Voilà le genre de dossier que les apologistes romains manipulent depuis des siècles avec la prudence d’un artificier tenant une grenade dégoupillée au dessus d’un baril d’huile. Car l’affaire Honorius pulvérise une idée devenue centrale dans le catholicisme tardif : celle d’une papauté doctrinalement protégée de toute erreur sérieuse (la fameuse infaillibilité touchant les dogmes et la foi du concile Vatican I de 1870). L’Orient chrétien, lui, n’a jamais éprouvé le besoin de construire une telle théorie : pour les Byzantins, un évêque, un patriarche, peut se tromper, même s’il siège à Rome. Le prestige apostolique ne transforme pas un homme en distributeur automatique d’infaillibilité céleste ! Cette différence explique pourquoi l’affaire Honorius reste encore aujourd’hui l’un des points les plus explosifs dans les débats entre orthodoxes et catholiques.
Pour comprendre le problème, il faut revenir au VIIe siècle. L’Empire byzantin traverse une crise gigantesque, comme nous l'avons vu dans nos articles consacrés à saint Maxime le Confesseur : les Perses ravagent l’Orient et les provinces chrétiennes sont fracturées par les querelles christologiques. Depuis le concile de Chalcédoine en 451, le monde chrétien oriental demeure divisé sur la question des deux natures du Christ. Les milieux monophysites d’Égypte et de Syrie refusent la formule chalcédonienne parce qu’ils y voient une division du Christ en deux réalités presque séparées. Constantinople cherche désespérément une formule de compromis. L’objectif n’est plus seulement théologique, il devient politique, impérial, militaire. Héraclius veut maintenir l’unité du monde byzantin pendant que l’Empire vacille déjà sous les coups extérieurs. On fabrique alors des compromis doctrinaux comme des gouvernements fragiles fabriquent des coalitions parlementaires : avec beaucoup de brouillard verbal et l’espoir que personne ne regarde les détails de trop près.
C’est dans ce contexte qu’apparaît le monothélisme. La formule semble habile : on accepte officiellement les deux natures du Christ définies à Chalcédoine, mais on affirme une seule volonté. L’idée paraît séduisante pour ceux qui craignent qu’un Christ possédant deux volontés ressemble à un être intérieurement divisé. Serge de Constantinople est le grand architecte de cette stratégie. Théologien prudent, politique raffiné, rusé, diplomate ecclésiastique parfaitement byzantin, Serge comprend qu’une formule ambiguë vaut parfois mieux qu’une définition claire lorsqu’il s’agit de maintenir un empire en survie. Il contacte alors Rome pour obtenir l’appui du pape Honorius. Et Honorius répond à Serge dans une lettre devenue célèbre. Le pape déconseille l’usage de certaines expressions mais il affirme qu’il ne faut pas parler de deux volontés dans le Christ. Pis encore, il utilise lui-même la formule « une volonté ». Des siècles plus tard, les défenseurs du papisme tenteront des opérations de sauvetage philologique admirables pour expliquer que le pape voulait dire... autre chose. Le problème est simple : il a écrit ce qu’il a écrit. Et les contemporains l’ont compris dans un sens monothélite !
Pendant plusieurs décennies, la controverse continue. Maxime le Confesseur combat le monothélisme avec une rigueur théologique impressionnante, que nous avons vue précédemment sur ce blog. Pour lui, nier la volonté humaine du Christ revient à mutiler l’humanité même du Sauveur : si le Christ ne possède pas une volonté humaine réelle, l’homme n’est plus sauvé jusque dans sa liberté. Derrière le débat technique apparaît toute une vision de l’incarnation et du salut. Pendant ce temps, les empereurs byzantins cherchent à empêcher l’explosion religieuse de l’Empire. On publie des édits impériaux interdisant les discussions doctrinales trop précises, on espère calmer les conflits avec des formulations volontairement floues. La machine impériale produit alors ce que Byzance savait produire de mieux : des compromis théologiques administratifs rédigés comme des décrets fiscaux compliqués, assez obscurs pour satisfaire temporairement tout le monde et assez imprécis pour provoquer des catastrophes pendant les siècles suivants...
Puis arrive le sixième concile œcuménique, Constantinople III, réuni entre 680 et 681 sous l’empereur Constantin IV. Les évêques examinent les documents liés à la controverse monothélite. Les lettres d’Honorius sont lues publiquement. Et là, contrairement aux reconstructions modernes très sophistiquées, les Pères conciliaires ne semblent traversés par aucun doute métaphysique : ils considèrent que le pape a soutenu une doctrine hérétique ! La sentence tombe avec une sobriété implacable. Honorius est anathématisé avec Serge, Pyrrhus et les autres chefs monothélites. Les actes conciliaires déclarent : « Nous décidons que Honorius aussi, ancien pape de l’ancienne Rome, soit rejeté de la sainte Église de Dieu et anathématisé avec eux. » La phrase ne ressemble pas exactement à une médaille commémorative destinée à célébrer l’infaillibilité pontificale !
