BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

vendredi 12 septembre 2025

Le chrétien comme soldat du Christ.



L'Archevêque Averky (Taushev) (1906–1976) était le quatrième abbé du monastère de la Sainte Trinité à Jordanville, New York. Né en Russie impériale, il a dû quitter le pays après la Révolution russe. Il a vécu en Bulgarie où il est devenu moine et prêtre, puis a enseigné et exercé son ministère en Tchécoslovaquie, en Yougoslavie et en Allemagne avant d'être affecté au séminaire de la Sainte Trinité en 1951, dont il est devenu le recteur en 1952. Il a été consacré évêque et, après la mort de l'Archevêque Vitaly (Maximenko) en 1960, est devenu abbé du monastère de la Sainte Trinité. Il était un défenseur inébranlable de l'Orthodoxie traditionnelle et est considéré comme l'une des figures marquantes de l'Église orthodoxe russe hors de Russie, ayant écrit de nombreux commentaires scripturaires et d'autres œuvres lues en Russie et dans la diaspora.

Le livre aborde des thèmes fondamentaux de la vie spirituelle chrétienne, tels que l'ascétisme, l'humilité, l'amour évangélique, la conscience, la liberté et la lutte contre les passions.

L'ouvrage commence par démystifier le terme "ascétisme", souvent mal compris dans la société séculière moderne. Pour beaucoup, l'ascétisme est perçu comme quelque chose d'extraordinairement sombre, presque sinistre, une monstruosité fanatique ou une forme d'auto-torture, comme celles pratiquées par les yogis et les fakirs. Une autre conception, bien que plus proche, est jugée superficielle, le réduisant à la seule restriction des besoins naturels sans en comprendre le pourquoi et le dans quel but.

L'Archevêque Averky clarifie que l'ascétisme est indissociable de la vie spirituelle, en étant son instrument principal. Il ne s'agit pas d'une fin en soi, mais d'un moyen absolument nécessaire pour le succès dans la vie spirituelle. L'essence de l'ascétisme réside dans la pratique constante des bonnes œuvres et la suppression des mauvaises habitudes et des aspirations mauvaises enracinées dans l'âme et le corps. Le terme vient du grec askesis, signifiant "exercice", et askitis, signifiant "combattant" ou "lutteur". Ainsi, l'ascétisme est un "entraînement spirituel" ou un "exercice spirituel", comparable à l'entraînement physique. Cette lutte est difficile, accompagnée d'efforts intenses et parfois de souffrances. Le but ultime est d'éradiquer les dispositions mauvaises de l'âme et d'y planter des dispositions bonnes.

Contrairement à la perception commune, l'ascétisme n'est pas réservé aux moines, mais est nécessaire pour tous les chrétiens sans exception. Tous sont appelés à la vie spirituelle et à la communion avec Dieu, et tous ont une nature endommagée par le péché originel. L'ascétisme est une exigence naturelle de l'esprit humain qui aspire à se libérer du pouvoir du mal et à s'élever vers Dieu pour trouver le bonheur, la paix et la joie. C'est le seul chemin véritable vers le bonheur, qui réside dans l'arrangement paisible de l'âme et la paix intérieure obtenue par la victoire sur le mal et l'éradication des mauvaises habitudes.

Le premier chapitre approfondit l'orgueil auto-affirmateur comme cause du péché originel d'Adam et Ève et de la chute de l'homme, les incitant à désobéir à Dieu et à vouloir devenir comme des dieux. Cet esprit d'orgueil a engendré la division, la haine, les guerres (comme le meurtre fratricide de Caïn, la Tour de Babel), le paganisme, et la corruption morale de l'humanité.
Le Christ est venu guérir l'humanité de cette maladie première par l'humilité. Il a enseigné l'humilité non seulement par sa prédication mais aussi par l'exemple de sa vie terrestre, depuis sa naissance dans une grotte pauvre jusqu'à sa mort sur la croix. Le "esprit du Christ" est l'esprit d'humilité, l'antithèse de l'orgueil auto-affirmateur. L'humilité chrétienne n'est pas une faiblesse, mais une force divine en l'homme, car la puissance de Dieu se manifeste dans la faiblesse. L'orgueil, en rejetant la grâce de Dieu, rend l'homme faible.

L'esprit d'orgueil a continué de sévir, provoquant hérésies (arianisme, nestorianisme) et schismes au sein de l'Église (séparation de l'Église romaine, puis Protestantisme). Il a également mené à l'humanisme de la Renaissance, à la sécularisation de la science et de l'art, au culte de la raison, au matérialisme, au socialisme et au communisme, qui déifient l'homme et ses passions. Ces idéologies, en promettant le paradis sur terre, ont conduit l'humanité à une impasse morale désastreuse, à un véritable enfer, et à la menace de destruction. La seule voie de salut est de retourner à l'esprit de douceur et d'humilité du Christ.

Le livre expose la nature tripartite de l'homme : corps, âme et esprit. Le corps et l'âme sont liés à l'existence temporelle, avec l'âme comprenant la pensée, les sentiments et la volonté. Mais l'esprit est un principe supérieur, d'origine divine, qui connaît Dieu, le recherche et ne trouve le repos qu'en Lui. Les manifestations de l'esprit incluent la crainte de Dieu, la conscience et la soif de Dieu.

La société moderne ignore l'esprit, le confondant avec l'âme ou le réduisant à des fonctions cérébrales matérialistes. Elle assimile la "vie spirituelle" à des manifestations émotionnelles ou mondaines (science, art, divertissements). Cette falsification est due à l'esprit dominant de l'orgueil auto-affirmateur, qui rejette la foi en Dieu et la voix de la conscience. Le mode de vie moderne, caractérisé par une agitation nerveuse, la quête incessante de distractions et de plaisirs, paralyse le développement spirituel et endort la conscience, menant à la dépravation morale et à la destruction. Le salut réside dans une vie spirituelle authentique, qui est la recherche de Dieu et l'union avec Sa Sainte Volonté.

L'amour est la seule force créatrice et le fondement de la vie, venant de Dieu Lui-même. Le Christ a apporté le nouveau commandement d'aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même. Cette vraie amour évangélique est impossible sans la foi en la divinité du Christ.

L'esprit moderne a déformé cette notion en la remplaçant par l'"altruisme", la "philanthropie" ou l'éthique situationnelle, une moralité indépendante de la religion. Ces approches affirment qu'on peut être "bon" sans croire en Dieu, considérant la foi comme un élément contraignant pour les primitifs. Le livre critique cette vision, affirmant que la moralité sans Dieu est superficielle, égoïste, motivée par la vanité et instable. L'histoire de la Russie, avec l'effondrement des fondements religieux et moraux, est citée comme preuve que "s'il n'y a pas de Dieu, tout est permis". La vraie motivation chrétienne est l'amour désintéressé pour Dieu, qui se manifeste par l'obéissance à Ses commandements et l'amour pour le prochain.

L'amour évangélique est étranger à notre nature déchue et égoïste. Pour l'acquérir, il faut détruire l'orgueil par l'humilité chrétienne et croire ardemment en Dieu comme Créateur, Bienfaiteur et Sauveur. L'amour véritable pour Dieu doit être purement spirituel, libre de toute émotion charnelle, et se prouve par un effort sincère pour accomplir Ses commandements, lus et étudiés dans l'Évangile. Les obstacles modernes à cette quête sont le rejet de Dieu, l'athéisme et la tentative de discréditer l'Évangile, notamment les miracles, qui sont en réalité des manifestations de lois naturelles inconnues ou de la volonté divine. Sans l'amour évangélique comme fondement, l'humanité court à la ruine catastrophique. L'amour du prochain découle naturellement de l'amour de Dieu et apporte la joie, mais il est étouffé par l'égoïsme.

