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Comme le débat s'est déroulé sur une messagerie privée, je ne ferai que de petites citations du texte de Henry de Lesquen, qui réagissait à mes arguments en faveur de l'Orthodoxie. S'il veut poster ici l'intégralité de son message d'origine, il est bien sûr libre de le faire et le débat éventuel n'en sera que plus riche.
Voici en tout cas ma réponse :
"Vous reprenez, avec beaucoup d'assurance et un vernis académique, la version de l'histoire enseignée par l'apologétique catholique depuis plusieurs siècles. Le problème est qu'elle ne résiste plus à l'examen critique des sources. Elle évite les véritables difficultés historiques, sélectionne les documents qui lui sont favorables, passe sous silence ceux qui la contredisent et relit constamment les dix premiers siècles à la lumière de doctrines qui ne seront définies que plusieurs centaines d'années plus tard. Ce n'est pas ainsi que travaille un historien. C'est ainsi que travaille une apologétique. Ce n’est pas le même métier !
Je connais d'autant mieux cette présentation que j'y ai moi-même cru pendant des années. J'ai été formé dans cette tradition. Puis j'ai fait ce que tout historien est censé faire : je suis allé lire les sources. Les actes des conciles, les canons, les Pères grecs et latins, les historiens modernes, y compris catholiques. Et c'est là que tout l'édifice commence à se fissurer ! On découvre alors une réalité très différente de celle que présentent les manuels de théologie romaine !
L'Église du premier millénaire n'est pas celle de Vatican I projetée artificiellement mille ans en arrière. Elle n'a rien à voir. Elle possède sa propre ecclésiologie, sa propre organisation et sa propre manière de comprendre l'autorité. C'est cette réalité historique que Rome réinterprète rétrospectivement afin de donner l'impression que les définitions de 1870 existaient déjà implicitement dès l'époque apostolique.
C'est une reconstruction. Mais pas de l'histoire.
Je reprends vos erreurs une par une :
1. « Ce n'est pas Vatican I, c'est en 1054 que le patriarche de Constantinople a été excommunié parce qu'il refusait le Filioque. »
Cette affirmation est inexacte à plusieurs niveaux.
D'abord, Michel Cérulaire n'a JAMAIS été excommunié par l'Église universelle. Le 16 juillet 1054, le cardinal Humbert de Moyenmoutier déposa une bulle d'excommunication sur l'autel de Sainte-Sophie. Or Humbert agissait au nom du pape Léon IX... mort depuis plusieurs mois ! En droit canonique, sa légation avait cessé avec la mort du pape !
Même les historiens catholiques reconnaissent aujourd'hui la valeur juridique extrêmement problématique (pour le moins) de cet acte.
Ensuite, Cérulaire répondit par un synode LOCAL qui excommunia les légats, ET NON l'Église de Rome. Il ne s'agissait donc absolument PAS d'une rupture universelle entre deux Églises, mais d'un conflit entre personnes déterminées.
Pour preuve, 1054 n'a jamais été considéré par les contemporains comme le « Grand Schisme » (dommage pour les mails scolaires). Pendant plusieurs siècles après cette date, les relations continuèrent entre Rome et Constantinople. Des patriarches furent en communion avec Rome, des empereurs tentèrent moult réconciliations.
La rupture définitive s'est produite progressivement, notamment après les croisades, et surtout après le sac de Constantinople en 1204, qui constitua une blessure dont l'Orient ne s'est jamais remis.
Quant au Filioque, il n'était pas la seule question en cause. Il était certes une innovation hérétique, qui mettait à mal tout ce qui avait été enseigné par les conciles et élaboré par les Pères et les saints de l'Église indivise (Orient et Occident) du premier millénaire, mais les Byzantins reprochaient bien d'autres innovations à Rome, comme l'utilisation du pain azyme, l'interprétation de la primauté romaine qui faisait son chemin, et surtout l'introduction unilatérale de cette modification dans le Credo œcuménique malgré l'interdiction EXPLICITE du concile d'Éphèse (431) d'y faire la moindre modification. Or le Filioque EST une modification, et cette innovation remet gravement en cause le principe de la Monarchie du Père, mais aussi l'économie de la Trinité telle qu'elle avait été enseignée depuis mille ans.
