Dans L’Église orthodoxe et l’œcuménisme, le théologien serbe Justin Popović (1894 - 1979) expose une conception du christianisme entièrement centrée sur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Pour lui, la question de l’unité chrétienne dépend d’une question préalable : qu’est-ce que l’Église ? Avant d’examiner les rapprochements entre confessions, il faut comprendre la nature de la communion qu’elles recherchent. L’Église n’est pas seulement une institution religieuse, une communauté morale ou une organisation historique. Elle est le corps du Christ, le lieu où sa vie se communique aux hommes. L’ouvrage développe cette conviction avant de l’appliquer à une critique de l’humanisme européen, de la papauté, du protestantisme et de certaines formes d’œcuménisme.
Le livre comporte deux grandes parties. La première présente l’enseignement sur l’Église : son fondement dans l’incarnation, ses caractères, la Pentecôte, la grâce, les sacrements, les vertus, la hiérarchie, la liturgie et le jugement. La seconde examine les conséquences d’une civilisation qui prend l’homme autonome pour mesure suprême. Popović oppose à cette autonomie la vie « théanthropique », c’est-à-dire divine et humaine, reçue du Christ. Ses critiques de l’œcuménisme prolongent donc une réflexion plus vaste sur la destination de l’être humain.
La notion décisive est celle du Theanthropos, le Dieu-homme. Popović désigne par ce terme la personne de Jésus-Christ, en qui la divinité et l’humanité sont réellement unies. Le salut dépend de cette union. Si le Christ était seulement un maître moral, il pourrait conseiller l’homme, mais ne lui communiquerait pas la vie divine. S’il n’avait pas véritablement assumé l’humanité, celle-ci ne serait pas réellement engagée dans son œuvre. L’incarnation constitue ainsi le fondement de toute la construction théologique. Popović affirme : « Tout le mystère de la foi chrétienne se trouve dans l’Église ; tout le mystère de l’Église se trouve dans le Dieu-homme ».
Cette union n’abolit pas la réalité humaine. Popović précise que Dieu demeure Dieu et que la chair demeure chair dans l’unique personne du Christ. La grandeur de l’incarnation tient à cette rencontre sans suppression de l’humanité. La personne humaine reçoit une destination qui dépasse ses capacités propres, mais elle n’est pas dissoute dans une puissance impersonnelle. L’auteur reprend Jean Damascène, qui décrit l’incarnation comme « la seule chose nouvelle sous le soleil ». Cette nouveauté transforme la compréhension de l’homme : sa vocation ne consiste plus seulement à développer des facultés naturelles, mais à participer, par grâce, à une vie rendue accessible dans le Christ.
L’Église est comprise comme la présence durable de cette vie dans l’histoire. Le Christ ressuscité et monté au ciel reste sa tête ; elle est son corps. Popović s’appuie particulièrement sur Éphésiens 1, 20-23 et Colossiens 1, 16-18. Il reprend l’expression paulinienne de la « plénitude » pour expliquer que l’Église reçoit du Christ ce qui lui donne son existence et sa finalité. Elle ne devient pas vivante par la seule volonté de ses membres. Sa vie procède de celui auquel ils sont unis. Les activités, les ministères et les structures ecclésiales doivent être compris à partir de cette relation fondamentale, sans laquelle ils perdraient leur caractère proprement chrétien.
Cette conception comporte une dimension cosmique. Le Christ est présenté comme celui par qui et pour qui toutes choses existent. L’œuvre du salut vise à réunir dans son ordre vivant ce que le péché a dispersé. Les hommes, les anges et la création sont envisagés dans une même destination, sans que leurs différences disparaissent. L’Église exprime ce rassemblement autour du Verbe incarné. Le salut ne concerne donc pas seulement une conscience individuelle qui chercherait son apaisement. Il appartient à un mouvement plus vaste de réconciliation, de sanctification et de restauration du sens de la création. Popović interprète ainsi la récapitulation de toutes choses dans le Christ comme le terme du dessein divin.