La conscience est la "voix de Dieu" en l'homme, une étincelle divine qui distingue le bien du mal, agit comme législateur, gardien, juge et exécuteur. L'époque actuelle se caractérise par une absence choquante de conscience dans la vie personnelle, familiale, sociale et politique, et une insensibilité dure face au mal. La conscience est étouffée et engourdie par le péché volontaire et l'orgueil auto-affirmateur qui proclame l'homme comme dieu.

Ignorer la conscience mène à la brutalité et à des tourments infernaux. Le chemin du salut est de "garder sa conscience", c'est-à-dire de veiller attentivement à ne pas la violer, même dans les plus petites choses, et de la réconcilier avec la repentance.

La liberté est le plus haut don de Dieu à l'homme, lui permettant de choisir entre le bien et le mal, et d'aimer Dieu librement. L'homme a abusé de cette liberté par orgueil et est tombé dans l'esclavage du péché et du diable. Le Christ est venu pour restaurer cette liberté originelle, délivrant l'homme de l'esclavage du péché par sa souffrance et sa résurrection, et par la grâce du Saint-Esprit.

La vraie liberté est la liberté du péché, la capacité de vivre selon la volonté de Dieu sans entrave, apportant paix intérieure et joie. La conception moderne de la liberté, au contraire, est le droit de faire tout ce que l'on désire, sans contraintes, une licence pour la dissipation et les instincts animaux. Cette fausse liberté a engendré des conflits, la haine, le meurtre, les guerres, l'esclavage réel au péché, la dissipation morale et l'oppression des faibles par les forts. La promesse de liberté s'est transformée en une agonisante servitude du péché.

L'exhortation clé est "Garde ton attention sur toi-même !". Le cœur est la source des pensées et des actions, et il doit être protégé des impressions externes nuisibles qui le souillent. La pureté de cœur des enfants est le chemin vers la paix, la joie et le bonheur.

Il est essentiel de "fermer les fenêtres de l'âme" – les organes sensoriels – aux impressions nuisibles qui troublent la paix intérieure. La vie distraite, caractéristique de l'homme moderne, est l'ennemi de cette vigilance. Elle est alimentée par l'orgueil, la quête effrénée des plaisirs terrestres et des conforts, transformant l'homme en un engrenage de la culture matérialiste. Les distractions mènent à une compréhension superficielle des choses, à l'inconsistance, au manque d'amour pour le prochain, au désespoir et même au suicide. La lutte contre la distraction implique de rejeter l'oisiveté, les bavardages futiles et la rêverie, et de s'engager dans des activités utiles et sensées avec diligence.

L'auteur critique l'interprétation de Léon Tolstoï de la phrase "ne résistez pas au mal" comme une non-résistance totale, ce qui mènerait à l'anarchie. Pour un chrétien, la lutte contre le mal est une tâche fondamentale, et il ne peut rester indifférent à son triomphe.

La résistance au mal doit être d'abord intérieure, dans sa propre âme, et toujours basée sur des principes, dépourvue de vengeance personnelle. Le pardon des offenses personnelles est la clé pour détruire le mal et établir un royaume de bien et d'amour mutuel. Cependant, toute paix n'est pas agréable à Dieu. Le chrétien ne peut être en paix avec le Satan, les athées, les persécuteurs de la foi ou les criminels. Le Christ lui-même a chassé les vendeurs du Temple, montrant que des mesures décisives sont nécessaires pour supprimer le mal lorsque la persuasion échoue. L'amour chrétien doit, comme l'amour de Dieu, punir et supprimer le mal lorsque celui-ci dépasse la sphère personnelle et nuit à la vérité divine ou aux autres.

Chaque chrétien est un "soldat du Christ" engagé dans une lutte incessante et inconditionnelle contre le mal. Cette bataille doit d'abord se dérouler dans l'âme de l'individu, et non par le jugement et l'attaque des autres, ce qui est une erreur moderne.

Les anciens ascètes ont appelé cette lutte "guerre invisible", un combat intérieur continu pour atteindre la perfection chrétienne, c'est-à-dire la sainteté et la liberté de l'âme du péché. L'essence de cette guerre est la lutte contre l'orgueil auto-affirmateur et toutes ses passions et vices. Pour être victorieux, il faut ne jamais compter sur soi-même, avoir une confiance résolue en Dieu, travailler sans cesse et toujours prier. L'orgueil et la confiance en ses propres forces sont des obstacles majeurs à la grâce divine. La reconnaissance de sa propre faiblesse et insignifiance est essentielle et est souvent enseignée par Dieu à travers les chutes et les épreuves.

La lutte chrétienne, ou ascétisme, est l'effort personnel pour éradiquer le mal et implanter le bien. Dieu aide ceux qui font preuve de sincérité et d'efforts personnels, la grâce étant proportionnelle à l'intensité de la bonne volonté. Contrairement aux doctrines protestantes (salut par la foi seule) et catholiques (mérites par les efforts), l'effort personnel est une preuve de la sincérité de la volonté de vaincre le mal. La maîtrise de soi constante affaiblit les mauvaises habitudes. Le bonheur réside dans la paix de l'âme, fruit de la victoire sur le mal par l'ascétisme.

Les passions sont des dispositions mauvaises du cœur que tout chrétien doit combattre et éradiquer. Après leur éradication, il est impératif de planter les vertus opposées pour éviter un retour plus intense du mal. La racine de toutes les passions est l'égoïsme ou l'amour-propre, d'où découlent les trois passions principales (amour du plaisir, avidité, amour de la gloire) et huit passions principales (gourmandise, fornication, avarice, colère, tristesse, désespoir, vaine gloire, orgueil).

Les Saints Pères ont développé une science de la lutte contre les passions, l'ascétisme, en identifiant cinq étapes du péché : la suggestion (pensée initiale), l'acceptation (engagement avec la pensée), le consentement (acceptation volontaire), la captivité (l'âme est emportée) et la passion (habitude enracinée, seconde nature). Il faut résister aux passions pour les affaiblir et les détrôner, même par la crucifixion de la chair, en s'appuyant sur la grâce du Saint-Esprit. Les vertus opposées aux passions doivent être cultivées. Le but ultime est la perfection, la ressemblance à Dieu, la sainteté, une aspiration infinie pour l'homme.

L'ascétisme pastoral est une branche essentielle de la théologie pastorale, concernant la vie personnelle du prêtre. Il est impératif pour les prêtres, plus encore que pour les laïcs ou les moines, de combattre les passions et de cultiver les vertus en raison de la grandeur de leur vocation et de la nécessité d'être un exemple pour le troupeau. Le prêtre est appelé à être "hors du monde", à une pureté de cœur et une vigilance constante pour se préparer aux Saints Mystères. L'exemple personnel du pasteur est crucial pour le succès de son ministère ; un mauvais exemple peut conduire à la ruine spirituelle de la paroisse. Il est une erreur de croire que seuls les moines ou le clergé monastique doivent pratiquer l'ascétisme ; tout pasteur, marié ou non, doit pratiquer la lutte ascétique. L'ascétisme pastoral consiste à rejeter les choses mondaines et à combattre les passions pour être une "lumière du monde".


jeudi 11 septembre 2025

C.S. Lewis pour le Troisième Millénaire.




