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jeudi 28 avril 2022

LA VIE SÉRÉNISSIME DE NIETZSCHE À VENISE. Par Paul-Éric Blanrue.


Peter Gast habite dans le Canareggio, près du Campo San Canciano, une « digne et paisible habitation », ainsi que le remarque Nietzsche (Nice, 22 décembre 1886).

Selon Gast, lorsque le philosophe y demeure il « habite en haut », là où séjournait son frère, le peintre Rudolf Köselitz, aussi peu célèbre dans son domaine, il faut l’avouer, que son frère l’est en musique. Nietzsche y réside à deux reprises : une fois, en 1884, il y tombe malade, la seconde fois, en 1886, il s’y sent trop isolé pour poursuivre ses activités.

D’habitude, Nietzsche se lève vers sept ou huit heures du matin, entame une longue balade puis prend un déjeuner frugal.

L’après-midi se déroule en partie avec son ami Köselitz, qui vient au Palais Berlendis, lorsqu’il y réside lors de son premier séjour, sur le coup de deux heures. Les deux hommes travaillent de conserve, puis se séparent un long moment. Köselitz revient le soir à 7h30. À chaque visite, il ne reste qu’un peu plus d’une heure. Les deux amis dînent ensemble, « souvent d'un œuf à la coque et d'un verre d'eau », nous assure Guy de Pourtalès (1881-1941) dans son Nietzsche en Italie (Grasset, 1929). D’autres fois, Nietzsche confie à sa sœur se nourrir « essentiellement de riz et de viande de veau ». Ou bien, dit-il à sa mère, d’une soupepréparée avec de la maïzena.

« Et souvent, ensuite, ils vont chez Gast, se mettent au piano à tour de rôle, Nietzsche improvisant, jouant ses propres compositions à sa manière un peu sèche et savante ; Gast reprenant sans fatigue toute la musique du seul poète qui les débarrasse tous deux de Wa- gner pour les ramener par le métier des vieux maîtres à la plus pure des traditions musicales : Chopin », à qui il initie son compagnon, selon Pourtalès.

Les conversations entre les deux hommes vont bon train. Gast les retranscrit sur un carnet de bord initulé Carnevale di Venezia, qu’il envoie plus tard à Nietzsche.

« Tout cela me fait tant de bien, et je crois que dans ce cahier s’expriment des tendances très utiles...» (Gênes, 30 mars 1881), lui répond Nietzsche avec ferveur. Le philosophe conseille à Gast de rédiger d’après ces notes un « livre de souvenirs vénitiens », qui serait publié sous anonyme, ajoutant : « Songez combien un livre de ce genre nous aurait réconfortés, s’il nous était parvenu, à nous jeunes gens perdus dans notre coin allemand, quand nous avions vingt ans ! » (Id°). On ne sait pourquoi, cet ouvrage qui eût été passionnant ne verra oncques le jour. On croit savoir que Gast le trouvait inintéressant, sans en connaître la raison.

Les deux amis prennent parfois leurs repas au mo- deste restaurant Antico Panada, au n°647-648 Calle dei Specchieri, une ruelle proche de San Marco. Ils y dégustent, en prenant le thé, des baïcoli, biscottes locales que Gast conserve aussi chez lui dans une boîte à biscuits renfermant de la vanille : ces petites fougasses sucrées et taillées en tranches fines sont le biscuit vénitien par excellence.

Nietzsche apprécie le vino Conegliano, un vin rouge âpre de Vénétie, qu’il boit avec modération en déjeunant d’un humble risotto. On sait qu’il goûte les fruits, en particulier les raisins, les cerises et les figues. La minestra, un potage servi en début de repas, fait ses délices. Il aime les glaces, le chocolat chaud, le thé et le café (qu’il se prépare lui-même), les grissini, le riz, les huîtres et la viande de veau.

Travaillant et marchant de nombreuses heures par jour, autant pour stimuler son cerveau qu’en préparation de nuits difficiles, il ne cesse de dicter et de lire, quand ses yeux le lui permettent ou quand Gast s’absente. Outre des ouvrages scientifiques et philosophiques, comme les Principes d’éthique (1879) du sociologue anglais Herbert Spencer (1820-1903), il se plonge dans les romanciers français tels que Stendhal (1783-1842) (Promenades dans Rome, 1853, et RomeNaples et Florence, 1854), Balzac (1799-1850) (Un prince de la bohème, 1840), Histoire de ma vie (1855) de George Sand (1904-1876) - ou encore dans Lord Byron.

*

Pour Nietzsche, il convient de préférence d’aller à Venise au printemps : « Au moment où le printemps commence à poindre, Venise est la destination traditionnelle et aussi celle où va mon amour le plus sincère (le seul endroit sur Terre que j’aime) » (À Franz Overbeck, Nice, le 24 mars 1887).

Il y réside lui-même durant les festivités pascales de 1880, 1884 et 1886.

L’automne lui est aussi profitable. Le 10 octobre 1887, il écrit à sa mère Franziska : « Le temps passé à Venise n’a jusqu’ici pas été défavorable ; au fond, je n’ai depuis dix ans choisi aucun endroit pour l’automne qui se soit révélé aussi bienfaisant que cette Venise. »

En aucun cas, il ne désire y rester l’été. L’air peut y être étouffant. Le 15 juin 1880, il écrit à Franz Overbeck qu’il est « grand temps de partir, il fait très chaud ». À sa mère, le 5 juillet de la même année : « La chaleur là-bas devenait trop forte ».

Venise est pour lui synonyme de quiétude : « Du calme. Si possible une altana [NDA : terrasse en bois située sur le toit des habitations] ou un toit plat chez vous ou chez moi, où nous pourrons nous asseoir ensemble » (Bâle, le 1er mars 1879). Il s’y rend pour accomplir une longue retraite, loin du bruit et de la fureur : « Je mènerais à Venise une vie calme et retirée de petit ange, je m’abstiendrais de viande et éviterais tout ce qui peut assombrir l’âme et la mettre en état de tension » (Cannobio, 19 avril 1887).

Pas question de courir les musées ni de visiter les églises en vulgaire touriste ! « Je ne veux rien voir autrement que par hasard. Mais m’asseoir sur la place Saint-Marc et écouter la fanfare militaire, au soleil. Tous les jours j’entendrai la Messe à S. Marco. [NDA : Oui, nous avons bien lu ! À Venise, Nietzsche, le contempteur du christianisme, cette « religion d’esclaves », aimerait se rendre tous les jours à la messe dans la basilique Saint-Marc, sous laquelle reposeraient les cendres du plus ancien des quatre évangélistes !] Je veux flâner dans les jardins publics, bien tranquillement. Manger de bonnes figues. Et des huîtres. Me régler en tout sur vous, l’expérimenté. Je ne prendrai pas mes re- pas à l’hôtel – Le plus grand silence. J’apporterai quelques livres. Des bains chauds chez Barbese (j’ai l’adresse) » (Bâle, 1er mars 1879). À quoi s’ajoutent les bains de mer : il en prend au moins trois lors de son premier séjour.

Il affectionne la beauté simple et extérieure de la ville : « Les cloches de Pâques carillonnant au-dessus de Venise, les matinées dans votre chambre, avec votre musique, les couleurs du couchant sur la Piazza – voilà ce que jusqu’à présent était pour moi le printemps ! » (Cannobio, 15 avril 1887).

À Nice, le 15 janvier 1888, il éprouve la nostalgie de la musique de Peter Gast qui se confond en lui avec « la lumière d’après-midi de San Michele ».

Nietzsche affectionne ce qu’il appelle les « gondoleries » de Venise, ainsi que les balades sur les Fondamenta Nuove et celles qu’il fait tous les jours dans le reste de cette ville qui répond à son « besoin impérieux de délassement et de silence » (21 avril 1886).

