Ce très bon livre édité par William Lane Craig et J. P. Moreland présente une analyse rigoureuse et une critique des principales variétés du naturalisme philosophique contemporain. Publié en 2000, il vise à démontrer que le naturalisme, en dépit de son rôle dominant dans le milieu universitaire, doit être abandonné en raison de ses difficultés sérieuses.
L'ouvrage poursuit trois objectifs principaux :
1. Démontrer que le naturalisme ne répond pas adéquatement à un certain nombre de critères philosophiques.
2. Démontrer que le naturalisme, s'il est cohérent, doit être une forme de physicalisme strict.
3. Fournir un aperçu de la résurgence du théisme philosophique, en s'appuyant sur des preuves issues du monde naturel lui-même, telles que la cosmologie du Big Bang, qui sont considérées comme des "signaux de transcendance".
Définition et composantes du naturalisme
Le naturalisme philosophique est généralement compris comme la vue selon laquelle l'univers spatio-temporel des entités étudiées par les sciences physiques est tout ce qui existe. Il rejette le théisme comme étant faux et promeut une attitude épistémique naturaliste, un "Grand Récit" étiologique de l'origine de toutes les entités, et une ontologie où seules les entités pertinentes à une physique achevée sont admises. La cohérence entre ces trois aspects est jugée essentielle.
L'ouvrage distingue diverses formes, notamment le naturalisme global (qui rejette les objets abstraits) du naturalisme local, et le naturalisme fort (qui accepte un physicalisme strict) du naturalisme faible (qui admet des entités émergentes).
Critiques épistémologiques
Paul K. Moser et David Yandell critiquent le "scientisme de base" (Core scientism), l'affirmation naturaliste selon laquelle la science empirique est la mesure de toutes choses et la seule méthode légitime d'acquisition de connaissances. Ils soulignent un dilemme : le Core Scientism n'est lui-même ni une thèse scientifique, ni justifié par les sciences empiriques. S'il est une simple stipulation, il perd sa pertinence ontologique et épistémologique ; s'il prétend être justifié scientifiquement, il devient auto-réfutant, car la science elle-même n'énonce pas de thèses métaphilosophiques aussi vastes.
Dallas Willard soutient que le naturalisme étroit (physicalisme) est incapable de rendre compte de la connaissance. Il argumente que le physicalisme ne peut trouver de place pour la vérité (comme correspondance), les relations logiques et l'unité noétique. Par exemple, les propriétés physiques des neurones ne constituent pas intrinsèquement des représentations ou des concepts logiques.
Robert C. Koons affirme l'incompatibilité entre le réalisme scientifique et le naturalisme philosophique. Le réalisme scientifique postule que nos théories et méthodes scientifiques nous donnent une vérité objective sur le monde, et que la préférence des scientifiques pour la simplicité, la symétrie et l'élégance (Copernic, Newton, Einstein...) est un indicateur fiable de la vérité des lois naturelles. Koons argue que cette fiabilité ne peut être une simple coïncidence ; elle exige un mécanisme causal reliant la simplicité à la structure réelle de la nature. Ce mécanisme, étant donné qu'il influence les lois fondamentales de l'univers, doit exister en dehors de l'espace-temps et donc être de nature surnaturelle, contredisant directement le naturalisme ontologique qui défend un univers causalement clos.
Critiques ontologiques
J.P. Moreland examine le statut ontologique des propriétés et soutient que le réalisme traditionnel (qui conçoit les propriétés comme des entités abstraites, non spatio-temporelles, multipliables) est incompatible avec une version largement acceptée du naturalisme contemporain. Pour les naturalistes, ces propriétés sont "étranges". Il critique les tentatives naturalistes de concilier ce réalisme avec le naturalisme, comme le nominalisme des tropes de Keith Campbell (où les propriétés sont des "particuliers abstraits") et le réalisme des universaux de D.M. Armstrong (où les universaux sont spatialement situés).
Moreland conclut que ces approches échouent à résoudre les problèmes liés à la simplicité des tropes ou à la localisation spatio-temporelle des universaux, renforçant l'idée que l'existence et la nature des propriétés réfutent le naturalisme.
