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mardi 31 mars 2026

Un tremblement de terre à la mort du Christ : réalité ou fiction ?




Les Évangiles rapportent qu’un tremblement de terre accompagna la mort de Jésus. Le témoignage le plus explicite se trouve dans l’Évangile selon Matthieu : « la terre trembla, les rochers se fendirent » (Matthieu 27,51). Ce passage associe ce phénomène à la déchirure du voile du Temple, suggérant un événement physique ressenti à Jérusalem au moment même de la Crucifixion. L’Évangile selon Luc rapporte qu’« il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure » (Luc 23,44) ; même chose chez Marc 15,33.

La période de la Crucifixion est située durant le gouvernement de Ponce Pilate, entre 26 et 36 apr. J.-C., comme l’atteste Flavius Josèphe dans les Antiquités juives XVIII, 35. Plusieurs travaux astronomiques modernes, notamment ceux de Colin J. Humphreys et W. G. Waddington publiés dans Nature en 1983, proposent la date du 3 avril 33 apr. J.-C. pour la Crucifixion, une datation compatible avec les indices chronologiques fournis par les Évangiles et par les observations géophysiques régionales (voir l'article sur notre blog à ce sujet).

La plausibilité d’un tremblement de terre à Jérusalem à cette époque est renforcée par la situation tectonique de la région. La ville est située à proximité immédiate de la grande faille syro-africaine, aujourd’hui appelée faille du Levant, l’un des principaux systèmes sismiques actifs du Proche-Orient. Plusieurs séismes historiques majeurs y sont attestés, notamment celui de 31 av. J.-C. mentionné par Flavius Josèphe (Antiquités juives XV, 121), celui de 363 apr. J.-C. décrit par Ammien Marcellin (Res Gestae XXIII, 1), ainsi que celui de 749 qui détruisit plusieurs villes de Galilée. Dans ce contexte géologique, la mention d’un séisme ressenti en Judée au début du Ier siècle correspond à une situation parfaitement plausible.

Des sources antiques non chrétiennes évoquent également des phénomènes extraordinaires contemporains de la Crucifixion. L’historien du Ier siècle Thallus, connu par une citation conservée chez Julius Africanus vers 221 apr. J.-C., mentionnait une obscurité inhabituelle que Thallus tenta d’expliquer comme une éclipse solaire. Julius Africanus objecte qu’une éclipse solaire est impossible lors de la Pâque juive célébrée à la pleine lune, ce qui montre que le phénomène avait suffisamment marqué les contemporains pour faire l’objet d’une discussion historique.

Le chroniqueur grec Phlégon de Tralles rapporte également, dans ses Olympiades citées par Origène (Contre Celse II, 33) et par Eusèbe de Césarée (Chronique), qu’un grand tremblement de terre accompagné d’une obscurité survint durant la quatrième année de la 202ᵉ olympiade, soit vers 32 ou 33 apr. J.-C. Ce témoignage concerne l’Asie Mineure, mais il atteste qu’un phénomène sismique notable fut observé dans l’est de l’Empire à la période même traditionnellement associée à la Passion.

La confirmation la plus remarquable provient de la géologie moderne. Une étude publiée par Jefferson B. Williams, Markus J. Schwab et Achim Brauer dans International Geology Review (2012, vol. 54, p. 1219–1228) a analysé les dépôts sédimentaires annuels de la mer Morte, véritable archive naturelle des séismes régionaux. Les auteurs y identifient deux perturbations majeures correspondant à des événements sismiques importants, notamment entre 26 et 36 apr. J.-C. Ils concluent que cet événement est compatible chronologiquement avec le séisme mentionné en Matthieu 27,51.

Dans la tradition biblique elle-même, l’association entre obscurité en plein jour et intervention divine était connue. Le prophète Amos annonçait : « En ce jour-là, dit le Seigneur Dieu, je ferai coucher le soleil à midi et j’obscurcirai la terre en plein jour » (Amos 8,9). Ce texte, antérieur de plusieurs siècles à l’époque romaine, fut très tôt rapproché par les interprètes anciens des phénomènes décrits lors de la Passion.

La mention du tremblement de terre lors de la mort du Christ peut ainsi correspondre non seulement à une lecture théologique de l’événement, mais également à la mémoire d’un phénomène naturel réel survenu en Judée au moment même de la Crucifixion.

Paul-Éric Blanrue.