Daniel Halévy souligne à ce propos : « Ne parlons pas des palais, des églises, des sculptures ou des peintures : Nietzsche n’en parlera jamais. À lire ses lettres et ses œuvres, on est porté à penser qu’il n’est jamais entré dans un musée. Il vivait d’un certain contact, d’une certaine intuition de la terre, de l’atmosphère, de la lumière et des êtres ».

Pas davantage que les centaines d’églises munificentes aux décors parfois sensuels et les musées comptant parmi les plus prestigieux du monde, Nietzsche n’apprécie les trattorias, ces petits restaurants italiens pittoresques : « Pour ma nourriture, je désire n’avoir aucun contact avec des aubergistes » (Bâle, 12 mars 1879). C’est un univers trop populaire pour cet apôtre de l’individualisme aristocratique, qui n’aime pas les discussions sans intérêt que les gargotiers lui imposeraient. Et puis il préfère suivre la stricte diète qu’il s’impose à lui-même.

Il savoure un logement avec vue sur le Grand Canal : « Si je viens, n’est-ce pas, vous me chercheriez une chambre sur le Canal Grande ? – pour que de la fenêtre ma vue puisse s’étendre sur le grand déploiement bigarré, silencieux. Capri excepté, rien, dans le sud, n’a exercé sur moi une impression comparable à votre Venise. Je ne la mets pas au compte de l’Italie : c’est un morceau d’Orient tombé là » (Nice, 5 mars 1884). Dans son indispensable Visa pour Venise (Gallimard, 1964, collection Folio n° 2107, 1989), James Morris ajoute à ce propos : « À Venise, vous pouvez connaître les plaisirs de l’Orient sans en souffrir les tourments. »

En terme de résidence, ses goûts sont frugaux. C’est un aristocrate de l’esprit, non un hobereau attiré par le luxe, l’opulence, l’ostentation et les vanités mondaines : « Si par hasard vous écrivez à vos braves gens de Venise, veuillez leur faire comprendre que je tiens beaucoup à deux choses. Primo, que le plancher de la chambre soit recouvert d’un tapis : je prends facilement froid. Ensuite un grand fauteuil confortable de savant (en France ce genre de meuble s’appelle judicieusement un ′′Voltaire′′ » (Nice, 21 avril 1886).

Il convient de savoir que les prix de Venise à la fin XIXsiècle sont très inférieurs à ceux pratiqués de nos jours et restent abordables pour les démunis. Nietzsche, qui vit de façon spartiate, remarque qu’ « à Venise, la pauvreté a mine honorable et s’accorde à la ville » (Nice, 9 janvier 1887).

Il adresse pourtant trois critiques à la Dominante.

D’abord, le fait qu’il ne puisse y marcher autant qu’il en a l’habitude pour réfléchir et trouver le sommeil à force de fatigue : « Venise a le tort de n’être pas une ville pour promeneurs – il me faut mes 6-8 heures de marche en pleine nature – » (Gênes, 3 février 1881). La cité est composée de pavés parfois irréguliers pouvant être la cause de désagréments pour un grand marcheur. La situation s’est un peu améliorée de nos jours.

Ensuite, il soulève des doutes quant au climat : « Il y a ceci d’absurde qu’au point de vue du climat, Venise et Nice s’opposent et que Nice me réussit incroyablement ». Il craint que l’humidité de Venise ne lui cause « des migraines et de l’hypocondrie » (Nice, 25 février 1884).

Il écrit toutefois quelques mois après son second séjour vénitien : « Ma santé est toujours très chancelante, elle était meilleure à Venise, et à Nice meilleure qu’à Venise » (Sils-Maria, 2 septembre 1884). De fait, jamais et nulle part, il ne trouvera de ville à son goût sur ce point précis !

Dernier reproche destiné à Venise : l’odeur se dégageant des eaux stagnantes des canaux : « J’aime votre ville, cher ami, bien qu’elle présente le grave défaut de puer » (15 septembre 1887). Cette critique centenaire adressée à la Dominante, a une part de vrai. Mais soyons justes : il faut reconnaître que les effluves désagréables dépendent du quartier que l’on arpente, du temps qu’il fait et de la sensibilité des nez. Nietzsche est un être hypersensible, pour qui le climat, les bruits, les senteurs ont une importance démesurée.

Faut-il vivre à Venise ? Grave question pour Nietzsche qui passe sa vie à tenter de trouver un lieu d’habitation qui lui corresponde en tout point, sans jamais l’atteindre ! Le pays où l’on n’arrive jamais... Il lui faut du ciel bleu, du soleil, le temps doit être sec, mais en raison de sa santé chancelante rien n’est simple. S’il prend plaisir à venir passer des retraites dans la Sérénissime, il la déconseille en tant que résidence permanente à son ami Gast, comme à la catégorie des artistes en général :« Je reproche à Venise de vous circonscrire trop : je croirais volontiers qu’on a de temps en temps besoin d’une cure pour se dégager de l’influence de Venise... (...) Pour des êtres féconds et sujets à des périodes à la manière des femmes (comme tous les artistes) la brusque introduction d’intermèdes de contrastes, me semble indispensable. (...) À la fin il ne vous restera rien d’autre que de vous mettre entièrement sur le pied vénitien : mais cela comporte, me semble-t-il, la fuite de Venise et la campagne, la montagne, la forêt, tout l’univers qu’on oublie à Venise » (Nice, 13 février 1888). En somme, Venise, comme le dira l’aventurier Corto Maltese dans une courte histoire de l’album Les Celtiques d’Hugo Pratt (1927-1995), intitulée « L’Ange à la Fenêtre d’Orient » : « Cette ville est très belle et je finirais par me laisser prendre par son enchantement, je deviendrais paresseux... Venise serait ma fin » !

Lui-même écrit à Frank Overneck : « Mes lieux doivent rester Nice et Sils-Maria, Venise comme intermède... » (Nice, 12 novembre 1887). Un intermède merveilleux, et surtout pas davantage, car on peut y passer sa vie en état de contemplation, de rêverie, de ravissement permanent, prisonnier de luxe de la beauté miraculeuse d’un lieu séducteur d’où il est difficile de s’échapper. Paradisiaque, numineuse, Venise est aussi un danger et peut avoir un aspect laguide, schopenauherien, inciter à la passivité, à la laxité, à l’oubli de soi. « Je pense que je devrais me décider à partir » de la Cité des Doges, dira Corto au tout début de son aventure en Sibérie. Venise, à la fois Eden et serpent tentateur !

Un an plus tard, dans l’ébouriffant Ecce homo, Nietzsche assurera, dans un brusque revivement final, que Venise n’est pas bonne pour la santé... Quelques mois après, c’est la chute, la folie, le mutisme prévu de longue date et enfin réalisé, la disparition dans les ombres du temps... Ce n’est pas Venise mais Turin, la ville du Suaire, qui lui a été fatale.

*

Heinrich Köselitz, dit Peter Gast, est né le 10 janvier 1854 à Annaberg, en Saxe. Fils d’un grand industriel de Silésie qui fut aussi vice-bourgmestre de la ville, il échange tout au long de sa vie une correspondance nourrie avec Nietzsche, son professeur, son maître devenu son ami et complice.

Dans sa jeunesse, il suit des cours de musique auprès de Ernst Friedrich Richter (1808-1879) et entame des études de philosophie à l’université de Leipzig. Lecteur enthousiaste de la Naissance de la tragédie, premier succès littéraire de Nietzsche, il décide en 1875 de suivre ses cours à l’université de Bâle, en Suisse. Köselitz a pour autres professeurs deux grands amis de Nietzsche, Franz Overbeck, et Jacob Burckhardt (1818-1897), spécialiste incontesté de la Renaissance. Devenu un jeune compositeur de style wagnérien, Köselitz se rapproche de Nietzsche et, avec le temps, devient son intime. Ce- lui-ci l’appelle « mon bon pasteur et mon médecin ».

