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dimanche 11 octobre 2026

À la recherche du Christ - Les sept conciles qui ont défini la foi chrétienne. 7. Nicée II (787), la victoire des images.


Lorsque Jean Damascène trempa sa plume dans l’encre, il vivait hors de l’Empire romain. Depuis des décennies, les armées arabes avaient conquis la Syrie. Damas, où il était né vers la fin du VIIᵉ siècle, était devenue la capitale du califat omeyyade. Pour la première fois depuis Constantin, l’un des plus grands théologiens du christianisme écrivait sous un pouvoir qui n’était plus chrétien. Ce paradoxe allait lui offrir une liberté inattendue. Les empereurs de Constantinople pouvaient exiler des évêques, déposer des patriarches ou fermer des monastères ; ils ne pouvaient rien contre un moine vivant à plusieurs centaines de kilomètres de leur autorité.

Jean appartenait à une famille qui avait longtemps servi l’administration de Damas. Son père occupait une fonction importante auprès des nouveaux maîtres musulmans de la ville. Lui-même eût pu poursuivre cette carrière confortable. Comme Maxime avant lui, il choisit un autre chemin. Il abandonna les responsabilités civiles pour rejoindre le monastère de Saint-Sabas, dans le désert de Judée, non loin de Jérusalem. Là, entre les offices, l’étude et la copie des manuscrits, il devint l’un des plus grands écrivains chrétiens de son temps.

Pendant qu’il menait cette existence paisible, une tempête éclatait à Constantinople.

En 726, l’empereur Léon III ordonna que l’on retire une célèbre image du Christ placée au-dessus de la porte de bronze du palais impérial. Le geste paraissait limité. Il déclencha une crise qui allait durer plus d’un demi-siècle. Les raisons de cette décision sont encore discutées. Certains historiens y voient l’influence du judaïsme ou de l’islam, tous deux hostiles aux représentations religieuses. D’autres soulignent la volonté de l’empereur de purifier la piété populaire de certains excès. Il est probable que plusieurs facteurs se soient combinés. Une chose est certaine : la querelle des images venait de commencer.

Très vite, les ordres impériaux se multiplièrent. Des mosaïques furent détruites ; des fresques recouvertes d’enduit ; des icônes brûlées publiquement. Les monastères, où la vénération des images était particulièrement vivante, devinrent les premières victimes de cette politique. Des moines furent arrêtés, emprisonnés, parfois exécutés. Les chroniqueurs rapportent des scènes d’une grande violence. Des soldats pénétraient dans les églises, décrochaient les icônes et les brisaient devant les fidèles impuissants. Pour beaucoup de chrétiens, ces gestes rappelaient les persécutions de Dioclétien, quatre siècles plus tôt.

Depuis son monastère de Palestine, Jean Damascène suivait ces événements avec indignation. Il comprenait les objections de ceux qui redoutaient l’idolâtrie. Les Dix Commandements interdisaient en effet de fabriquer des idoles pour les adorer. Mais, répondait-il, les chrétiens ne rendent pas aux images l’adoration qui n’appartient qu’à Dieu. Ils honorent la personne représentée à travers son image. Surtout, ajoutait-il, quelque chose d’inouï s’est produit avec l’Incarnation : le Dieu invisible est devenu visible en Jésus-Christ. Celui que personne ne pouvait représenter a accepté de prendre un visage humain. Refuser désormais toute image du Christ revenait à nier la réalité de son Incarnation.

L’idée était d’une force remarquable. Jean ne défendait pas d’abord les artistes ou les peintres. Il défendait la théologie de l’Incarnation. Si le Verbe s’est véritablement fait chair, alors il peut être représenté dans son humanité. L’icône n’est pas une idole, mais le témoignage visible que Dieu est réellement entré dans l’histoire des hommes. Derrière une question qui semblait porter sur des tableaux ou des mosaïques se cachait, une fois encore, le même mystère que celui qui occupait les conciles depuis Nicée : qui est Jésus-Christ ?

Pendant plus de cinquante ans, l’Empire fut divisé. Plusieurs empereurs poursuivirent la politique iconoclaste. Le concile de Hiéreia, réuni en 754, condamna officiellement la vénération des images. Mais cette assemblée ne fut jamais reconnue comme œcuménique. Les moines résistèrent. Les fidèles continuèrent souvent à cacher des icônes dans leurs maisons ou leurs monastères. La crise semblait sans issue jusqu’à la mort de l’empereur Léon IV, en 780.

Le pouvoir passa alors entre les mains d’une femme d’un caractère exceptionnel : l’impératrice Irène. Régente au nom de son jeune fils Constantin VI, elle était personnellement favorable aux images. Elle savait toutefois qu’une simple décision impériale ne suffirait pas à refermer une querelle aussi profonde. Comme Constantin, Théodose, Marcien ou Justinien avant elle, elle choisit la voie des conciles. Après une première tentative interrompue par une mutinerie de soldats iconoclastes, elle convoqua une nouvelle assemblée à Nicée en 787. Quatre cent soixante-deux ans après le premier concile œcuménique, l’Église revenait dans la même ville où tout avait commencé.