Le vocabulaire du salut est essentiellement celui de la transformation. L’homme est appelé à être purifié, sanctifié, transfiguré et déifié. Popović multiplie les termes qui expriment cette croissance : devenir semblable au Christ, vivre de sa vie, entrer dans la communion trinitaire. Ces expressions renvoient à une participation par grâce. Elles ne signifient pas que chaque fidèle devient une nouvelle incarnation du Verbe au même titre que Jésus-Christ. L’unicité du Dieu-homme demeure le fondement de la participation des autres. L’Église est décrite comme un « atelier théanthropique » où les êtres humains sont progressivement rendus semblables au Christ par les sacrements et les vertus.
Cette croissance trouve sa mesure dans Éphésiens 4, 13 : parvenir à la stature de la plénitude du Christ. Popović refuse de fixer comme horizon ultime un idéal simplement humain, variable selon les sociétés et les époques. La perfection recherchée est celle que le Christ manifeste dans sa personne. Elle devient accessible parce qu’il donne les moyens d’y participer. L’homme ne reçoit pas seulement un modèle placé à une distance infranchissable. Il est introduit dans une relation qui rend possible sa transformation. La vie chrétienne repose sur cette articulation entre une vocation élevée et les dons nécessaires pour avancer vers elle.
Le salut est également une entrée dans la vie de la Trinité. Popović écrit : « Le salut est, en réalité, la vie dans la Sainte Trinité ». Le Père, le Fils et l’Esprit Saint ne constituent pas trois objets de dévotion indépendants. L’accès au Père se réalise par le Fils dans l’Esprit. Cette structure traverse toute l’existence ecclésiale. Le Christ unit l’homme à lui ; l’Esprit rend cette union vivante ; la communion ainsi reçue ouvre à la vie du Père. La doctrine trinitaire ne demeure pas une formule abstraite. Elle exprime la réalité même de la vie chrétienne et le contenu du salut.
La Pentecôte manifeste cette action de l’Esprit. Popović présente le corps ecclésial comme préparé par l’œuvre du Christ et vivifié par la venue de l’Esprit Saint. Celui-ci révèle le Christ, permet de le connaître et communique les dons nécessaires à la vie nouvelle. L’auteur reprend les passages de Jean sur l’Esprit de vérité et ceux de Paul sur la connaissance spirituelle. Cette connaissance dépasse l’information historique ou l’analyse extérieure. Elle implique une transformation de celui qui connaît. Comprendre le Christ et vivre en lui appartiennent à un même mouvement, dans lequel l’Esprit éclaire les facultés humaines et les fait participer à la vérité reçue.
La grâce désigne les puissances divines qui rendent cette participation possible. Popović la compare à un océan sans limites agissant dans la vie de l’Église. Elle purifie, renouvelle, sanctifie et conduit à la déification. L’homme ne peut produire cette vie par lui-même : il la reçoit de Dieu. Cependant, la grâce ne supprime pas sa liberté. Celle-ci peut accueillir le don, y coopérer ou s’en détourner. Le livre associe constamment l’action divine et la réponse humaine. La transformation chrétienne n’est ni une réussite autonome, ni un mécanisme qui fonctionnerait indépendamment de la volonté et de la manière de vivre du fidèle.
La liberté possède une importance particulière parce qu’elle appartient à la ressemblance divine de l’homme. Popović insiste sur sa puissance et sur les risques liés à son usage. Elle rend possible l’amour et l’union volontaire avec Dieu, mais aussi le refus et la séparation. Le péché apparaît comme une liberté employée contre sa destination. La vie chrétienne cherche à réorienter cette liberté en suivant le Christ. La soumission de la volonté humaine à la volonté divine est présentée comme volontaire, à l’image de l’obéissance du Christ. Elle constitue une guérison de l’usage de la liberté, plutôt que son effacement.
Cette transformation s’accomplit avec les autres. L’expression « avec tous les saints », empruntée à Éphésiens 3, 18, revient continuellement. Popović l’emploie pour combattre l’idée d’un christianisme autosuffisant, où chacun élaborerait seul sa foi et sa perfection. Les saints, les apôtres, les fidèles présents et les générations passées appartiennent à une communion vivante. Les dons des uns bénéficient aux autres. Cette unité ne détruit pas la personnalité : chaque membre demeure une personne entière, tout en recevant la vie d’un même corps. Le livre cherche ainsi à maintenir ensemble la singularité de chacun et la profondeur de l’appartenance commune.
