Étant chrétien orthodoxe et non chiite, je n’adhère évidemment pas à l’ensemble des positions théologiques, historiques ou politiques exprimées par le défunt ayatollah Ali Khamenei, assassiné le 28 février 2026 à Téhéran par une frappe des terroristes israélo-américains. Par exemple, je ne crois pas que le Christ n'ait été qu'un prophète et moins encore un révolutionnaire au sens politique du terme : Sa mission était spirituelle. Toutefois il m’a paru utile de présenter à ceux que cela pouvait intéresser sa lecture de la figure de Jésus et de la Vierge Marie, non pour la faire mienne, mais pour permettre de mieux comprendre comment ces figures centrales de la foi chrétienne sont perçues et honorées dans une partie importante du monde musulman contemporain, en l'occurrence par la plus haute autorité politique et religieuse de l'Iran pendant plus de trente-cinq ans. Au lieu de distiller des clichés comme le fait l'habituelle propagande, il est nécessaire de revenir aux textes et de montrer ce qu’ils disent réellement. Informer ne signifie pas approuver, mais comprendre. Comme on dit : c'est la base.
La figure de Jésus et celle de Marie occupent ainsi une place importante dans les discours de l’ayatollah Ali Khamenei, dont l’œuvre historique et doctrinale est surtout connue en Occident à travers ses analyses de l’imamat. Ses interventions consacrées au christianisme, à la personne de Jésus et à la figure coranique de Marie permettent d’éclairer une dimension essentielle de sa vision du monothéisme, conçue comme une histoire continue de la révélation divine culminant dans l’islam sans abolir la dignité spirituelle des traditions antérieures.
Dans plusieurs messages adressés aux chrétiens d’Iran à l’occasion de Noël, il présente explicitement Jésus comme une figure universelle de spiritualité et de justice, affirmant que « la naissance du prophète Jésus est la naissance de la spiritualité, de la pureté morale et de la lutte contre l’oppression » (discours de Noël aux chrétiens d’Iran, Téhéran, 25 décembre 2000). Cette lecture s’inscrit dans une tradition islamique ancienne qui considère Jésus non comme un fondateur extérieur à la révélation coranique mais comme un maillon central de la chaîne prophétique inaugurée par Abraham et poursuivie par Moïse et Muhammad.
Dans cette perspective, Jésus apparaît d’abord comme un témoin du monothéisme pur, ce que Khamenei souligne à plusieurs reprises en rappelant que la mission de tous les prophètes consiste à restaurer la justice divine dans l’histoire humaine. Il déclare ainsi que « le message du Christ est le message de la justice, de la compassion et de la résistance face à la corruption morale des puissances dominantes » (discours au Congrès international sur Jésus dans la tradition islamique, Téhéran, 2006). Cette interprétation correspond à une lecture typiquement coranique du personnage de Jésus, conforme au verset qui affirme que Dieu lui a donné « l’Évangile, où il y a guidance et lumière » (Coran 5, 46). Dans la pensée de Khamenei, cette continuité entre les révélations successives n’est pas seulement théologique mais historique. Elle implique que le christianisme primitif appartient pleinement à l’histoire du monothéisme abrahamique et qu’il participe de la même dynamique de réforme morale que l’islam.
Cette insistance sur la dimension éthique de la mission de Jésus explique la place particulière que Khamenei accorde à sa confrontation avec les autorités religieuses et politiques de son temps. Jésus est présenté comme une figure de résistance spirituelle face à l’injustice sociale et à la falsification du message religieux. Dans un discours prononcé à Téhéran en 2001 devant une délégation chrétienne, il affirme que « le Christ s’est levé contre la déviation religieuse et contre l’oppression politique, comme tous les prophètes de Dieu ». Cette lecture rapproche explicitement la figure de Jésus de celle des imams du chiisme, dont la mission est elle aussi interprétée comme une lutte contre la corruption du pouvoir..
L’un des aspects les plus originaux de la lecture proposée par Khamenei concerne la dimension politique implicite de la mission de Jésus. Comme dans son interprétation de l’histoire des imams développée dans Le but de l'être de deux cent cinquante ans, il insiste sur le fait que les prophètes ne sont pas seulement des maîtres spirituels mais aussi des réformateurs sociaux. Il affirme ainsi que « les prophètes sont venus établir la justice dans la société humaine » en citant le verset « Nous avons envoyé Nos messagers avec des preuves évidentes afin que les hommes établissent la justice » (Coran 57, 25). Cette lecture permet de comprendre pourquoi la figure de Jésus occupe une place importante dans sa réflexion sur la responsabilité politique des croyants.