Selon Kreeft, les deux livres les plus prophétiques du XXe siècle pour appréhender le troisième millénaire sont Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley et L'Abolition de l'homme de C. S. Lewis (dont nous avons parlé sur ce blog). Lewis, étant chrétien, offre un avantage crucial sur Huxley en proposant l'espoir, un appel au choix moral et une alternative positive, même si sa dénonciation est tout aussi horrifiante que le scénario de catastrophe d'Huxley.

Pour Lewis, une philosophie de l'histoire, qui prétendrait prédire l'avenir ou en saisir le « sens », est à aborder avec scepticisme. Il déclare ne rien savoir de l'avenir, pas même s'il y en aura un, et ne sait pas si la tragi-comédie humaine en est à l'Acte I ou à l'Acte V. Cependant, même la petite lumière que les prophètes peuvent offrir est d'une grande importance pour nous, car notre civilisation est comme une voiture accélérant dans le brouillard, sur des rochers et entre des abîmes.

Plusieurs principes de Lewis sont essentiels pour comprendre la trajectoire vers le troisième millénaire.

Le premier principe est le scepticisme envers la philosophie de l'histoire elle-même, qui tente de trouver un « esprit » ou un « sens » unique à une période.

Le deuxième principe est l'anti-historicisme, niant tout changement essentiel dans la nature humaine ; les erreurs, les péchés et les addictions de l'homme moderne sont les mêmes que ceux de ses ancêtres. Les seuls changements essentiels dans la condition humaine furent la Chute et la Rédemption. Lewis nous invite à nous tourner de la « pertinence contemporaine » vers la « pertinence éternelle », car l'humanité n'abandonne jamais rien de ce qu'elle a été.

Le troisième principe est une critique décisive du progressisme ou de l'évolutionnisme universel. Lewis refuse d'idéaliser le XXe siècle, qu'il aurait pu voir comme le siècle où Dieu a laissé le diable faire son pire travail. Il attaque le culte du changement pour le changement, dévalorisant la permanence. Lewis estime que le progrès moral est impossible sans une norme inchangée, un point de référence fixe. La vision chrétienne offre une perspective plus radicalement progressive, appelant les hommes à devenir des Christs, partageant la vie divine.

Le quatrième principe est le rejet du « snobisme chronologique », défini comme « l'acceptation sans critique du climat intellectuel commun à notre époque et l'hypothèse que tout ce qui est démodé est de ce fait daté ». Ce snobisme est autodestructeur, car « plus le look est ‘à la mode’, plus vite il sera daté ». Lewis rappelle que l'ignorance du passé nous asservit et nous condamne à le répéter.

Le cinquième principe est le dogme du péché originel, que Malcolm Muggeridge a appelé le plus impopulaire des dogmes chrétiens mais le seul empiriquement prouvable par la lecture des journaux quotidiens. Ce dogme distingue les conservateurs des progressistes, les premiers croyant au mal et aux normes morales absolues, les seconds niant la réalité du péché. Un chrétien n'est pas choqué par la méchanceté humaine, car il s'attend à ce que le monde finisse dans la destruction.

En décrivant l'histoire, Lewis identifie quatre étapes principales menant à notre présent et futur : le monde pré-moderne (chrétienté médiévale), la Renaissance (la Grande Fracture), le monde moderne et l'avenir. La transition du chrétien au post-chrétien est plus radicale que celle du païen au chrétien, car l'écart est plus grand entre ceux qui adorent et ceux qui n'adorent pas. La technologie a remplacé la religion au centre de notre conscience, et le nouveau summum bonum est le pouvoir, dont le moyen est la technique. Deux corollaires majeurs de cette évolution sont le naturalisme (ignorer, puis nier, puis ignorer et nier Dieu) et le « poison du subjectivisme », la croyance que les valeurs morales sont fabriquées par l'homme.

Le XXe siècle, souvent appelé le « siècle de génocide », est caractérisé par la destruction, l'anxiété, le suicide et la psychose. Lewis, à travers Ransom, décrit un monde où les hommes sont « rendus fous par de fausses promesses et aigris par de vraies misères, adorant les œuvres de fer de leurs propres mains, coupés de la Terre leur mère et du Père céleste ». La civilisation moderne s'achemine vers le réductionnisme, où de plus en plus de choses sont situées dans notre conscience, et de moins en moins dans la réalité objective. L'homme, avec ses nouveaux pouvoirs, devient riche comme Midas, mais tout ce qu'il touche devient mort et froid.

Trois principes psychologiques éclairent la conclusion prophétique :

1. Le principe des « choses premières et secondes » : si l'homme bouleverse la hiérarchie des valeurs, il perd les deux valeurs. Si la survie est le summum bonum, la civilisation ne survivra pas.
2. Le démon du collectivisme, de la psychologie de masse, du conformisme confortable, mène au désir de mort.
3. Le Sehnsucht, la « joie », le « désir inconsolable », le « cœur sans repos » d'Augustin. Privé de joie spirituelle, l'homme se tourne vers les plaisirs charnels, y compris la violence, pour s'assurer de sa propre réalité, car « aucun fantôme ne peut assassiner et aucun fantôme ne peut violer ». Le rejet de Dieu conduit à l'adoration d'idoles comme Moloch, avec des conséquences comme l'avortement.

La vision pour l'avenir est sombre si les tendances actuelles persistent. L'homme ne progresse pas en sagesse et en vertu ; il est un « homme apostat ». La négation du péché originel rend la situation encore plus dangereuse, car le patient nie sa maladie et refuse le seul Médecin capable de le sauver. Si la civilisation moderne continue de remplacer les « Choses Premières » par les « Choses Secondes », elle donnera des explosifs à des tout-petits.

Malgré ce pronostic, Lewis offre des conseils et de l'espoir :

1. Les chrétiens doivent se rappeler qu'ils sont des « étrangers et des pèlerins » dans ce monde, leur vraie patrie est le Ciel, et l'Église est un avant-poste indestructible.
2. La plus grande puissance est celle du corps du Christ, et la plus grande gloire est de sauver notre âme plutôt que notre civilisation.
3. Lewis n'est pas un déterministe apocalyptique ; la grâce divine, le pardon et l'espoir du salut sont toujours offerts à notre choix libre, tant pour les civilisations que pour les individus.
4. Il faut « travailler pour la paix et la survie qui ne viennent que par la sagesse ». Le message le plus important pour sauver le monde de l'holocauste et de l'enfer est d'aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même. Chaque individu peut faire une différence.

La modernité, vue du point de vue chrétien, est une potence où les « choses permanentes » sont lynchées sans procès. C'est une éclipse de Dieu, où le soleil (Dieu) est toujours là mais n'est plus vu. L'orgueil humain a arrangé cette éclipse au « midi » de l'ingéniosité humaine. La « conquête de la Nature par l'homme » a abouti à la conquête de la nature humaine en la libérant des contraintes de la loi morale naturelle. Le problème n'est pas seulement que nous nous comportons comme des bêtes, mais que nous croyons comme des bêtes, et la nouvelle philosophie a aboli la culpabilité.