Les quatre caractères de l’Église (une, sainte, catholique et apostolique) découlent de son lien au Christ. Popović ne les traite pas comme des qualités qu’une organisation pourrait acquérir par son efficacité. Ils expriment sa nature et sa destination. L’unité vient de l’unique Dieu-homme ; la sainteté, de sa vie ; la catholicité, de la plénitude de cette communion ; l’apostolicité, de sa transmission fidèle. Ces caractères permettent également à l’auteur de formuler son jugement sur les divisions chrétiennes. Il identifie l’Église orthodoxe avec la continuité de cette Église une et interprète les séparations à partir de cette identification.
L’unité est, selon lui, indissociable de l’unicité du Christ. Un même Christ ne peut avoir plusieurs corps indépendants qui posséderaient chacun une partie de sa plénitude. Popović affirme donc que l’Église ne se divise pas dans son être ; des groupes ou des personnes peuvent s’en séparer. Il écrit : « L’Église n’a jamais été divisée et ne peut jamais l’être ». Cette proposition constitue le fondement de son rejet d’un modèle où les différentes confessions seraient les fragments équivalents d’une Église à reconstruire. Dans son raisonnement, l’unité existe dans le corps du Christ ; la question est celle de la participation à ce corps et de la fidélité à sa foi.
La sainteté de l’Église n’est pas démentie, pour Popović, par la présence de pécheurs. Il distingue la source divine de sa vie et l’état de ses membres. L’Église porte les personnes imparfaites, les instruit et les conduit au repentir. Elle est un lieu de guérison. Les fautes humaines ne transforment pas le Christ, ses dons et ses commandements en réalités mauvaises. Cette distinction évite de confondre la sainteté confessée avec l’impeccabilité de tous les responsables ou fidèles. Elle impose aussi une responsabilité : l’appartenance ecclésiale appelle la conversion, et ne constitue pas une justification de la persistance volontaire dans le mal.
La catholicité est présentée dans un sens de plénitude et de communion. Popović décrit une unité où les personnes vivent les unes avec les autres dans le Christ et où la création trouve son rassemblement. Cette catholicité dépasse l’extension géographique et la seule organisation des assemblées épiscopales. Elle implique une manière de vivre, de connaître et d’aimer dans le corps commun. Les conciles en sont une expression doctrinale majeure, mais ils appartiennent à une réalité plus profonde : la communion dans la foi, la grâce et la vie du Dieu-homme.
L’apostolicité possède, elle aussi, une dimension vécue. Les apôtres transmettent le Christ qu’ils ont reçu et dont ils vivent. Les Pères continuent ce témoignage dans leur enseignement, leur sainteté et leur service. La succession apostolique ne peut être ramenée à une chaîne extérieure de titulaires. Elle implique la transmission de la même foi et de la même vie. Il insiste : ce que les apôtres remettent à leurs successeurs, c’est le Christ lui-même, avec les richesses de sa personne. Lorsque cette transmission est remplacée par une autre référence suprême, le sens de la succession est perdu.
La Tradition est comprise à partir de cette présence vivante. Elle ne désigne pas seulement une collection de coutumes ou un ensemble de textes anciens. Popović demande : « Qu’est-ce que la sainte Tradition ? C’est le Dieu-homme, le Seigneur Jésus-Christ lui-même ». Les Écritures, les conciles, les Pères, les sacrements et les prières participent à sa transmission. L’Eucharistie en manifeste particulièrement la plénitude. La fidélité à la Tradition consiste donc à recevoir la vie du Christ telle qu’elle est confessée et vécue dans l’Église. Elle exclut, pour l’auteur, aussi bien l’invention arbitraire que la réduction de la foi à un patrimoine extérieur.