Köselitz s’installe à Venise en avril 1878, où il passe une grande partie de l’année dans un confort relatif, n’ayant pas d’emploi et ses parents ne brillant guère par leur excessive générosité, au point que Paul Rée lui adresse des dons.

Fréquentant Cécilie Gusselbauer, une employée du cabaret Sandwirt de Venise, il se consacre à la composition de deux opéras : Scherz, List und Rache (Badinage, ruse et vengeance, opéra comique d’après Gœthe, 1880-1888) et Der Löwe von Venedig (Le Lion de Venise, 1884-1891, opéra comique en cinq actes). Il est un honnête pianiste, dont le jeu a le don de combler Nietzsche, lui aussi compositeur à ses heures et, de l’avis des témoins, excellent improvisateur.

Une lettre du 26 mars 1880 de Köselitz à Overbeck nous en dit long sur l’intimité des deux hommes et leurs goûts communs pour la musique romantique : « Nietzsche [NDA : qui loge Casa Fumagalli] est venu chez moi mardi, je lui ai joué la Barcarolle de Chopin (...) Pour entrer dans le détail j’ai joué l’Impromptu op. 29 (la muse qui danse avons-nous dit) ; le Prélude op. 28, n°15, en ré bémol, la Berceuse op. 57, le largo de la sonate op. 58, le thème principal du Rondo en mi bémol majeur op. 16, les Variations op. 12, le début de l’Allegro de concert op. 46 jusqu’au moment où commencent les brillantes modulations en doubles croches, et enfin la Grande Fantaisie en fa mineur op. 49. Nous avons passé ainsi deux heures dans une joyeuse excitation ; Nietzsche m’a dit tout de suite après, lorsque nous nous sommes séparés : ′′Je vais devoir encore le payer′′. Et de fait le jour suivant je l’ai trouvé tout à fait accablé par la douleur la plus intense. »

(Lecteur, c’est le moment d’aller faire un tour dans le section des QR-Codes située en fin d’ouvrage !)

Au printemps 1881, à Recoaro, sur le versant sud des Alpes tyroliennes, Nietzsche, qui découvre et apprécie les compositions de son ami, lui conseille d’adopter, pour faciliter sa carrière en Italie, le pseudonyme de Pietro Gasti, en allemand Peter Gast, « l’hôte de pierre », en référence au personnage du Commandeur dans le Don Giovanni de Mozart.

Même si Peter Gast lui donne du « Herr Professor », les deux hommes sont très liés et le ton de leurs échanges reste familier.

Le philosophe estime que Gast est l’un des hommes qui le comprend le mieux. Depuis l’époque où il vivait à Bâle, Nietzsche a eu recours à ses bons soins, et celui-ci a commencé par recopier le brouillon de la quatrième Considération inactuelle. Il demeure son plus proche colla- borateur jusqu’en 1888.

Sans en avoir le titre ni être rétribué, Peter Gast remplit toutes les fonctions du secrétaire particulier. Lorsque Nietzsche est à Venise, Gast écrit sous sa dictée et ne craint pas de lui faire part de diverses suggestions, souvent acceptées. Il est le premier lecteur du philosophe, met au net le manuscrit, en corrige les épreuves. Il s’occupe de l’orthographe et des corrections grammaticales. Lorsque Nietzsche souffre de céphalées que son traitement homéopathique ne suffit pas à calmer, il fait appel à ses services pour lire à voix haute les ouvrages qu’il affectionne.

Les compositions de Gast l’exaltent. À sa mère et sa sœur, il déclare qu’il est un musicien « de premier plan » et même que « personne parmi les contemporains ne peut rivali- ser avec lui dans ce qu’il fait (...) C’est précisément la musique qui correspond à ma philosophie » (Recoaro, 18 mai 1881). Au chef d’orchestre allemand, le wagnérien Hermann Levi (1839-1900), à qui il le présente en espérant une réponse favorable, il écrit en 1882 qu’il lui « semble être le nouveau Mozart » ! Compliment exagéré, à n’en point douter. À Cosima Wagner, Levi le jugera « absolument incapable » ! Mais Nietzsche s’est enflammé pour l’art de son ami, dont les airs lui paraissent être la quintessence de l’esprit méditerranéen. Hélas, il n’a pas connu les compositions sudistes de Debussy (1862-1918), Déodat de Séverac (1872-1921) et Ravel (1875-1937) pour faire la comparaison !

Gast s’occupe aussi de l’arrangement d’une grande pièce musicale de Nietzsche pour chœur et orchestre, L’Hymne à la vie, composé en 1882 sur un poème de Lou Salomé, l’une des rares femmes que le père de Zarathoustra ait jamais aimée.

Louant la chaleur de son ami, qui n’a « rien d’un érudit au sang-froid », Gast ne cache pas à ses proches qu’il arrive que la proximité de Nietzsche le sollicite « trop profondément ». Il s’estime parfois incompris par son ancien professeur : « il ne sait rien de mon désarroi et se trouve presque en droit de supposer mon existence aussi idyllique que la sienne » (v. Curt Paul Janz, Nietzsche biographie, Les dernières années bâloises, le libre philosophe, tome II, Gallimard 1984, p. 331). « Vivre avec lui un mois ou deux dans l’année... pour repartir ensuite chacun de son côté, c’était là le régime qui me convenait le mieux », précise-t-il. En 1882, il refuse même à une occasion d’accueillir Nietzsche à Venise pour, dit- il, travailler à son opéra, qu’il espère faire jouer lors du Carnaval de 1883.

Nietzsche lui-même lui adresse certains reproches : « Il a des mœurs par trop plébéiennes et personne ne peut imaginer ce que je dois surmonter, ce que me coûte la fréquentation de ce balourd du corps et de l’esprit. » (Zurich, 4-5 novembre 1884). Toutefois, quand Nietzsche est présent, les deux compagnons ne laissent rien paraître des menus griefs qu’ils s’adressent et leurs rapports demeurent courtois, respectueux et, disons-le, amicaux.

De son côté, Nietzsche lui adresse moult encouragements et conseils pour ses compositions. Il règle les frais des parties d’orchestre de l’ouverture du Lion de Venise, aux antipodes des harmonies de Wagner, qui sera jouée à la Tonhalle de Zurich en octobre 1884, avec Nietzsche pour seul auditeur !

Celui-ci n’aura cependant pas l’occasion d’entendre dans son intégralité l’œuvre majeure de Gast car ce n’est qu’en 1891, soit deux ans après ses bouffées délirantes survenues à Turin, qu’elle sera créée à l’Opéra de Dantzig.

Il s’inspire néanmoins du premier opéra de Gast dans l’un de ses écrits, puisque « Badinage, ruse et vengeance » est le titre qu’il donne au prologue du Gai savoir en 1882.

On s’est beaucoup interrogé sur l’accent que Nietzsche a mis sur la musique, à Venise en particulier, dont il affirme qu’elle en est la ville par excellence. Alain Buisine (1949-2009), dans son érudit Dictionnaire amoureux et savant des couleurs de Venise (Zulma, 1998) rappelle que les meilleurs peintres de la Sérénissime furent tous d’excellents musiciens : Tintoret (1518-1594) maîtrisait divers instruments, Giorgione (1477-1510) jouait du luth et chantait, le grand coloriste Titien (1488-1576) possédait un orgue portatif ! Pour Buisine, que je suis sur ce point, à Venise la musique « rentre dans un régime optique. La musicalité vénitienne est plaisir de l’œil. » Dans son Aqua Alta (Arcades Gallimard, 1992), le poète Joseph Brodsky, prix Nobel de littérature en 1987, a remarqué que « cette ville est celle de l’œil ; vos autres sens ne font que jouer les seconds violons en sourdine ».

