Pendant près d’un siècle, la datation tardive des Évangiles et de plusieurs écrits du Nouveau Testament s’est imposée comme une évidence dans la recherche historique. Selon ce consensus, la majorité des textes chrétiens auraient été rédigés après la destruction de Jérusalem en l’an 70, notamment parce qu’ils contiennent des annonces de la ruine du Temple interprétées comme des prophéties rédigées après coup. Pourtant, en 1976, l’évêque anglican et exégète de Cambridge John A. T. Robinson proposa une révision radicale de cette chronologie dans son ouvrage Redating the New Testament (Londres, SCM Press, 1976). Sa thèse n’était nullement apologétique, mais critique : rien n’oblige historiquement à dater les écrits néotestamentaires après 70, et plusieurs indices convergent au contraire pour suggérer qu’ils sont antérieurs à cette catastrophe majeure.
Le point de départ de Robinson est d’une simplicité déconcertante. L’événement le plus décisif du judaïsme du Ier siècle, la destruction de Jérusalem et du Temple par Titus, n’est jamais mentionné explicitement comme accompli dans aucun texte du Nouveau Testament. Il écrit ainsi : « L’un des faits les plus surprenants concernant le Nouveau Testament est que ce qui devrait apparaître comme l’événement le plus décisif et le plus facilement datable de la période – la chute de Jérusalem en l’an 70 – n’est jamais mentionné comme un fait passé » (p. 13).
Cette observation avait déjà été formulée avant lui. James Moffatt remarquait qu’« un événement aussi capital que la chute de Jérusalem » aurait dû laisser son empreinte sur la littérature chrétienne primitive, alors que « la catastrophe est pratiquement ignorée dans la littérature chrétienne du premier siècle » (Introduction to the Literature of the New Testament, 1918, p. 3). C. F. D. Moule reconnaissait lui aussi que « nos traditions sont silencieuses » sur ce point (The Birth of the New Testament, 1962, p. 123).
Ce silence ne constitue pas un argument isolé. Il s’inscrit dans une convergence d’indices internes. Même les passages évangéliques annonçant la destruction du Temple n’en décrivent jamais la réalisation historique. Comme l’avait observé G. R. Beasley-Murray, le discours eschatologique de Marc 13 utilise un langage apocalyptique traditionnel emprunté au livre de Daniel et ne contient pas les détails précis que l’on attendrait d’une description rétrospective (A Commentary on Mark Thirteen, 1957, p. 72). Cette différence apparaît clairement si l’on compare ces annonces aux véritables prophéties rédigées après 70, comme celles des Oracles sibyllins IV 125-127, qui décrivent explicitement l’incendie du Temple par un chef romain.
Le pivot de la démonstration de Robinson est le livre des Actes des Apôtres. Le récit s’interrompt alors que Paul est encore vivant, assigné à résidence à Rome : « Paul demeura deux années entières dans le logement qu’il avait loué » (Actes 28, 30). Rien n’est dit de son procès ni de sa mort, pourtant traditionnellement située sous Néron vers 64-67. Robinson en conclut qu’« il est pratiquement inconcevable que l’auteur ait omis cet événement s’il l’avait connu » (p. 92). Le silence concernant le martyre de Pierre renforce cette conclusion. Plus significatif encore, Actes ne mentionne pas la mort de Jacques, frère du Seigneur et chef de l’Église de Jérusalem, exécuté vers 62 selon Flavius Josèphe (Antiquités juives, XX, 200). Ce triple silence conduit Robinson à situer la rédaction d’Actes avant 62.
Cette conclusion entraîne une conséquence majeure. Puisque l’Évangile de Luc constitue le premier volume du même ouvrage que les Actes (Actes 1, 1), il doit être antérieur lui aussi. Cette datation rejoint l’analyse déjà proposée par Adolf von Harnack dans sa Chronologie der altchristlichen Literatur bis Eusebius (1897), qui situait également Actes avant la mort de Paul.