Les sacrements sont situés dans cette totalité ecclésiale. Le Christ est le grand mystère dont ils procèdent ; l’Église est le lieu où ils communiquent sa vie. Popović accorde une place centrale au baptême, à la chrismation et à l’Eucharistie, mais ne limite pas l’action sanctifiante à un inventaire fermé de rites. Il affirme que toute la vie de l’Église peut être porteuse de ce mystère, jusque dans une bénédiction, une invocation ou une larme de repentir. Cette extension du vocabulaire exprime l’unité de la vie chrétienne. Les gestes particuliers sont reliés au même corps et au même don, plutôt qu’isolés les uns des autres.
Le baptême inaugure une existence nouvelle dans le Christ. Le fidèle participe à sa mort et à sa résurrection et entre dans son corps. Popović présente cet événement comme le commencement d’un programme de vie : les dons reçus doivent être développés dans les sacrements et les vertus. Le baptême n’est pas seulement un acte passé qui fournirait une identité administrative. Il ouvre une croissance continue. La chrismation lui est étroitement liée : elle est le sceau du don de l’Esprit Saint, la communication des forces nécessaires à cette vie nouvelle. Popović y voit une continuation de la Pentecôte dans l’existence de chaque chrétien.
L’Eucharistie constitue le centre de cette communion. Le fidèle n’y reçoit pas seulement un rappel du Christ, mais participe à son corps et à son sang. Popović développe cette idée avec Jean Chrysostome et Nicolas Cabasilas. La communion unit les fidèles au Christ et entre eux. L’unité ecclésiale et l’unité eucharistique sont profondément liées. Le sacrement ne peut être compris comme une expérience privée, détachable de la confession de foi et de l’appartenance au corps commun. Cette conception prépare directement les pages où l’auteur refuse de faire de l’intercommunion un instrument permettant de créer une unité qui ne serait pas encore confessée.
Les vertus sont inséparables des sacrements. La foi, l’amour, l’espérance, la prière, le jeûne, l’humilité, la miséricorde et le repentir rendent concrète la participation au Christ. Popović reprend Maxime le Confesseur : « Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même est l’essence de toutes les vertus ». Les vertus ne sont pas des performances morales indépendantes de la grâce. Elles sont des manières de vivre ce qui est reçu de lui. L’auteur insiste sur leur solidarité : la foi se nourrit de l’amour et de la prière ; la prière suppose l’humilité et la persévérance ; chacune contribue à la croissance des autres.
La doctrine et la vie ne peuvent, dans cette perspective, être séparées. Popović qualifie les commandements évangéliques de « dogmes éthiques ». La formule signifie que les vérités chrétiennes demandent une réalisation personnelle. Confesser l’amour de Dieu et refuser d’aimer le prochain introduirait une rupture au cœur de l’existence chrétienne. Les Béatitudes ne sont pas des ornements facultatifs ajoutés à une orthodoxie intellectuelle. Elles expriment une manière de participer à la vie du Christ. La précision doctrinale et la transformation morale doivent donc se rejoindre : la foi est faite pour vivre, et la conduite reçoit son sens de la vérité confessée.
La hiérarchie ecclésiale est justifiée par le service de cette vie. Popović la rapporte au Christ, grand prêtre éternel, et cite les enseignements de Cyprien et d’Ignace d’Antioche sur l’évêque, les prêtres et les diacres. Il reconnaît pleinement leur place dans l’Église. Cependant, leur autorité ne constitue pas une source indépendante qui remplacerait le Christ. Celui-ci demeure l’unique tête du corps, y compris dans son organisation visible. La hiérarchie doit transmettre ses dons et sa vérité. Le critère de sa légitimité est donc théanthropique : elle reçoit son sens de sa fidélité au Dieu-homme et de son service de la communion.
La liturgie réalise cette communion dans le temps. Les fêtes du Christ, de la Mère de Dieu et des saints font entrer les fidèles dans les réalités qu’elles célèbrent. Le calendrier n’est pas présenté comme une simple répétition commémorative. Il ouvre une participation à la vie du même corps à travers les générations. Les saints deviennent des guides et des compagnons. La prière permet à la doctrine de devenir parole adressée à Dieu, puis expérience et conduite. Popović résume cette relation en présentant les offices comme l’Évangile et la Tradition transformés en prières, hymnes, supplications et larmes.