Notre philosophe, qui n’y voyait goutte et devait porter des lunettes de vue à fort grossissement lors de ses échappées, la musique fut une façon de sentir autrement, avec plus de profondeur, l’esprit de la cité.

Pour en revenir à Köselitz, une fois survenu l’effondrement psychique de Nietzsche en 1889, l’éditeur Naumann lui confiera l’édition de ses Œuvres complètes, volume par volume. Il en compose les préfaces.

Après une brouille avec la sœur de Nietzsche, Elisabeth, fondatrice des Archives Nietzsche, d’abord situées à Naumburg en 1894, puis à Weimar en 1896, Gast se remet à l’ouvrage en 1899. Aidant Elisabeth à déchiffrer l’écriture de son ami, il est à l’origine de la première édition de la controversée Volonté de puissance, en 1901. Ce livre posthume n’a pas été planifié par Nietzsche, mais est constitué par diverses notes et des fragments qu’il a laissés.

Selon le biographe Curt Paul Janz (Nietzsche biographie, Les dernières années bâloises, le libre philosophe, tome II, Gallimard 1984), « Köselitz est, avec Elisabeth, la personne qui est restée le plus longtemps et le plus constamment liée tant à Nietzsche lui-même qu’à son œuvre, la personne grâce à laquelle, dans une grande mesure, Nietzsche continua à vivre dans son œuvre, par-delà l’effondrement et la mort. »

À ma connaissance, nulle œuvre musicale de Peter Gast n’a été gravée.

*

Le Palais Berlendis, ou Palazzo Berlendis, qu’occupe un temps Nietzsche, se trouve sur le Rio dei Mendicanti, Canal des Mendiants, dans le sestiere du Cannaregio, aux n°6293 et 6296, près du Ponte dei Mendicanti, d’où l’on quitte le sestiere du Castello.

Ce bâtiment de type néoclassique passe pour avoir été construit par Andrea Tirali (1657-1737). Adepte d’Andrea Palladio, considéré comme architecte de transition entre le baroque et le classique, Tirali a dessiné le pavement complexe de la place Saint-Marc, où il a remplacé les briques disposées en chevrons par un pavement en pierre de lave appelée trachyte qu’il a fait alterner avec de la pierre blanche d’Istrie, créant un magnifique jeu de perspective. Il a aussi bâti le tombeau de la famille Valier dans la basilique San Giovanni e Paolo, nécropole des Doges, devant laquelle chevauche le célèbre Colleone de Verrocchio.

Le palais donne sur les Fondamente Nuove, les Nouvelles fondations, quais formant la limite nord de Venise réalisés au XVIsiècle. Il fait face à l’église de l’hospice San Lazzaro dei Mendicanti, construite de 1601 à 1631 par Vincenzo Scamozzi (la façade est l’œuvre de Giuseppe Sardi, 1673), qu’encadre l’hôpital civil de Venise depuis 1815 (50 chambres pour 600 patients, d’après le Guide Baedeker des années 1880), jadis appelée la Scuola Grande di San Marco.

À main gauche du palais, on a vue sur les îles San Michele, le cimetière de Venise, Torcello, où Venise a été enfantée, et Murano, attrape-touristes sans intérêt.

En ce cimetière, où Nietzsche n’a pas mis les pieds, le flâneur peut aller déposer une rose sur la tombe du poète Ezra Pound (1885-1972), autre Vénitien de l’étranger, puisque né dans l’Idaho, aux États-Unis. Un révolutionnaire incompris, lui aussi, qui, on ne sait pourquoi, considérait que Nietzsche, qu’il avait lu par fragments et en anglais, était un « chrétien moderne ». Sa femme, la violoniste américaine Olga Rudge (1895-1996) y repose aussi ; méconnue, elle est la musicienne qui a contribué à la renaissance du Vénitien Antonio Vivaldi (1678-1741) au XXsiècle. Une rose, pour elle aussi (v. John Berendt, The City Of Fallen Angels, Penguin Books, 2005).

Se rendre dans ce cimetière c’est aussi découvrir Berlendis sous un autre angle, vu de la lagune.

Nietzsche a vécu au deuxième étage de ce palais, l’étage noble, dit piano nobile, dans le bâtiment sud, celui qui est à gauche lorsqu’on se trouve sur le Rio dei Mendicanti.

Le nom du palais lui vient d’une famille « de marchands de soieries et de banquiers qui l’avait acquis » en 1879 (v. Gérard-Julien Salvy, Un Carnet vénitien, op. cit.). Une branche de la famille Pesaro a acquis le bâtiment au début du XXsiècle et l’a divisé en des appartements plus petits. La décoration d’intérieur, en particulier la porte d’escalier dans le portego (pièce centrale d’une grande demeure qui ouvre sur les différents appartements et faisant office de salle d’accueil), est bien conservée.

Nietzsche a beaucoup apprécié cet endroit : « Les pièces hautes de plafond et le silence bénéficient à mon sommeil et je jouis de l’air de la mer directement, sans qu’il soit gâté par la ville » (carte postale à Elisabeth, 2 avril 1880). À Franz Overbeck, à la même date : « Ma chambre à 22 pieds de haut (...) je reçois l’effet calmant de l’endroit. » Le 11 avril, il ajoute : « calme comme la fin du monde ». Il y est bien « par le plus épouvantable des temps » et dort mieux « que partout ailleurs » (à Franziska, 3 mai 1880). La pièce où il dort comporte un paravent vert en huit panneaux qui la rend « habitable ». Il faut croire qu’en ce temps-là, la pièce était fort peu meublée !

La situation a changé depuis. J’ai eu le bonheur d’y passer un après-midi, à l’invitation de son propriétaire, le comte Giorgio Dissera Bragadin (tout casanoviste sait qu’un Bragadin, prénommé Matteo et sénateur de son état, fut le mécène de l’aventurier vénitien !). Cet ancien résistant, amateur de l’épopée napoléonienne, m’a fait visiter, avec la plus exquise des courtoisies, ce fastueux appartement chargé de vie et d’histoire, le commentant pièce par pièce, de son bureau à sa chapelle privée, avec en point d’orgue une explication spéciale pour la chambre où a séjourné Nietzsche en 1880 ; en réalité les deux chambres possibles, car il y a discussion pour savoir s’il s’agit de celle se trouvant à gauche ou de celle se tenant à droite du balcon central. L’une d’elle était la chambre à coucher du comte Bragadin.

Mon hôte d’un jour m’a permis de prendre, pour ma collection particulière et aux fins de publication pour le présent guide, autant de clichés des lieux que je le désirais et m’a fait en prime cadeau de deux livres richement illustrés portant sur l’histoire de sa nombreuse famille. Je l’en ai remercié en mimant le salut des mousquetaires du roi !

Fin connaisseur de la vie de Nietzsche à Venise et de l’histoire du palais qu’il hantait en costume-cravate chic, l’élégant comte Dissera Bragadin m’a beaucoup aidé à comprendre quelle fut la vie du philosophe dans la Sérénissime de la fin du XIXsiècle. Pour l’anecdote, il a été l’un des propriétaires du fameux paravent vert possédé par Nietzsche !

Ce vieil aristocrate affable, ne parlant qu’à peine le français mais le comprenant d’instinct, décéda trois ans plus tard, en 2016, à l’âge de 94 ans. Ses funérailles eurent lieu en la basilique San Giovanni e Paolo, derrière le Colleone.

Quelques mois plus tard, l’appartement fut mis en vente. 


Paul-Eric Blanrue

mercredi 27 avril 2022

Conspiracy Splash.

 

NIETZSCHE À VENISE : TROISIÈME (10 AVRIL - 6 JUIN 1885), QUATRIÈME (30 AVRIL – 10 MAI 1886) ET CINQUIÈME SÉJOUR (21 SEPTEMBRE - 22 OCTOBRE 1887). Par Paul-Éric Blanrue.




