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samedi 3 octobre 2026

A LA RECHERCHE DU CHRIST. Brève histoire des sept conciles qui ont défini la chrétienté. 1. Nicée (325), le concile qui précisa la nature du Christ.





Lorsque les gardes impériaux ouvrirent les lourds battants de la porte orientale, Eusèbe de Césarée retint son cheval. Devant lui s’étendait une ville qu’il ne connaissait pas, mais qui semblait trop petite pour accueillir tous ceux qui y affluaient. Les rues étaient encombrées de voyageurs ; des serviteurs déchargeaient des coffres remplis de manuscrits ; des diacres couraient d’une auberge à l’autre à la recherche d’un logement. Aux abreuvoirs, des chevaux couverts de poussière buvaient longuement après des semaines de voyage. On entendait partout le grec, mais aussi le latin, le syriaque, le copte, parfois quelques mots d’arménien. Rien ne distinguait Nicée des autres villes de Bithynie. Pourtant, en ce printemps de l’an 325, elle était devenue le centre du monde chrétien.

Eusèbe descendit de cheval. Il reconnut plusieurs visages. Certains étaient ceux d’amis qu’il n’avait pas revus depuis les années de persécution ; d’autres lui étaient connus par leurs écrits ou leur réputation. Beaucoup portaient encore sur leur corps les marques des épreuves traversées. Un évêque avançait en boitant ; un autre avait perdu un œil ; un troisième cachait difficilement une main mutilée. Ces cicatrices parlaient avant eux. Vingt ans plus tôt, les autorités impériales avaient voulu faire disparaître le christianisme. Les églises avaient été fermées, les Écritures brûlées, les évêques emprisonnés. Plusieurs des hommes qui se retrouvaient aujourd’hui à Nicée avaient connu les cachots de Dioclétien. À cette époque, nul n’aurait imaginé qu’un jour un empereur romain les inviterait officiellement à débattre de la foi.

Car c’était bien l’empereur qui les avait convoqués. Constantin n’était pas théologien et n’avait pas la prétention de trancher lui-même les questions qui divisaient l’Église. Mais il était un homme politique d’un rare instinct. Après avoir réunifié un Empire déchiré par les guerres civiles, il comprenait qu’une Église divisée pouvait devenir un nouveau facteur de désordre. Une querelle née à Alexandrie s’était propagée avec une rapidité inquiétante. Les évêques s’écrivaient, se répondaient, s’accusaient parfois. Les fidèles prenaient parti. Dans certaines villes, les discussions avaient quitté les églises pour gagner les marchés et les places publiques. On ne parlait plus seulement des récoltes, des impôts ou des campagnes militaires. On débattait de la nature du Christ.

À l’origine de cette crise se trouvait un homme que nombre des évêques présents n’avaient oncques rencontré : Arius. Grand, austère, excellent prédicateur, ce prêtre d’Alexandrie séduisait par la rigueur de son raisonnement autant que par son éloquence. Il répétait une formule qui allait bientôt faire le tour de l’Empire : « Il fut un temps où le Fils n’était pas. » Pour Arius, le Verbe était bien le premier de tous les êtres créés, l’instrument par lequel Dieu avait fait le monde, mais il n’était point Dieu au même titre que le Père. Il avait reçu la gloire, mais ne la possédait pas de toute éternité. La distinction, qui pouvait sembler subtile, bouleversait pourtant toute la compréhension chrétienne du salut. Si le Christ n’était pas pleinement Dieu, pouvait-il réellement sauver l’humanité ? La question n’appartenait plus aux seules écoles de théologie. Elle touchait le cœur même de la foi.

Eusèbe savait qu’il assistait à une réunion exceptionnelle. Ce qu’il ignorait encore, c’est que les générations futures appelleraient cette assemblée le premier concile œcuménique. Lui-même en deviendrait l’un des principaux témoins. Dans les années qui suivraient, il raconterait ces journées avec le regard de celui qui les avait vécues. Grâce à lui, nous pouvons encore apercevoir les salles où les évêques débattirent, l’empereur entrant vêtu de pourpre, mais laissant les évêques prendre place avant lui, les discussions passionnées qui se prolongèrent des semaines durant, les moments de conflit comme les instants de communion. Dix-sept siècles plus tard, son récit demeure l’une des portes les plus précieuses pour entrer dans cette histoire.

