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lundi 23 mars 2026

Ils disaient que les Évangiles inventaient leurs personnages. L’archéologie les a retrouvés !

L'inscription de Ponce Pilate, datant de 26-36



Aux XIXᵉ siècle et jusque dans la première moitié du XXᵉ siècle, époque se voulant rationaliste ou positiviste, la grande majorité des historiens estimaient que les Évangiles et les Actes des Apôtres appartenaient davantage à la littérature religieuse qu’à l’histoire. On pensait qu'en bonne logique  nombre de personnages secondaires mentionnés dans le Nouveau Testament ne relevaient que d’une construction narrative tardive. « Tardif », tel était le mot d'ordre. C'était tirer des conclusions hâtives et compter sans l'archéologie et ses surprises. En effet, l’archéologie du Proche-Orient romain a radicalement modifié le jugement expéditif des vieux professeurs sceptiques ou matérialistes. Inscription après inscription, tombe après tombe, document administratif après document administratif, un phénomène est apparu : les personnages autrefois contestés ont été confirmés par des sources indépendantes et indéniables.

Le cas le plus célèbre est celui de Ponce Pilate. Jusqu’au XXᵉ siècle, son existence reposait essentiellement sur les Évangiles, sur Tacite dans les Annales (XV, 44) et sur Flavius Josèphe dans les Antiquités judaïques (XVIII, 55-89). Sans aucune preuve extérieure pour authentifier son existence, Pilate demeurait douteux. En 1961, une équipe italienne dirigée par Antonio Frova exhuma, dans le théâtre de Césarée maritime, une inscription latine portant la mention : « Pontius Pilatus Praefectus Iudaeae ». Traduction : « Ponce Pilate, préfet de Judée ». Cette découverte constitua la première attestation archéologique directe du préfet. Elle confirmait non seulement son existence mais aussi son titre exact. 

Le cas du grand prêtre Caïphe est lui aussi saisissant, car il s'agit d’une sépulture aristocratique complète. En 1990, une tombe monumentale du Ier siècle fut ainsi découverte au sud de Jérusalem par l’archéologue Zvi Greenhut. Elle contenait plusieurs ossuaires appartenant manifestement à une famille sacerdotale de très haut rang. L’un d’eux portait l’inscription araméenne : « Yehosef bar Qayafa », soit « Joseph fils de Caïphe ». Flavius Josèphe mentionne ce personnage sous la forme grecque « Joseph appelé Caïphe » (Antiquités judaïques, XVIII, 35). Zvi Greenhut a conclu dans son rapport (Israel Exploration Journal, vol. 42, 1992) : « La richesse architecturale de la tombe ainsi que l’inscription identifiant Joseph fils de Caïphe correspondent parfaitement à l’aristocratie sacerdotale connue par les sources du Second Temple. » L’archéologue Amos Kloner eut la même conclusion (Atiqot, vol. 21, Israel Antiquities Authority, 1992) : « La qualité artistique exceptionnelle de l’ossuaire indique qu’il appartenait à une famille de très haut statut social compatible avec celle du grand prêtre. » James H. Charlesworth résume l’importance de cette découverte (Jesus and Archaeology, Grand Rapids, Wm. B. Eerdmans Publishing Company, 2006) : « La découverte de la tombe de la famille de Caïphe constitue l’une des confirmations archéologiques les plus importantes concernant une personnalité directement impliquée dans le procès de Jésus. » 

Un autre personnage longtemps considéré comme problématique par la critique moderne est Lysanias, tétrarque d’Abilène, mentionné par Luc : « Lysanias tétrarque d’Abilène » (Luc 3, 1). Pendant longtemps, les historiens ont pensé que Luc s’était trompé, car un Lysanias plus ancien était connu au Ier siècle avant notre ère. Mais voilà : une inscription découverte à Abila mentionne clairement un Lysanias tétrarque contemporain du règne de Tibère, au temps de Jésus. William F. Albright en conclut (The Archaeology of Palestine and the Bible, New York, Revell, 1935) : « Luc fait preuve d’une exactitude remarquable même dans les détails administratifs les plus obscurs. »

Le gouverneur Quirinius constitue un autre exemple célèbre, évoqué par l’Évangile de Luc (Luc 2, 2), dont nous avons parlé dans un long article précédent. Longtemps discuté, ce passage a retrouvé sa plausibilité historique à la lumière des inscriptions concernant Publius Sulpicius Quirinius (par exemple linscription de Tibur)Emil Schürer reconnaît (The History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ, Edinburgh, T&T Clark, 1973) que les données épigraphiques confirment la carrière orientale du gouverneur telle que la décrit Luc. 

Les Actes des Apôtres mentionnent également Sergius Paulus, proconsul de Chypre. Une inscription découverte à Soloi confirme l’existence d’un proconsul portant ce nom. Le sceptique Sir William Ramsay ne peut s'empêcher d'écrire (St. Paul the Traveller and the Roman Citizen, Londdres, Hodder & Stoughton, 1895) que « Luc est un historien de premier ordre. »

Un autre cas percutant concerne Gallion, proconsul d’Achaïe devant lequel Paul comparaît à Corinthe : « Gallion étant proconsul d’Achaïe » (Actes 18, 12). Une inscription découverte à Delphes mentionne bien Lucius Junius Gallio comme proconsul d’Achaïe vers 51-52 (Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, 1, 1965). Cette inscription constitue l’un des repères chronologiques les plus solides de tout le Nouveau Testament. Elle permet de dater précisément la mission de Paul.

Autre confirmation remarquable : les « politarques » de Thessalonique mentionnés dans Actes 17, 6. Ce titre administratif n’était connu dans aucune autre source antique au XIXᵉ siècle. Certains critiques pensaient qu’il s’agissait d’une invention lucanienne (cette idée d'invention, à cette époque, était une tendance lourde, autrement dit une mode). Mais plusieurs inscriptions découvertes en Macédoine ont confirmé l’existence réelle de cette magistrature locale. F. F. Bruce écrit (The Acts of the Apostles: The Greek Text with Introduction and Commentary, Grand Rapids, Eerdmans, 1951) : « Le titre de politarque, autrefois considéré comme une erreur, s’est révélé parfaitement exact. »

Un autre exemple impressionnant ? Éraste, mentionné par Paul :« Éraste, trésorier de la ville » (Romains 16, 23). Un détail, pourtant. Une inscription découverte à Corinthe mentionne un Éraste ayant financé un pavement public (Corinth VIII, Part I: The Greek Inscriptions, American School of Classical Studies at Athens, 1929.) Elle correspond au titre administratif évoqué par Paul. 

Ce faisceau de confirmations indépendantes constitue un phénomène historiographique majeur que l'on ne peut plus passer sous silence, mépriser ou relativiser. Les Évangiles et les Actes décrivent bel et bien un monde administratif, sacerdotal et politique identifiable. Comme le disait William F. Albright (From the Stone Age to Christianity, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1940) : « Il ne peut subsister aucun doute raisonnable sur le fait que l’archéologie a confirmé la substantialité historique de la tradition du Nouveau Testament. »

Voilà donc prouvé, à travers quelques exemples, que le cadre historique décrit par les auteurs du Nouveau Testament correspond au monde réel dans lequel le christianisme est né. L'ancienne critique s'est trompée, ce qui nous fait souvenir qu'il est bon de garder l'esprit ouvert au lieu de prendre les hypothèses universitaires d'une époque pour des certitudes, au motif qu'elles paraissent, sur le moment, plus « rationnelles ». Une théorie reste une théorie : l'archéologie, elle, ne ment pas.

Paul-Éric Blanrue.