Comme toujours lorsqu’il se tient éloigné de Venise, Nietzsche se montre splénétique et affamé, dit-il, de la musique de Peter Gast : « Votre Venise constitue pour moi la plus aimable des séductions, et d’ici peu, j’y succomberai. » (Nice, 21 mars 1885) ; « Mon cher ami et maestro, vous faites en ce moment pour moi partie de Venise, et, au fond, je suis charmé à la pensée que vous n’êtes pas encore fatigué de cette ville » (Nice, 30 mars 1885).

C’est reparti ! Il se rend dans la Cité des Doges, partant de Nice en train, le 9 avril, faisant étape une journée à Gênes. Il réoccupe une chambre donnant sur le Grand Canal, face à l’église de la Salute et à la Douane de mer, dans la Casa Fumagalli, au bout de la longue Calle del Ridotto, où l’on trouve aujourd’hui, au n°1343, la Fon- dation Louis Vuitton, qu’il n’est pas nécessaire de visiter.

Non loin de là, le père de Zarathoustra retrouve sa place Saint-Marc, dont il compare les galeries aux portiques d’Éphèse où le philosophe présocratique Héraclite (VIsiècle av. notre ère) conversait avec ses élèves : « Ne diffamons pas notre Europe ; elle offre encore de beaux refuges ! Mon plus beau cabinet de travail, c’est ici, piazza San Marco... »

La place est large, ensoleillée, s’asseoir aux cafés est doux et reposant, même si déjà, au XIXsiècle, les orchestres jouent de la soupe en guise de distraction à des touristes peu exigeants. À notre époque, l’exercice est conseillé aux premières heures de la journée, ou, pour les vrais amateurs de San Marco, une fois la nuit venue.

Nietzsche, marcheur de profession, ne peut rester prisonnier des Procuraties, du café Florian et de la colonnade du Palais des Doges. Tout Venise est son terrain de sport. Il se transporte au cœur de la cité, vers le sestiere San Polo. C’est inspiré par le fameux pont du Rialto, le plus ancien de Venise, dont il était jadis le poumon d’une Bourse de plein air, qu’il compose son « chant du pont de Venise » : « La dernière nuit m’apporta encore, tandis que j’étais arrêté sur le pont du Rialto, une musique qui me toucha aux larmes, un vieil adagio si incroyablement ancien, qu’il semblait n’y avoir jamais eu d’adagio avant celui-là », écrit-il le 2 juillet suivant.

Difficile aujourd’hui d’avoir l’âme aussi romantique une fois qu’on est monté sur ce pont de cinquante mètres, surchargé de commerces d’un goût douteux et d’une population interlope pressée de se marcher sur les pieds après avoir dévalisé la boutique d’un tire-sou de masques 100% vénitiens fabriqués à Taiwan. Mais à cœur vaillant rien d’impossible, et à la nuit tombée ou dès potron-jacquet, lorsque les restaurants et les magasins ont les stores baissés et que les tables des trattorias sont débarrassées, bref quand les bipèdes excités dorment du sommeil du consommateur rassasié, on peut parvenir, en se concentrant sur ce guide et en admirant la vue dégagée que nul accident de gondoles ne vient brouiller, à entendre encore planer dans les airs cet adagio séculaire !

Nietzsche, comme toujours, est un bourreau de travail. La Sérénissime lui offre le cadre idéal pour poursuivre son œuvre en pleine quiétude. Absorbé par son travail, il passe son temps à corriger les épreuves de la quatrième partie de son Zarathoustra, puis part pour Saint-Moritz et Sils-Maria le 6 juin.

À l’automne, Peter Gast, dans l’espoir de trouver un orchestre qui veuille exécuter son septuor, quitte Venise pour Vienne et Munich. Il ne réapparaîtra à Venise qu’en janvier 1887.

Quelque temps plus tard, Nietzsche lui demande si « la chambre du rez-de-chaussée sur le Canal Grande, en face de la fabrique de mosaïque » qu’il a occupée est encore libre. Il es- père visiter avec Gast de petits villages de Vénétie (Nice, 24 janvier 1886) : « Bassano ? Conegliano ? Ah mon ami, que ce serait beau de se retrouver dans ses parages ! Ou bien au lieu natal de Titien ? » (Pieve de Cadore, commune de la province de Belluno). Occasion manquée.

Une fois Par-delà le bien et le mal achevé, Nietzsche souhaite retourner à Venise. Malgré l’état sanitaire de la ville, qu’il déplore, il s’exclame : « Après tout, il n’y a pas tant de choses qu’on aime et parmi elles, du moins pour moi, il n’est qu’une seule ville » (Nice, 21 avril 1886).

*

Toujours en voyage pour proposer son œuvre aux théâtres européens, Peter Gast propose à Nietzsche de venir résider seul dans son logement vide de la Calle Nuova.

Nietzsche se retrouve cette fois dans la Dominante sans compagnie ni musique. Grande nouveauté pour lui ! A priori, l’idée est excellente. Il pourrait exulter, car il est avare de sa liberté de mouvement et de son indépendance, mais l’expérience fait long feu. Il s’y sent mal à l’aise, désaxé. Sa santé se dégrade à nouveau : « Je ne vais pas bien, mes yeux me torturent jour et nuit. Le temps est magnifiquement clair et frais – mais il ne m’est pas permis de rien voir, et tout me fait mal... Les gens ici sont parfaits ; il me semble qu’en hiver (où la lumière est moins intense) il ferait bon y vivre » (Venise, 7 mai 1886).

« Voici Nietzsche malheureux à Venise même », commente Daniel Halévy.

Pas question de rester dans ces conditions ! Venise doit être un tonique, pas une source d’ennuis. Au bout de dix jours, Nietzsche s’enfuit de la ville pour rejoindre Munich, Naumburg et Leipzig afin de s’occuper de la sortie de Par-delà le bien et le mal.

Toutefois, comme à son habitude, plus le temps passe et plus l’idée de revenir à Venise se fait obsédante : « La vieille Autrichienne sur le Canal Grande a-t-elle un locataire ? Il est hors de doute qu’à présent un délassement, une évasion hors de moi me sont nécessaires au plus haut degré » (Cannobio, 15 avril 1887) ; « Récemment encore j’écrivais à Overbeck que je n’aimais qu’un seul endroit sur terre – Venise » (Cannobio, 19 avril 1887).

Le voyage prévu tombe à l’eau : « Mélancolie et instabi- lité affreuse : je ne suis pas digne de voir (et d’entendre) d’aussi belles choses ! » (Cannobio, 26 avril 1887).

De Coire, le 20 mai 1887, il souligne combien le besoin de la Sérénissime se fait sentir et à quel point la cité des ensorcellements serait susceptible de lui redonner vigueur, optimisme, joie, tonus et santé morale : « Venise est de loin le séjour le plus indiqué pour moi. Pour m’aider à traverser de longues périodes mauvaises, il suffit de quelques mi- nutes de bonheur, même moins encore, un petit sursaut du cœur, en écoutant une musique que j’aime ; mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu de ces sursauts ! Pas de musique, pas de place St Marc, pas de gondoles – rien que la laideur des paysans de la montagne dont les gestes et les accents me blessent. »

Le 22 juin, après avoir lu un article dans le Bund, journal suisse de langue allemande, il se renseigne sur la qualité de la Casa Petrarca, la Maison Pétraque, sur la Riva degli Schiavoni, juste à côté de Saint-Marc, vantée comme résidence d’hiver à Venise. C’est un lieu connu et réputé, où l’écrivain français Paul Bourget (1852- 1935) séjourne parfois. Écrivant durant l’été La Généalogie de la morale, Nietzsche redemande à Gast de se renseigner sur le prix au mois de cette Casa, car la « femme du Canal Grande » ne lui plaît pas (8 septembre 1887). Il compte par exception « essayer Venise » à l’automne.