Avant de pousser à son tour la porte du palais impérial, Eusèbe leva une dernière fois les yeux vers la ville. Les marchands continuaient leurs affaires ; les enfants jouaient dans les rues. ; les pêcheurs revenaient du lac comme chaque matin. Pourtant, derrière ces murailles, des hommes allaient choisir des mots qui seraient encore récités des siècles plus tard par des millions de chrétiens à travers le monde. Nul n’était venu pour écrire l’Histoire. Tous étaient simplement convaincus d’avoir reçu une foi qu’ils n’avaient pas le droit de trahir.

Le lendemain, dès les premières heures du jour, les rues de Nicée s’animèrent plus tôt qu’à l’ordinaire. Des soldats de la garde impériale prirent position devant le palais où devaient se réunir les évêques. Les curieux se pressaient à distance respectable. Les habitants de la ville ne comprenaient pas toujours les raisons de cette étrange assemblée, mais chacun avait conscience qu’un événement peu commun se préparait. On racontait que des évêques étaient venus des extrémités de l’Empire. Certains affirmaient qu’ils étaient deux cents ; d’autres en comptaient plus de trois cents. Personne ne semblait connaître leur nombre exact. Ce qui frappait les esprits, c’était leur diversité. Jamais on n’avait vu réunis en un même lieu autant de responsables des Églises chrétiennes.

Les évêques arrivèrent dans la grande salle. Les plus âgés marchaient en tête. Quelques-uns échangeaient quelques mots à voix basse ; d’autres demeuraient silencieux, absorbés par l’importance de l’instant. On retrouvait d’anciens compagnons de captivité, des adversaires de longue date, des hommes qui ne s’étaient connus jusque-là que par leurs lettres. Les sièges furent bientôt occupés. Chacun attendait.

Puis le silence se fit. Les portes s’ouvrirent. Constantin entra.

Eusèbe racontera plus tard cette scène avec une admiration qu’il ne cherchera guère à dissimuler. L’empereur avançait, revêtu de la pourpre impériale. L’or et les pierres précieuses faisaient étinceler son manteau sous la lumière qui pénétrait par les hautes fenêtres. Pendant, ajoute Eusèbe, son attitude était empreinte d’une certaine retenue. Arrivé au milieu de l’assemblée, il n’alla pas derechef s’asseoir sur le trône préparé pour lui. Il attendit que les évêques lui en donnent le signe. Le geste n’était pas anodin. L’homme le plus puissant du monde romain reconnaissait publiquement que, dans cette assemblée, il n’était pas le maître de la foi.

Lorsqu’il prit enfin la parole, Constantin ne prononça pas un discours de théologien, mais parla tel un souverain soucieux de l’unité. Les divisions de l’Église, expliqua-t-il, lui paraissaient plus redoutables encore que les guerres qu’il avait dû mener pour réunifier l’Empire. Les ennemis extérieurs pouvaient être vaincus par les armes ; les déchirures intérieures risquaient d’affaiblir durablement tout le corps de la société. Il supplia les évêques de mettre un terme à leurs querelles et de retrouver une même profession de foi.

Le souhait était sincère. Il révélait aussi une forme de naïveté. Constantin croyait qu’il suffisait de réunir les évêques pour que la paix revienne. Il allait découvrir qu’il y a questions ne se résolvent ni par un décret impérial ni par un appel à la concorde. Derrière la crise qui agitait l’Église ne se cachait pas une rivalité personnelle ou une banale affaire de discipline. C’était le cœur même du christianisme qui était en discussion. Qui était réellement Jésus-Christ ? Était-il Dieu au même titre que le Père ou seulement la plus parfaite des créatures ? La réponse à cette question allait déterminer toute la théologie chrétienne.

Parmi les hommes assis dans cette salle, un jeune diacre suivait les débats avec une attention particulière. Il accompagnait son évêque, Alexandre d’Alexandrie. Peu de participants connaissaient encore son nom. Il n’avait ni le prestige d’un grand évêque ni l’expérience des anciens confesseurs de la foi. Toutefois, au cours des décennies qui allaient suivre, il deviendrait l’adversaire le plus redoutable de l’arianisme. Ce jeune diacre s’appelait Athanase.