Le livre utilise une analyse en quatre étapes (observation, diagnostic, pronostic, prescription) pour la « maladie » de la civilisation occidentale. Le diagnostic est une « éclipse des 'choses permanentes' ». Les « choses permanentes » incluent les vérités permanentes (logiques, métaphysiques, mathématiques) et les lois morales permanentes. Une troisième catégorie de « choses permanentes » sont les réalités non physiques mais concrètes, comme la Justice, l'Égalité, l'Âme ou les notes de musique. Lewis souligne l'insistance de la modernité à réduire ces vérités et valeurs à de simples conventions, des préjugés mentaux ou des systèmes de symboles.

L'un des apports majeurs de Lewis est de montrer la radicalité distinctive de notre culture par rapport à toutes les précédentes. Nous sommes la première civilisation à ne pas savoir pourquoi nous existons, ayant abandonné le fondement religieux et moral. Sans Dieu, la moralité est impossible. La stratégie moderniste est le détrônement de la religion. « La conquête de la Nature par l'homme » devient la conquête de l'homme par la Nature. Certains hommes (les « Conditionneurs ») exercent un pouvoir sur d'autres hommes (les « conditionnés ») en utilisant la nature comme instrument. Cela conduit à l'« abolition de l'homme », car l'homme nouveau est un artefact.

Kreeft liste au moins trente-trois « valeurs perdues » dans notre civilisation, une pour chaque année de la vie du Christ, incluant le silence, la solitude, le détachement, la chasteté, le respect de l'autorité, la loyauté, etc.. Bien qu'il y ait eu un certain progrès spirituel en termes de gentillesse versus cruauté, le progrès matériel spectaculaire n'a pas rendu les hommes plus heureux, plus sages ou plus saints. Le progrès ne peut exister que dans la dimension spirituelle (kairos), et non purement matérielle (kronos). Le « progrès » de la modernité est en réalité l'ennemi du vrai progrès.

Le monde moderne, en se limitant à la méthode scientifique, adopte un état d'esprit rempli de faits mais vide de signification. La déconstruction, qui nie même que les mots aient une signification au-delà d'eux-mêmes, représente la fin d'une histoire humaine qui a commencé avec « Au commencement était le Verbe ».

Le diagnostic de Kreeft est « étonnamment optimiste ». Sept raisons soutiennent cette vision :

1. L'ignorance : personne ne connaît l'avenir sauf Dieu.
2. Le libre arbitre : la repentance est toujours possible.
3. Le principe du « fil du rasoir » : l'humanité a toujours survécu de justesse.
4. Le principe du rebond : les mauvaises choses meurent, les éclipses prennent fin.
5. L'Église est désormais la contre-culture, prospérant sous la persécution.
6. L'Église gagnera, le Christ gagnera.
7. La grâce de Dieu est la force la plus forte de l'histoire.

Cependant, le pronostic à court terme pour la civilisation occidentale pourrait être différent, car elle pourrait être « si pourrie que la seule chose à faire pour Dieu est de la jeter ». La survie de cette civilisation est une trivialité comparée à l'Église et à la grâce de Dieu. La prescription pour l'avenir est de « être contre-culturel », « être prêt au combat », « être prêt pour la fin » et « utiliser l'amour comme la plus grande des armes ».

La loi naturelle peut-elle jamais être abolie du cœur de l'homme ? Saint Thomas d'Aquin affirme que non. Kreeft y voit une question « apocalyptique », se demandant si un « Meilleur des mondes » est au bout de notre glissade sociale. La révolution des valeurs, passant des lois morales objectives aux « valeurs » subjectives, gagne l'intelligentsia occidentale à un rythme croissant. La déchristianisation se produit plus rapidement que la christianisation autrefois.

Le « Nouvel Homme » qui semble émerger n'est pas immoral mais amoral, un « tueur de conscience ». Le « Meilleur des mondes » d'Huxley est attrayant pour ses habitants fictionnels et réels car il semble être un monde d'amour, de sexe libre, de drogues et de divertissements sans fin, mais sans douleur, passion, drame ou art. La prédiction d'Huxley se réalise plus rapidement que prévu. Le totalitarisme doux d'un Meilleur des mondes, libre, populaire et scientifique, se profile. Lewis, à travers L'Abolition de l'homme, a prédit les conséquences apocalyptiques du subjectivisme, où les « Conditionneurs » créent les consciences, se plaçant eux-mêmes en dehors de la moralité.

La possibilité de créer des hommes incapables d'appréhender les valeurs objectives est le cœur de l'argument. L'éducation et la propagande basées sur une psychologie appliquée parfaite permettraient de contrôler totalement la nature humaine, aboutissant à l'« abolition de l'homme ».

L'alternative au réductionnisme moderne est une « cosmologie joyeuse », décrite par Lewis dans Perelandra. Cette vision « remythologise » l'univers, le libérant d'un univers vide et dénué de sens. La « Grande Danse » est la culmination de cette cosmologie, symbolisant le sens de la création dans une chorégraphie cosmique. Elle montre que tout est au centre et que tout a été créé pour le plaisir, pour la joie, reflétant la nature même de Dieu. La joie du Christ, même face à la souffrance de la Croix, est le secret qui nous libère dans cette « danse ».

La Légende du Grand Inquisiteur.



La Nouvelle conscience religieuse est un thème central et prophétique qui émerge avec force à travers les commentaires de l'œuvre magistrale de Dostoïevski, "La Légende du Grand Inquisiteur".

Ce recueil, qui rassemble les réflexions de six penseurs russes éminents, offre une compréhension métaphysique capitale de l'écrivain et révèle la richesse de la philosophie et de la théologie orthodoxes russes.

La Légende est considérée par Nicolas Berdiaev comme le sommet de l'œuvre créatrice de Dostoïevski et le couronnement de la dialectique de ses idées. Elle met en lumière un dilemme aigu, fondamental pour la condition humaine : celui entre le salut individuel et la masse, entre la liberté et la contrainte. Plus qu'une forme littéraire, c'est une méditation sur l'utopie et l'anti-utopie, sur le problème du mal dans l'histoire, et elle élucide des visions devenues essentielles au XXe siècle, notamment la relation entre l'unicité de l'individu, la masse et le pouvoir.

À travers "La Légende du Grand Inquisiteur", Dostoïevski critique initialement le catholicisme pour ses aspects antichrétiens et les mensonges de son anthropologie. Cependant, le thème de la Légende est bien plus vaste et universel, offrant une véritable philosophie de l'histoire et des prophéties profondes sur le destin des hommes. C'est de cette œuvre que découle une philosophie religieuse de la vie sociale, d'où de nouvelles vérités religieuses voient le jour, et où une nouvelle conscience religieuse est sur le point de naître. Il ne s'agit pas d'une simple querelle entre l'orthodoxie et le catholicisme, mais d'une opposition infiniment plus profonde entre deux principes de l'histoire mondiale, deux forces métaphysiques.

La nouvelle conscience religieuse se pose comme une réponse aux tentations du Grand Inquisiteur. Elle cherche à résoudre le problème du pain terrestre sans rejeter le pain céleste, celui de l'obéissance à Dieu sans se laisser tenter par l'autorité et les miracles matériels, et le problème de l'union des hommes et de l'harmonie sociale sans accepter le glaive du César ni les royaumes de ce monde, tout en gardant la liberté individuelle.

Au cœur de cette nouvelle conscience se trouve la conviction que la liberté est plus précieuse que le bonheur, que l'amour de Dieu est plus important que celui des hommes (ce dernier n'étant possible que grâce au premier). Le pain céleste est jugé plus vital que le pain terrestre, la liberté de la conscience supérieure à l'autorité, et le sens de l'existence prime sur l'existence elle-même.