Michael Rea affirme que le naturalisme ne peut justifier la croyance en des objets matériels indépendants de l'esprit. Une telle justification nécessiterait des jugements sur les propriétés modales (ce qu'un objet peut ou ne peut pas survivre) et des jugements classificatoires (identifier des objets comme appartenant à des "genres naturels"). Or, Rea soutient que les méthodes scientifiques seules ne peuvent fournir de justification pour ces jugements. En particulier, la science ne révèle aucune "fonction propre" intrinsèque aux objets naturels non-vivants (par ex: roches, molécules d'eau), ce qui rendrait la classification arbitraire du point de vue naturaliste.
Critiques de la théorie de la valeur et de l'esprit
John E. Hare explore le problème du fossé moral dans le naturalisme. S'inspirant de Kant, il décrit la morale comme une exigence d'impartialité ("Tu dois") qui dépasse nos capacités naturelles biaisées par l'égoïsme. Hare soutient que le naturalisme ne peut offrir de substitut à l'assistance divine traditionnellement invoquée pour combler ce fossé, laissant les philosophes moralistes naturalistes dans une incohérence où l'on "doit" mais on ne "peut pas". Les tentatives séculières pour "gonfler" nos capacités (ex: Mill, Kagan) ou "diminuer" l'exigence morale sont insatisfaisantes.
Charles Taliaferro applique l'"argument de l'étrangeté" (proposé par Mackie contre le réalisme moral) à la conscience. Il note que la conscience (qualia, intentionnalité, subjectivité, libre arbitre) semble être une entité "étrange" ou improbable dans un univers purement matériel tel que décrit par le physicalisme dominant.
Les explications éliminativistes (Paul Churchland) ou réductionnistes (Lycan) de l'esprit sont critiquées pour leur incapacité à rendre justice à la réalité phénoménologique de l'expérience mentale. Taliaferro suggère que le dualisme corps-esprit, combiné au théisme, offre un cadre métaphysique plus cohérent où la conscience n'est pas "étrange" mais profondément enracinée dans la nature de la réalité elle-même, à travers une conscience divine antécédente.
Stewart Goetz argumente que le naturalisme est incompatible avec le libre arbitre. Il explique que le libre arbitre implique des choix indéterminés qui sont expliqués de manière téléologique (en termes de buts ou de raisons de l'agent), ce qui est exclu par le naturalisme. Goetz, à l'instar de naturalistes comme Searle et Kim, conclut que si le libre arbitre est réel, il implique un dualisme de substance (l'existence d'une âme ou d'un esprit non physique). Il soutient que le problème de l'interaction causale, souvent invoqué contre le dualisme, est également un problème non résolu pour le naturalisme de la supervenience, qui ne peut expliquer la nature de la détermination entre le physique et le mental.
Critiques de théologie naturelle
William Lane Craig aborde la cosmologie et l'origine de l'univers. Le modèle standard du Big Bang implique un début absolu de l'univers (singularité cosmologique). Ceci défie la position naturaliste traditionnelle d'un univers éternel et suggère une cause transcendante, non physique, et potentiellement personnelle, pour son existence. Craig examine diverses tentatives naturalistes pour éviter cette singularité (modèles de l'état stationnaire, oscillants, de gravitation quantique, inflation chaotique) et conclut qu'elles échouent toutes à fournir un modèle d'un univers éternel ou auto-créé, nécessitant un début absolu. Le principe selon lequel "rien ne vient de rien" (ex: Bernulf Kanitscheider, Mario Bunge) renforce la nécessité d'une cause au-delà de l'univers.
William Dembski développe la théorie du dessein intelligent pour défier le naturalisme. Il propose un "critère de complexité-spécification" qui permet de détecter le dessein à partir de caractéristiques observables du monde, distinctes du hasard et de la nécessité. Appliqué aux systèmes biochimiques irréductiblement complexes (par ex: les machines biochimiques de Michael Behe), ce critère révèle la présence réelle du dessein dans la nature. Dembski argumente que le naturalisme échoue sur ses propres termes en limitant les causes fondamentales au hasard et à la nécessité, car ces causes sont incapables de générer la complexité spécifiée observée. Il souligne également que la perspective du design encourage l'enquête scientifique là où les approches évolutionnistes peuvent la décourager (ex: la recherche de fonctions dans l'ADN "poubelle" ou les organes vestigiaux).
Ce livre démontre que le naturalisme est confronté à des difficultés insurmontables dans des domaines aussi variés que l'épistémologie, l'ontologie, l'éthique, la philosophie de l'esprit et la théologie naturelle. Le théisme philosophique est une alternative plus cohérente et explicative.