Alexandre d’Alexandrie connaissait mieux que quiconque l’homme contre lequel il allait devoir lutter. Arius n’était ni un agitateur ni un aventurier. Depuis des années, il prêchait dans l’une des plus importantes églises d’Alexandrie. Grand, ascétique, doté d’une voix de stentor et d’un réel talent d’orateur, il fascinait une partie de ses auditeurs par la rigueur de son raisonnement. Il composait même des hymnes que les marins chantaient dans le port et que les voyageurs emportaient avec eux jusqu’aux villes les plus éloignées de l’Empire. Jamais une querelle théologique ne s’était propagée avec une telle rapidité.

De prime abord, le débat pouvait sembler dérisoire. Il ne portait que sur quelques mots. Pourtant, ces quelques mots changeaient tout. Arius voulait préserver à tout prix l’unicité absolue de Dieu. Si le Père est éternel, pensait-il, le Fils ne peut l’être de la même manière. Sinon, il existerait deux principes éternels. Le Verbe a donc été engendré avant tous les siècles, mais il n’est pas éternel comme le Père. Il est la première de toutes les créatures, infiniment supérieure au reste de la création, mais il reste une créature. Arius résumait volontiers sa pensée par une formule devenue célèbre : « Il fut un temps où le Fils n’était pas. »

Pour Alexandre, cette affirmation détruisait le cœur même de la foi chrétienne. Si le Christ n’est pas pleinement Dieu, comment pourrait-il communiquer aux hommes la vie divine ? Une créature, aussi parfaite soit-elle, ne peut sauver d’autres créatures. Depuis les Apôtres, les chrétiens adorent le Christ, le prient, le baptême est donné en son nom, l’Eucharistie est célébrée en mémoire de son sacrifice. Si le Fils n’est pas véritablement Dieu, cette foi tout entière vacille.

Le jeune Athanase partageait cette conviction. Il n’était encore que diacre, mais il possédait déjà une intelligence remarquable et une étonnante force de caractère. Depuis plusieurs années, il observait la progression des idées d’Arius. Il avait compris que la controverse dépassait largement les limites d’Alexandrie. Ce qui se jouait à Nicée concernait toutes les Églises. Les évêques n’étaient pas réunis pour arbitrer une dispute locale. Ils devaient répondre à une question qui accompagnerait dès lors toute l’histoire du christianisme.

Les discussions commencèrent aussi sec. Les prises de parole se succédèrent durant plusieurs jours. Chacun citait les Écritures. Les lettres des anciens évêques étaient relues. On invoquait la tradition reçue des Apôtres, transmise et acceptée par tous. Les débats étaient vifs, mais tous avaient conscience qu’aucune formule approximative ne pouvait suffire. Il fallait trouver les mots capables d’exprimer avec précision la foi de l’Église.

C’est alors qu’apparut un terme qui n’était écrit nulle part dans le Nouveau Testament.

Un seul mot : homoousios !

En grec, il signifie « de même substance », ou plus exactement « consubstantiel ». Le Fils n’est pas seulement semblable au Père ; il possède la même nature divine que lui. Ce mot n’était pas nouveau. Quelques théologiens l’avaient déjà employé auparavant., mais jamais encore il n’avait occupé une place aussi déterminante. Certains évêques hésitaient, car le terme ne figurait pas dans les Écritures et pouvait prêter à des malentendus ; d’autres, au contraire, estimaient qu’il était devenu indispensable. Puisqu’Arius utilisait des expressions bibliques pour leur donner un sens nouveau, il fallait un mot suffisamment précis pour empêcher toute équivoque.

Le débat prit un autre tournure. Il ne s’agissait plus seulement de condamner une doctrine, mais donner à toute l’Église une profession de foi qui empêcherait le retour de la même controverse. Les évêques entreprirent donc de rédiger un symbole qui résumerait, en quelques lignes, ce qu’ils avaient reçu de la Tradition apostolique.

Les discussions se prolongèrent plusieurs semaines. Chacun comprenait que le choix d’un seul mot pouvait engager l’avenir de l’Église. Les évêques ne cherchaient pas à satisfaire les subtilités des philosophes. Ils avaient une préoccupation bien plus concrète : transmettre intacte la foi qu’ils avaient eux-mêmes reçue. À plusieurs reprises, les propositions furent relues, corrigées, discutées. Des expressions semblaient trop vagues. D’autres risquaient d’être interprétées dans un sens contraire à celui que l’on voulait défendre. Peu à peu, le texte prit forme.