Elle affirme la dignité absolue de l'homme et sa croyance au sens du monde et à l'éternité, refusant de soutenir ce monde par le mensonge et l'illusion. La vérité et la liberté sont les seules voies à même de conduire l'humanité vers une vie éternelle, entière et sensée, capable de sauver le monde. La liberté éternelle et la dignité absolue de l'homme, ainsi que ses liens avec l'intemporel, sont infiniment plus précieux que toute organisation sociale, toute quiétude, tout bien-être ou bonheur indigne.

Cette conscience rejette le Grand Inquisiteur, qui méprise l'homme et nie sa nature supérieure, sa capacité à s'élever vers l'éternité. Elle s'oppose à la volonté de priver l'homme de sa liberté pour le forcer à un bonheur lamentable et humiliant. Pour la nouvelle conscience, aimer l'homme ne signifie pas le prendre sous tutelle, le dominer ou le protéger. L'amour-charité est une union avec son prochain, vu comme un égal en dignité et vocation, un désir transcendant de rejoindre une nature proche et vénérée. L'esprit opposé au Grand Inquisiteur se reconnaît à la liberté, à l'amour et à l'union des hommes en Dieu dans une charité libre.

L'esprit du Grand Inquisiteur est universel et a traversé l'histoire sous diverses apparences. Il s'est manifesté dans le catholicisme et l'Église ancienne, dans l'autocratie russe et tout État absolutiste. On le retrouve dans le positivisme, le socialisme, et dans toute tentative de construire une "tour de Babel". Partout où l'homme est pris sous tutelle, où le souci apparent de son bonheur et de son bien-être s'accompagne du mépris de son origine et de sa destination supérieures, cet esprit est vivant. Il est présent là où le bonheur est préféré à la liberté, le temporel à l'éternel, et où l'amour des hommes s'oppose à celui de Dieu. Il sévit partout où l'on affirme que l'homme n'a pas besoin de vérité pour être heureux, et qu'il peut vivre sans connaître le sens de la vie.

Le Grand Inquisiteur symbolise le principe mauvais, le mal métaphysique dans le monde et dans l'histoire. Il est apparu dans l'Église ancienne qui niait la liberté de conscience et brûlait les hérétiques, plaçant l'autorité au-dessus de la liberté. On le retrouve dans le positivisme, qui idolâtre l'homme et sacrifie la liberté suprême au bien-être, et dans toutes les formes d'absolutisme où l'État est idolâtré et la liberté bannie. Le socialisme, qui nie l'éternité et la liberté au nom d'un ordre terrestre et de la satiété du "troupeau humain", est également sous son influence.

L'esprit de l'Inquisiteur est une constante dans l'histoire, s'opposant à toute parole de liberté apportée par le Christ, qui rappelle la destination éternelle de l'homme. Il cherche à "corriger" l'œuvre du Christ en le repoussant et en imposant son autorité. Il se dissimule sous l'édifice humain, s'élevant contre la liberté du Christ et ses valeurs éternelles. Les hommes, séduits, désirent une terre sans ciel, une humanité sans Dieu, une vie sans sens, une temporalité sans éternité, et rejettent ceux qui leur parlent de la destination ultime de l'homme. Pour les "constructeurs du bien-être terrestre", les paroles libres et vraies sont gênantes; seules les paroles utiles comptent.

Cet esprit ne recule devant aucune ruse, se manifestant aussi bien dans le conservatisme que dans les tendances révolutionnaires qui promettent une nouvelle organisation sociale pour le bien de tous. Le Grand Inquisiteur méprise l'homme et ne voit qu'un troupeau dont il exploite les faiblesses dans un but diabolique. Il offre la quiétude, reprochant au Christ d'avoir amplifié la liberté et chargé l'âme des hommes d'un tourment éternel.

Les sources soulignent que l'humanité succombe aux trois tentations du diable, que le Christ a refusées dans le désert, et qui sont au cœur de l'esprit du Grand Inquisiteur. Ces trois questions résument "tout l'avenir du monde et de l'humanité" et les "contradictions insolubles de la nature humaine" :
1. La première tentation : la transformation des pierres en pains (le pain terrestre).
◦ L'Inquisiteur reproche au Christ d'être allé vers les hommes "les mains vides", avec la seule promesse d'une liberté qu'ils craignent et sont incapables de comprendre.
◦ Le Christ a refusé de transformer les pierres en pains pour acheter l'obéissance, affirmant que "l'homme ne vit pas de pain seulement".
◦ L'Inquisiteur, au contraire, promet de les nourrir, de prendre sur lui le fardeau de leur liberté, afin qu'ils le vénèrent comme un dieu. Il prédit qu'ils jetteront leur liberté à ses pieds en disant : "Asservissez-nous, mais nourrissez-nous", car ils ne parviendront jamais à partager le pain équitablement et sont des "faibles, méchants et rebelles".
◦ Le socialisme positiviste est identifié comme une version de cette tentation, en tant que religion remplaçant le pain céleste par le pain terrestre et déifiant l'homme limité.
◦ L'Inquisiteur, en démagogue, se fait passer pour un ami des faibles, accusant le Christ d'aristocratisme. Il méprise tellement les hommes qu'il ne croit qu'un petit nombre capable de suivre la voie du sens suprême. Il enjoint de partager la pauvreté plutôt que la richesse spirituelle, prônant la médiocrité égale pour tous. Cette voie mène à la soumission à ceux qui nourrissent et apaisent la conscience, culminant dans la construction d'une nouvelle tour de Babel.
◦ Le "nous" des inquisiteurs qui prennent le fardeau de la liberté se transformera en un "je", un seul homme déifié, un tsar, qui aura rendu des millions d'enfants heureux après les avoir privés de leur liberté. C'est une tentative d'organiser la terre "hors Dieu et contre Dieu", d'affirmer l'amour de l'homme contre celui de Dieu, et de rendre les hommes heureux en leur ôtant la liberté. Le positivisme et le socialisme marxiste suivent cette voie, hostiles à la liberté de conscience et visant un "bien-être forcé".
2. La deuxième tentation : le miracle, le mystère et l'autorité.
◦ Ces trois forces sont, selon l'Inquisiteur, les seules capables de subjuguer la conscience humaine. Le Christ les a rejetées, voulant que les hommes viennent à Lui par la foi libre et non par des transports serviles dictés par la puissance ou le merveilleux.
◦ Le Fils de Dieu est venu sous l'apparence du Crucifié, non comme roi, pour que l'homme puisse connaître et aimer librement son Dieu. La foi, avec la conscience libre, est ce qui importe.
◦ L'Inquisiteur, comme le tentateur du désert, promet des miracles purement extérieurs pour assujettir l'homme et le contraindre au bonheur, le privant de sa dignité d'enfant de Dieu. Son mystère est aveuglement et ignorance, sa construction fondée sur la tromperie et la violence.
◦ De nouveau, l'Inquisiteur se présente comme un démocrate défenseur des faibles, accusant le Christ de n'aimer que quelques élus. Il prêche une foi basée sur le miracle, un amour basé sur l'autorité, une quiétude basée sur le mystère. Cette approche se retrouve dans l'État (domination par la violence), dans une partie de l'Église (qui accepte le mystère inquisiteur), et dans la religion positiviste (qui en a fini avec Dieu et la liberté).
◦ L'agnosticisme actuel préserve aussi le mystère, hypnotisant et contraignant les hommes en leur cachant le sens de la vie. Nier la liberté mystique au nom du positivisme, c'est succomber à cette tentation. La foi en l'homme, sa dignité et un sens mystique de la liberté est déjà une foi en Dieu, source de ces qualités.
3. La troisième tentation : les royaumes de ce monde (l'impérialisme, le pouvoir).
◦ L'Inquisiteur révèle son secret : il est avec le diable, ayant accepté de lui ce que le Christ a refusé, "Rome et le glaive de César", pour devenir les "seuls rois de ce monde".
◦ Le catholicisme (avec le papisme) et l'orthodoxie (avec le césarisme) ont succombé à cette tentation impérialiste. L'État romain, absolutiste et idolâtrant César, en fut l'incarnation la plus terrible. Après la fin des persécutions, l'Église s'est adaptée à l'État païen, sanctifiant l'absolutisme et se laissant pénétrer par son esprit de violence.
◦ Byzance et la Russie (Troisième Rome) ont incarné cette idée de despotisme avec un César déifié. Aujourd'hui, les principes de l'État romain ont migré vers le socialisme contemporain, qui cherche aussi à organiser le royaume terrestre, mais place le glaive de César dans la main du peuple, déifiant le prolétariat.
◦ Cette tentation est la voie du pouvoir, qu'il soit d'un seul, de plusieurs ou de tous, où l'État est déifié comme "union et organisation finale sur cette terre". L'humanité n'écoute pas le Christ, mais le tentateur du désert, cherchant quelqu'un devant qui s'incliner, à qui confier sa conscience, et un moyen d'unir tous les hommes en une "immense fourmilière incontestable et paisible". Le Christ, en refusant un État terrestre coupé du Ciel, prêchait le royaume des Cieux et une lutte universelle pour la libération et le salut final du monde.
◦ "La Légende" est qualifiée d'"œuvre la plus anarchiste et la plus révolutionnaire" jamais créée, pour son verdict sévère contre l'absolutisme et l'impérialisme, et sa louange à la liberté de l'esprit du Christ. C'est un anarchisme théocratique, une révolution créatrice de l'esprit, qui refuse tout pouvoir humain et toute déification de la volonté humaine au nom d'un pouvoir divin.