L'Orient n'a donc jamais refusé le Filioque juste parce qu'il venait de Rome... mais parce que Rome modifiait le Symbole de Nicée-Constantinople, ce qui était interdit depuis toujours, et qu'elle définissait cette doctrine, seule dans son coin, sans décision d'un concile œcuménique, au contraire de ce qui s'était toujours pratiqué dans l'Église !
D'ailleurs, si le pape possédait réellement dès l'origine une juridiction universelle de droit divin, comment expliquer que personne, absolument personne, n'ait invoqué cette juridiction pour régler la crise de 1054 ? Réponse de l'historien : ni les Byzantins, ni les légats romains, ni les empereurs ne raisonnent à cette époque avec la doctrine qui sera définie huit siècles plus tard par Vatican I. Voilà le véritable problème historique.
2. « L'Église est une. Donc elle doit avoir une autorité suprême permanente : le pape. »
C'est un raisonnement personnel (du genre protestant) qui ne découle ni de l'Écriture ni de la Tradition.
Le Credo dit simplement : « Je crois en l'Église une, sainte, catholique et apostolique. »
Il ne dit absolument PAS : « Je crois en un évêque universel » !
L'unité de l'Église n'est JAMAIS fondée dans le Nouveau Testament sur une monarchie épiscopale universelle.
Saint Paul parle sans cesse de l'unité de la foi, de l'unité de l'Esprit, de l'unité du Corps du Christ.
Jamais il ne dit que cette unité dépend d'un évêque unique.
Le véritable principe d'unité est toujours : le Christ, l'Eucharistie, la confession commune de la FOI.
Saint Ignace d'Antioche, au début du IIe siècle, explique que chaque Église est pleinement Église autour de son évêque.
Saint Cyprien de Carthage écrit : « L'épiscopat est un, dont chaque évêque possède une part entière. » Il ne dit pas qu'un seul évêque possède l'épiscopat universel !
D'ailleurs, pendant tout le premier millénaire, l'Église est restée une... malgré des périodes où Rome était occupée, schismatique (pendant certains schismes occidentaux), incapable d'intervenir en Orient. Et jamais personne n'a pensé que l'Église cessait d'exister faute d'un pape exerçant une juridiction universelle !
L'unité ne dépend donc EN RIEN d'une monarchie pontificale. Elle dépend de quoi ? De la communion dans la même FOI apostolique.
Quand on voit ce qu'il se passe depuis Vatican I (puis Vatican II), la division de l'Église, les déviations de la foi et de la morale que pose la papauté, son rejet hystérique de la tradition et des tradis les plus honnêtes et les plus proches de l'ancien enseignement de l'Église, on se demande bien en quoi cette papauté monarchique à juridiction universelle est utile !
Dans l'Église orthodoxe, en revanche, depuis les dix derniers siècles, la doctrine de la foi n'a pas été modifiée d'un pouce et elle est toujours là, bien présente depuis 2000 ans, sans innovation... et les fidèles orthodoxes ont subi des millions de martyrs tout au long du XXe siècle, notamment dans les pays communistes (que Vatican II avait oublié de condamner).
Bref, vous affirmez que l'Église doit nécessairement posséder un chef universel. C'est précisément ce qu'il faudrait démontrer. Ni le Credo, ni les Évangiles, ni les Actes des Apôtres, ni les sept premiers conciles œcuméniques n'enseignent une telle chose. Vous partez de Vatican I et vous supposez que tout le premier millénaire pensait déjà comme Vatican I. C'est faux.