Si Luc est antérieur à 62, l’Évangile de Marc, généralement considéré comme sa source principale, doit être plus ancien encore. L’argument traditionnel en faveur d’une datation tardive de Marc repose presque exclusivement sur le chapitre 13. Robinson montre que ce discours n’implique aucune connaissance explicite de la guerre juive. L’instruction de fuir « dans les montagnes » (Marc 13, 14) correspond mieux à une situation antérieure au conflit qu’à sa phase finale. Bo Reicke soulignait déjà que ces annonces synoptiques ne nécessitent nullement une datation postérieure à 70 (Studies in New Testament and Early Christian Literature, 1972, p. 121).
La lettre aux Hébreux fournit un argument indépendant. L’auteur y décrit les prêtres « qui offrent chaque jour le culte » (Hébreux 10, 11) sans jamais évoquer la disparition du Temple. Robinson souligne que ce silence serait inexplicable si la lettre avait été rédigée après 70 (p. 203). Harnack était parvenu à la même conclusion.
La situation de l’Évangile de Matthieu confirme cette analyse. Le verset 22, 7, souvent interprété comme une allusion à la destruction de Jérusalem, correspond en réalité à un motif traditionnel de jugement royal. K. H. Rengstorf avait déjà montré qu’il ne peut servir de preuve chronologique décisive. Krister Stendahl observait également que Matthieu ne contient pas davantage de références explicites à la guerre juive que Marc.
L’un des aspects les plus novateurs de la démonstration de Robinson concerne l’Évangile de Jean. Longtemps considéré comme tardif, ce texte apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau depuis la découverte des manuscrits de Qumrân. Les thèmes johanniques de lumière et de ténèbres appartiennent déjà au judaïsme palestinien du Ier siècle. Robinson en conclut que la christologie johannique n’implique pas une rédaction tardive (Redating the New Testament, p. 273). La précision topographique du récit confirme cette conclusion : la piscine de Béthesda « qui a cinq portiques » (Jean 5, 2) correspond exactement à une structure confirmée par l’archéologie et décrite au présent.
La même logique s’applique à l’Apocalypse. La tradition issue d’Irénée situait sa rédaction sous Domitien, mais Robinson montre que le nombre 666 correspond à la valeur numérique du nom « Néron César » en hébreu. Ce détail suggère un contexte néronien plutôt que domitien (Redating the New Testament, p. 224-230).
La redatation proposée par Robinson s’étend également aux épîtres catholiques. L’épître de Jacques reflète un christianisme encore profondément enraciné dans le judaïsme palestinien. La première épître de Pierre évoque des tensions sociales locales plutôt qu’une persécution impériale organisée. Même les épîtres pastorales ne contiennent aucun indice obligeant à les situer au IIᵉ siècle.
Cette révision chronologique conduit Robinson à remettre en cause le cadre historiographique dominant depuis le XIXᵉ siècle. La chronologie tardive héritée de l’école de Tübingen reposait largement sur un modèle évolutionniste du christianisme primitif inspiré de la philosophie de l’histoire hégélienne. Robinson souligne que « ce qui semblait être des datations solides fondées sur des preuves scientifiques se révèle reposer sur des déductions tirées d’autres déductions » (Redating the New Testament, p. 6). Les travaux de J. B. Lightfoot et d’Adolf von Harnack avaient déjà profondément ébranlé ce modèle bien avant lui.
La conséquence la plus importante de cette réévaluation concerne la nature même des Évangiles comme sources historiques. Puisque leur rédaction est antérieure à 70, ils appartiennent encore à la génération apostolique elle-même. Ils ne sont plus le produit d’une mémoire tardive reconstruite après plusieurs générations, mais les témoins directs d’une tradition encore proche des événements fondateurs.
Une telle proposition ne constitue pas une certitude dogmatique, mais une révision majeure du cadre chronologique dans lequel la recherche moderne avait longtemps interprété les origines du christianisme.
Paul-Éric Blanrue.