*

Le 15 septembre 1887, Nietzsche écrit à Gast : « La proximité de la place Saint-Marc m’est agréable. Je ferai valoir, en faveur de la Casa Fumagalli, qu’elle ne m’est pas étrangère, que les dames [NDA : qui tiennent la maison] ont des manières bonnes et décentes, que tout y est propre ; mais la lumière blessait mes yeux, et le plafond était trop bas. J’aurais besoin d’une chaise- longue (pour m’étendre)... Quant aux hôtels, je crois qu’on loue par ex. à l’hôtel de la Place St Marc (ne s’appelait-il pas l’Albergo San Marco ?) des chambres seules (avec vue sur la Place), sans assujettissement à la vie d’hôtel (table d’hôte, etc...) Car un régime complètement indépendant m’est essentiel (...) Pas de vin, pas de petits verres d’alcool (...) Il faut que le lit soit protégé par une zan- zariera » (moustiquaire).

De Sils-Maria, Nietzsche se dirige vers Colico, puis Menaggio et arrive, par le train « comme d’habitude », à Venise le 21 septembre, à 7 heures et demie du soir. Il loge finalement au n° 1263, Calle dei Preti. Il s’agit d’une ruelle sombre située dans un Sotoportego (passage traversant des bâtiments), près de l’aile ouest de la place Saint-Marc, construite en 1810 par ordre de Napoléon Ier (1769-1821) sur l’emplacement de la vieille église San Gemigniano.

Le temps lui convient à merveille : « clair, frais, pur, sans nuages, presque comme à Nice », écrit-il à sa mère le 3 octobre. Il se rend à la bibliothèque de Venise pour y lire les cri- tiques de Par-delà le bien et le mal : « Un effroyable méli-mélo de fiel et de confusion », note-t-il avec amertume le même jour.

Il y corrige avec Gast, de nouveau présent, les épreuves de la Généalogie de la morale, et ébauche des notes sur l’histoire de Thésée (représentation dans son esprit de Richard Wagner) et Ariane (qui n’est autre que Cosima, la femme du maître de Bayreuth), se distribuant lui-même dans le rôle de Dionysos, le dieu grec de la démesure, de la folie mais aussi de la liberté et de la vie aventureuse.

Halévy décrit sa vie sur place : « Venise, toujours secourable, lui ouvre le plus beau des refuges : la basilique de Saint-Marc, tabernacle assombri par les ans (...) C’est là qu’il attend patiemment et assis en silence les premiers déclins du jour. »

Nietzsche et la place Saint-Marc, une grande et belle love story !

Il demeure un mois dans la Sérénissime, jusqu’au 22 octobre, à la suite de quoi, rasséréné, retapé, il part pour Nice, où Gast lui envoie, en guise de souvenir, la robe de chambre remise à neuf qu’il portait à Venise. Il vient d’accomplir son ultime voyage sur les bords de la Lagune.

Paul-Éric Blanrue.

Le Suaire encore ? Une charlatanerie de plus. Où sont passés les néo-zététiciens ?



Si les néo-zététiciens de pacotille qui tirent en rafale sur le marché Youtube et Twitter pour récolter des gains, au lieu de s'occuper de vaccins qui ne vaccinent pas et de masques qui ne protègent pas, faisaient leur boulot correctement sur des sujets qu'ils peuvent dominer sans trop de mal, avec célérité et esprit critique, ils auraient, ayant lu comme moi le dernier article en date censé démontrer que le Suaire de Turin est âgé de 2000 ans (https://t.co/AFqBrtFzeL) que :

1° La méthode employée par l'auteur est une grossière farce. Toutes les données de l'étalonnage produits dans l'article officiel proviennent de communications... de l'auteur de l'article lui-même, Giulio Fanti ! En somme : "Croyez-moi sur parole, braves gens." Méthode de bonimenteur de foire et non de scientifique sérieux.

2° Le phénomène étudié est chimique, donc soumis aux attaques de l'environnement (température, ensoleillement, humidité, salinité,...), sans compter les microbes (bactéries et champignons) qui dégradent la cellulose. Or tous ces facteurs de confusion ne sont pas éliminés dans l'article ! Qui n'a par conséquent aucune espèce de crédibilité.

Fin de la farce. En attendant la prochaine tentative de prendre les chrétiens pour des gogos.

Paul-Éric Blanrue.





lundi 25 avril 2022

Fine analyse de Hans-Hermann Hoppe sur le conflit russo-ukrainien.

"Ce ne sont pas les Russes, les Ukrainiens, les Allemands ou les Américains qui provoquent les guerres, mais les gangs de bandits qui gouvernent la Russie, l'Ukraine, l'Allemagne ou l'Amérique et qui peuvent répercuter les coûts d'une guerre sur la population civile en question. [ ...]
Enfin, lorsqu'un petit État est confronté à la poussée expansionniste et à la menace d'un plus grand, il a essentiellement deux options : il peut se soumettre ou il peut essayer de maintenir son indépendance. Et pour atteindre cet objectif et ainsi éviter la guerre ou minimiser le risque de guerre, il n'y a qu'une seule recette prometteuse : la neutralité. [...]
Et cet impératif de neutralité s'applique d'autant plus lorsque, comme dans le cas de l'Ukraine, on est face à deux grandes puissances aux prétentions rivales en même temps et que prendre parti pour l'un signifie une menace supplémentaire pour l'autre. La guerre actuelle est le résultat de multiples violations de cette règle par le gouvernement ukrainien. Si le gouvernement qui est arrivé au pouvoir lors d'un coup d'État orchestré par les États-Unis en 2014 s'était expressément abstenu de rejoindre l'OTAN et l'UE, comme l'a fait la Suisse, et les deux provinces russophones alors séparatistes de l'est du pays auraient été abandonnées à la place d'eux intimidant et terrorisant, et aurait réduit la menace potentielle pour la Russie, la catastrophe actuelle ne se serait presque certainement pas produite. Sous la pression soutenue des États-Unis, combinée à leur propre audace, la clique dirigeante ukrainienne n'a rien fait de tel et a continué à exiger l'adhésion à l'OTAN. Cela aurait étendu la présence militaire américaine jusqu'aux frontières de la Grande Russie, qui avait été déclarée État ennemi. Par conséquent, personne ne pouvait douter que le comportement du gouvernement ukrainien serait perçu par la partie russe comme une énorme provocation et une menace sérieuse. Le résultat réel de cette provocation, qui est maintenant disponible, n'était pas prévisible, mais il était tout à fait prévisible que son propre comportement rendrait également plus probable une réaction russe comme celle qui a effectivement eu lieu. Dans la guerre d'Ukraine, comme souvent dans l'histoire, Poutine n'a pas un seul père, mais plusieurs. L'hystérie et l'agitation anti-russes complètement unilatérales qui sont actuellement répandues en Occident sont donc non seulement factuellement incorrectes, mais visent principalement à détourner l'attention du propre rôle de l'Occident dans le drame actuel. Et il est destiné à nous faire oublier que les États-Unis et leurs vassaux de l'OTAN ont été responsables de bien plus de victimes et de dommages de guerre au cours des 30 dernières années que la Russie depuis l'effondrement de l'Union soviétique et actuellement en Ukraine."

Hans-Hermann Hoppe.



dimanche 24 avril 2022

C'est reparti pour 5 ans ! Par Paul-Éric Blanrue.