Il commençait par une affirmation simple : « Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant… » Nul ne contestait ces premiers mots. Mais, lorsqu’il était question du Fils, chaque expression avait désormais son importance. Jésus-Christ était proclamé « Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ». Puis venait la formule décisive : « engendré, non pas créé, consubstantiel au Père ». En quelques mots, les évêques fermaient la porte à la doctrine d’Arius. Le Christ n’appartenait pas à l’ordre des créatures ; il partageait pleinement la nature divine du Père. Ce qu’ils formulaient n’était pas, à leurs yeux, une nouveauté. Leur dessein était simplement de donner une expression plus précise à la foi que l’Église confessait depuis les Apôtres.

Le texte fut présenté à l’assemblée. Les signatures commencèrent à s’ajouter les unes après les autres. La très grande majorité des évêques y souscrivit ; quelques-uns hésitèrent jusqu’au dernier moment. Deux seulement refusèrent catégoriquement de signer. Quant à Arius, il resta fidèle à ses convictions. Le concile le condamna et ordonna son exil. Constantin ratifia les décisions de l’assemblée, persuadé que la crise venait enfin de trouver son dénouement.

Il se trompait. L’histoire de l’Église montre souvent que les conciles mettent un terme aux controverses… sans jamais mettre un terme aux passions qu’elles ont suscitées. À peine les évêques avaient-ils quitté Nicée que les alliances commencèrent à se recomposer. Certains estimaient que le mot homoousios allait trop loin ; d’autres soupçonnaient les défenseurs de Nicée de favoriser une confusion entre le Père et le Fils. Les intrigues de cour reprirent. Les évêques s’accusèrent mutuellement. Les exils se succédèrent. Arius lui-même fut bientôt rappelé d’exil sous l’influence de proches de l’empereur.

Le premier à en faire les frais fut le jeune diacre d’Alexandrie. Quelques mois après le concile, Alexandre mourut. Athanase lui succéda sur le siège épiscopal. Il n’avait pas encore trente ans. Il allait consacrer le reste de son existence à défendre les décisions de Nicée. Cinq fois, il serait contraint à l’exil. Il passerait près de dix-sept années loin de son Église. Des empereurs chercheraient à le déposer et des évêques demanderaient sa condamnation. On l’accuserait de crimes imaginaires, on organiserait contre lui de véritables campagnes de diffamation. Rien n’y ferait. Athanase demeurerait inébranlable.

Les siècles suivants résumeront cette fidélité par une formule devenue célèbre : Athanase contre le monde.

L’expression est excessive. Athanase ne fut jamais complètement seul. Mais elle traduit bien le sentiment de ses contemporains. Plus d’une fois, il eut l’impression que la presque totalité de l’épiscopat avait abandonné la foi proclamée à Nicée. Pourtant, il continua de défendre, avec une ténacité peu commune, le mot adopté par le concile : homoousios. À ses yeux, il ne s’agissait point d’une querelle de vocabulaire. Si le Christ n’était pas pleinement Dieu, le christianisme perdait sa raison d’être.

Lorsque les derniers évêques quittèrent Nicée durant l’été 325, beaucoup pensaient avoir assisté à la fin d’une crise. Ils ignoraient qu’ils venaient seulement d’en ouvrir une nouvelle. Durant plus d’un demi-siècle, l’Empire serait traversé par les débats suscités par ce concile. Il faudrait attendre une autre réunion, convoquée cette fois à Constantinople en 381, pour que la foi de Nicée soit définitivement confirmée et que le Credo reçoive la forme sous laquelle des millions de chrétiens le récitent encore aujourd’hui.

Les années passèrent. Les évêques qui avaient signé le Credo de Nicée moururent les uns après les autres. Constantin lui-même s’éteignit en 337, persuadé d’avoir rendu la paix à l’Église. Mais l’Empire continua de se déchirer. Selon les régions, un évêque était déposé, puis rétabli quelques années plus tard. Les empereurs changeaient ; les alliances aussi. Des synodes se réunissaient presque chaque année pour corriger, préciser ou remplacer les décisions des précédents. Rarement l’histoire chrétienne avait connu une période aussi confuse.

