Au printemps de l’année 379, Grégoire de Nazianze contempla longtemps les murailles de Constantinople avant d’y entrer. La ville était encore jeune. Moins d’un demi-siècle auparavant, Constantin l’avait choisie pour devenir la nouvelle capitale de l’Empire. Depuis, elle grandissait à une vitesse prodigieuse. Des navires venus d’Égypte, de Syrie et de la mer Noire encombraient sans relâche le Bosphore. Les grues dressaient leurs silhouettes au-dessus des nouveaux quartiers. Des palais s’élevaient presque aussi vite que les églises. Tout respirait la puissance d’un empire qui regardait désormais vers l’Orient. Mais derrière cette prospérité se cachait une Église divisée. Les débats ouverts à Nicée n’étaient toujours pas refermés. Cinquante ans avaient passé, et l’on continuait de discuter la divinité du Christ comme si le premier concile œcuménique n’avait jamais existé.
Grégoire connaissait bien cette situation. Depuis la mort de Constantin, les empereurs s’étaient succédé au rythme des intrigues de cour et des guerres civiles. Les évêques aussi. Tantôt les partisans de Nicée étaient favorisés, tantôt ils étaient déposés. Les exils d’Athanase avaient symbolisé cette époque où la théologie semblait dépendre des changements de pouvoir. À Constantinople, les ariens occupaient les principales églises. Les fidèles attachés au symbole de Nicée ne formaient plus qu’une petite communauté dispersée, presque oubliée dans l’immense capitale impériale.
Rien ne destinait Grégoire à devenir leur chef. Né vers 329 dans le petit village d’Arianze, en Cappadoce, il appartenait à une famille chrétienne. Son père était évêque de Nazianze. Très tôt, il avait reçu une éducation exceptionnelle : Césarée de Cappadoce, Césarée de Palestine, Alexandrie, puis Athènes avaient façonné son intelligence. C’est sur les bancs de l’école d’Athènes qu’il avait noué une amitié qui marquerait toute sa vie : Basile de Césarée. Les deux jeunes hommes partageaient les mêmes lectures, la même admiration pour les auteurs grecs, la même passion pour les Écritures et, surtout, un pareil désir de consacrer leur existence à Dieu. Des années plus tard, Grégoire évoquera cette amitié dans des pages qui comptent parmi les plus belles de toute la littérature chrétienne.
Toutefois, il n’avait jamais rêvé d’une carrière ecclésiastique, bien au contraire. Chaque fois que les responsabilités se présentaient, il cherchait à les fuir. Son tempérament le portait vers la solitude, l’étude et la contemplation. Les querelles le fatiguaient. Les ambitions ecclésiastiques l’attristaient. Plus d’une fois, il s’était retiré dans le silence pour retrouver cette paix intérieure que les débats théologiques semblaient lui voler. Ses sermons montrent un homme d’une immense sensibilité, et même d’une certaine mélancolie. Rien ne le prédisposait à devenir l’un des plus grands défenseurs de la foi de Nicée.
C’est pour cette raison que son arrivée à Constantinople possède quelque chose de bouleversant. Il ne vient pas en conquérant. Il ne dispose d’aucune armée, d’aucun pouvoir politique, d’aucune grande église où prêcher. Quelques amis lui prêtent une modeste maison. Dans une pièce transformée en chapelle, il commence à célébrer la liturgie devant une poignée de fidèles. Il donne à cette petite église un nom qui résume toute son espérance : Anastasia, « la Résurrection ». Le symbole est magnifique. Alors que beaucoup considèrent la foi de Nicée comme définitivement vaincue dans la capitale impériale, Grégoire annonce déjà sa résurrection.