Ici et ailleurs, ça fait un bout de temps que j'ai pris mes responsabilités et annoncé à l'envi qu'Éric Zemmour ne serait pas présent au second tour et que Marine Le Pen serait battue comme en 2017 - n'en déplaisent aux partisans de ces deux politiciens, partisans dont certains me sont proches et sympathiques même si j'estime qu'ils se trompent pathétiquement dans leur choix.
Mes raisons me permettant depuis des mois de tirer de telles conculsions étaient purement objectives, elles résultaient de l'analyse fine d'un état de fait qui prend en compte la psychologie des foules du XXIe siècle, de la perte de la substance du peuple français, de la faiblesse de mentalités nouvelles acquises à l'égalitarisme et à l'assistanat, de la culture du vol au nom du bien d'autrui qui est désormais un acquis, du métissage obligatoire, du syndrome de Stockholm, de l'effet collabo, du pavlovisme persistant, du wokisme triomphant, du mépris enraciné pour la liberté authentique et l'opposition enragée à la singularité de l'Unique, de la force inimaginable des relais d'État, syndicats pourris, journaux subventionnés, les membres de la sous-culture perfusée, les médias aux ordres, le club des adeptes de la bonne soupe, les grands patrons et les grands banquiers, tous ces brigands de la connivence organisée.
Écoutera-t-on UN JOUR la voix de la raison pour faire SÉCESSION - ou préfèrera-t-on, par trouille ou bêtise crasse, s'enduire le corps et l'âme à l'huile de la passion partisane, attendant béatement "la prochaine fois", l'élection de l'espoir, la future, la bonne, la terre promise, le jour du Jugement où l'on rasera gratis grâce à l'arrivée impromptue de l'homme providentiel brisant tous les tabous sur son passage et faisant, d'un coup de baguette magique à la Majax, de la France de 2022 un écho doré de celle de 1922 ?
Voici en substance ce que j'écrivais sur la démocratie dans Sécession, en 2018 :
"La démocratie, c’est le court terme (cinq ans quand tout va bien), la loi du saint Nombre, la préférence de la quantité sur la qualité, l’empire de la majorité, la domination de la lourde masse inerte à un instant T, autant dire le triomphe de l’audimat - or une seule personne, correctement informée, peut avoir raison contre soixante millions d’autres, victimes d’une intox.
Comme le souligne Pascal Salin, l’un de nos meilleurs économistes, « la règle majoritaire n’a aucun statut moral ou scientifique » (Libéralisme, Odile Jacob, 2000). Le prix Nobel d’économie 1974, Friedrich Hayek, dans La Constitution de la liberté (1960), l’explique en peu de mots : « Nous ne considérons incontestablement pas qu’il soit légitime que les citoyens d’un grand pays dominent ceux d’un petit pays voisin, sous prétexte qu’ils sont plus nombreux que ces derniers. Il n’y a pas davantage de raison pour que la majorité des gens qui se sont assemblés pour un certain objectif, que ce soit une nation ou quelque organisation supra-nationale, ait le droit d’étendre son autorité à sa guise. »
La démocratie c’est le plein pouvoir donné à la propagande pour laver le cerveau des électeurs par l’utilisation à grands jets de promesses illusoires mais chatoyantes, de mensonges à répétition qui plongent le peuple surexcité et déçu dans un état d’insatisfaction endémique. C’est le contrôle des cerveaux jusque dans l’éducation des tout-petits, puisqu’il faut faire entrer l’individu, dès son jeune âge, dans le moule de la citoyenneté. Ce sont les hautes places de responsabilité offertes aux énergumènes les plus vicelards, aux rastaquouères les plus cor- rompus et à leurs larbins. C’est l’instabilité chronique à cause de la sempiternelle course au pouvoir. C’est la liberté tenue en bride au nom de « grands principes », parce que la clientèle des élus fait pression sur ceux-ci pour obtenir des privilèges et couper la parole à ses adversaires. C’est le peuple-souverain - qui ne gouverne jamais que par délégation ! C’est l’hypocrisie totale sur tous les sujets précédents. C’est une administration aussi despotique que politiquement irresponsable."



samedi 23 avril 2022

Seule la Sécession sauve. Par Paul-Eric Blanrue.


"J’évoque un choc pour extraire de nos cerveaux décaféinés les pensées qui font prendre une fausse route aux derniers Français de qualité, ceux que nous aimons et qui le méritent. Ce traitement doit nous faire adopter l’idée de sécession (individuelle et collective), la seule sortie de crise qu’il soit possible d’envisager selon les forces en présence et la réalité du terrain. Pensons comme Carl von Clausewitz, soyons rusés et fins stratèges : « Quand la supériorité absolue n’est pas possible, vous devez rassembler vos ressources pour obtenir la supériorité relative sur un point décisif » !
Le « point décisif » c’est nous, c’est l’individu. Un être social, certes, cet individu, mais qui, pour partager son eau, doit déjà en avoir dans son verre. « Donnez-moi un point d’appui et un levier, et je soulèverai la Terre. », disait Archimède. Sécession individuelle ! C’est l’avenir, le seul envisageable si l’on veut redevenir des êtres libres, pouvant exercer librement la raison dont ils sont pourvus. Il s’agit de comprendre, comme Julius Evola, que « l’homme qui, dans une époque de dissolution, est laissé à lui-même doit faire la preuve de sa force. Il faut, en contrepartie, être à soi-même son centre ou faire en sorte de le devenir. »
Des esprits de bonne volonté voient une lueur d’espoir dans la famille en postulant qu’elle pourrait être une cellule propice au redressement de la civilisation du futur. Belle amorce. C’est par la constitution de familles solides que l’entreprise de rééducation peut commencer. Familles d’abord ! Charles Ingalls forever ! Le père de famille est l’aventurier des temps modernes, comme le disait Charles Péguy. Seulement, il importe que ces saintes familles s’isolent de la société sclérosée pour bâtir une contre-société absolue, qui reforme tout ce qui a été déformé. Ces familles doivent s’associer entre elles et se regrouper à l’écart des miasmes de la France présente, sinon le pari est perdu d’avance, aussi nombreuses et vertueuses soient-elles. Les familles doivent elles aussi faire sécession.
Si nous voulons conserver une occasion de nous échapper de ce monde devenu hystérique, de nous sauver de cet asile à ciel ouvert où nous pataugeons comme les internés que veut réveiller McMurphy dans le film Vol au-dessus d’un nid de coucous, la soucoupe volante de Bugarach, c’est nous qui allons devoir la fabriquer avec de la tôle de récupération et des boulons trouvés dans des déchetteries : par la sécession collective et, en premier lieu, par la sécession individuelle. C’est notre ultime atout pour persister et nous perpétuer.
S’escrimer à vouloir passer par en-haut, en tentant de nous emparer des rênes du pouvoir, en jouant la carte des élections, en fantasmant sur le résultat des urnes, en briguant le sommet de l’État comme Napoléon III ou François Mitterrand, ces ambitieux inutiles et fatals, pour le détourner comme on détourne un avion de ligne, c’est peine perdue, vu la déliquescence générale des esprits.
On connaît tous la plainte d’Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire (1576) : « Mais, ô grand Dieu, qu’est donc cela ? Comment appellerons-nous ce malheur ? Quel est ce vice, ce vice horrible, de voir un nombre infini d’hommes, non seulement obéir, mais servir, non pas être gouvernés, mais être tyrannisés, n’ayant ni biens, ni parents, ni enfants, ni leur vie même qui soient à eux ? » Le phénomène n’a fait que s’accentuer au fur et à mesure que l’État s’est emparé des esprits et des corps.
Comme le remarquait Julius Evola en 1961, dans Chevaucher le tigre : « La situation générale est telle, désormais, qu’alors même qu’il existerait des partis ou des mouvements d’une autre sorte, ils n’auraient presque aucune audience dans les masses déracinées, ces masses ne réagissant positivement qu’en faveur de qui leur promet des avantages matériels et des quêtes sociales. Si ce ne sont pas là les seules cordes qui vibrent, l’unique prise que les masses offrent encore aujourd’hui - et même aujourd’hui plus que jamais - se situe sur le plan des forces passionnelles et sub-intellectuelles, forces qui, par leur nature même, sont dépourvues de toute stabilité. Ce sont sur ces forces que comptent les démagogues, les meneurs de peuple, les manipulateurs de mythes, les fabricants d’opinion publique. »
Quand bien même certains arriveraient au pouvoir, par miracle ou révolution soudaine, le peuple castré par ses maîtres, les privilégiés catégoriels, les bénéficiaires du capitalisme de connivence (le crony capitalism, les relations perverses entre l’État et les entreprises, une corruption que l’économiste Charles Gave nomme le « social-clientélisme »), les millions de fonctionnaires coalisés, les associations vivant à coups de subventions, la camarilla des médias jouissant de nos subsides, l’armée aux ordres de généraux incapables et de colonels ne pensant qu’à leur retraite (une tradition française depuis celle de Russie en 1812), les cartels bancaires - toute cette armée de collabos nous empêcherait de mener à bien n’importe quelle entreprise de sauvetage d’envergure en créant des situations de blocage rendant toute opération de nettoyage national impossible. Sans compter que la France serait aussitôt placée sous embargo par ses voisins - et puis l’Empire, et ses affidés !
Le triomphe actuel de divers partis conservateurs est réjouissant, mais qui peut croire avec sérieux que les États-Unis vont redevenir, grâce à Donald Trump, une puissance pacifique et se payer une bonne tranche d’économie saine, débarrassée de la FED que le titan de la poésie Ezra Pound a tant
démystifiée, ou que l’Italie de Matteo Salvini, vaillant ministre de l’Intérieur au demeurant, va faire remigrer tous les immigrés légaux et illégaux incrustés dans la Péninsule depuis des décennies et résoudre son irréductible problème de dette publique ? Des partis, des factions, peuvent provisoirement limiter la casse, ralentir la chute, cacher la misère et tapisser la débâcle, mais la démocratie reste fondée sur le principe du turn over. Ce qu’un bon parti de droite peut faire, s’il en a les épaules, s’il ose braver la rue, un mauvais parti de gauche le défera cinq ans plus tard. C’est un constat banal, mais nul ne pense jamais aux conséquences de cet infini backlash démocratique, ce balancier constant qui est celui de la corde du pendu. Et c’est ainsi que meurent les nations."