Athanase, lui, ne céda jamais. Un soir d’hiver, alors qu’il vivait son troisième exil, il contemplait les eaux du Nil depuis une cellule prêtée par des moines du désert. Il avait quitté Alexandrie dans la précipitation pour échapper aux soldats venus l’arrêter. Ce n’était ni la première ni la dernière fois. Depuis près de vingt ans, sa vie n’était plus qu’une succession de retours triomphants et de départs clandestins. Certains de ses amis lui conseillaient de rechercher un compromis. D’autres estimaient qu’un simple changement de vocabulaire suffirait à rétablir la paix. Athanase refusait. À ses yeux, abandonner le mot homoousios, c’était abandonner Nicée.

Les moines qui l’entouraient ne comprenaient pas toujours les subtilités des débats théologiques. Ils comprenaient cependant une chose : leur évêque acceptait de perdre sa ville, son siège, sa sécurité et parfois sa réputation plutôt que de renoncer à ce qu’il croyait être la vérité. Sa fidélité à tout crin impressionnait jusqu’à ses adversaires.

Les décennies finirent par lui donner raison. Peu à peu, les grandes figures de l’Église orientale reprirent le flambeau. Basile de Césarée, son frère Grégoire de Nysse et leur ami Grégoire de Nazianze reprirent la défense de Nicée avec un langage nouveau, plus précis, capable de dissiper les malentendus qui avaient entretenu tant de divisions. Grâce à eux, le mot homoousios cessait d’apparaître comme une formule de combat pour redevenir l’expression paisible de la foi de l’Église.

Lorsque l’empereur Théodose monta sur le trône en 379, il prit vite conscience qu’il fallait mettre un terme définitif à plus d’un demi-siècle de querelles. Deux ans plus tard, il convoqua les évêques dans sa nouvelle capitale.

Cette fois, le rendez-vous n’était plus fixé à Nicée. C’était Constantinople qui attendait désormais l’Église.

La condamnation d’Arius ne mit pas aussitôt fin aux débats. Sitôt les séances terminées, les évêques continuèrent de discuter dans les jardins du palais, sous les portiques ou dans les cours des auberges. On relisait une dernière fois le texte adopté. On s’interrogeait sur les difficultés qu’il ne manquerait pas de soulever. Car un concile ne résout jamais toutes les questions. Il en éclaire quelques-unes et en fait parfois naître de nouvelles.

Eusèbe lui-même se trouvait dans une position délicate. L’évêque de Césarée n’était point un partisan d’Arius. Il n’acceptait pas davantage qu’on fasse du Christ une simple créature. Et néanmoins, le mot homoousios le gênait. Non parce qu’il rejetait son sens, mais parce qu’il redoutait les interprétations qu’on pourrait en donner. Quelques décennies plus tôt, des théologiens avaient utilisé ce terme d’une manière qui semblait effacer toute distinction entre le Père et le Fils. Eusèbe craignait qu’on ne retombe dans cette ancienne erreur.

Il demanda donc des explications. Selon son propre témoignage, Constantin lui-même intervint pour préciser que le mot ne devait pas être compris dans un sens matériel. Le Père et le Fils ne partageaient évidemment pas une substance comme deux objets fabriqués dans la même matière. Il s’agissait d’affirmer leur parfaite communion dans la divinité, sans nier qu’ils demeuraient deux personnes distinctes.

Cette précision rassura Eusèbe. Il signa le Credo.

Son témoignage est précieux. Il montre que Nicée ne fut pas une victoire d’un parti sur un autre. Beaucoup d’évêques acceptèrent le texte après de longues discussions, convaincus qu’il exprimait finalement la foi reçue des Apôtres. Ce consensus progressif explique pourquoi le concile demeura, malgré les crises ultérieures, la référence commune de toute l’Église.

Mais un homme refusa jusqu’au bout : Arius. Il ne cria pas, ne provoqua pas de scandale. Il resta fidèle à ce qu’il croyait être la vérité. Le concile le déposa de ses fonctions sacerdotales et l’empereur ordonna son exil.

L’affaire semblait terminée. Elle ne faisait que commencer.

