L’hiver touchait à sa fin lorsque Nestorius quitta le monastère où il avait passé une grande partie de sa vie. Depuis des années, ce moine originaire des environs de Germanicie, en Syrie, s’était fait connaître par son austérité autant que par son éloquence. Grand, mince, le visage marqué par les jeûnes, il possédait cette voix puissante qui remplissait les basiliques d’Antioche. Les fidèles aimaient à l’entendre dénoncer les compromissions du clergé, rappeler les exigences de l’Évangile et défendre avec fougue la pureté de la foi. Sa réputation avait fini par parvenir jusqu’à Constantinople. Lorsque le siège épiscopal de la capitale devint vacant, l’empereur Théodose II le choisit presque naturellement. On attendait de lui un homme irréprochable. On allait découvrir un homme intransigeant.
À son arrivée dans la capitale impériale, Nestorius fut accueilli avec tous les honneurs. Constantinople aimait les grands prédicateurs. Dès ses premières homélies, les églises furent combles. L’évêque ne tarda pas à montrer le caractère qui le rendrait célèbre. Il ne connaissait ni les demi-mesures ni les compromis. À peine installé, il entreprit de combattre les groupes qu’il considérait comme hérétiques. « Donne-moi une terre purifiée des hérétiques, et je te donnerai le ciel », aurait-il lancé à l’empereur. La formule, rapportée par les chroniqueurs, résume assez bien son tempérament. Nestorius était persuadé que la paix de l’Église passait d’abord par la clarté doctrinale.
C’est cette même passion de la précision qui allait provoquer sa chute. Au cours d’un sermon, l’un de ses proches collaborateurs s’en prit publiquement à un titre que les fidèles employaient depuis longtemps pour désigner la Vierge Marie : Théotokos, « Mère de Dieu ». L’expression était enracinée dans la piété populaire. Les moines la chantaient dans leurs hymnes, les fidèles la reprenaient dans leurs prières, plusieurs Pères de l’Église l’avaient déjà utilisée. Nestorius ne rejetait pas la dévotion envers Marie, mais il craignait que ce mot ne laisse croire que la divinité elle-même pouvait avoir une mère ou recevoir son origine d’une créature. Il préférait parler de Marie comme de la Christotokos, la « Mère du Christ », formule qui lui semblait plus exacte.
À ses yeux, il ne s’agissait que d’une précision de vocabulaire. À Alexandrie, on y vit immédiatement beaucoup plus.
Le vieux patriarcat égyptien observait depuis longtemps avec méfiance l’influence grandissante de Constantinople. Son archevêque, Cyrille, n’était pas qu’un théologien remarquable ; c’était aussi un homme politique d’une rare habileté. Neveu du puissant Théophile d’Alexandrie, il connaissait à la perfection les équilibres du monde impérial. Dès qu’il eut connaissance des sermons de Nestorius, il comprit que la question dépassait largement le seul titre donné à Marie. Derrière les mots se cachait une interrogation plus profonde : lorsque les Évangiles parlent du Christ, parlent-ils d’une seule personne ou de deux réalités simplement associées, l’une divine et l’autre humaine ? Autrement dit, celui qui naît de Marie est-il véritablement Dieu fait homme ou seulement un homme uni d’une manière particulière au Verbe éternel ?
En quelques semaines, les lettres commencèrent à circuler entre Alexandrie, Constantinople, Antioche et Rome. Les évêques prenaient position ; les théologiens rédigeaient des traités; les moines descendaient dans les rues pour défendre leur évêque. Une nouvelle fois, une formule apparemment technique quittait les écoles de théologie pour gagner tout le peuple chrétien. Comme au temps d’Arius, l’Empire découvrait que quelques mots pouvaient suffire à embraser des villes entières.
Cyrille d’Alexandrie n’était pas homme à laisser s’installer une controverse de cette importance. Depuis son élection au siège d’Alexandrie, il avait montré une énergie peu commune. Ses adversaires lui reprochaient son autorité, parfois même sa rudesse ; ses partisans admiraient sa capacité à défendre ce qu’il considérait comme la foi de l’Église. Théologien d’une rare puissance, il possédait aussi un remarquable sens de la stratégie. Il comprit très vite que le débat ne concernait pas juste la personne de Marie. Si l’on refusait de l’appeler Théotokos, c’est, pensait-il, parce que l’on séparait dans le Christ ce qui ne pouvait l’être. Celui qui naît à Bethléem, celui qui souffre sur la Croix et celui qui ressuscite le troisième jour ne sont pas deux sujets différents, l’un humain et l’autre divin. C’est une seule et même personne, le Verbe éternel de Dieu, qui assume pleinement notre humanité sans cesser d’être Dieu.