Le Grand Inquisiteur se hisse (ou descend) aux tréfonds d'une pensée satanique. Il promet un bonheur humble et paisible pour des êtres faibles, en leur apprenant à ne pas s'enorgueillir. Il les obligera à travailler, mais organisera leurs loisirs comme un jeu d'enfant, "avec des chansons, des chœurs et même des danses innocentes". Il leur permettra même de pécher avec son consentement, en assumant lui-même le châtiment. Ces paroles sont une "terrible prophétie de l'esprit du mal".

Le "nous" qui prendra sur lui la rétribution des péchés n'est plus humain, mais "lui", l'esprit du Grand Inquisiteur, le diable incarné à la fin de l'histoire. Les dirigeants, ces "cent mille infortunés", sont les dépositaires du secret, qui auront pris sur eux la damnation de la connaissance du bien et du mal, mais ne trouveront que le "néant dans l'au-delà". Pour le bonheur des "centaines de millions d'enfants heureux", ils feront miroiter une récompense céleste, tout en sachant qu'elle n'est pas pour eux. Le Grand Inquisiteur dévoile ainsi son mystère : le néant définitif, la négation de l'éternité, du sens de l'univers, de Dieu.
Les hommes, séduits par cette promesse de bonheur enfantin, deviendront des esclaves, des êtres pitoyables, qui sentiront le besoin de se soumettre définitivement, menant à une "belle tyrannie". Le Grand Inquisiteur justifie son action par le renoncement au ciel au nom du "bonheur de millions d'hommes", des humbles, de tous.

L'époque contemporaine connaît une "mode du démoniaque", qui, dans sa forme sérieuse, peut révéler une crise profonde de l'âme humaine. Le démonisme de Nietzsche est un phénomène "immense, véritablement nouveau, extrêmement important pour notre conscience religieuse". Son combat contre Dieu n'est pas le fruit d'une force obscure du mal, mais d'un "obscurcissement temporaire de la conscience religieuse" dû à des changements créatifs. Les révoltés comme Ivan Karamazov, qui cherchent et déblayent la voie, peuvent être habités par l'Esprit de Dieu invisiblement, et leurs erreurs leur seront pardonnées s'ils n'ont pas commis de crime contre l'Esprit.

En revanche, le Grand Inquisiteur commet le "crime contre l'Esprit" par une haine finale de Dieu. D'autres, les serviteurs officiels du culte, les pharisiens et scribes contemporains, les "petits inquisiteurs", commettent ce crime en se détournant du Christ dans leur cœur. Karl Marx, lui, était plus attaché au principe du mal, à l'idée d'un monde sans Dieu et opposé à Dieu que Nietzsche ou Ivan Karamazov. Marx croyait que le bien naîtrait du mal et voulait organiser l'humanité sur la terre par la voie du mal, la rendant heureuse en la privant de liberté. Son athéisme était une "joie mauvaise" de s'être débarrassé de Dieu pour enfin "songer au bonheur de l'humanité". Son mépris de l'individu, qu'il réduit à un moyen pour le prolétariat, le place dans l'esprit du Grand Inquisiteur.

Le démonisme se manifeste sous deux formes, apparemment opposées mais finalement convergentes : la déification de l'individu ou le mépris de celui-ci. Ces deux formes reposent sur l'impersonnel et la négation de la valeur absolue de l'individu. Le vrai démonisme négateur de Dieu est fondé sur l'esclavage, la révolte d'un esclave qui ignore la noblesse de l'esprit et hait l'infiniment grand. Il ne conçoit d'autre rapport à Dieu que la soumission ou la révolte, étant incapable d'amour libre. La personnalité qui se déifie et rejette toute forme de vie supérieure se vide de son contenu, se consume et se détruit. L'affirmation démoniaque de soi est une illusion cachant la destruction de l'individu et le "néant".

La Nouvelle conscience religieuse affirme que Dieu est liberté, beauté, amour, sens, tout ce que l'homme désire et aime comme puissance absolue. La personnalité trouve sa vocation en s'abreuvant de la vie divine, en inscrivant son être dans l'universel. L'ennui, "un avant-goût du néant", est le fondement du démonisme actuel, une crise de l'identité et la perte du sens de la vie.

En définitive, la nouvelle conscience religieuse répond aux inquisiteurs du monde : la révélation du sens des choses, la vérité absolue et éternelle, est au-dessus de tout – bonheur, bien-être terrestre, État. Les hommes ne sont pas un troupeau sans entendement, mais des "enfants de Dieu voués à un destin divin", capables de porter le fardeau de la vérité et du sens de la création. La personne humaine a une valeur absolue et doit réaliser sa vocation par la liberté religieuse. Le cheminement historique en Christ est une "union universelle en Dieu", une société religieuse qui dépasse le salut personnel. C'est l'unique voie du salut, quelles que soient les souffrances provisoires.

Dix mythes à propos d'Israël.



