Il existe aujourd’hui une affirmation répétée machinalement : saint Pierre aurait été le premier évêque de Rome. Elle semble tellement évidente qu’on ne prend plus la peine de vérifier ce que disent réellement les textes anciens.
Or, lorsque l’on revient aux sources chrétiennes des premiers siècles, une réalité saute aux yeux : la tradition selon laquelle Pierre aurait été évêque de Rome n’appartient pas aux témoignages les plus anciens. Elle apparaît plus tardivement, lorsque l’on commence à Rome à relire son histoire à travers le prisme d'une théologie de la succession.
La question n’est évidemment pas de savoir si Pierre a eu un lien avec Rome. Sur ce point, la tradition chrétienne ancienne est unanime : Pierre a prêché à Rome, il y a souffert le martyre sous Néron, et son nom est inséparablement lié à cette Église.
La question qui nous intéresse est beaucoup plus précise : Pierre a-t-il réellement porté le titre d’évêque de Rome ?
C’est là que les sources deviennent intéressantes.
On sait que la tradition latine identifie l’évêque de Rome (alias le pape) comme le successeur direct de Pierre. La tradition orthodoxe, elle, rappelle que les textes anciens présentent Pierre avant tout comme l’apôtre fondateur de Rome, non comme le premier évêque d’une liste épiscopale.
Qui a raison ?
Le témoignage le plus important pour l'historien (catholique, orthodoxe ou ce que vous voulez) est celui de saint Irénée de Lyon, qui écrit vers 180 dans son ouvrage Contre les hérésies. Irénée y combat les courants gnostiques qui prétendent posséder une connaissance secrète transmise par les apôtres. Pour répondre à ces prétentions, il montre que la véritable foi se trouve dans les Églises fondées par les apôtres et conservant publiquement leur enseignement.
Il cite alors l’Église de Rome :
« Nous prendrons seulement l’une d’entre elles, la très grande, la très ancienne et connue de tous, l’Église fondée et établie à Rome par les deux très glorieux apôtres Pierre et Paul. »(Contre les hérésies, III, 3, 2)
Ce texte est essentiel.
Irénée affirme clairement que Rome possède bien une origine apostolique. Il dit même quelque chose de très précis : l’Église de Rome est fondée par Pierre et Paul.
Tout va bien. Sauf qu'il ne dit pas : « Pierre, premier évêque de Rome, transmit ensuite sa charge à Lin. »
Un oubli ? Un erreur ?
Non.
Lorsque Irénée expose la succession romaine, le problème devient patent :
« Les bienheureux apôtres qui ont fondé et établi cette Église, après avoir transmis à Lin la charge de l’épiscopat, mentionnent celui-ci dans la lettre à Timothée. Anaclet lui succède ; après lui, en troisième lieu depuis les apôtres, Clément reçoit l’épiscopat. »(Contre les hérésies, III, 3, 3)
La succession est ici transmise par Irénée sans ambiguïté et dans les détails :
Conclusion : Irénée ne place pas Pierre dans la liste des évêques romains.
Il ne dit jamais, par exemple : « Pierre fut le premier évêque de Rome, puis Lin lui succéda. »
Pourquoi ? Sans doute parce que pour Irénée, Pierre appartient à l’ordre des apôtres, tandis que Lin, Anaclet et Clément appartiennent à l’ordre des évêques qui reçoivent après les apôtres la charge d’une Église locale.
La distinction est fondamentale. Au Ier siècle, Pierre est l’un des Douze, un témoin direct de la Résurrection, un apôtre investi d’une mission universelle. L’organisation ecclésiastique avec un évêque unique à la tête d’une Église locale se développera bien après.
Mais notre enquête n'est pas fini. Car les autres témoignages anciens confirment notre lecture d'Irénée.
Saint Clément de Rome, vers 95, évoque le glorieux martyre de Pierre et de Paul dans sa lettre aux Corinthiens. Mais il ne présente jamais Pierre comme son prédécesseur sur une chaire épiscopale. Il ne parle des apôtres que comme des fondateurs de l’Église.
