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vendredi 9 octobre 2026

À la recherche du Christ - Les sept conciles qui ont défini la foi chrétienne. 5. Constantinople II (553) L’unité à tout prix.




Justinien s’éveilla avant l’aube. Constantinople dormait encore. Quelques lampes éclairaient les longs couloirs du Grand Palais. L’empereur, lui, travaillait déjà. Les chroniqueurs racontent qu’il dormait peu, mangeait avec frugalité et passait une grande partie de la nuit à lire des rapports ou à dicter des lettres à ses secrétaires. Rien ne semblait échapper à sa curiosité. Un jour, il examinait la construction d’un aqueduc en Syrie ; le lendemain, il discutait d’un point de droit avec ses juristes ; quelques heures plus tard, il recevait des évêques pour débattre d’une question théologique. Il ne se contentait pas d’écouter. Il lisait les Pères, rédigeait lui-même des traités doctrinaux et intervenait volontiers dans les discussions théologiques, convaincu que la défense de la vraie foi faisait partie de sa mission impériale. Ses contemporains avaient parfois l’impression qu’il voulait gouverner jusqu’au moindre détail un Empire qui s’étendait de l’Espagne aux frontières de la Perse. Chez Justinien, cette volonté de tout embrasser relevait moins de l’ambition personnelle que d’une conviction profonde : Dieu lui avait confié la garde de l’Empire romain, et il lui appartenait de n’en négliger aucune partie.

Lorsqu’il monta sur le trône en 527, il nourrit un projet que beaucoup jugeaient démesuré : rendre à l’Empire romain sa grandeur passée. À ses côtés se tenait Théodora, dont l’influence politique et religieuse fut considérable. Favorable à une réconciliation avec les milieux anti-chalcédoniens, elle soutint souvent les évêques qui en étaient issus, tandis que Justinien cherchait à préserver l’autorité des conciles sans renoncer à l’unité de l’Empire. Ses généraux reconquirent l’Afrique sur les Vandales, puis une grande partie de l’Italie sur les Ostrogoths. Il fit rassembler et codifier le droit romain dans une œuvre monumentale qui marquerait durablement l’histoire de l’Occident. Après la terrible sédition Nika de 532, qui avait transformé Constantinople en un immense brasier, il ordonna la reconstruction de Sainte-Sophie. En moins de six années s’éleva une basilique dont la coupole semblait flotter entre ciel et terre. Lorsque l’édifice fut consacré, la tradition rapporte que Justinien contempla longuement cette forêt de marbres, de mosaïques et de lumière avant de s’écrier : « Salomon, je t’ai surpassé ! » Qu’elle soit parfaitement authentique ou non est de peu d’importance. Cette phrase résume toute l’ambition d’un souverain persuadé que son règne devait restaurer la splendeur de l’Empire chrétien.

Justinien poursuivait un autre idéal, plus difficile encore. Pour lui, l’unité politique de l’Empire ne pouvait survivre sans l’unité de l’Église.

Plus d’un siècle s’était écoulé depuis Chalcédoine. L’Égypte, la Syrie et une partie de la Palestine continuaient de rejeter les décisions du quatrième concile. Les empereurs avaient multiplié les tentatives de réconciliation sans jamais parvenir à refermer cette blessure. Il refusait de croire qu’elle fût irréversible. Si l’on dissipait les malentendus qui entouraient Chalcédoine, pensait-il, les Églises séparées finiraient par retrouver la communion.

L’obstacle ne s’appelait plus Nestorius ni Eutychès. Le débat s’était déplacé vers les écrits de trois théologiens du Ve siècle : Théodore de Mopsueste, Théodoret de Cyr et Ibas d’Édesse. Depuis longtemps, les adversaires de Chalcédoine considéraient ces auteurs comme les inspirateurs du nestorianisme. Ils reprochaient au concile de 451 de ne pas les avoir condamnés explicitement et voyaient dans ce silence une preuve que Chalcédoine demeurait suspecte. Justinien imagina une solution qui lui paraissait aussi habile qu’équilibrée : condamner certains passages de leurs œuvres, sans rien retirer à l’autorité de Chalcédoine. Ces écrits controversés reçurent un nom qui allait traverser l’histoire : les « Trois Chapitres ». Le mot « chapitres » ne désignait pas trois divisions d’un livre, mais trois ensembles de textes ou de prises de position attribués à ces auteurs. En les condamnant, Justinien espérait convaincre les adversaires de Chalcédoine que le concile n’avait jamais cautionné les tendances les plus proches du nestorianisme.

L’idée paraissait ingénieuse. Elle allait provoquer une nouvelle crise.

À Rome, le projet fut accueilli avec beaucoup plus de réserve. Le pape Vigile ne contestait ni la sincérité de l’empereur ni son désir de rétablir la paix, mais il redoutait les conséquences d’une telle décision. Comment expliquer que l’on condamnât aujourd’hui des écrits que le concile de Chalcédoine avait laissés de côté ? Beaucoup risquaient d’en conclure que le quatrième concile s’était trompé ou qu’il fallait le corriger. En voulant rassurer les adversaires de Chalcédoine, ne risquait-on pas d’inquiéter ceux qui lui étaient restés fidèles ?

Justinien ne partageait pas ces craintes. À ses yeux, il ne s’agissait nullement de revenir sur Chalcédoine, mais d’en préciser le sens. Les Trois Chapitres n’avaient jamais fait partie de la foi de l’Église ; ils demeuraient des écrits humains, susceptibles d’être jugés à la lumière des conciles œcuméniques. L’empereur était convaincu qu’un tel geste suffirait à lever les derniers obstacles à la réconciliation. Il croyait qu’une formulation théologique soigneusement pesée pouvait guérir des blessures ouvertes depuis plus d’un siècle.