Lorsque les évêques arrivèrent à Nicée, l’atmosphère n’avait rien de celle qui avait entouré le premier concile. En 325, on venait définir la foi face à une doctrine nouvelle. En 787, chacun connaissait déjà les positions de son adversaire. Depuis plus d’un demi-siècle, les partisans et les adversaires des images avaient écrit des traités, échangé des anathèmes, parfois versé leur sang. Les cicatrices étaient profondes. Plusieurs évêques portaient encore le souvenir des persécutions iconoclastes ; des moines avaient été fouettés, emprisonnés ou contraints à l’exil ; certains avaient vu leurs monastères détruits. Les débats qui allaient s’ouvrir ne concernaient donc pas seulement des objets de culte, mais réveillaient des souffrances encore très proches.

L’impératrice Irène suivait les travaux avec une attention constante. Contrairement à Justinien, elle intervint peu dans les discussions doctrinales. Son rôle fut surtout de garantir que les évêques puissent délibérer librement, sans subir les pressions qui avaient perturbé certaines assemblées du passé. Les légats du pape Adrien Ier occupaient une place importante parmi les participants. Leurs lettres furent lues dès les premières séances, rappelant que Rome reconnaissait la légitimité du concile et soutenait le rétablissement des saintes images. Comme souvent dans les grands conciles, les secrétaires lisaient successivement les Écritures, les textes des Pères et les décisions des assemblées précédentes. Basile, Grégoire de Nazianze, Jean Chrysostome, Cyrille d’Alexandrie revenaient sans cesse dans les discussions. Les évêques ne prétendaient pas inaugurer une tradition nouvelle, mais cherchaient à vérifier si la vénération des images trouvait sa place dans la foi transmise depuis les Apôtres.

Les débats montrèrent promptement que le véritable enjeu ne concernait pas le bois, les pigments ou les mosaïques. Tous reconnaissaient qu’adorer une image comme une divinité constituerait une idolâtrie. La question était toute différente : quel sens donner au geste d’un chrétien qui s’incline devant une icône du Christ ou embrasse l’image d’un martyr ? Les défenseurs des images répondirent en reprenant une distinction déjà présente chez plusieurs Pères. L’adoration, qu’ils appelaient latrie, n’appartient qu’à Dieu seul. En revanche, une vénération relative, une proskynèsed’honneur, peut être rendue aux personnes saintes et, par conséquent, à leurs représentations. L’honneur accordé à l’image ne s’arrête pas à la matière ; il remonte jusqu’à celui qui y est représenté. Cette formule, qui deviendra célèbre, permit au concile d’exprimer avec précision une pratique déjà ancienne dans la vie de l’Église.

Jean Damascène, mort quelques années auparavant, était absent de cette assemblée. Cependant, son influence y était partout. Plusieurs de ses textes furent lus ou résumés au cours des discussions. Les évêques retrouvèrent dans ses traités l’argument décisif : si le Fils de Dieu s’est véritablement fait homme, si les Apôtres l’ont vu, entendu et touché, alors son visage peut être représenté sans trahir le mystère de l’Incarnation. Le refus absolu de toute image risquait, a contrario, de faire oublier que le Verbe avait assumé une humanité visible. En ce sens, la querelle des icônes apparaissait comme le prolongement naturel des grands débats christologiques des siècles précédents. Depuis Nicée, l’Église n’avait cessé de défendre la réalité de l’Incarnation. Nicée II en tirait une conséquence logique : ce qui a été vu peut être représenté.

Les décisions furent finalement adoptées avec une large majorité. Le concile rétablit la vénération des icônes dans les églises et les maisons chrétiennes, tout en rappelant avec force que l’adoration appartient à Dieu seul. Les images du Christ, de la Vierge Marie, des anges et des saints retrouvèrent leur place dans la liturgie et dans la prière des fidèles. Les évêques étaient convaincus de ne rien ajouter à la foi ancienne. À leurs yeux, ils protégeaient une conséquence de l’Incarnation que les persécutions iconoclastes avaient mise en péril.

Lorsque les dernières signatures furent apposées, personne ne pouvait encore savoir que cette décision ne mettrait pas immédiatement fin à la crise. Quelques décennies plus tard, les iconoclastes reviendraient au pouvoir et les images seraient de nouveau interdites. Il faudrait attendre l’année 843 et ce que l’Orient appelle encore aujourd’hui leTriomphe de l’Orthodoxie pour que les décisions de Nicée II soient définitivement rétablies dans l’Empire. Mais l’essentiel était acquis. Avec ce septième concile, l’Église achevait le grand cycle doctrinal commencé quatre cent soixante-deux ans plus tôt dans cette même ville de Nicée. 

Les sept conciles formaient désormais un ensemble cohérent, une colonne vertébrale de la foi chrétienne. Les siècles suivants connaîtraient d’autres controverses, d’autres divisions, d’autres conciles. Pourtant, jamais plus l’ensemble de la chrétienté ne se réunirait pour définir en commun la foi comme elle l’avait fait entre 325 et 787.