La prière organise également les vertus. Popović la décrit comme le chef de chœur qui leur donne leur place et leur souffle. Elle rassemble la pensée, les sentiments et la volonté dans une orientation commune. La connaissance théologique trouve ainsi sa condition spirituelle dans une relation vécue. La doctrine sur l’incarnation se célèbre à Noël ; celle sur la Résurrection, à Pâques ; la confession du Christ devient une manière de vivre les événements de son salut. L’unité entre vérité, célébration et existence explique pourquoi Popović refuse un christianisme réduit à un enseignement abstrait ou à un ensemble de pratiques sans transformation intérieure.
Le jugement complète cette vision. Dieu est Créateur, Sauveur, Sanctificateur et Juge. Pour Popović, ces fonctions ne sont pas étrangères les unes aux autres : celui qui donne l’existence et les moyens du salut apprécie également la réponse humaine. Le jugement appartient au Christ, qui a véritablement connu la condition humaine. L’auteur insiste sur ce point à partir de Jean 5, 22 et Actes 17, 31. Le juge n’est pas une puissance indifférente placée hors de l’expérience des hommes. Le Dieu-homme évalue leurs actes à partir de sa justice et de son amour. Le jugement final révèle ainsi la portée de la liberté, de la vérité et de la destination de chacun.
La seconde partie applique ces principes à l’humanisme. Dans le vocabulaire du livre, ce mot désigne surtout une attitude qui fait de l’homme autonome la mesure suprême du vrai, du bien et du sens. Popović lui reproche de chercher l’accomplissement humain en écartant le Dieu-homme. Sa critique ne porte pas uniquement sur des projets politiques explicitement athées. Elle vise également les formes religieuses qui maintiennent un langage chrétien tout en remplaçant la référence décisive au Christ par une autorité humaine. Le contraste fondamental oppose deux orientations : vivre de soi seul ou recevoir de Dieu la possibilité d’accomplir sa vocation.
La mort constitue son principal critère de jugement du progrès. Popović demande ce que valent les réalisations humaines si elles laissent l’homme soumis à son ennemi ultime. La science et la technique peuvent modifier les conditions de l’existence, mais elles ne répondent pas à la question de l’immortalité. Il juge insuffisant un progrès qui accroît la puissance sans délivrer du péché et de la mort. À cette conception, il oppose une croissance dans le Christ ressuscité. Chaque vertu devient un mouvement vers une vie qui dépasse les limites temporelles. Le progrès théanthropique se mesure à la transformation de la personne et à sa participation à la résurrection.
Cette critique s’étend à la culture. Popović décrit l’humanisme européen comme un système où l’homme produit seul ses critères et absolutise ses œuvres. Il voit dans l’accumulation matérielle, la recherche de puissance et la confiance exclusive dans la raison les signes d’un déséquilibre. Les guerres mondiales occupent une place importante dans ce diagnostic : elles manifestent, selon lui, qu’une civilisation techniquement développée peut employer ses capacités contre l’humanité. Ces pages relèvent d’une interprétation théologique et polémique de l’histoire européenne. La culture théanthropique qu’il propose vise une autre orientation : former une personne dont les facultés créatrices sont mises au service de l’amour, de la vérité et de la vie divine.
La question sociale est traitée à partir de la dignité de la personne. Popović refuse que l’individu soit sacrifié à la classe, à la nation, à l’État, à la civilisation ou à une autre puissance collective. Il refuse également une autonomie individuelle qui rendrait toute communion secondaire. Il recherche une société où la personne et la communauté se soutiennent mutuellement. L’image du corps lui permet d’exprimer cette interdépendance : aucun membre ne peut se déclarer inutile aux autres ou se prétendre autosuffisant. Les différences de fonction ne justifient pas la domination. Elles augmentent la responsabilité de ceux qui possèdent les moyens les plus importants.
Le principe social fondamental est le service. Popović l’explique avec l’exemple du cœur, dont l’importance se manifeste par son activité au bénéfice de tout le corps. « Le plus grand est le plus grand parce qu’il est volontairement le serviteur de tous », écrit-il. Il rapporte ce principe à Matthieu 20, 26-28 et à l’attitude du Christ. Les riches doivent servir les pauvres, les savants les ignorants et les responsables ceux qui leur sont confiés. L’humilité devient ainsi une règle de la relation sociale. La communauté chrétienne doit manifester la puissance comme don et service, selon la vie du Dieu-homme dont elle reçoit sa destination.
