Un prêtre orthodoxe m'ayant demandé mon modeste avis sur l'homélie du Patriarche Bartholomaios de Constantinople sur l'environnement et la "crise écologique contemporaine", voici ma réponse, que je vous partage.
D'abord l'homélie, ensuite ma réponse.
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† BARTHOLOMAIOS
PAR LA GRÂCE DE DIEU ARCHEVÊQUE DE CONSTANTINOPLE,
NOUVELLE ROME, ET PATRIARCHE ŒCUMÉNIQUE
QUE LA GRÂCE, LA PAIX ET LA MISÉRICORDE
DE NOTRE SEIGNEUR, DIEU ET SAUVEUR JÉSUS CHRIST,
AUTEUR DE TOUTE LA CRÉATION,
SOIENT AVEC LE PLÉRÔME DE L’ÉGLISE
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Très honorables frères Hiérarques et enfants bénis dans le Seigneur,
Par la grâce du Dieu dispensateur de tout bien, nous entrons aujourd’hui dans la nouvelle année ecclésiastique, en rendant grâce et en célébrant, par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels, son commencement, marqué par la «Journée de prière pour la protection de l’environnement naturel». La crise écologique contemporaine, dans toutes ses dimensions, est une crise de la liberté de l’homme, de sa religion et de sa philosophie, de son ethos et de sa civilisation. Elle est précédée par la «mauvaise altération» de notre liberté, par notre rupture et notre eloignement de la Source de la Vie, ayant pour corollaire le comportement destructeur à l’égard de l’environnement naturel. Nous éprouvons une profonde gratitude pour le fait que les initiatives et interventions pionnières du Patriarcat œcuménique, sans interruption depuis 1989 jusqu’à ce jour, ont non seulement révélé les dimensions spirituelles de la question écologique, mais ont également ouvert de nouvelles voies et de nouvelles perspectives pour y faire face. Les congrès consacrés à l’écologie, les dialogues interchrétiens et interreligieux qui s’y rapportent, les propositions concrètes de la Grande Église en matière environnementale, l’attention portée aux dimensions sociales et aux conséquences de la crise écologique, ainsi que bien d’autres initiatives de cette nature, constituent une proposition environnementale vigoureuse. Celle-ci met l’accent sur l’impérieuse nécessité d’un «tournant copernicien» dans notre compréhension de l’idée de progrès et dans l’attitude de l’humanité à l’égard de la nature, ainsi que dans la manière d’agir des acteurs de la politique, de l’économie et de la vie sociale, des Églises et des religions, de la science et de la technologie, de même que dans le domaine de l’éducation des nouvelles générations. Nous continuerons, par nos actes comme par notre parole, à promouvoir la proposition écologique de la sainte Grande Église du Christ, ainsi que le dynamisme écophile de la relation eucharistique, ascétique et laudative avec la création, en soulignant toujours qu’un travail théologique approfondi est nécessaire afin de clarifier le message écologique authentique de notre foi et de notre tradition orthodoxes, pour le bien de la création «très bonne». Nous sommes certains que la mise en lumière des dimensions religieuses et morales de la menace écologique conduira à la prise de conscience de l’importance fondamentale que revêt la «responsabilité écologique». Enfin, l’homme doit cesser d’agir en faignant l’ignorance et abandonner définitivement l’illusion selon laquelle la planète Terre pourrait, indéfiniment, supporter et surmonter les dégradations et les destructions provoquées par l’homme, comme si la nature avait, par elle-même, le pouvoir de se renouveler sans limites. L’éthique de la responsabilité à l’égard de la protection de l’environnement naturel doit s’exprimer aux niveaux mondial, national, local et personnel. Nous le répétons une fois encore: le développement d’une responsabilité écologique constitue une « impérative catégorique » pour l’humanité, face à la plus grande menace qu’elle n’ait jamais été appelée à affronter tout au long de son histoire. Il est évident que, sous la domination du modèle anthropologique représenté par le «riche insensé» de l’Évangile (Lc 12, 17-21), qui dit: «Je démolirai mes greniers et j’en construirai de plus grands, et j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens», puis: «Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour de nombreuses années; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi», l’humanité compromet son avenir et détruit sa propre «maison». Les «péchés de la modernité» de l’humanité ont créé, et continuent de créer, de nouvelles divisions et de nouvelles ruptures entre l’homme et la nature. L’«homme-dieu» contemporain persiste dans le «géocide»; il méconnaît toute mesure et toute limite au nom de stratégies géopolitiques et d’intérêts économiques, du consumérisme et de la satisfaction de besoins essentiellement insatiables, mais aussi, plus profondément, en raison de bouleversements intérieurs, existentiels et axiologiques. Les conséquences d’une domination mondiale de la volonté de manipuler, d’instrumentaliser et d’exploiter la nature seront tragiques pour la vie sur notre planète. L’acceptation progressive et la reconnaissance officielle du 1er septembre, par le monde chrétien, comme Journée de protection de l’environnement naturel revêtent aujourd’hui une importance particulière, en tant que symbole et expression concrète de la promotion de l’unité des chrétiens. D’autre part, la glorification de l’«Auteur de toute la création», au commencement de l’Indiction, dans notre tradition liturgique, constitue un précieux héritage, en ce qu’elle nous invite et nous exhorte au respect de la création, laquelle subit les conséquences des agressions inconsidérées dont elle est victime de la part de l’homme. Très vénérables frères et très chers enfants dans le Seigneur, Le respect des piliers fondamentaux de la culture écologique peut freiner les tendances destructrices envers l’environnement et ouvrir «la voie incontournable» du développement durable. Plus généralement, l’humanité a besoin d’un consensus autour d’un socle commun de valeurs fondamentales qui, dans un monde marqué par les ruptures et les polarisations, puisse servir de boussole pour son chemin vers l’avenir. Nous considérons comme l’axe de cet ensemble de valeurs le principe de solidarité, en tant que facteur de coresponsabilité, de dialogue et de réciprocité sincère, conjointement avec la responsabilité collective de protéger l’environnement naturel. Tant le respect concret du caractère sacré de la personne humaine que le souci de l’intégrité de la création constituent, du point de vue chrétien, des expressions vitales de la réalisation eucharistique de l’Église et de l’appel adressé à l’homme à devenir «prêtre» de la création. Dans cet esprit, souhaitant que la nouvelle année ecclésiastique soit heureuse et féconde en œuvres bonnes et agréables à Dieu, nous invoquons sur vous tous, par les prières et l’intercession de la Toute-Sainte Mère de Dieu, la Toute-Bienheureuse –dont nous vénérons pieusement la très sainte icône dans l’église patriarcale, et que nous embrassons «de nos lèvres, de notre cœur et de notre volonté»– la grâce et la miséricorde de notre Seigneur, Dieu et Sauveur Jésus-Christ. Que Son nom très saint soit béni et glorifié, maintenant et toujours, et dans les siècles sans fin. Amen!
1er septembre 2026
† Bartholomaios de Constantinople
priant pour vous Dieu avec ferveur.
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Réponse PEB
Merci, Père. Voici ma réponse rapide.
L’homme n’est évidemment pas le propriétaire absolu de la création… Il la reçoit de Dieu et doit en user avec mesure, gratitude et responsabilité. Nous en avons parlé hier et c'est une vérité sur laquelle nous ne pouvons qu'être en accord. Mais je crois aussi que, sur ce point, l’Orthodoxie n’a rien à apprendre de la mode écologique contemporaine car elle possède depuis des siècles, dans l’enseignement des saints et dans la pratique ascétique de l’Église, une critique infiniment plus radicale de la voracité humaine que tout ce que nos contemporains peuvent aujourd’hui en dire.