Les premiers mois furent éprouvants. La petite chapelle de l’Anastasia ne pouvait contenir qu’une poignée de fidèles, mais chacun des sermons de Grégoire attirait davantage de monde. Sa réputation de théologien s’étendait bien au-delà de la Cappadoce. On venait l’écouter de tous les quartiers de Constantinople. Il ne parlait ni comme un polémiste ni comme un tribun. Son éloquence était d’une autre nature : elle mêlait la rigueur du philosophe, la profondeur du moine et la sensibilité du poète. Ses homélies n’étaient pas que des démonstrations , mais des méditations. Plus tard, elles recevront le nom de Discours théologiques et feront de lui, dans l’Orient chrétien, « le Théologien » par excellence, titre que l’Église n’accordera qu’à trois hommes : saint Jean l’Évangéliste, saint Grégoire de Nazianze et, plusieurs siècles plus tard, saint Syméon le Nouveau Théologien.
Grégoire supportait mal cette violence. Dans ses lettres comme dans ses sermons, il revient sur la tristesse que lui inspirent ces divisions. Il s’interroge sur ces chrétiens qui parlent sans cesse de Dieu, mais oublient parfois de se conduire en frères. Il ironise sur ceux qui transforment les débats théologiques en conversations de marché. « Demandez le prix du pain, écrit-il avec une pointe d’amertume, et l’on vous répondra que le Père est plus grand que le Fils ; demandez si le bain est prêt, et l’on vous expliquera que le Fils a été créé à partir du néant. » La formule est célèbre. Derrière son humour, elle révèle combien les controverses avaient envahi la vie quotidienne de la capitale.
Pendant ce temps, les événements politiques prenaient une tournure décisive. En 380, l’empereur Théodose publia l’édit de Thessalonique. Par ce texte, il déclarait que la foi professée par les évêques de Rome et d’Alexandrienn, c’est-à-dire la foi de Nicée, devenait la religion officielle de l’Empire. Cette décision ne mettait pas fin aux débats théologiques, mais elle modifiait en profodneur le rapport de forces. Pour la première fois depuis longtemps, les défenseurs du symbole de Nicée bénéficiaient du soutien résolu du pouvoir impérial.
Quelques semaines plus tard, Théodose entra solennellement dans Constantinople. L’un de ses premiers actes fut de demander à l’évêque arien de la capitale d’adhérer au Credo de Nicée. Devant son refus, il le déposa et remit les principales églises aux évêques nicéens. Grégoire, qui prêchait depuis deux ans dans sa modeste chapelle, fut soudain conduit à la tête de la communauté chrétienne de Constantinople. Ce changement fut aussi rapide qu’inattendu. L’homme qui avait rêvé de silence et de solitude se retrouvait désormais au centre de toutes les attentions.
C’est dans ce climat, mêlé d’espérance et de tensions, que Théodose décida de réunir un nouveau concile œcuménique. Plus d’un demi-siècle avait passé depuis Nicée. Beaucoup des questions soulevées en 325 restaient ouvertes. D’autres étaient apparues entre-temps, notamment à propos du Saint-Esprit, dont certains continuaient de contester la pleine divinité. L’heure n’était plus seulement à défendre l’œuvre de Nicée ; il fallait l’achever. Au printemps de l’année 381, les évêques commencèrent à converger vers Constantinople. Une nouvelle fois, l’Église tout entière allait tenter de parler d’une seule voix.
Les évêques arrivèrent dans la capitale au cours du mois de mai 381. Ils étaient moins nombreux qu’à Nicée. La plupart venaient des provinces orientales ; l’Occident, absorbé par d’autres difficultés, n’était représenté que de façon indirecte. Ce détail aura son importance dans les siècles suivants, lorsque l’on discutera de l’autorité de ce concile. Mais, pour les contemporains, la question était ailleurs. Tous avaient conscience de reprendre une œuvre commencée cinquante-six ans plus tôt. Nicée avait affirmé la pleine divinité du Fils. Il restait à préciser ce que l’Église croyait au sujet du Saint-Esprit.