Paul-Eric Blanrue, Sécession (2018).



L'État, prédateur de la propriété privée. Par Murray Rothbard.

"L'État fournit un canal légal, ordonné et systématique pour la prédation de la propriété privée ; il rend certaine, sûre et relativement "pacifique" la bouée de sauvetage de la caste parasitaire dans la société. Étant donné que la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l'État. L'État n'a jamais été créé par un "contrat social" ; il est toujours né dans la conquête et l'exploitation."

Murray Rothbard.



"A moins que le droit d’ignorer l’État ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels." Herbert Spencer.

"Comme corollaire à la proposition que toutes les institutions doivent être subordonnées à la loi d’égale liberté, nous devons nécessairement admettre le droit du citoyen d’adopter volontairement la condition de hors-la-loi. Si tout homme a la liberté de faire tout ce qu’il veut, pourvu qu’il n’enfreigne pas la liberté égale de quelque autre homme, alors il est libre de rompre tout rapport avec l’État, — de renoncer à sa protection et de refuser de payer pour son soutien. Il est évident qu’en agissant ainsi il n’empiète en aucune manière sur la liberté des autres, car son attitude est passive, et tant qu’elle reste telle il ne peut devenir un agresseur. Il est également évident qu’il ne peut être contraint de continuer à faire partie d’une communauté politique sans une violation de la loi morale, puisque la qualité de citoyen entraîne le paiement de taxes et que la saisie des biens d’un homme contre sa volonté est une infraction à ses droits. Le gouvernement étant simplement un agent employé en commun par un certain nombre d’individus pour leur assurer des avantages déterminés, la nature même du rapport implique qu’il appartient à chacun de dire s’il veut ou non employer un tel agent. Si l’un d’entre eux décide d’ignorer cette confédération de sûreté mutuelle, il n’y a rien à dire, excepté qu’il perd tout droit à ses bons offices et s’expose au danger de mauvais traitements, — une chose qui lui est tout à fait loisible de faire s’il s’en accommode. Il ne peut être maintenu de force dans une combinaison politique sans une violation de la loi d’égale liberté ; il peut s’en retirer sans commettre aucune violation de ce genre ; et il a, par conséquent, de droit de se retirer ainsi.

(...) Quand nous aurons rendu notre constitution purement démocratique, pense en lui-même l’ardent réformateur, nous aurons mis le gouvernement en harmonie avec la justice absolue. Une telle foi, quoique peut-être nécessaire pour l’époque, est très erronée. En aucune manière, la coercition ne peut être rendue équitable. La forme de gouvernement la plus libre n’est que celle qui soulève le moins d’objections. La domination du grand nombre par le petit nombre, nous l’appelons tyrannie : la domination du petit nombre par le grand nombre est tyrannie aussi, mais d’une nature moins intense. « Vous ferez comme nous voulons, et non comme vous voulez » est la déclaration faite dans l’un et l’autre cas ; et si cent individus la font à quatre-vingt-dix-neuf, au lieu de quatre-vingt-dix-neuf aux cent, c’est seulement d’une fraction moins immoral. De deux semblables partis, celui, quel qu’il soit, qui fait cette déclaration et en impose l’accomplissement, viole nécessairement la loi d’égale liberté, la seule différence étant que par l’un elle est violée dans la personne que quatre-vint-dix-neuf individus, tandis que par l’autre elle est violée dans la personne de cent. Et le mérite de la forme démocratique du gouvernement consiste uniquement en ceci, — qu’elle offense le plus petit nombre.
L’existence même de majorités et de minorités est l’indice d’un état immoral. Nous avons vu que l’homme dont le caractère s’harmonise avec la loi morale peut obtenir le bonheur complet sans amoindrir le bonheur de ses semblables. Mais l’établissement d’arrangements publics par le vote implique une société composée d’hommes autrement constitués, — implique que les désirs de certains ne peuvent être satisfaits sans sacrifier les désirs des autres, — implique que dans la poursuite de son bonheur la majorité inflige une certaine somme de malheur à la minorité, — implique, par conséquent, l’immoralité organique. Ainsi, à un autre point de vue, nous découvrons que nouveau que même dans sa formez la plus équitable il est impossible au gouvernement de se dissocier du mal ; et, en outre, que, à moins que le droit d’ignorer l’État ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels."

Herbert Spencer.



vendredi 22 avril 2022

L'État provoque à la révolte. Par Bakounine.

"Il y a dans la nature même de l’État quelque chose qui provoque à la révolte. L’État c’est l’autorité, c’est la force, c’est l’ostentation et l’infatuation de la force. Il ne s’insinue pas, il ne cherche pas à convertir : et toutes les fois qu’il s’en mêle, il le fait de très mauvaise grâce ; car sa nature, ce n’est point de persuader, mais de s’imposer, de forcer. Quelque peine qu’il se donne pour masquer cette nature comme le violateur légal de la volonté des hommes, comme la négation permanente de leur liberté. Alors même qu’il commande le bien, il le dessert et le gâte, précisément parce qu’il le commande, et que tout commandement provoque et suscite les révoltes légitimes de la liberté ; et parce que le bien, du moment qu’il est commandé, au point de vue de la vraie morale, de la morale humaine, non divine sans doute, au point de vue du respect humain et de la liberté, devient le mal. La liberté, la moralité et la dignité humaine de l’homme consiste précisément en ceci, qu’il fait le bien, non parce qu’il lui est commandé, mais parce qu’il le conçoit, qu’il le veut et qu’il l’aime."

Bakounine