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mardi 4 août 2026

La "théorie du développement" : le joker du XIXᵉ siècle ! Ou le tour de passe-passe de John Henry Newman.





Pendant près de dix-neuf siècles, lorsqu'une doctrine était contestée, l'Église répondait toujours de la même manière : elle ouvrait les Écritures, citait les Pères, invoquait les conciles et montrait que cette foi avait toujours été crue.

Le principe était simple : une doctrine est vraie parce qu'elle appartient au dépôt apostolique transmis depuis l'origine.

On n'invente rien ; on explicite le dépôt reçu. Notamment lorsque l'Église est attaquée par les hérétiques, elle doit clarifier les positions liées à la foi.

La mission de l'Église est donc de conserver, transmettre, expliquer et éclairer. Tout cela revient à une seule et même chose : garder le dépôt de la foi. On n'innove jamais.

Puis un problème est apparu.

L'histoire avançant, la critique historique a commencé à poser des questions redoutables :

« Mais dites donc, messieurs les catholiques, où trouve-t-on, dans l'Église du premier millénaire, l'infaillibilité pontificale, la juridiction universelle du pape, l'Immaculée Conception ou d'autres dogmes latins comme le purgatoire qui ne faisaient pas partie de l'Église indivise du premier millénaire ? »

Oups !

Le silence des sources était devenu difficile à ignorer.

Alors, au XIXᵉ siècle, une nouvelle explication est apparue.

En 1845, le prêtre catholique britannique (ex anglican)  John Henry Newman publie An Essay on the Development of Christian Doctrine. Il y fit part de son illumination : si les premiers siècles ne parlent pas explicitement de ces dogmes problématiques, ce n'est pas parce qu'ils n'existaient pas... c'est parce qu'ils étaient encore « en germe ».

Logique que personne ne les voie ! Ils étaient là... mais ils n'étaient pas là... tout en étant là !

Et ils ne se seraient révélés qu'au fil du temps.

Beaucoup l'applaudirent, notamment au Vatican.

L'idée souleva toutefois une épineuse question, elle aussi assez simple :

« Mais pourquoi, bigre, cher Newman, a-t-il fallu attendre près de dix-neuf siècles pour découvrir une règle aussi fondamentale de la foi ? »

Ni les Apôtres, ni les Pères apostoliques, ni Athanase, Basile, Grégoire le Théologien, Jean Chrysostome, Cyrille d'Alexandrie, Maxime le Confesseur ou les sept conciles œcuméniques n'ont jamais eu recours à cette théorie.

Tout historien ayant étudié un minimum les sources en connaît la raison : leur logique était exactement inverse de celle de Newman.

Pour eux, la foi ne se fabriquait pas, elle n'était pas non plus « en germe » : elle se transmettait. Point.

Les conciles n'ajoutaient pas des vérités nouvelles : ils protégeaient celles qu'ils avaient reçues et, au besoin, les expliquaient.

Or la théorie moderne de Newman sur le développement changeait subtilement les règles du jeu.

Avant, on demandait : « Montrez-nous où cette doctrine est enseignée dans la Tradition, afin que nous puissions l'accepter. »

Depuis Newman, on pouvait répondre : « Si vous ne la trouvez pas, ce n'est pas grave : c'est qu'elle n'était encore qu'implicite ! »

Ainsi, l'absence de source légitimant un nouveau dogme catholique cessait d'être une difficulté : cette absence devenait même une étape normale du développement !

On n'en parlait pas, nul n'en disait rien ? C'était en germe ! Invisible, certes, mais là !

La théorie de Newman resta ce qu'elle était : une théorie. Il ne chercha pas même à la justifier. Il ne produisit pas une seule preuve. Pas un manuscrit. Pas une ligne d'un Père. Pas un canon de concile. Rien. Absolument rien. La théorie ne répondait même pas à la question historique (des sources, des documents)  : non elle changeait simplement les règles de la démonstration. Jusqu'alors, on demandait : « Où cette doctrine est-elle enseignée ? » Désormais, on diacre : « Si vous ne la trouvez pas, c'est qu'elle était implicite ! »

Newman était un magicien : il expliquait une absence de preuve par un concept. Le concept du germe invisible. Qu'il ne sourçait jamais... puisqu'il n'était que le produit de sa fantaisie.

« Comment ? Vous ne trouvez pas cette doctrine dans le Nouveau Testament ? Normal, elle y est en germe ! »

Imaginez un héritier nommé Newman qui revendique une maison familiale de grand prix. Le juge lui demande :

— « Où votre droit apparaît-il dans le testament ? »

— « Nulle part, répond Newman. Mais il y était en germe ! Il a simplement fallu dix-neuf siècles pour comprendre ce que le testament voulait vraiment dire ! »

Le juge répondrait probablement :

— « Monsieur, je ne vous demande pas ce que le testament aurait pu vouloir dire. Je vous demande ce qu'il dit. »

L'idée géniale de Newman a consisté ainsi à donner raison, de manière rétroactive, à tout ce qu'avait enseigné l'Église latine, et au moment où elle en avait besoin. Celle-ci suivit sans barguigner son argumentation de sophiste. Il n'était plus utile chercher des preuves dans les Écritures pour légitimer ses nouveaux dogmes : moins il y en a avait, plus il pouvait y avoir de germes qui les prouvait !

Newman a évidemment totalement inversé l'idée de Tradition. Sa théorie du XIXᵉ siècle lui permet de donner rétroactivement un sens à des conceptions qu'aucun Père, aucun concile et aucun saint n'avaient vues pendant près de deux mille ans.

La Tradition est la mémoire vivante de la Révélation apostolique. Elle peut approfondir son intelligence, préciser son langage, répondre aux hérésies ; mais elle ne transforme pas des silences historiques en preuves invisibles.

De tout cela, Newman et ses épigones se moquèrent comme d'une guigne. Désormais, chaque absence de témoignage peut toujours être expliquée par un « développement implicite », un germe que personne n'avait vu. Plus aucune nouveauté doctrinale ne peut être réfutée par l'histoire. Elle est possiblement « en germe » !

Pour finir, je dois reconnaître que j'aime beaucoup ces gens qui considèrent comme parfaitement normal qu'une théorie née au XIXᵉ siècle puisse devenir la clé qui tout à coup relit, corrige et explique dix-neuf siècles d'exploration des Écritures par les conciles, les Pères et les saints. Leur naïveté est touchante.

Ce qui m'impressionne le plus, en revanche, c'est qu'ils ne se demandent jamais si cette théorie n'est pas, tout simplement, une construction charlatanesque élaborée par un imposteur intellectuel pour légitimer des doctrines qu'aucune source ne permet d'établir.

Mais l'histoire finit bien, rassurez-vous, jeunes lectrices. Newman a été créé cardinal en 1879 par le pape Léon XIII, après le conseil Vatican I. En 1991, il a été déclaré vénérable par Jean-Paul II. En 2010, il a été béatifié par Benoît XVI. Enfin, en 2019, il a été canonisé par le pape François. Pour lui, ça roule !

Un bilan ? Avant Newman, on demandait des preuves. Après Newman, on explique pourquoi les preuves manquent.

La magie du catholicisme !

Paul-Éric Blanrue.