Depuis plusieurs années, un nouveau courant théologique s’était développé. Ses adversaires l’appelaient les pneumatomaches, « ceux qui combattent l’Esprit ». Le nom était polémique, mais il traduisait bien l’enjeu du débat. Ces chrétiens admettaient la divinité du Père et du Fils, tout en refusant d’accorder au Saint-Esprit la même dignité. Pour eux, l’Esprit était une puissance divine, un ministre de Dieu, voire une créature supérieure, mais non une personne pleinement divine. La controverse rappelait étrangement celle qu’avait suscitée Arius un demi-siècle auparavant. Une fois encore, l’Église se trouvait confrontée à la nécessité de préciser sa foi.
Grégoire suivait ces discussions avec une passion mêlée d’inquiétude. Depuis plusieurs années déjà, il avait consacré plusieurs de ses plus beaux discours à la théologie trinitaire. À ses yeux, il existait une parfaite cohérence dans la manière dont Dieu s’était révélé au cours de l’histoire. L’Ancien Testament avait manifesté clairement le Père ; l’Évangile avait révélé le Fils. Quant au Saint-Esprit, sa pleine lumière apparaissait désormais dans la vie de l’Église. Cette révélation n’impliquait nulle évolution de Dieu lui-même ; elle correspondait à la pédagogie divine, qui conduit les hommes pas à pas vers la vérité tout entière. Grégoire savait que certains de ses auditeurs trouvaient cette manière de présenter les choses audacieuse. Elle allait pourtant exercer une influence considérable sur toute la théologie chrétienne.
Les travaux du concile commencèrent sous sa présidence. Pendant quelques semaines, Grégoire eut l’impression que les blessures du passé pouvaient enfin se refermer. Les discussions furent sérieuses, mais moins tumultueuses qu’à Nicée. Les grandes lignes de la foi étaient désormais admises par la majorité des évêques. Il ne s’agissait plus de repartir de zéro, mais de consolider l’édifice. Le symbole adopté en 325 servait de fondation. Les Pères du concile entreprirent de le compléter, principalement dans la partie consacrée au Saint-Esprit. Ils affirmèrent qu’il est « Seigneur et donne la vie », qu’il « procède du Père », qu’« avec le Père et le Fils il reçoit même adoration et même gloire » et qu’il « a parlé par les prophètes ». En quelques lignes, l’Église achevait la grande profession de foi trinitaire qui demeure encore aujourd’hui le cœur de la liturgie chrétienne.
Il est remarquable de constater que les évêques ne se considéraient pas comme les auteurs d’un nouveau Credo. Ils avaient conscience d’expliciter celui de Nicée au lieu que de le remplacer. Le texte que nous appelons aujourd’hui le « Credo de Nicée-Constantinople » est le fruit de cette continuité. L’Église n’abandonnait pas ce qu’elle avait proclamé en 325 ; elle le développait pour répondre à une nouvelle controverse, selon la même méthode qui avait guidé le premier concile.
Le concile adopta plusieurs canons disciplinaires. L’un d’eux allait avoir un retentissement considérable : ils déclarait que l’évêque de Constantinople devait occuper le second rang dans l’Église, immédiatement après celui de Rome, « parce que Constantinople est la Nouvelle Rome ». La formule, apparemment administrative, ouvrait une question qui traverserait les siècles. Jusqu’alors, Rome, Alexandrie et Antioche constituaient les principaux sièges de la chrétienté. Désormais, la nouvelle capitale impériale revendiquait une place correspondant à son importance politique. Les évêques présents n’imaginaient sans doute pas que ce simple canon serait un jour au cœur des conflits entre Orient et Occident. Toutefois en quelques mots, ils venaient de poser les premiers jalons d’un débat qui marquerait durablement l’histoire de l’Église.