La clôture du concile ne ramena pourtant pas le calme que Constantin avait espéré. L’empereur croyait avoir obtenu un accord définitif. Les évêques avaient signé un même symbole de foi, Arius avait été condamné et l’unité semblait rétablie. Mais les grandes controverses théologiques ne disparaissent jamais avec la seule publication d’un texte. Elles continuent de vivre dans les esprits, dans les conversations, dans les lettres que les évêques échangent d’une province à l’autre. À peine les participants avaient-ils quitté Nicée que les discussions reprenaient. Certains acceptaient sans réserve le mot homoousios, tandis que d’autres continuaient de s’en méfier, non parce qu’ils partageaient les idées d’Arius, mais parce qu’ils craignaient que cette expression puisse être comprise comme une confusion entre le Père et le Fils. Les nuances étaient parfois difficiles à saisir, mais elles suffisaient à entretenir des tensions qui allaient durer plus d’un demi-siècle.

Eusèbe de Césarée fait partie de ces personnages qu’il serait injuste de ranger trop rapidement dans un camp. Les livres d’histoire aiment les oppositions tranchées ; les hommes réels sont souvent plus complexes. L’évêque de Césarée n’était pas arien. Il ne croyait pas davantage que le Christ fût une simple créature. Pourtant, il éprouvait lui aussi une réelle hésitation devant le terme homoousios. Dans une lettre adressée aux fidèles de son Église après le concile, il expliquera lui-même les raisons de son trouble : ce mot ne figurait pas dans les Écritures et certains théologiens l’avaient autrefois employé d’une manière ambiguë. Avant de le signer, il voulait être certain qu’il exprimait bien la foi reçue des Apôtres. Les explications données au cours des débats finirent par le convaincre. Le concile n’entendait pas abolir la distinction entre le Père et le Fils ; il voulait seulement affirmer que le Fils n’appartenait pas au monde des créatures. Cette lettre est d’une valeur exceptionnelle. Elle nous permet d’assister, de l’intérieur, aux hésitations d’un évêque qui cherche honnêtement à comprendre avant de donner son assentiment.

Le cas d’Eusèbe rappelle une vérité essentielle : les évêques réunis à Nicée n’étaient pas des idéologues venus défendre un parti. Ils ne disposaient ni de traités systématiques ni d’un vocabulaire définitivement fixé. Beaucoup découvraient eux-mêmes les conséquences de certaines formules au fil des discussions. Ils avançaient avec prudence, conscients que le moindre mot pouvait être interprété de travers. Cette lente élaboration explique la solidité des décisions conciliaires. Elles ne furent pas le fruit d’un enthousiasme passager, mais d’un patient travail de discernement où les Écritures, la Tradition reçue et la réflexion théologique étaient constamment confrontées les unes aux autres.

Le concile ne se limita d’ailleurs pas à la seule question arienne. Les évêques profitèrent de leur présence à Nicée pour régler plusieurs problèmes qui troublaient depuis longtemps la vie de l’Église. Ils adoptèrent vingt canons disciplinaires concernant l’organisation ecclésiastique, les conditions d’ordination des clercs, la réconciliation des chrétiens ayant faibli pendant les persécutions ou encore certaines pratiques liturgiques. 

Ils décidèrent également d’unifier la date de célébration de Pâques afin que toutes les Églises célèbrent la Résurrection du Christ le même jour. Ces décisions paraissent parfois secondaires à côté de la définition du homoousios. Elles montrent pourtant que les conciles œcuméniques ne furent jamais de simples assemblées doctrinales. Ils avaient aussi pour mission d’assurer l’unité concrète de l’Église dans sa vie quotidienne, sa discipline et sa liturgie. Dès ce premier concile apparaît ainsi une caractéristique qui se retrouvera dans les six suivants : la foi et la vie de l’Église ne sont jamais séparées. La doctrine éclaire la discipline, et la discipline protège la communion.

Le texte adopté à Nicée ne laissait guère de place au doute. Après avoir affirmé que le Fils était « Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, consubstantiel au Père », les évêques ajoutèrent plusieurs anathèmes destinés à écarter explicitement les formules d’Arius. Était désormais rejetée l’affirmation selon laquelle « il fut un temps où le Fils n’était pas », ou encore l’idée qu’il eîtété tiré du néant comme le reste de la création. Les Pères du concile voulaient empêcher que ces propositions puissent encore être présentées comme compatibles avec la foi de l’Église. Ce souci d’abribie explique le caractère inhabituellement développé du symbole de Nicée. Les conciles ultérieurs adopteront souvent la même méthode : lorsqu’une erreur apparaît, l’Église répond en formulant plus clairement ce qu’elle croyait déjà.