Dans cette continuité prophétique, Marie occupe une place encore plus centrale. Dans la tradition islamique, elle est la seule femme mentionnée nommément dans le Coran, et elle est décrite comme élue parmi toutes les femmes. Khamenei insiste régulièrement sur ce point en citant le verset « Dieu t’a élue, purifiée et préférée aux femmes de l’univers » (Coran 3, 42), qu’il présente comme l’une des affirmations les plus fortes de la dignité spirituelle féminine dans l’histoire religieuse. Dans plusieurs interventions consacrées à la place de la femme dans l’islam, notamment dans son ouvrage traduit sous le titre La femme dans la pensée islamique, il affirme que Marie représente « l’un des plus grands modèles spirituels féminins de toute l’histoire humaine ». Cette interprétation s’inscrit dans la tradition chiite qui associe fréquemment Marie à Fatima, fille du Prophète, comme figures exemplaires de la sainteté féminine.
La maternité de Marie constitue un autre thème central de cette lecture. Khamenei insiste sur le caractère miraculeux de la naissance de Jésus non pour soutenir une théologie de l’incarnation comparable à celle du christianisme, mais pour souligner la puissance créatrice de Dieu. Il rappelle à ce propos le verset coranique « pour Dieu, Jésus est semblable à Adam : Il le créa de poussière puis lui dit “sois”, et il fut » (Coran 3, 59). Cette analogie permet d’inscrire la naissance de Jésus dans la logique générale de la création divine sans lui attribuer une nature divine autonome.
Dans cette perspective, la figure de Marie apparaît comme un modèle de foi absolue en la volonté divine. Khamenei souligne que « la pureté de Marie n’est pas seulement une pureté morale mais une disponibilité totale à la mission que Dieu lui confie » (discours sur la femme musulmane idéale, Qom, 1992). Cette interprétation rejoint la tradition exégétique chiite qui voit dans Marie l’archétype de la fidélité spirituelle. Sur ce point, on est également très proche du christianisme le plus orthodoxe.
Dans plusieurs messages adressés aux communautés chrétiennes d’Iran, Khamenei insiste également sur la proximité spirituelle entre musulmans et chrétiens. Il rappelle que « l’islam honore Jésus et sa mère d’une manière exceptionnelle » et que « la croyance en Jésus fait partie de la foi musulmane ». Cette affirmation correspond à la doctrine classique de l’islam, pour laquelle la reconnaissance de Jésus comme prophète constitue un article de foi obligatoire.
Cette proximité doctrinale explique également l’importance accordée par Khamenei au dialogue islamo-chrétien. Dans plusieurs interventions prononcées devant des représentants des Églises arménienne et assyrienne d’Iran, il souligne que « les croyants authentiques en Dieu doivent se tenir ensemble face à l’injustice et à l’immoralité du monde contemporain ». Cette déclaration montre que la référence à Jésus ne relève pas seulement d’un héritage théologique mais d’une vision politique du rôle des religions dans le monde moderne.
Dans cette perspective, Marie apparaît comme une figure de convergence entre les traditions religieuses. Khamenei rappelle que sa sainteté est reconnue à la fois par le Coran et par les Évangiles, ce qui en fait un symbole particulièrement important du dialogue entre musulmans et chrétiens. Cette convergence est renforcée par la place exceptionnelle que le Coran lui accorde en lui consacrant une sourate entière, la sourate Maryam.
Je signalerais pour finir que la figure de Jésus dans la pensée de Khamenei ne constitue pas seulement un élément de la théologie islamique classique mais un point de rencontre entre spiritualité, histoire et politique. Elle s’inscrit dans une vision globale de la révélation conçue comme un processus continu orienté vers la justice divine dans l’histoire humaine. De même, la figure de Marie apparaît comme un modèle universel de fidélité spirituelle et de dignité féminine, dont la signification dépasse les frontières confessionnelles. Par cette lecture, Khamenei propose une interprétation du christianisme qui ne cherche pas à en nier l’originalité mais à l’intégrer dans une histoire commune du monothéisme abrahamique, comprise comme une succession de missions prophétiques convergeant vers un même horizon religieux et moral.
Paul-Éric Blanrue.
Biblio rapide
Les principales références utilisées pour cet article proviennent des discours et messages officiels d’Ali Khamenei adressés aux communautés chrétiennes d’Iran, notamment ses messages de Noël publiés régulièrement depuis les années 1990 sur le site officiel du Guide suprême (khamenei.ir).
On peut également consulter ses conférences rassemblées dans La femme dans la pensée islamique (Téhéran, Islamic Culture Publishing Office), où la figure de Marie est présentée comme modèle spirituel féminin majeur dans la tradition islamique.
Sa compréhension du rôle des prophètes dans l’histoire religieuse s’inscrit dans une perspective plus large exposée dans Le but de l’être de deux cent cinquante ans (Téhéran, Fondation Ahl al-Bayt, 2014). Voir ici et en français le PDF de ce livre : http://www.hajij.com/library/component/k2/item/1023-le-but-de-l’etre-de-deux-cent-cinquante-ans