Les échanges épistolaires entre Alexandrie et Constantinople devinrent plus véhéments. Cyrille adressa plusieurs lettres à Nestorius pour lui demander de préciser sa pensée. Nestorius répondit avec la même conviction, persuadé d’être incompris. Chacun croyait défendre la foi apostolique ; chacun soupçonnait l’autre de mettre en péril le mystère de l’Incarnation. L’un redoutait que l’on confonde les deux natures du Christ ; l’autre craignait qu’on ne les sépare au point de faire du Sauveur deux personnes distinctes. Plus les lettres se succédaient, plus les positions se durcissaient.
Rome fut bientôt appelée à intervenir. Le pape Célestin Ier examina les écrits de Nestorius et demanda qu’il revienne sur ses formulations. Cyrille reçut mission de transmettre cette décision à son confrère de Constantinople. Il rédigea alors une série de douze anathèmes destinés à préciser la doctrine qu’il jugeait conforme à la Tradition. Ces textes, d’une grande densité théologique, seront longtemps discutés, y compris par des évêques qui n’étaient pourtant pas favorables à Nestorius. Ils montrent combien le langage de la christologie était devenu délicat. Une expression imprécise pouvait faire basculer tout l’équilibre de la foi.
L’empereur Théodose II observait cette montée des tensions avec inquiétude. Son grand-père avait connu les conséquences des controverses ariennes ; il ne souhaitait pas voir l’Empire replonger dans les mêmes divisions. Comme Constantin un siècle auparavant, il décida de convoquer un concile œcuménique. Le lieu choisi n’était pas anodin : ce serait Éphèse, l’antique cité d’Asie Mineure où la tradition situait les dernières années de la Vierge Marie et où l’apôtre Jean avait longtemps vécu. Les évêques reçurent l’ordre de s’y rendre avant la Pentecôte de l’année 431.
Lorsque les premiers arrivèrent dans la ville, l’atmosphère était déjà électrique. Éphèse était l’une des métropoles les plus prospères de l’Orient. Son immense port accueillait des navires venus de toute la Méditerranée. Les pèlerins affluaient depuis longue main vers la basilique élevée en mémoire de saint Jean. Les habitants étaient attachés à la Vierge Marie, qu’ils invoquaient spontanément comme la Mère de Dieu. Les discussions théologiques qui agitaient les évêques étaient donc suivies avec passion par toute la population. Les tavernes, les marchés, les quais du port, tout résonnait des débats qui occupaient désormais l’Église.
Mais un problème inattendu surgit avant même l’ouverture du concile. Cyrille était arrivé avec les évêques d’Égypte. Nestorius était présent lui aussi. En revanche, Jean d’Antioche, accompagné d’un groupe important d’évêques orientaux, se faisait attendre. Les routes avaient été longues, les chaleurs précoces rendaient le voyage difficile et plusieurs délégations n’étaient toujours pas en vue. Fallait-il patienter encore quelques jours ou ouvrir malgré tout les travaux ? Cette décision, qui pouvait sembler d’ordre pratique, allait peser lourdement sur la suite des événements.
Cyrille attendit autant qu’il le jugea raisonnable. Puis, estimant que le retard ne pouvait plus se prolonger, il prit une décision qui allait marquer durablement l’histoire du concile : il ouvrit les séances sans les évêques d’Antioche. Nestorius, qui contestait la régularité de cette procédure, refusa de comparaître devant l’assemblée. Le concile allait donc commencer… en l’absence même de celui dont il devait examiner la doctrine.
Nestorius resta dans sa résidence. À plusieurs reprises, les évêques lui firent parvenir une convocation officielle. À chaque fois, il répondit qu’il ne pouvait reconnaître la validité d’une assemblée ouverte avant l’arrivée de tous les représentants de l’Orient. Son refus renforça la détermination de Cyrille. Les secrétaires commencèrent la lecture des lettres échangées au cours des mois précédents. On lut d’abord le symbole de Nicée, que tous reconnaissaient comme la règle de la foi. Vinrent ensuite les lettres de Cyrille, celles de Nestorius, puis la réponse du pape Célestin. Les débats furent nourris, passionnés, mais le cœur de la discussion demeurait toujours le même : pouvait-on dire que celui qui était né de Marie était véritablement Dieu fait homme ?