Une fois les dernières signatures apposées, l’empereur invita les évêques à un banquet dans le palais impérial. Eusèbe, qui y assistait, en gardera un souvenir émerveillé. Il raconte que les gardes armés bordaient les couloirs tandis que les évêques passaient entre eux sans la moindre crainte. Des années auparavant, ces mêmes hommes auraient été arrêtés à la vue de soldats romains ; désormais, ils étaient reçus avec les honneurs par le maître de l’Empire. Eusèbe y voit un renversement providentiel de l’histoire. Il compare même cette réception à une image du Royaume de Dieu. Son enthousiasme peut aujourd’hui surprendre, mais il révèle l’émotion d’une génération qui avait connu les persécutions et qui voyait, pour la première fois, le pouvoir impérial protéger ouvertement l’Église.

Constantin multiplia les marques de bienveillance. Il offrit des présents aux évêques, demanda que certaines décisions disciplinaires soient appliquées dans tout l’Empire et recommanda une nouvelle fois la concorde. À ses yeux, le concile avait rempli sa mission. L’unité doctrinale retrouvée devait désormais garantir la paix religieuse, et cette paix renforcerait à son tour la stabilité politique de l’Empire. Sa vision correspondait parfaitement à son tempérament. Constantin n’était pas un spéculatif, mais un bâtisseur. Il pensait en homme d’État. Si l’Église retrouvait son unité, l’Empire en recueillerait les fruits.

L’avenir allait pourtant lui donner tort. À peine quelques années plus tard, les tensions reparurent avec une vigueur inattendue. Des évêques qui avaient signé le Credo commencèrent à discuter l’opportunité du mot homoousios. D’autres affirmèrent qu’il prêtait à des interprétations dangereuses. Les partisans d’Arius retrouvèrent de puissants soutiens à la cour impériale. Peu à peu, les condamnés d’hier revinrent sur le devant de la scène. Arius lui-même obtint la faveur de plusieurs proches de l’empereur. Constantin, soucieux d’apaisement plus que de précision doctrinale, finit par accepter son rappel d’exil, à condition qu’il manifeste son adhésion à la foi de l’Église. Sa décision provoqua une profonde inquiétude chez les défenseurs de Nicée, qui y virent le signe que la crise était loin d’être terminée.

La fin d’Arius allait bientôt alimenter l’une des histoires les plus étonnantes de toute l’Antiquité chrétienne. En 336, alors qu’il s’apprêtait à être solennellement réintégré dans la communion de l’Église de Constantinople, il fut pris d’un violent malaise dans les rues de la ville. Les chroniqueurs rapportent qu’il se retira précipitamment dans un lieu d’aisance où il mourut presque aussitôt, dans des circonstances si brutales qu’elles frappèrent les esprits. Les adversaires de l’arianisme y virent un jugement de Dieu ; les historiens modernes évoquent plus volontiers une rupture d’anévrisme, une hémorragie interne ou une affection intestinale aiguë. Quelles qu’en aient été les causes, cette disparition soudaine ne mit pas fin à la querelle. Les idées survivent souvent à ceux qui les ont formulées, et l’arianisme allait continuer de diviser l’Église pendant plusieurs décennies encore.

Un homme, cependant, ne céderait jamais. Devenu évêque d’Alexandrie après la mort d’Alexandre, Athanase consacra toute son existence à défendre le concile de Nicée. Son énergie impressionne encore aujourd’hui. Déposé à plusieurs reprises, poursuivi par ses adversaires, contraint de fuir devant les soldats impériaux, il connut cinq exils et passa près de dix-sept années loin de son siège épiscopal. Il trouva souvent refuge parmi les moines du désert d’Égypte, dont il partagea la vie austère. Plus d’une fois, il sembla perdre la partie. Pourtant, chaque retour d’exil renforçait son prestige. Peu à peu, il devint pour toute une génération le symbole de la fidélité au concile. Les historiens résumeront plus tard cette ténacité par une formule restée célèbre : Athanasius contra mundum, « Athanase contre le monde ». L’expression traduit bien le sentiment d’un homme qui préféra perdre les honneurs, la sécurité et parfois même la liberté plutôt que d’abandonner un seul mot du Credo de Nicée.