C’est pour cette raison que ce message patriarcal me laisse une impression (pour le moins) étrange. À force d’employer les expressions typiques de notre époque (« responsabilité écologique », « développement durable », « consensus autour de valeurs communes », « responsabilité collective », « impératif catégorique »… ) le texte donne le sentiment que l’Église cherche à se rendre acceptable aux yeux du monde contemporain, en adoptant son vocabulaire, ses priorités et jusqu’à ses réflexes politiques. On ne parle plus en chrétien de la création de Dieu et de la conversion de l’homme : on semble devoir montrer que l’Orthodoxie est à la hauteur des grandes causes consensuelles du moment, qu’elle partage les mots d’ordre de la conscience contemporaine et qu’elle peut, elle aussi, participer à la grande conversation institutionnelle sur le climat, la planète et le « développement durable ». C’est là que, pour moi, le malaise commence.
Les Pères n’avaient nul besoin de ce langage pour aller beaucoup plus loin. Saint Jean Chrysostome ne dénonçait pas le riche parce qu’il détruisait son « environnement », mais parce qu’il accumulait pour lui-même tandis que son frère souffrait. Saint Isaac le Syrien ne proposait pas une politique écologique : il appelait à une miséricorde assez vaste pour embrasser toute créature. Saint Maxime le Confesseur (sur lequel j’ai d’ailleurs fini d’écrire un petit livre) ne parlait pas de « planète », mais du monde créé comme cosmos ordonné au Logos. La Tradition possédait déjà les mots essentiels : péché, passions, avidité, mesure, ascèse, gratitude, charité, conversion…
Le problème, cher Père, n’est pas d’abord écologique : il est spirituel. Si l’homme dévore la création, c’est parce qu’il a commencé… par vouloir se suffire à lui-même. Il ne sait plus recevoir, rendre grâce, jeûner, se dépouiller ni partager…. Voilà pourquoi la réponse orthodoxe au consumérisme porte un nom beaucoup plus ancien et beaucoup plus exigeant que le « développement durable » : l’ascèse. Le jeûne, la sobriété, l’aumône, le renoncement à l’accumulation et la lutte contre les passions constituent une critique autrement plus profonde de la civilisation de la consommation que toutes les déclarations internationales, déjà entendues mille fois.
Un autre glissement m’inquiète. La création est bonne parce qu’elle est créée par Dieu : oui, certes.... mais elle n’est pas Dieu. L’Orthodoxie ne peut remplacer l’exploitation matérialiste de la nature par sa sacralisation implicite. La terre n’est pas une nouvelle divinité, et l’homme n’est pas un vilain parasite dont il faudrait sauver la planète. Il a reçu une responsabilité royale et sacerdotale à l’égard du monde : le cultiver, le garder et le rapporter à son Créateur. C’est cela que peut véritablement (selon mon entente) signifier être « prêtre de la création ».
Le centre de la vision orthodoxe n’est pas la planète, mais le Christ. C’est en tout cas de cette façon que je le comprends : « Tout a été créé par lui et pour lui » (Col 1,16). Voilà ce que toute parole chrétienne sur la création devrait commencer par rappeler. Le monde moderne veut sauver la nature en… oubliant souvent de sauver l’homme. Or l’Orthodoxie sait, elle, depuis toujours, que la création ne sera véritablement comprise qu’à partir de la conversion de celui qui en a reçu la garde.
Le Patriarche a raison de dénoncer la démesure de l’homme contemporain. Mais l’Église n’a pas besoin d’emprunter au langage politique, administratif et idéologique de son époque pour prouver qu’elle est consciente des problèmes du monde. Elle n’a pas à courir derrière les thèmes à la mode ni à se conformer aux sensibilités dominantes pour être entendue. Elle possède une parole bien plus ancienne, plus exigeante et plus dérangeante : le péché. Et elle possède aussi son remède : le repentir, l’ascèse, l’Eucharistie et le Christ. Je n'en entends pas beaucoup parler dans cette homélie.
L’Église n’a pas à demander au monde contemporain (et à son langage, ses concepts, ses modes) la permission d’être orthodoxe, voilà ce que je tiens à dire.
Bien à vous, cher Père.
Paul-Éric Blanrue.