Le livre d'Ilan Pappe, Ten Myths About Israel, publié par Verso en 2017, conteste dix idées reçues ou « mythes » qui déforment la compréhension du conflit israélo-palestinien et perpétuent l'oppression et la colonisation.
1. La Palestine était une terre vide ?
Ce mythe dépeint la Palestine comme une terre aride, presque désertique, cultivée seulement par les colons sionistes. Pappe réfute cette idée en montrant qu'à la fin du XIXe siècle, avant l'arrivée du sionisme, la Palestine était une société arabe florissante, majoritairement musulmane et rurale, avec des centres urbains dynamiques. Des recensements ottomans de 1878 indiquent une population d'environ 462 465 habitants, dont 87 % de musulmans, 10 % de chrétiens et 3 % de juifs. La Palestine subissait des processus accélérés de modernisation, développant une identité nationale distincte bien avant le mouvement sioniste. Des réformes administratives ottomanes et des mouvements nationalistes locaux (qawmiyya et wataniyya) ont renforcé cette identité, avec des coutumes, un dialecte arabe et une histoire partagée.
2. Les juifs étaient un peuple sans terre ?
Ce mythe, corrélat du précédent, affirme que les juifs étaient les habitants originels de la Palestine, expulsés par les Romains vers 70 de notre ère, et méritaient de « retourner » dans leur « patrie ». Pappe met en cause cette connexion généalogique, citant des travaux comme ceux de Shlomo Sand qui suggèrent que les juifs de Palestine romaine sont restés sur la terre et se sont convertis. Il souligne que l'idée d'un retour des juifs en Palestine en tant que nation était d'abord un projet chrétien de colonisation, particulièrement protestant et lié à des aspirations millénaristes, avant de devenir un projet juif. Des personnalités britanniques comme Lord Shaftesbury et Lord Palmerston, motivées par des raisons religieuses et stratégiques, ont activement soutenu ce « proto-sionisme » pour des intérêts impériaux, y voyant un moyen de consolider la présence britannique et de servir de « contrôle » face aux ambitions régionales. Le consul britannique James Finn a même écrit sur le déplacement potentiel des Palestiniens.
3. Le sionisme est le judaïsme ?
Ce mythe postule une équivalence entre le sionisme et le judaïsme, diabolisant l'anti-sionisme comme de l'antisémitisme. Pappe soutient que le sionisme était initialement une opinion minoritaire au sein des communautés juives, née de la recherche de sécurité et du désir d'imiter d'autres mouvements nationalistes européens. Il a rencontré une forte opposition de la part des juifs réformés, libéraux, socialistes (comme le Bund) et ultra-orthodoxes. Ces groupes craignaient la sécularisation, la remise en question de leur loyauté envers leurs États-nations, ou voyaient le sionisme comme une interférence avec la volonté divine. Le sionisme a fondamentalement transformé l'interprétation de la Bible, la passant d'un texte spirituel à une justification politique et territoriale pour la colonisation de la Palestine, même pour les athées comme Ben-Gourion. Mahatma Gandhi a également rejeté cette logique, affirmant que la Palestine appartenait aux Arabes.
4. Le sionisme n'est pas du colonialisme ?
Contrairement à ce mythe, Pappe présente le sionisme comme un projet de colonialisme de peuplement (settler colonialism), similaire à ceux des Amériques, de l'Afrique du Sud et de l'Australie. Ce type de colonialisme diffère du classique par sa motivation à s'approprier la terre dans un pays étranger et sa dépendance initiale temporaire à une puissance impériale. Il est caractérisé par une « logique d'élimination » des indigènes (génocide, nettoyage ethnique, oppression) et de « déshumanisation ». Au début, les colons sionistes ont été bien reçus par les Palestiniens, mais la résistance a commencé quand il est devenu clair que l'intention était de remplacer la population indigène, non de coexister. Des politiques comme le « Travail hébreu » (avoda aravit) visaient à exclure les Palestiniens du marché du travail. La résistance palestinienne doit être comprise comme un mouvement anticolonialiste légitime.
5. Les Palestiniens ont quitté volontairement leur patrie en 1948 ?
Ce mythe, propagé par la propagande israélienne, prétend que les Palestiniens sont devenus réfugiés parce que leurs dirigeants les ont incités à partir avant l'invasion des armées arabes en 1948. Pappe, s'appuyant sur des travaux comme ceux de Nur Masalha et sur sa propre recherche, affirme que cette idée de « transfert » était centrale dans la pensée sioniste dès les années 1930. David Ben-Gourion, le premier Premier ministre israélien, a explicitement soutenu le transfert forcé des Arabes, considérant cela comme essentiel pour la consolidation nationale. Le Plan Dalet (Plan D), élaboré en mars 1948, détaillait les méthodes d'expulsion massive des Palestiniens, incluant la destruction de villages. La « nouvelle historiographie » a prouvé qu'il n'y a eu aucun appel des dirigeants arabes pour que les Palestiniens partent. Les actions israéliennes de 1948 sont un nettoyage ethnique, un crime contre l'humanité, avec 531 villages détruits et la moitié de la population palestinienne expulsée. Ce crime n'a jamais été admis et a eu des conséquences durables, se poursuivant sous diverses formes après 1948 et 1967.
6. La guerre de juin 1967 était une guerre de « non-choix » ?
Ce mythe soutient qu'Israël a été contraint d'occuper la Cisjordanie et la bande de Gaza en 1967. Pappe réfute cette idée, arguant que la guerre de 1948 était perçue par l'élite israélienne comme une occasion manquée d'occuper toute la Palestine historique. Dès 1948, des sections importantes de l'élite israélienne cherchaient une opportunité pour rectifier cette « erreur historique fatale » et créer un « Grand Israël » incluant la Cisjordanie et la bande de Gaza. Malgré les préoccupations démographiques de Ben-Gourion, un lobby puissant au sein du gouvernement et de l'armée israéliens a planifié cette annexion. La crise de mai-juin 1967, exacerbée par la politique de la corde raide de Nasser et les provocations israéliennes à la frontière syrienne, a fourni l'opportunité recherchée. Les dirigeants israéliens n'avaient aucune intention de laisser le temps aux médiateurs de trouver une solution pacifique. L'occupation a été rapidement suivie par des décisions visant à coloniser les territoires et à dénier la citoyenneté à leurs habitants, les condamnant à une vie sans droits civils ou humains.
7. Israël est la seule démocratie au Moyen-Orient ?
Ce mythe présente Israël comme une démocratie bienveillante garantissant l'égalité à tous ses citoyens. Pappe soutient qu'avant 1967, et encore aujourd'hui, Israël ne peut être décrit comme une démocratie. Il a soumis un cinquième de ses citoyens palestiniens à un régime militaire draconien de 1948 à 1966, les privant de leurs droits fondamentaux. Des massacres comme celui de Kafr Qasim en 1956 ont eu lieu. Les politiques discriminatoires incluent la Loi du retour (citoyenneté automatique pour tout Juif) tout en rejetant le droit au retour des Palestiniens, la discrimination dans l'emploi et le logement (liée au service militaire) et le financement inégal des conseils locaux. Le Fonds National Juif (JNF) possède plus de 90 % des terres, privilégiant les projets juifs. Les Palestiniens sont exclus des colonies juives. Le traitement des Palestiniens sous occupation depuis 1967, privés de droits et sujets à des humiliations quotidiennes, révèle un « régime autoritaire du pire genre ». Des érudits israéliens critiques décrivent Israël comme une ethnocratie ou un État d'apartheid.
8. Les mythologies d'Oslo
Les accords d'Oslo de 1993 sont souvent considérés comme un processus de paix authentique. Pappe affirme qu'ils n'étaient pas un véritable processus de paix, mais une manœuvre israélienne pour approfondir l'occupation et obtenir l'assentiment palestinien. Les termes de l'accord étaient impossibles à respecter, exigeant de l'Autorité palestinienne d'agir comme sous-traitant de sécurité d'Israël et d'accepter l'interprétation israélienne du règlement final. Le processus était fondé sur la partition territoriale et l'exclusion du droit au retour des réfugiés. La proposition de solution à deux États est une idée israélienne, qui a toujours été suivie de violence, et a transformé la Cisjordanie et Gaza en cantons fragmentés, voire en Bantoustans (« fromage suisse »). L'« intransigeance » d'Arafat à Camp David en 2000 est un mythe ; il a refusé d'accepter une solution qui perpétuerait la réalité d'une vie palestinienne dégradée et sans espoir. La Deuxième Intifada (2000) fut une explosion de mécontentement face aux trahisons d'Oslo, aggravée par la provocation d'Ariel Sharon et la volonté de l'armée israélienne de « montrer sa force ».
9. Les mythologies de Gaza
Ce chapitre aborde trois mythes concernant Gaza :
• Le Hamas est une organisation terroriste : pour Pappe, le Hamas, qui a remporté les élections de 2006, est un mouvement de libération légitime et une réponse locale complexe à l'occupation. Le Hamas, issu des Frères musulmans, a bénéficié du soutien israélien dans les années 1980 comme contrepoids au Fatah laïc. Sa popularité a grandi grâce à son rôle dans la Seconde Intifada et à ses services sociaux face à l'échec des mouvements laïcs à soulager les souffrances quotidiennes sous occupation.
• Le désengagement israélien de 2005 était un acte de paix : le retrait unilatéral d'Israël de Gaza n'était pas un geste de paix, mais un déploiement stratégique pour renforcer le contrôle sur la Cisjordanie et transformer Gaza en une méga-prison surveillable de l'extérieur. Sharon a orchestré cette « mascarade » pour des raisons internes (corruption) et pour obtenir le soutien américain à l'annexion de la Cisjordanie.
• La guerre de Gaza est une guerre d'autodéfense ? Les opérations successives (First Rain, Summer Rains, Autumn Clouds, Hot Winter, Cast Lead, Pillar of Defense, Protective Edge) ont montré une escalade constante de la force, des cibles civiles et des victimes, dans le but d'affaiblir le soutien aux combattants du Hamas et de maintenir Gaza « au bord de l'effondrement » par un blocus sévère. L'ONU a même prédit que Gaza pourrait devenir inhabitable d'ici 2020 en raison de la « dé-développement ».
10. La solution à deux États est la seule voie à suivre ?
Ce mythe, constamment remis en avant, est en réalité un « cadavre ». Pappe explique que la colonisation continue de vastes parties de la Cisjordanie par Israël rend la solution à deux États invraisemblable, ne pouvant aboutir qu'à un Bantoustan palestinien sans souveraineté réelle, divisé en cantons isolés et dépendant d'Israël. Cette solution est une invention israélienne visant à maintenir le contrôle sur la Cisjordanie sans intégrer sa population. Pappe dénonce le lien entre cette solution et un nouvel antisémitisme, car elle repose sur l'idée qu'un État juif est la meilleure solution au « problème juif », assimilant Israël au judaïsme et détournant les critiques des actions israéliennes. Il appelle à la fin de cette « mascarade » et à un « nouveau dictionnaire » qui redéfinirait le sionisme comme colonialisme, Israël comme un État d'apartheid et la Nakba comme nettoyage ethnique.
Conclusion
L'État colonial de peuplement d'Israël au XXIe siècle Pappe conclut que l'occupation israélienne de la Cisjordanie et de Gaza, qui dure depuis cinquante ans, est mieux comprise comme une colonisation et un colonialisme de peuplement. La logique d'élimination et de déshumanisation est le moteur du conflit non achevé. Ignorer la question des réfugiés palestiniens et les crimes de 1948 sape toute tentative de réconciliation. Une solution juste et durable passe par la reconnaissance de ces faits historiques et l'établissement d'un État démocratique incluant tous ses habitants, où les colons juifs, devenus partie intégrante de la terre, ne sont pas retirés mais participent à un avenir d'égalité, non d'oppression. Cela implique de rejeter les mythes fondateurs d'Israël et de reconsidérer la Palestine comme la terre entre le fleuve et la mer, où la démographie, plutôt que la géographie, doit définir le chemin vers la paix et la justice.