Les évêques ne raisonnaient pas à partir d’une dévotion mariale. Leur réflexion partait du Christ. Si Jésus est une seule personne, alors celle qui lui donne naissance peut être appelée à juste titre Théotokos, non parce qu’elle serait à l’origine de la divinité, mais parce que l’enfant qu’elle met au monde est réellement le Verbe incarné. Refuser ce titre, pensaient-ils, revenait à introduire une séparation entre l’homme Jésus et le Fils éternel de Dieu. Toute la controverse se concentrait sur cette question d’une redoutable subtilité : comment distinguer sans séparer, et unir sans confondre ?
Après plusieurs heures de délibération, le jugement fut rendu. Nestorius était déposé de son siège épiscopal. Les évêques proclamèrent à nouveau que la Vierge Marie pouvait être appelée Théotokos, parce que celui qu’elle avait enfanté n’était autre que le Fils de Dieu devenu véritablement homme. Les actes du concile furent aussitôt rédigés et portés à la connaissance de la population.
La réaction d’Éphèse fut immédiate. Les chroniqueurs racontent qu’à la tombée de la nuit, lorsque la décision fut connue, une foule immense envahit les rues. Les habitants escortèrent les évêques jusqu’à leurs demeures en portant des flambeaux. On brûlait de l’encens sur leur passage. Les cloches sonnaient. Les femmes acclamaient les Pères du concile en criant : « Vive Cyrille ! Vive la foi ! Vive la Mère de Dieu ! » Il est difficile, seize siècles plus tard, de mesurer l’intensité de cette émotion. Pour les habitants d’Éphèse, il ne s’agissait point d’une victoire politique. Ils avaient le sentiment que le concile venait de protéger le mystère même de l’Incarnation.
À ceci près qu’une fois encore, l’histoire était loin d’être terminée. Quelques jours plus tard, Jean d’Antioche arriva enfin aux portes de la ville avec les évêques qui l’accompagnaient. En découvrant que le concile avait condamné Nestorius sans les attendre, il entra dans une profonde colère. Refusant de reconnaître les décisions prises en son absence, il réunit aussitôt ses propres partisans dans une assemblée parallèle. À son tour, il déclara Cyrille déposé de son siège d’Alexandrie. Pendant quelques jours, Éphèse offrit un spectacle presque irréel : deux conciles se faisaient face, chacun affirmant représenter l’Église, chacun déposant les chefs de l’autre camp, chacun envoyant des messagers à l’empereur pour obtenir sa reconnaissance.
Théodose II reçut bientôt des rapports totalement contradictoires. D’un côté, Cyrille lui assurait que la foi de Nicée avait été sauvée ; de l’autre, Jean d’Antioche dénonçait une procédure irrégulière et une condamnation prononcée sans débat loyal. L’empereur hésita. Pendant plusieurs semaines, il sembla incapable de décider lequel des deux conciles devait être reconnu. Dans un premier temps, il alla même jusqu’à ordonner l’arrestation de Cyrille, de Nestorius et de plusieurs autres évêques, espérant calmer les esprits en les mettant tous à l’écart. La solution ne fit qu’ajouter à la confusion.
Peu à peu, pourtant, les positions évoluèrent. Les légats romains, arrivés avec retard, apportèrent leur soutien aux décisions prises sous la présidence de Cyrille. Les discussions reprirent entre Alexandrie et Antioche. Deux années furent encore nécessaires avant qu’un compromis doctrinal ne permette une réconciliation partielle entre les deux grands patriarcats. La célèbre Formule d’union de 433 montrait qu’il était possible de reconnaître à la fois la pleine réalité de l’humanité du Christ et l’unité de sa personne. Tous n’acceptèrent pas cet accord, mais il permit de refermer, au moins provisoirement, la crise ouverte à Éphèse.
Le troisième concile œcuménique avait confirmé l’œuvre de Nicée et de Constantinople. Après avoir proclamé la pleine divinité du Fils et du Saint-Esprit, l’Église affirmait désormais avec une égale force que le Christ est une seule personne, véritablement Dieu et véritablement homme. Pourtant, comme souvent dans l’histoire des conciles, une définition en appelait une autre. En voulant préserver l’unité du Christ, certains allaient bientôt être accusés de confondre ses deux natures. À peine la paix semblait-elle retrouvée qu’une nouvelle controverse pointait son nez. Son principal acteur serait un vieil archimandrite de Constantinople nommé Eutychès. Elle conduirait l’Église à se réunir, vingt ans plus tard, dans une autre ville d’Asie Mineure : Chalcédoine.
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