Lorsque les discussions s’enlisèrent, Justinien prit la décision que Constantin, Théodose et Marcien avaient prise avant lui : il convoqua un nouveau concile œcuménique à Constantinople.

Au printemps de l’année 553, les évêques reprirent donc le chemin de la capitale impériale. L’atmosphère n’avait plus rien de celle des grands conciles du IVᵉ et du Vᵉ siècle. Les immenses controverses sur la Trinité et sur la personne du Christ appartenaient au patrimoine commun de l’Église. On ne cherchait à définir un nouveau dogme. L’enjeu était ailleurs : pouvait-on interpréter Chalcédoine d’une manière capable de ramener les Églises séparées sans rien sacrifier de la foi reçue ?

Le personnage le plus éprouvé de toute cette affaire fut sans doute le pape Vigile. Arrivé à Constantinople après un long et pénible voyage, il pensait pouvoir discuter librement avec l’empereur et trouver avec lui une solution acceptable. Il découvrit que Justinien n’était pas homme à renoncer à un projet auquel il s’était personnellement identifié. Les entrevues se succédèrent pendant des mois. Tantôt cordiales, tantôt tendues, elles opposaient deux hommes qui poursuivaient le même objectif — l’unité de l’Église — mais qui divergeaient sur les moyens d’y parvenir.

La situation de Vigile devint presque intenable. Les évêques d’Occident lui demandaient de ne rien céder afin de préserver l’autorité de Chalcédoine. Une grande partie de l’épiscopat oriental attendait au contraire de lui un geste qui faciliterait la réconciliation avec les Églises séparées. Entre ces deux attentes contradictoires se tenait Justinien, convaincu que le pape finirait par reconnaître le bien-fondé de son projet. Les pressions se multiplièrent, les discussions s’enlisèrent. Chacun restait persuadé de servir la paix de l’Église, mais aucun ne voyait le même chemin pour y parvenir.

Les chroniqueurs rapportent plusieurs épisodes où Vigile chercha refuge dans une église afin d’échapper aux officiers impériaux venus le conduire au palais. L’image est saisissante : le successeur de Pierre, agrippé à l’autel d’une basilique de Constantinople, refusant de sortir tant qu’il n’aurait pas obtenu certaines garanties. Cette scène résume à elle seule la complexité des rapports entre l’Église et l’Empire au VIᵉ siècle. Les conciles n’étaient pas seulement des débats de théologiens ; ils étaient aussi des drames humains, trop humains, où s’entremêlaient la conscience, la responsabilité pastorale et les exigences du pouvoir.

Lorsque le concile s’ouvrit officiellement en mai 553, Vigile choisit de ne pas y participer. Les séances se déroulèrent sous la présidence du patriarche Eutychius de Constantinople. Comme lors des grands conciles précédents, les secrétaires lurent de longs extraits des textes en discussion. Les évêques confrontaient les écrits de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyr et d’Ibas d’Édesse aux décisions de Nicée, de Constantinople, d’Éphèse et de Chalcédoine. Les travaux avaient quelque chose de patient et de méthodique : on ne cherchait pas une formule brillante, mais la cohérence de toute une tradition. Il ne s’agissait pas de condamner rétrospectivement une école théologique, encore moins d’effacer l’héritage d’Antioche. La seule question était de savoir si certains passages de ces auteurs demeuraient compatibles avec la foi que l’Église avait définie au cours des quatre premiers conciles œcuméniques.

Les débats furent moins spectaculaires qu’à Nicée ou à Éphèse, mais ils n’en étaient pas moins importants. Les Pères du concile avaient pleinement conscience de s’inscrire dans une histoire commencée plus de deux siècles auparavant. Leur tâche n’était plus de définir la foi, mais d’en protéger l’unité. Les grandes affirmations sur la Trinité et sur la personne du Christ étaient acquises. Restait à montrer qu’elles formaient un ensemble cohérent, dont aucune partie ne pouvait être isolée des autres. Chaque décision prise à Constantinople devait être comprise comme un commentaire fidèle de Chalcédoine, et non comme une remise en cause de son enseignement.

Le concile condamna finalement les Trois Chapitres tout en réaffirmant avec force l’autorité des quatre conciles œcuméniques précédents. Quelques mois plus tard, après de longues hésitations, le pape Vigile finit lui aussi par accepter ces décisions. En Occident, cependant, cette condamnation provoqua une profonde incompréhension. Plusieurs Églises d’Italie du Nord rompirent la communion avec Rome pendant plusieurs décennies. Justinien avait obtenu la décision qu’il souhaitait, mais non la réconciliation qu’il espérait.

Le cinquième concile œcuménique n’avait pas défini un nouveau dogme. Il avait relu les quatre premiers à la lumière des controverses qui avaient suivi Chalcédoine. En cherchant à préserver l’unité de l’Église, il montrait que les décisions conciliaires ne pouvaient jamais être isolées les unes des autres. L’histoire allait bientôt déplacer le débat. Une nouvelle question surgissait : si le Christ est une seule personne en deux natures, agit-il selon une seule volonté ou selon deux ? Cette interrogation allait conduire l’Église à se réunir une nouvelle fois, plus d’un siècle plus tard, dans la même capitale impériale.