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dimanche 22 mars 2026

Hafez de Shiraz : le poète du vin, de l’ivresse et de la liberté intérieure dans l’Iran d’aujourd’hui.

Mausolée du poète Hafez à Shiraz

Peu de poètes occupent dans une civilisation une place comparable à celle de Hafez de Shiraz ; Victor Hugo en France ou William Shakespeare dans le monde anglo-saxon peut-être.

Né vers 1315 à Shiraz et mort vers 1390, Hafez est aujourd’hui encore le poète le plus lu et le plus aimé de Iran.

Son Divân est présent dans d’innombrables maisons iraniennes, consulté comme un livre de sagesse, ou parfois ouvert au hasard pour recevoir... un signe du destin.

Ce qui rend Hafez unique, et parfois déroutant pour les lecteurs modernes, c’est la place centrale qu’occupent dans sa poésie le vin, l’ivresse et la taverne — images paradoxales dans une culture islamique où l’alcool est interdit !

Chez Hafez, le vin est partout ! Il coule dans les vers comme une lumière. Il apparaît comme une joie, une transgression, une révélation, une révolte. Il écrit : « Apporte le vin, car le secret du monde n’a jamais été dévoilé sans ivresse. »

Une telle formule ne relève pas seulement de la provocation. Elle appartient à une tradition mystique très ancienne de la poésie persane, dans laquelle l’ivresse désigne l’expérience intérieure de la rencontre avec la vérité.

Dans la symbolique soufie, le vin est souvent la connaissance directe de Dieu, la taverne est le lieu de la liberté spirituelle, et l’échanson est le guide initiatique. Hafez hérite de cette tradition, et la transforme. Chez lui, l’ambiguïté est volontaire. Le vin peut être mystique, donc... mais il peut aussi être réel ! C’est cette indécision qui donne à sa poésie sa puissance. Elle permet au lecteur pieux d’y lire une expérience spirituelle et au lecteur libre d’y reconnaître une célébration de la vie. Chacun lit Hafez à sa guise et y trouve son nectar.

Ainsi écrit-il : « Si le vin est interdit, pourquoi donc l’amour est-il permis ? » Cette question résume toute son œuvre. Elle n’attaque pas la religion elle-même, mais l’hypocrisie religieuse. Hafez ne cesse de dénoncer les prédicateurs qui condamnent publiquement ce qu’ils pratiquent en secret. Dans un vers célèbre, il écrit : « Le prédicateur parle de piété du haut de la chaire, mais dès qu’il descend, il fait tout le contraire. » Cette critique explique en grande partie l’immense popularité du poète dans la culture persane.

L’ivresse chez Hafez signifie : refus du conformisme, rupture avec les apparences et recherche d’une vérité plus haute que les règles extérieures. Elle s’inscrit dans une tradition spirituelle où l’amour est supérieur à la loi et la sincérité supérieure à la morale affichée.

Ce ton, cette liberté expliquent pourquoi Hafez a traversé les siècles sans devenir un banal poète classique, qui dort sous la poussière au fond des bibliothèques. Il est resté vivant. Aujourd’hui encore, on pratique le "fāl-e Hafez", consistant à ouvrir son livre pour y chercher une orientation personnelle, un clin d'oeil du destin. Son tombeau à Shiraz est visité par des milliers de personnes chaque semaine ! On y récite ses vers comme on récite une prière.

Reste une question essentielle : comment un poète célébrant le vin peut-il être honoré dans la République islamique actuelle, où l’alcool est interdit ? La réponse est révélatrice de la complexité culturelle de l’Iran contemporain. L’État iranien ne marginalise pas Hafez. Au contraire, il le célèbre comme un pilier de l’identité nationale. Son mausolée est entretenu officiellement, ses œuvres sont publiées librement, et il est enseigné dans les écoles. Les autorités culturelles le présentent bien sûr comme un poète mystique plutôt que comme un poète libertin, elles privilégient l’interprétation spirituelle du vin. Mais la lecture individuelle autorise toutes les interprétations...

Ce qui fait la force de Hafez, c’est qu’il échappe à l'interprétation univoque. Il appartient à la fois à la religion et à la liberté, à la tradition et à la contestation, à la mystique et à la vie quotidienne.

Hafez demeure celui qui a su dire que la vérité ne se trouve ni dans la contrainte ni dans la peur, mais dans cette ivresse intérieure que la langue persane appelle simplement l’amour.

Paul-Éric Blanrue.