Le plus fascinant ? Rome accepte ce concile. Le pape Léon II confirme lui même la condamnation. Il reproche à Honorius d’avoir laissé souiller la foi apostolique par une doctrine impie au lieu de l’avoir protégée. Voilà le détail qui transforme cette affaire historique en cauchemar théologique permanent pour le papisme absolu. Car il ne s’agit pas seulement d’un concile oriental hostile à Rome, répétons-le, mais d’un concile reconnu par Rome et confirmé par un pape romain.
L’Orient chrétien a toujours vu dans cette affaire une preuve éclatante qu’aucun évêque n’est au dessus de l’Église. Même Rome peut tomber dans l’erreur, voilà tout, et cela peut arriver aux meilleurs (rappel du débat saint Pierre vs. saint Paul remporté par ce dernier). Et un pape peut être jugé par un concile, qui lui est donc supérieur : toute l’ecclésiologie orthodoxe, qui est exactement celle de l'Église universelle du premier millénaire, repose sur cette logique conciliaire. L’autorité suprême appartient à la foi de l’Église entière exprimée dans les conciles œcuméniques reçus par le peuple chrétien. Le pape de Rome possède une primauté d’honneur ancienne et réelle, certes, et ce point n'est pas contesté ; mais il ne constitue pas une monarchie doctrinale autonome placée au dessus du reste de l’Église.
Le cas Honorius devient une démonstration presque parfaite : un pape a soutenu une formule hérétique, l’Église l’a jugé, le concile l’a condamné, son successeur romain a confirmé la sentence. Qui dit mieux ? Difficile d’imaginer contradiction plus brutale avec les conceptions modernes de la papauté développées durant le deuxième millénaire, et plus encore à la fin du XIXe siècle !
Le problème va en effet devenir plus aigu après Vatican I, en 1870. Rome définit alors officiellement le dogme de l’infaillibilité pontificale. Immédiatement, le spectre d’Honorius ressort des archives comme un créancier oublié venant réclamer une dette gigantesque accumulée pendant douze siècles ! Les théologiens catholiques doivent désormais expliquer comment un pape condamné comme hérétique peut coexister avec l’idée d’une papauté infaillible... On multiplie alors les distinctions techniques. Honorius n’aurait pas parlé ex cathedra. Quoi ? Il n’aurait pas défini officiellement un dogme obligatoire. Pardon ? Il aurait seulement manqué de vigilance pastorale... Ah bon ? Toutes ces explications cherchent en réalité à sauver la cohérence du système romain moderne. Mais elles apparaissent très tardivement dans l’histoire chrétienne. Les évêques du VIIe siècle, eux, n'ont jamais considéré le pape comme une figure juridiquement protégée contre toute condamnation doctrinale. Ils lisent ses lettres : ils constatent l’erreur et ils condamnent. Hérésie ! Anathème ! L’affaire est traitée avec une simplicité logique, fort éloignée des architectures théologiques construites par la suite pour tenter de protéger l’idée d’une papauté doctrinalement intouchable.
C’est précisément cette simplicité qui rend le dossier si redoutable. Les orthodoxes n’ont pas besoin, eux, de produire des théories compliquées pour interpréter l’affaire Honorius. L’histoire parle d’elle même. Le pape reste un évêque, comme il l'a toujours été depuis le début de l'ère chrétienne. Un évêque prestigieux, apostolique, ancien, honoré, mais un évêque tout de même. Il demeure soumis au jugement de l’Église universelle. Le christianisme ancien ne connaît pas du tout cette image d’un souverain doctrinal solitaire dont chaque parole importante devrait être protégée rétroactivement contre toute possibilité d’erreur. Le système ecclésiologique de l'Église du premier millénaire fonctionne autrement : la vérité appartient à la Tradition entière. Nul siège patriarcal n’en possède le monopole absolu !
Toute l’ironie de l’affaire tient finalement dans ce paradoxe magnifique : l’un des arguments les plus puissants contre le papisme absolu vient d’un pape lui-même. Honorius a fini par devenir pendant treize siècles le fantôme le plus encombrant de l’histoire pontificale. Chaque fois qu’un apologiste tente de présenter la papauté comme une institution doctrinalement immunisée contre l’erreur, le nom d’Honorius réapparaît aussitôt dans les actes du sixième concile œcuménique comme une vieille cicatrice impossible à effacer !