C. S. Lewis ne fut jamais orthodoxe. Il demeura anglican jusqu’à sa mort, en 1963. Pourtant, lorsqu’on lit ses lettres et certains de ses ouvrages, une proximité singulière apparaît avec le christianisme oriental. Elle ne relève pas d’une simple curiosité pour les vieilles églises grecques : Lewis éprouvait une véritable admiration pour la liturgie orthodoxe, pour ses prêtres et ses moines, et plusieurs aspects de sa pensée sur le salut rejoignent étonnamment la tradition des Pères grecs.
Dans une lettre à Mrs Johnson, datée du 13 mars 1956, Lewis évoque un office orthodoxe russe et écrit : « Mon modèle, ici, est le comportement des fidèles lors d’un office “orthodoxe russe” : certains sont assis, certains sont prosternés face contre terre, certains sont debout, certains à genoux, certains se déplacent, et personne ne prête la moindre attention à ce que fait quelqu’un d’autre. C’est du bon sens, de bonnes manières et du bon christianisme. »
Pour Lewis, cette liberté dans la prière n'est pas du désordre : elle témoigne au contraire d'une certaine maturité spirituelle. Le fidèle ne surveille pas son voisin, ne cherche pas à imposer une attitude uniforme ; chacun se tient devant Dieu comme il le peut.
Il revient sur cette expérience dans Letters to Malcolm: Chiefly on Prayer, où il raconte une liturgie grecque orthodoxe qui l'avait particulièrement marqué. Ce qu'il avait aimé, explique-t-il, était précisément l'absence de comportement imposé aux fidèles : certains étaient debout, d'autres assis, d'autres à genoux, d'autres encore se déplaçaient. Personne ne s'occupait de ce que faisait son voisin. Lewis y voyait une manière saine, naturelle et chrétienne de prier. Cette remarque est d'autant plus significative qu'il était très critique à l'égard de la tendance occidentale à réglementer et à réformer sans cesse les formes du culte.
Son voyage en Grèce, en 1960, renforça encore cette impression. Dans une lettre à Chad Walsh, Lewis écrit à propos des prêtres grecs : « Les prêtres grecs font, à première vue, une impression très favorable — beaucoup plus que la plupart des membres du clergé protestant ou catholique romain. » Le témoignage est remarquable : Lewis ne se contente pas d'apprécier une liturgie ancienne ou une architecture ; il est frappé par les hommes qui la célèbrent.
Son biographe George Sayer rapporte même qu'après son voyage en Grèce Lewis considérait la liturgie grecque orthodoxe comme supérieure à celles qu'il avait connues dans le christianisme occidental. Il avait également été profondément impressionné par les prêtres et les moines orthodoxes qu'il avait rencontrés. L'Orthodoxie lui apparaissait ainsi comme une tradition ayant conservé une continuité liturgique et spirituelle que les Églises occidentales modernes risquaient, selon lui, de perdre.
Mais l'intérêt de Lewis pour l'Orient chrétien ne s'arrête pas à la liturgie. Sa conception du salut présente une affinité remarquable avec la doctrine patristique de la déification.
Dans Mere Christianity, il formule cette idée devenue célèbre : « Le Fils de Dieu est devenu homme pour permettre aux hommes de devenir fils de Dieu. » L'expression pourrait presque servir de résumé à la théologie de saint Athanase : Dieu assume notre humanité afin que l'homme puisse participer à la vie divine.
Lewis ne développe évidemment pas la doctrine orthodoxe de la déification dans toutes ses dimensions et ne reprend pas, par exemple, la distinction palamite entre l'essence et les énergies divines. Mais sa conception du salut comme transformation réelle de l'homme est beaucoup plus proche du langage des Pères grecs que du seul schéma juridique d'une justification extérieure.
Dans The Weight of Glory, Lewis va plus loin encore. Il écrit : « C’est une chose grave de vivre dans une société de dieux et de déesses en puissance. » Pour lui, chaque être humain possède une destinée éternelle d'une grandeur que nous ne pouvons encore mesurer. L'homme n'est pas destiné simplement à recevoir un pardon extérieur : il est appelé à être transfiguré. Cette vision de la vocation humaine explique en grande partie l'intérêt que certains théologiens orthodoxes ont porté à son œuvre.
Le métropolite Kallistos Ware s'est penché sur cette question dans une étude intitulée C. S. Lewis: An “Anonymous Orthodox”?, publiée en 1995. Le titre lui-même est révélateur. Ware ne prétend évidemment pas que Lewis aurait été orthodoxe sans le savoir. Il montre plutôt que certains éléments essentiels de sa pensée (sa conception du salut, de la transformation de l'homme, de la tradition chrétienne et de la prière) présentent des convergences profondes avec la vision orthodoxe.
C. S. Lewis n'était pas orthodoxe. Mais il fut l'un de ces chrétiens occidentaux qui, sans franchir le seuil de l'Église d'Orient, ont regardé vers elle avec une sympathie rare. Il admirait sa liturgie, ses prêtres, ses moines, sa continuité et, plus profondément encore, une conception du christianisme dans laquelle Dieu ne se contente pas de pardonner à l'homme : Il vient habiter en lui, le transforme et l'appelle à participer à Sa vie.
C'est peut-être pour cette raison que la question posée par Kallistos Ware demeure si intéressante : C. S. Lewis fut-il, sinon un « Orthodoxe anonyme », du moins l'un des écrivains chrétiens occidentaux dont la pensée se trouva le plus naturellement attirée vers l'Orient ?