Dans Le Patriarcat œcuménique dans l’Église orthodoxe, le métropolite Maxime de Sardes propose une étude historique et canonique majeure destinée à clarifier une question centrale de l’ecclésiologie orthodoxe moderne : la place du Patriarcat de Constantinople dans l’ordre de l’Église universelle. L’ouvrage répond à une double confusion contemporaine celle qui consiste à nier la primauté du Patriarcat œcuménique et celle qui consiste à la confondre avec une juridiction universelle analogue au modèle romain. L’auteur montre au contraire que la tradition canonique orthodoxe connaît une primauté réelle mais strictement ecclésiologique et synodale enracinée dans la structure trinitaire de l’Église et attestée par les conciles.
Le livre s’ouvre par une observation fondamentale : l’Orthodoxie est à la fois une Église et des Églises et cette dualité n’est pas contradiction mais expression de la catholicité eucharistique de l’Église. Maxime rappelle que « le christianisme orthodoxe peut se définir d’une part comme Église orthodoxe unie dans la même foi et la même Eucharistie, d’autre part comme Églises orthodoxes autocéphales » ce qui correspond exactement à la structure trinitaire du mystère ecclésial. Cette articulation constitue la clé de toute compréhension de la primauté orthodoxe : elle empêche aussi bien l’individualisme ecclésial protestant que la centralisation juridictionnelle romaine.
L’auteur insiste ensuite sur la différence fondamentale entre égalité ontologique des évêques et hiérarchie canonique des sièges. Tous les évêques sont égaux sacramentellement mais ils ne sont pas égaux dans l’ordre canonique historique. Ainsi il distingue clairement l’ordre ontologique de l’Église locale et l’ordre administratif de la communion universelle. Il explique que « tous les évêques sont ontologiquement égaux en dignité à l’image de l’égale dignité des Personnes divines » mais que cette égalité ne supprime pas la structure hiérarchique nécessaire à la communion visible de l’Église. Cette distinction est capitale car elle permet d’éviter l’erreur moderne qui consiste à interpréter l’autocéphalie comme indépendance absolue.
Le livre montre ensuite que la primauté du Patriarcat œcuménique repose sur la tradition conciliaire et non sur une prétention théologique absolue. Le canon 28 du concile de Chalcédoine constitue ici un moment décisif puisqu’il reconnaît à Constantinople des privilèges analogues à ceux de Rome en raison de sa position impériale. Cette décision ne fonde pas une supériorité sacramentelle mais une primauté d’ordre dans la structure synodale de l’Église. Constantinople devient ainsi le centre de coordination de la catholicité orthodoxe sans devenir une source ontologique de l’Église.
L’un des points les plus importants du livre consiste à réfuter explicitement l’idée de papisme oriental souvent attribuée au Patriarcat œcuménique. Maxime affirme clairement que cette accusation est historiquement fausse et théologiquement impossible. Il écrit que le Patriarche œcuménique « ne revendique aucune infallibilité dogmatique, aucune juridiction immédiate et absolue sur tous les fidèles, et n’est pas au-dessus du Concile œcuménique ». Cette affirmation situe immédiatement la primauté constantinopolitaine dans un cadre strictement conciliaire.
L’auteur insiste également sur le rôle historique du Patriarcat comme centre de cohésion de l’Orthodoxie après la chute de Rome hors de la communion conciliaire. Depuis le schisme, le siège de Constantinople exerce la fonction de premier trône non comme source d’autorité doctrinale mais comme point de référence canonique dans la communion des Églises. Il rappelle que « depuis l’époque du schisme le premier évêque de l’Église universelle est l’évêque de Constantinople ». Cette affirmation ne signifie pas une substitution à Rome mais la continuation d’un ordre canonique ancien.
Un autre apport essentiel du livre consiste à montrer que la primauté orthodoxe est inséparable du principe eucharistique de l’Église. L’Église locale réunie autour de l’évêque célébrant l’Eucharistie possède déjà toute la plénitude de l’Église universelle. Maxime souligne ainsi que « dans l’Église locale se trouve vraiment l’Église totale » ce qui signifie que la catholicité n’est pas centralisée dans un siège particulier mais présente dans chaque communauté eucharistique. Cette perspective permet de comprendre pourquoi la primauté orthodoxe ne peut jamais devenir juridiction universelle.
Le livre développe ensuite la doctrine traditionnelle de la pentarchie selon laquelle les grands sièges apostoliques constituent ensemble la structure visible de l’unité ecclésiale. Constantinople y occupe une place particulière, non comme siège apostolique originel mais comme centre impérial devenu centre synodal de l’Église. Cette évolution historique montre que la primauté dans l’Église n’est pas une catégorie théologique abstraite mais une réalité historique intégrée à la vie conciliaire.
L’un des passages les plus importants du livre concerne la critique orthodoxe de la conception romaine de la primauté. Maxime explique que le papisme commence lorsque la primauté d’honneur devient une source ontologique de l’Église. Il écrit ainsi que le papisme apparaît lorsque « un évêque devient la source de l’ecclésialité pour toutes les autres Églises ». Cette définition constitue l’une des analyses orthodoxes les plus précises du problème de la primauté romaine.
L’auteur insiste aussi sur la fonction historique du Patriarcat œcuménique dans la défense de l’Orthodoxie face aux crises doctrinales et politiques. Constantinople a joué un rôle décisif dans la convocation des conciles la préservation de la tradition canonique et la coordination des Églises locales. Il rappelle que le Patriarcat « a souffert pour l’Orthodoxie comme nulle autre Église et a supporté de lourds sacrifices au long des siècles ». Cette dimension martyrologique explique la place particulière du siège constantinopolitain dans la conscience orthodoxe.
Le livre aborde également la question contemporaine de la diaspora orthodoxe qui constitue l’un des problèmes ecclésiologiques majeurs du XXe siècle. Maxime montre que le Patriarcat œcuménique possède une responsabilité particulière dans l’organisation canonique des communautés hors des territoires traditionnels des Églises locales. Cette responsabilité ne repose pas sur une juridiction universelle mais sur une fonction de coordination reconnue par la tradition conciliaire.
L’auteur analyse enfin la Conférence panorthodoxe de Rhodes comme un moment révélateur de la conscience ecclésiale orthodoxe contemporaine. Il souligne que cette rencontre a confirmé unanimement la place du Patriarcat œcuménique comme premier trône dans l’ordre canonique de l’Église. Il écrit que cette conférence a manifesté « l’unanimité et la concorde » des Églises autour de cette reconnaissance fondamentale. Ce témoignage montre que la primauté constantinopolitaine n’est pas une construction théorique mais une réalité vécue dans la communion orthodoxe.