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lundi 23 mars 2026

L’archéologie confirme-t-elle l’Évangile selon saint Jean ?



L’Évangile selon saint Jean a longtemps été considéré par une partie importante de la critique moderne comme le plus « théologique » des quatre Évangiles et, pour cette raison même, comme le moins historique. Cette théorie était devenue une évidence répétée machinalement. Depuis le XIXᵉ siècle, on disait volontiers qu’il s’agissait d’une « méditation tardive de la communauté chrétienne » plutôt que d’un témoignage personnel proche des événements. Mais le découvertes archéologiques réalisées à Jérusalem et en Judée depuis plus d’un siècle ont totalement anéanti ces hypothèses anciennes. À mesure que les fouilles ont progressé, de nombreux éléments topographiques mentionnés uniquement par saint Jean ont été confirmés avec une précision surprenante

Le cas le plus célèbre est celui de la piscine de Béthesda. L’évangéliste écrit : « Il existe à Jérusalem, près de la porte des Brebis, une piscine appelée en hébreu Béthesda, qui a cinq portiques » (Jean 5, 2). Ce détail fut considéré par la critique comme suspect, voire symbolique, puisqu'aucune piscine à cinq portiques n’était connue dans la Jérusalem antique. Or les fouilles entreprises à partir du XIXᵉ siècle près de l’église Sainte-Anne ont révélé une structure composée de deux bassins séparés par une digue centrale, entourés de galeries formant précisément cinq portiques. L’archéologue Urban C. von Wahlde a montré que la description johannique correspond à une structure réelle et longtemps méconnue, que l’on avait d’abord jugée comme « une création littéraire improbable », avant que l’excavation n’en confirme la réalité matérielle (Urban C. von Wahlde, “The Pool(s) of Bethesda and the Healing in John 5: A Reappraisal of Research and of the Johannine Text”, Revue Biblique, 2009). De même, l’ouvrage collectif Archaeology of the Jerusalem Area de W. Harold Mare souligne que la découverte du bassin confirme que la description de Jean correspond pleinement à la topographie réelle de la ville avant 70 (W. Harold Mare, The Archaeology of the Jerusalem Area, Grand Rapids, Baker Book House, 1987).

La piscine de Siloé constitue un second exemple spectaculaire. Saint Jean rapporte que Jésus envoya l’aveugle-né se laver « à la piscine de Siloé » (Jean 9, 7). Pendant des siècles, la seule piscine connue sous ce nom était un bassin byzantin tardif, ce qui semblait fragiliser la précision historique du récit. En 2004, lors de travaux d’assainissement dans la Cité de David, les archéologues Ronny Reich et Eli Shukron ont mis au jour la véritable piscine monumentale du Second Temple. L’annonce officielle de la découverte eut lieu en 2005. Les marches monumentales confirmèrent qu’il s’agissait d’un grand bassin rituel du Ier siècle, exactement conforme au contexte évangélique. Les fouilles montrèrent que la piscine appartenait bien à l’époque du Second Temple, ce qui correspond au cadre du récit johannique (Ronny Reich et Eli Shukron, “The Pool of Siloam in Jerusalem of the Late Second Temple Period and Its Surroundings”, dans Katharina Galor et Gideon Avni (dir.), Unearthing Jerusalem: 150 Years of Archaeological Research in the Holy City, Winona Lake, Eisenbrauns, 2011). 

La connaissance johannique de la Jérusalem du Ier siècle apparaît encore dans la mention de la rue monumentale reliant la piscine de Siloé au Temple. Les fouilles récentes ont mis au jour cette voie processionnelle construite à l’époque romaine primitive, probablement liée à l’administration de Pilate. L’étude publiée dans la revue Tel Aviv confirme que cette rue correspond au réseau urbain du Jérusalem du temps de Jésus (Nahshon Szanton, Moran Hagbi, Joe Uziel, Donald T. Ariel, “Pontius Pilate in Jerusalem: The Monumental Street from the Siloam Pool to the Temple Mount”, Tel Aviv, vol. 46, 2019).

La précision de Jean apparaît aussi dans sa description du procès de Jésus devant Ponce Pilate. L’évangéliste écrit : « Pilate fit asseoir Jésus au tribunal, à l’endroit appelé le Dallage, en hébreu Gabbatha » (Jean 19, 13). Les fouilles menées dans la zone de la forteresse Antonia ont exhumé des structures correspondant exactement à ce type d’espace judiciaire. Les recherches archéologiques ont montré que ces vestiges correspondent « très bien à la description johannique du lieu de détention temporaire et du procès devant Pilate », comme l’explique l’étude The Trial of Jesus at the Jerusalem Praetorium: New Archaeological Evidence (Jerusalem Praetorium Research Project, Academia.edu, 2009). L’exégète britannique N. T. Wright confirme lui aussi que les données archéologiques « correspondent étroitement au cadre décrit par Jean » (N. T. Wright, Jesus and the Victory of God, Minneapolis, Fortress Press, 1996).

L’exactitude des distances constitue un autre indice significatif. Jean précise que Béthanie se trouvait « à environ quinze stades de Jérusalem » (Jean 11, 18), soit environ trois kilomètres, distance exacte entre Béthanie et la ville antique. Une telle précision géographique correspond davantage au témoignage d’un observateur familier du terrain qu’à la fameuse reconstruction tardive tant appréciée par la critique.

À noter que saint Jean brosse ses descriptions au temps présent. Cette utilisation du présent est remarquable. L’exégète John A. T. Robinson (voir un article précédent) a observé que la précision topographique qui y est associée suppose une connaissance directe de la ville avant sa ruine : « La précision topographique de Jean implique une familiarité avec Jérusalem avant 70 » (John A. T. Robinson, Redating the New Testament, London, SCM Press, 1976).

Ces confirmations archéologiques s’inscrivent dans un constat plus large formulé dès le XXᵉ siècle par l’archéologue William Foxwell Albright, l’un des plus grands spécialistes de l’archéologie biblique : « Les découvertes archéologiques ont confirmé de manière répétée la fiabilité substantielle du cadre historique des évangiles » (William F. Albright, The Archaeology of Palestine and the Bible, New York, Revell, 1935).

Toutes ces données confirment en somme que l’Évangile selon saint Jean repose sur une connaissance exacte de la Jérusalem du Ier siècle et ont faire une critique dite moderne qui a décidément bien vieilli. Loin d’être une construction tardive détachée de la réalité historique, comme on le supposait trop hardiment, il apparaît de plus en plus clairement comme le témoignage d’un auteur fiable, enraciné dans le monde qu’il décrit.

Paul-Éric Blanrue.