Grégoire n’était pas un homme de pouvoir : plus les intrigues se développaient autour de lui, plus il éprouvait le désir de s’en éloigner. Depuis le début du concile, des évêques contestaient la légitimité de son élection au siège de Constantinople. D’autres lui reprochaient d’avoir été auparavant évêque de la modeste cité de Sasimes, ce qui, selon eux, rendait son transfert contraire aux canons de Nicée. La question pouvait sembler secondaire au regard des immenses débats doctrinaux qui occupaient l’assemblée, mais elle révélait pourtant une réalité que l’on retrouve tout au long de l’histoire de l’Église : les plus hautes discussions théologiques ne mettent jamais les hommes à l’abri des rivalités humaines. Les Pères des conciles étaient des saints pour beaucoup d’entre eux, mais ils demeuraient aussi des hommes avec leurs susceptibilités, leurs ambitions, leurs blessures et leurs désaccords.
Grégoire comprit que son maintien à la tête de l’Église de Constantinople risquait d’entretenir les divisions. Fidèle à son tempérament, il prit une décision qui surprit toute l’assemblée. Devant les évêques réunis, il demanda de lui-même à être relevé de sa charge. Son discours est l’un des plus émouvants que nous ait laissés l’Antiquité chrétienne. Il ne cherche ni à se défendre ni à accuser ses adversaires. Il demande seulement que la paix de l’Église passe avant son destin personnel : « Si je suis la cause de la tempête, jetez-moi à la mer », déclare-t-il en reprenant l’image du prophète Jonas. Puis il ajoute qu’il est prêt à quitter sans regret un siège qu’il n’avait jamais recherché. Peu d’hommes ont renoncé avec une telle liberté à l’une des plus hautes fonctions de la chrétienté.
L’assemblée demeura un instant silencieuse. Beaucoup furent saisis par la noblesse de sa renonciation. Théodose lui-même eût souhaité le retenir. Mais Grégoire était résolu. et quitta Constantinople peu après la fin du concile pour retourner en Cappadoce, où il consacra les dernières années de sa vie à écrire, à méditer et à mettre en ordre ses discours. C’est dans cette retraite qu’il composera plusieurs de ses poèmes et de ses lettres les plus profondes. L’histoire se souvient surtout du grand théologien de la Trinité ; lui-même eût sans doute préféré qu’on se rappelle simplement un évêque qui avait essayé de servir l’Église sans jamais la faire servir à ses propres intérêts.
Le concile poursuivit néanmoins ses travaux. Les décisions doctrinales furent confirmées et les canons promulgués dans l’ensemble de l’Empire. Peu à peu, le symbole de Nicée complété à Constantinople s’imposa comme la profession de foi commune des Églises. Chaque baptême, chaque liturgie, chaque génération de chrétiens allait désormais redire ces mêmes paroles. Elles traverseraient les siècles presque sans changement. Lorsque les Églises d’Orient et d’Occident se sépareront plusieurs centaines d’années plus tard, ce sera encore ce Credo qu’elles reconnaîtront comme l’expression de la foi de l’Église indivise, même si la question du Filioque viendra ensuite en troubler l’unité.
Le deuxième concile œcuménique marque ainsi une étape décisive dans l’histoire du christianisme. Nicée avait répondu à Arius. Constantinople achevait la grande confession trinitaire en proclamant la pleine divinité du Saint-Esprit. Les deux conciles sont inséparables. L’un pose les fondations ; l’autre élève l’édifice. Ensemble, ils donnent à l’Église le langage dans lequel elle confessera désormais le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est pourquoi leur héritage dépasse de loin les controverses du IVᵉ siècle. Chaque fois que des millions de chrétiens récitent aujourd’hui le Credo, ils reprennent presque mot pour mot les décisions de ces deux assemblées.
Las, une autre crise se préparait déjà. Cette fois, elle ne porterait plus sur la Trinité, mais sur la personne même du Christ. Comment pouvait-il être à la fois pleinement Dieu et pleinement homme ? Les débats qui allaient s’ouvrir à Constantinople ne tarderaient pas à gagner Antioche, puis Alexandrie. Un moine austère devenu patriarche de Constantinople allait bientôt prononcer des paroles qui enflammeraient tout l’Orient chrétien. Son nom était Nestorius.
À SUIVRE BIENTÔT.