L’éducation dépend, elle aussi, d’une conception de l’homme. Popović part du constat d’un être inachevé, appelé à se développer. Il demande quel modèle peut guider cet accomplissement. Selon lui, les approches qui réduisent l’homme aux sensations, à la raison ou à l’instinct ne prennent en compte qu’une partie de sa réalité. Il examine dans cette perspective Rousseau, Locke, Kant et Nietzsche. À ces modèles, il oppose le Christ comme homme pleinement accompli. L’éducation théanthropique cherche à former ensemble l’intelligence, la conscience, la volonté et l’amour. Son terme est la sainteté, envisagée comme la réalisation de la vocation humaine dans toutes ses dimensions.
La critique de la papauté s’inscrit dans cette opposition générale. Popović interprète l’infaillibilité pontificale comme une substitution de l’homme au Dieu-homme dans la fonction de mesure suprême. Il rattache cette interprétation à sa critique du titre de vicaire du Christ et à la place reconnue au pape. Son argument repose sur l’affirmation que le Christ demeure réellement présent et reste l’unique tête de l’Église. La lecture qu’il propose de la doctrine catholique est particulièrement sévère : il voit dans sa définition au concile Vatican I l’aboutissement religieux de l’autonomie humaine.
Le protestantisme est présenté comme une multiplication de ce même principe. Popović affirme : « En principe, chaque protestant est un pape indépendant ». Il vise la conscience individuelle lorsqu’elle devient, à ses yeux, le juge ultime de la foi. L’autorité concentrée dans un homme et l’autorité dispersée entre les individus auraient alors une origine commune : la rupture avec la conscience ecclésiale vécue « avec tous les saints ». Le livre rapproche ainsi papauté et protestantisme dans une critique de la référence humaine autonome. Cette comparaison exprime la logique de l’auteur, qui oppose aux deux la transmission de la foi dans le corps du Christ.
C’est à partir de cette analyse qu’il condamne l’« œcuménisme humaniste ». Il ne vise pas simplement le fait que des chrétiens se rencontrent ou désirent la fin des divisions. Il attaque un modèle d’unité fondé sur une négociation humaine qui relativiserait la vérité ecclésiale. Si les confessions sont considérées comme des ensembles équivalents dont les différences pourraient être mises entre parenthèses, l’unité recherchée ne correspond plus, selon lui, à la communion dans le Dieu-homme. Elle devient une construction reposant sur le minimum commun accepté par les interlocuteurs. Popović emploie un langage extrêmement dur pour ce modèle, qu’il présente comme une réunion d’erreurs plutôt que comme un retour à la plénitude de l’Église.
Le « dialogue de l’amour » est examiné dans cette perspective. Popović affirme que l’amour chrétien ne peut être séparé de la vérité. Le Christ étant, pour lui, la vérité personnelle et vivante, aimer quelqu’un implique de désirer sa participation à cette vérité. Il écrit : « Il ne peut y avoir de dialogue de l’amour sans dialogue de la vérité ». Une entente obtenue par la dissimulation des désaccords serait trompeuse. L’amour ne se mesure pas seulement à l’absence de conflit ou à la satisfaction des interlocuteurs. Il doit rester lié à ce qui conduit réellement, dans sa conception, à la guérison et au salut de la personne.
La fermeté doctrinale ne doit cependant pas devenir une volonté de faire souffrir. Popović cite Maxime le Confesseur : « Je ne souhaite pas que les hérétiques souffrent, et je ne me réjouis d’aucun mal qui leur arrive ». Il conserve la distinction entre la personne et l’erreur qu’il lui attribue. Cette distinction apparaît également dans sa lecture de l’épisode de la femme adultère : le Christ condamne le péché tout en sauvant la pécheresse. Popović refuse de qualifier de sainte une inquisition qui tue le pécheur à cause de son péché. La méthode chrétienne qu’il défend associe donc le rejet de l’erreur et le bien recherché pour celui qui la porte.