À la mort d’Athanase, en 373, la victoire semblait encore incertaine. Pourtant, une nouvelle génération de théologiens allait reprendre son héritage, préciser son vocabulaire et achever l’œuvre commencée près d’un demi-siècle plus tôt. L’histoire quittait désormais les rives du lac Ascanios pour gagner une autre capitale, plus jeune et plus ambitieuse, bâtie par Constantin lui-même sur les ruines de Byzance. C’est là, à Constantinople, que l’Église allait tenter de refermer définitivement la blessure ouverte à Nicée.

Pendant près de cinquante ans, le symbole de Nicée fut paradoxalement un texte aussi célèbre que contesté. On le citait, on le commentait, on tentait parfois de le remplacer par d’autres professions de foi jugées plus conciliantes. Les empereurs convoquaient des synodes, espérant mettre un terme à des querelles qui renaissaient sans cesse. Entre 325 et 381, il s’en réunit plusieurs dizaines, dont beaucoup sont aujourd’hui oubliés. Les historiens les ont parfois surnommés « les conciles de l’Empire arien », tant ils témoignent de la confusion de cette époque. On y discutait de la divinité du Fils, mais aussi du vocabulaire à employer pour l’exprimer. Fallait-il dire que le Fils était « semblable » au Père ? « Semblable en tout » ? « De substance semblable » ? Derrière ces nuances qui paraissent aujourd’hui imperceptibles se jouait néanmoins la fidélité au premier concile œcuménique.

La prolifération de formules montre combien l’Église avançait avec prudence. Les évêques n’avaient pas le sentiment d’inventer une doctrine nouvelle ; ils cherchaient le langage le plus juste pour exprimer une foi ancienne. La théologie chrétienne ne s’est jamais construite en une seule génération : elle ressemble davantage à une cathédrale dont chaque époque ajoute une pierre sans modifier les fondations. Nicée avait posé la première. Restait à consolider tout l’édifice.

Ce travail fut l’œuvre d’une génération exceptionnelle. Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, que l’on appellera plus tard les Pères cappadociens, reprirent l’héritage d’Athanase et lui donnèrent une précision décisive. Ils montrèrent qu’il était possible d’affirmer la pleine divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit sans tomber ni dans le polythéisme, qui multiplierait les dieux, ni dans le modalisme, qui confondrait les personnes divines. Pour exprimer cette foi, ils distinguèrent avec une excuise finesse l’unique essence divine des trois hypostases ou personnes. Ce vocabulaire, encore hésitant au début du IVᵉ siècle, allait devenir celui de toute la théologie chrétienne.

Pendant que ces débats occupaient les évêques, le monde continuait pourtant de vivre. Aux frontières de l’Empire, les Goths exerçaient une pression croissante. Les campagnes militaires se succédaient. Constantinople, la nouvelle capitale fondée par Constantin, attirait les fonctionnaires, les marchands et les intellectuels de tout l’Orient. Le christianisme, naguère persécuté, devenait progressivement la religion dominante de l’Empire. Les grandes basiliques s’élevaient dans les villes. Les pèlerinages vers Jérusalem se multipliaient. Les monastères se développaient dans les déserts d’Égypte, de Palestine et de Syrie. Au milieu de ces profondes transformations, les querelles théologiques ne constituaient pas une parenthèse abstraite ; elles accompagnaient la naissance d’une civilisation nouvelle.

Lorsque Théodose Ier devint empereur d’Orient en 379, il trouva une Église encore profondément divisée. Convaincu que la paix religieuse passait par un retour fidèle aux décisions de Nicée, il prit une initiative qui allait marquer durablement l’histoire. Au début de l’année 381, il convoqua les évêques dans sa capitale. Cinquante-six ans s’étaient écoulés depuis le premier concile œcuménique. Beaucoup des témoins de Nicée avaient disparu. Une nouvelle génération allait désormais reprendre leur œuvre et achever ce qu’ils avaient commencé.

Le centre de gravité du monde chrétien s’était déplacé. Ce n’était plus la paisible cité de Nicée qui allait accueillir les évêques, mais Constantinople, la « Nouvelle Rome », ville immense encore en pleine construction, où les palais impériaux dominaient déjà le Bosphore. C’est là que s’ouvrirait le deuxième concile œcuménique, appelé non plus à définir la divinité du Fils, mais à achever la grande confession trinitaire commencée un demi-siècle auparavant.


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