Si le Christ avait réellement institué en Matthieu XVI une monarchie pontificale universelle, comment expliquer qu'aucun des sept conciles œcuméniques n'utilise JAMAIS ce texte pour fonder JURIDIQUEMENT la papauté ? Les conciles citent constamment l'Écriture pour justifier leurs décisions doctrinales et disciplinaires. Pourtant, lorsqu'il s'agit de définir l'organisation de l'Église, jamais ils ne disent : « Parce que le Christ a donné à Pierre une juridiction universelle, l'évêque de Rome possède de droit divin une autorité immédiate sur tous les évêques. » Ce silence dure près de mille ans. Il est assourdissant !
Vous partez ensuite d'un autre postulat jamais démontré : Pierre aurait été le premier évêque de Rome et les papes seraient ses successeurs directs. L'affirmation est répétée sans cesse, mais les preuves n'apparaissent jamais. Qu'il existe une ancienne tradition faisant mourir Pierre à Rome, très bien. L'Orthodoxie n'a jamais contesté cette tradition. Mais mourir à Rome n'a jamais signifié être évêque de Rome. Or aucun texte du Nouveau Testament ne dit que Pierre fut évêque de Rome. Les Actes ne le disent pas, Paul ne le dit pas, Pierre ne le dit pas, Clément de Rome ne le dit pas, Ignace d'Antioche ne le dit pas, le Pasteur d'Hermas ne le dit pas. Lorsque Paul écrit aux Romains, il salue personnellement plus de vingt-cinq personnes... mais jamais Pierre ! Lorsqu'il arrive prisonnier à Rome, le livre des Actes ne mentionne même pas Pierre !
Une large partie de l'historiographie contemporaine, y compris catholique, considère que l'Église de Rome était encore gouvernée collégialement par des presbytres durant une bonne partie du Ier siècle. La prétendue succession épiscopale directe de Pierre relève bien plus d'une reconstruction théologique ultérieure que d'un fait historiquement démontré.
3. « Les orthodoxes rejettent quatorze conciles sur vingt et un. »
Cette objection suppose ce qui est à démontrer. Erreur élémentaire de logique.
Les orthodoxes reconnaissent sept conciles œcuméniques. Pourquoi ? Parce que l'œcuménicité n'est pas créée par une simple proclamation pontificale ! Elle est reconnue par toute l'Église. Dans le premier millénaire, AUCUN pape n'a JAMAIS possédé le pouvoir de transformer seul un concile en concile œcuménique.
Les conciles deviennent œcuméniques lorsqu'ils sont reçus par toute l'Église, Orient et Occident. C'est ce qu'on appelle la réception ecclésiale.
Le « brigandage d'Éphèse » (449) avait pourtant réuni un grand nombre d'évêques, l'appui impérial et des signatures. Et néanmoins il fut rejeté. Pourquoi ? Parce que l'Église entière ne l'a jamais reçu. Rien à voir avec le pape !
La même règle vaut après Nicée II.
Rome peut considérer certains conciles comme œcuméniques. L'Orthodoxie ne les reçoit pas. Ce n'est pas une question de quantité : c'est une question de réception par l'Église entière.
Votre argument est circulaire : « Ils sont œcuméniques parce que Rome le dit ; donc ceux qui ne les acceptent pas sont schismatiques. » Mais c'est précisément ce point qui est à démontrer, ce qu'aucun catholique ne fait jamais !
4. « Benoît VIII a proclamé le Filioque comme un nouveau dogme en 1014. »
L'histoire est de nouveau bien différente.
En 1014, Benoît VIII n'a PAS défini un nouveau dogme. Il a simplement autorisé, à la demande de l'empereur Henri II, que le Credo chanté à Rome comporte désormais le Filioque.
L'idée du Filioque existait déjà depuis des siècles dans certaines Églises occidentales, notamment en Espagne.
Sauf que le troisième concile œcuménique (Éphèse) avait interdit TOUTE MODIFICATION du Symbole.
Le quatrième concile (Chalcédoine) CONFIRMA cette interdiction.
Pendant plusieurs siècles, les papes eux-mêmes refusèrent d'ajouter le Filioque au Credo romain !
Le pape Léon III fit même graver le Credo original, SANS Filioque, sur deux plaques d'argent exposées à Saint-Pierre !