L’intercommunion constitue le point sacramentel le plus sensible. Pour Popović, l’Eucharistie exprime la réalité entière de l’Église : son unité dans le Christ, sa foi et sa vie. Participer ensemble au sacrement implique une communion déjà réelle ; cela ne peut servir à remplacer l’accord sur la foi. Il refuse ainsi de placer les sacrements au-dessus de l’Église comme s’ils pouvaient être examinés indépendamment du corps dont ils procèdent. Sa conclusion est restrictive : il ne reconnaît pas de mystères sacramentels hors de l’Église orthodoxe dans le sens qu’il donne à cette expression. Cette position est formulée comme une conséquence directe de son identification entre l’Église une et la communion orthodoxe.
Pour soutenir cette conclusion, il invoque des textes canoniques et patristiques, notamment les canons apostoliques 45, 46 et 65, ainsi que Jean Damascène et Théodore le Studite. Il les applique aux prières communes, à la reconnaissance des sacrements et à la participation eucharistique avec ceux qu’il considère comme hérétiques. Leur fonction est de montrer que la communion implique un engagement de foi et ne constitue pas un simple geste de courtoisie. Le raisonnement demeure cohérent avec son point de départ : les mystères appartiennent au corps du Christ et ne peuvent être détachés de sa confession. Les références canoniques sont donc mobilisées au service d’une conception ecclésiologique déterminée.
Les dernières pages de la seconde partie reprennent de longs passages de Nikolaj Velimirović. Il faut distinguer ces citations du texte directement composé par Popović, même si celui-ci les présente avec approbation. Elles décrivent une Europe ayant remplacé le Christ par la puissance, les inventions, l’impérialisme et les idéologies. Le ton devient celui d’une accusation prophétique et d’une dramatisation du conflit entre l’Europe et le Christ.
La nation ne doit pas non plus devenir le critère suprême de la vie chrétienne. La personne ne doit pas davantage être sacrifiée aux intérêts politiques. Cette précision éclaire le projet théologique général : la référence ultime est le Christ, et non un peuple, une civilisation ou une institution humaine absolutisée. Elle montre aussi pourquoi le vocabulaire national et les grandes accusations historiques doivent être lus à la lumière de ce principe, sans effacer les tensions présentes dans l’ouvrage.
La solution proposée est le repentir et le retour à la vie apostolique et patristique. Popović ne présente pas la sortie des divisions comme la victoire d’une puissance religieuse sur une autre. Il l’envisage comme le rétablissement de la référence au Dieu-homme dans la foi, les sacrements, les vertus et l’existence. Le retour aux Pères signifie, dans ce cadre, recevoir ce qu’ils transmettent du Christ, plutôt qu’utiliser leurs textes comme une simple autorité extérieure. La conclusion invoque Athanase, le septième concile œcuménique et le Synodikon de l’Orthodoxie. Ces références réaffirment que le salut vient du Seigneur incarné et que la fidélité ecclésiale consiste à confesser et à vivre son œuvre.
L’ensemble du livre s’organise ainsi autour d’un même critère : la présence du Christ, vrai Dieu et vrai homme. L’Église reçoit de lui son unité, sa sainteté, sa catholicité et son apostolicité. L’Esprit Saint rend cette vie présente ; les sacrements l’offrent ; les vertus la réalisent dans la liberté ; la liturgie la célèbre et la transmet. La critique de l’humanisme et de l’œcuménisme découle de ce fondement : Popović rejette toute démarche qui ferait de l’homme autonome la source ultime de la vérité ou qui construirait l’unité chrétienne en relativisant la foi. Sa pensée associe une vocation positive, la déification de la personne dans la communion, et une polémique sévère contre ce qu’il considère comme le remplacement du Dieu-homme par l’homme.
Référence : Justin Popović, The Orthodox Church and Ecumenism, première édition serbe, 1974 ; traduction anglaise de Benjamin Emmanuel Stanley, Lazarica Press, Birmingham, 2000. Introduction de Radovan Bigović ; note éditoriale de Milenko Zebić.
