce écrit dans Le royaume des Hittites (2005) que la plupart des spécialistes acceptent désormais cette identification. La correspondance phonétique entre Wilusa, Wilios et Ilion constitue l’un des arguments philologiques les plus solides du dossier troyen.

Un document particulièrement remarquable est le traité conclu entre le roi hittite Muwatalli II et le souverain de Wilusa nommé Alaksandu. Ce texte atteste l’existence d’un royaume organisé à Wilusa intégré au système diplomatique proche-oriental. Trevor Bryce souligne que le nom Alaksandu correspond presque certainement au nom grec Alexandros, qui est précisément le second nom de Pâris dans L’Iliade. Cette convergence entre archives orientales contemporaines et tradition épique grecque constitue un indice particulièrement suggestif de la profondeur historique du récit.

Les textes hittites mentionnent également un peuple appelé Ahhiyawa, aujourd’hui généralement identifié avec les Grecs mycéniens. Dans Textes diplomatiques hittites (1999), Gary Beckman indique que cette correspondance est très probable. La lettre dite de Tawagalawa évoque explicitement un conflit entre l’empire hittite et les Ahhiyawa à propos de Wilusa. Trevor Bryce explique que ce document montre clairement que Wilusa constituait un point de tension diplomatique entre les deux puissances. Autrement dit, un conflit international autour de Troie est attesté indépendamment du témoignage homérique.

Les fouilles dirigées par Manfred Korfmann ont profondément renouvelé la compréhension du site en révélant l’existence d’une vaste ville basse entourant la citadelle. Dans Troie : archéologie d’une colline habitée (2006), Korfmann insiste sur le fait que Troie doit être comprise non comme une petite forteresse isolée mais comme un centre urbain important contrôlant les routes commerciales entre l’Égée et l’Anatolie. Cette découverte rapproche considérablement la Troie archéologique de la Troie royale décrite par Homère.

Les objets importés retrouvés sur le site proviennent de l’Égée, de l’Anatolie, du Levant et du monde mycénien. Dans Troie et Homère (2004), Joachim Latacz souligne que Troie appartenait clairement au réseau des grandes puissances de l’âge du bronze récent. Elle ne peut donc être considérée comme une cité marginale.

Les fortifications monumentales mises au jour correspondent étroitement à la description homérique de la ville « aux solides murailles ». Les murs de Troie VI atteignent plus de cinq mètres d’épaisseur et près de huit mètres de hauteur. Carl Blegen observait déjà que ces fortifications correspondent remarquablement à la description d’Homère. Cette concordance entre texte et vestiges matériels est difficile à attribuer au hasard.

Les descriptions militaires de L’Iliade présentent également une précision remarquable. Homère évoque notamment l’usage de casques en défenses de sanglier, équipement caractéristique du monde mycénien disparu plusieurs siècles avant la fixation du poème. Dans À la recherche de la guerre de Troie (1985), Michael Wood souligne que cette description correspond exactement aux découvertes archéologiques de l’âge du bronze. De même, l’usage des chars correspond aux pratiques militaires mycéniennes attestées par l’archéologie. Dans La guerre de Troie : une très brève introduction (2013), Eric Cline note que leur rôle dans L'Iliade correspond remarquablement à ce que nous savons de la guerre à l’âge du bronze.

Troie VIIa présente en outre des indices archéologiques typiques d’un siège prolongé, notamment des réserves alimentaires stockées en urgence, une densification de l’habitat et des traces d’incendies généralisés. Carl Blegen concluait que ces conditions correspondent à celles d’une ville assiégée avant sa destruction. La datation de cet épisode correspond précisément à la chronologie traditionnelle de la guerre.

On a longtemps reproché à Homère de décrire une ville maritime alors que le site actuel est éloigné du rivage. Les études géomorphologiques modernes ont montré que le littoral antique se situait beaucoup plus près de la ville à l’âge du bronze. Joachim Latacz souligne que la topographie décrite par Homère correspond beaucoup mieux à la géographie de la fin de l’âge du bronze qu’à celle de l’époque classique. Les recherches de Korfmann suggèrent même l’existence probable d’un ancien port aujourd’hui ensablé. La mention des fleuves Scamandre et Simoïs correspond également à la topographie réelle de la plaine troyenne.

La tradition grecque n’a jamais perdu la localisation de Troie. Hérodote évoque la guerre comme un événement appartenant à l’histoire ancienne. Xénophon mentionne Ilion dans l’Anabase. Strabon affirme que la ville actuelle d’Ilion est située à l’endroit même de l’ancienne Troie. Plutarque rapporte enfin qu’Alexandre le Grand se rendit à Ilion et honora la tombe d’Achille. Cette continuité de localisation constitue un argument historiographique particulièrement solide.

La lettre de Milawata confirme par ailleurs l’existence de rivalités politiques entre Ahhiyawa et l’empire hittite en Anatolie occidentale. Trevor Bryce souligne que ces textes diplomatiques montrent clairement l’existence d’une compétition pour le contrôle de cette région stratégique. Ce contexte correspond parfaitement à celui supposé par la tradition épique.

Au XXᵉ siècle pourtant, Moses Finley affirmait encore dans Le monde d’Ulysse (1954) que l’Iliade ne pouvait être utilisée comme source historique pour l’âge du bronze. Cette position a longtemps dominé la recherche. Mais les découvertes archéologiques récentes ont profondément modifié la situation. Joachim Latacz écrit aujourd’hui qu’il n’est plus possible de considérer la guerre de Troie comme une pure invention.

Les travaux de Milman Parry et Albert Lord ont montré que les traditions épiques peuvent transmettre des souvenirs historiques pendant plusieurs siècles. Dans Le chanteur de contes (1960), Albert Lord explique qu’une tradition orale peut préserver pendant des siècles le souvenir d’événements historiques importants. L’Iliade apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une longue mémoire collective plutôt que comme une invention tardive.

L’ensemble de ces éléments convergents permet aujourd’hui de conclure que si L’Iliade demeure une œuvre poétique, elle conserve le souvenir réel d’un conflit historique majeur survenu à la fin de l’âge du bronze. Tout indique que l’épopée homérique, loin d’être une pure fiction littéraire, constitue l’écho poétique d’un événement historique réel transmis pendant plusieurs siècles par la mémoire collective grecque avant d’être fixé dans la forme que nous connaissons aujourd’hui.

Paul-Éric Blanrue.