Note de l'historien : nous ne sommes qu'à environ 30 ans de la mort de Pierre à Rome.
Saint Ignace d’Antioche, vers 110, écrit à l’Église de Rome avec un profond respect et mentionne Pierre et Paul comme des figures majeures liées à cette Église. Mais lui non plus ne dit pas que Pierre aurait été évêque de Rome.
Note de l'historien : nous ne sommes qu'à environ 45 ans de la mort de Pierre.
Même constat chez Eusèbe de Césarée (vers 265-339). Dans son Histoire ecclésiastique, il rassemble les traditions chrétiennes anciennes. Il affirme la présence de Pierre à Rome, son martyre et le lien exceptionnel entre l’apôtre et cette Église. Mais lorsqu’il donne la succession des évêques romains, il reprend encore la tradition d’Irénée :
« Après le martyre de Paul et de Pierre, Lin fut le premier à recevoir l’épiscopat de l’Église de Rome. »(Histoire ecclésiastique, III, 2)
Le même schéma apparaît : Pierre meurt à Rome ; après l'apôtre vient le premier évêque de Rome, Lin.
Alors, quand apparaît l’idée répandue aujourd'hui que Pierre aurait été lui-même le premier évêque de Rome ?
Cette formulation appartient à une période bien plus tardive (ce genre de choses arrive souvent chez les Latins).
Au IVe siècle, avec le développement d’une réflexion théologique sur la succession apostolique, certains auteurs latins commencent à associer directement Pierre à la chaire épiscopale romaine.
Ainsi, saint Optat de Milève, vers 370, est l’un des premiers à parler explicitement de la chaire de Pierre à Rome :
« La chaire épiscopale a été d’abord conférée à Pierre, sur laquelle Pierre s’est assis. »
(Contre les donatistes, II, 2)
Note de l'historien : nous sommes à environ 305 ans de la mort de Pierre.
Quelques décennies plus tard, saint Jérôme (vers 392) ira plus loin en présentant Pierre comme évêque de Rome.
Note de l'historien : nous sommes à environ 325 ans de la mort de Pierre.
Saint Augustin reprendra cette interprétation et développera surtout sa portée théologique. Mais pour lui, la succession romaine conserve l’héritage spirituel de Pierre. Et même lui ne fournit pas une liste disant : « Pierre fut évêque de Rome pendant tant d’années, puis Lin lui succéda. »
La formulation « Pierre, premier évêque de Rome » ne deviendra véritablement courante que bien plus tard, notamment dans le Liber Pontificalis, dont les premières versions apparaissent au... VIe siècle !
Ce texte présente Pierre comme le premier évêque romain et lui attribue même des éléments précis de pontificat. Mais (note de l'historien) il est rédigé de fort nombreux siècles après les événements et contient, du reste, des éléments qui relèvent davantage de la tradition ecclésiastique que de l’histoire vérifiable.
Le bilan des sources historiques est donc limpide :
Est-ce assez clair ?
Il ne s’agit évidemment pas de nier la grandeur de saint Pierre. L’Antiquité chrétienne tout entière reconnaît son rôle exceptionnel.
Mais l’historien doit distinguer ce que disent en toute rigueur les textes anciens de ce que les siècles suivants ont développé avec, comme auxiliaires, leur fantaisie ou leur intérêt.
Le témoignage d’Irénée est donc ici décisif : il confirme le lien très ancien entre Pierre, Paul et Rome, mais il démonte, comme tous les autres témoignage primitifs, que Pierre ne fut pas le premier évêque de Rome.
Selon la formulation même d’Irénée, Pierre fonde l’Église de Rome et c'est Lin qui inaugure la succession des évêques romains.
C’est une nuance historique majeure, qu'en pensez-vous ?
Paul-Éric Blanrue.