Autrement dit, les papes du premier millénaire considéraient eux-mêmes que le Symbole ne devait pas être modifié.
L'introduction en douce du Filioque à Rome en 1014 constitua une rupture brutale avec cette pratique traditionnelle.
5. « Pastor Æternus doit être interprétée à la lumière de Constantinople III et d'Honorius. »
Sauf que ce n'est pas possible, et je vais vous expliquer pourquoi.
L'idée est même une imposture intellectuelle.
Le troisième concile de Constantinople déclare : « Honorius a confirmé les doctrines impies des hérétiques. »
Nous sommes d'accord ?
Le pape Léon II ratifie cette condamnation.
Toujours d'accord ?
Ainsi, pendant tout le premier millénaire, un pape est officiellement condamné comme hérétique par un concile œcuménique.
C'est bien cela ?
Or, si l'infaillibilité définie en 1870 signifie qu'un pape ne peut jamais enseigner l'erreur lorsqu'il définit la foi, il faut expliquer pourquoi un pape a été anathématisé par un concile reconnu comme œcuménique !
Les théologiens catholiques répondront qu'Honorius n'a pas parlé « ex cathedra »...
Sauf que cette distinction n'existait pas au VIIe siècle : elle apparaît précisément pour résoudre cette difficulté historique !
D'où l'imposture. C'est du bricolage. De l'illusionnisme. Ni vu, ni connu, je t'embrouille...
De plus, Pastor Æternus affirme que les définitions pontificales sont irréformables par elles-mêmes, ex sese, et NON par le consentement de l'Église !
C'est exactement ce que refusait TOUTE l'ecclésiologie de l'Église indivise du premier millénaire, depuis le concile de Jérusalem en présence de Pierre et de Jacques.
Ainsi, durant le premier millénaire, AUCUN évêque, y compris celui de Rome, n'était considéré comme pouvant définir seul un nouveau dogme contraignant l'Église entière.
AUCUN.
Même les grands papes — Léon le Grand, Agathon, Grégoire le Grand — recherchaient toujours l'accord de l'épiscopat et la confirmation conciliaire.
Conclusion ?
Le véritable désaccord entre l'Orthodoxie et le catholicisme n'est pas de savoir si Rome possédait une primauté. L'Orthodoxie reconnaît pleinement que Rome occupait le premier siège, qu'elle bénéficiait d'un immense prestige à cause notamment des martyres de Pierre et Paul et du fait qu'elle jouait en effet un rôle essentiel dans la défense de la foi, comme le fera plus tard Constantinople, désignée comme « Nouvelle Rome ».
La VRAIE question est toute différente : cette primauté était-elle une primauté d'honneur et de service, exercée dans la communion conciliaire de l'Église, ou une juridiction universelle, immédiate et infaillible sur tous les évêques ?
Or, aucun des sept premiers conciles œcuméniques n'enseigne cette seconde conception. Les canons des conciles organisent l'Église autour des grands sièges patriarcaux et de la SYNODALITÉ : ils ne présentent jamais l'évêque de Rome comme une source autonome et infaillible de la doctrine. JAMAIS.
La définition de Pastor Æternus (1870) représente donc non pas le simple développement d'une doctrine reçue, mais une innovation hérétique qui détruit l'ecclésiologie du premier millénaire.
Bref, le débat que vous soulevez n'oppose pas seulement deux théologies. Il oppose deux méthodes historiques. La méthode romaine consiste à considérer que les définitions tardives étaient déjà présentes implicitement dans l'Église ancienne. La méthode orthodoxe consiste à suivre la Tradition, à ne jamais rien innover, mais à clarifier lorsqu'il le faut, en demandant toujours, à cet égard, une preuve positive dans les textes contemporains. Or, lorsqu'on exige cette preuve positive, la juridiction universelle et l'infaillibilité pontificale telles que définies en 1870 sont introuvables dans les sources du premier millénaire !
Bien à vous.
Paul-Éric Blanrue."
Icône de saint Cyprien de Carthage.