mercredi 10 septembre 2025

Correspondances saisissantes entre un fragment des manuscrits de la mer Morte (4Q521) et le Nouveau Testament (Luc et Matthieu).


Parmi les manuscrits de la mer Morte rendus publics dans les années 1990 — après avoir été conservés durant des décennies par le comité officiel — l’un des plus énigmatiques est un fragment désormais désigné par la plupart des chercheurs sous le nom d’« Apocalypse messianique » (4Q521). Ce document, daté de la période préchrétienne (IIᵉ ou Iᵉʳ siècle avant notre ère), offre des éléments particulièrement frappants pour rapprocher les croyances et les espérances messianiques de la supposée communauté de Qumran, révélée en 1947, de celles du christianisme naissant.

Trois traits méritent tout spécialement l’attention :
1. Le texte évoque une figure unique du Messie, investie d’un pouvoir sur le ciel et sur la terre.
2. Il exprime, en des termes explicites, l’attente d’une résurrection des morts au temps de ce Messie.
3. Enfin, et c’est sans doute l’aspect le plus significatif, il recèle une formule identique à celle que l’on retrouve dans les Évangiles de Matthieu et de Luc pour désigner les « signes » messianiques.

Extrait du fragment 4Q521 :

« Les cieux et la terre écouteront leur Messie (…)
Le Seigneur se penchera sur les pieux et appellera les justes par leur nom.
Sur les pauvres, son esprit se répandra, et il fortifiera les fidèles par sa puissance.
Il glorifiera les saints sur le trône du Royaume éternel.
Celui qui délivre les captifs, rend la vue aux aveugles (…)
Le Seigneur accomplira des merveilles inédites (…)
Pour guérir les blessés, ressusciter les morts et annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. »

Cet accent particulier trouve un parallèle direct dans la réponse que Jésus donne aux disciples de Jean-Baptiste :

« Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles recouvrent la vue, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle. »
(Luc 7,22-23 ; Matthieu 11,4-5)

Or, dans toute la Bible hébraïque, aucune figure messianique n’est associée à l’action de ressusciter les morts. L'Ancien Testament n’attribue jamais la résurrection de la fin des temps à un médiateur particulier : elle s’accomplit sans intervention extérieure, qu’elle soit celle de Dieu ou du Messie. Pour la première fois dans la tradition apocalyptique juive, ce fragment confère à un agent précis — en l’occurrence le Messie — le rôle d’opérateur de la résurrection.

Et lorsque l’on se tourne vers Matthieu et Luc, on retrouve deux affirmations liées : « les morts ressuscitent, les pauvres entendent la bonne nouvelle », exactement comme dans le texte de Qumran.

Ainsi, ce manuscrit des grottes de la mer Morte, mis en relation avec les Évangiles, nous ramène à une tradition commune très ancienne du judaïsme palestinien concernant les « signes du Messie ». Il éclaire les attentes partagées par différents courants dissidents ou baptistes, intimement liés les uns aux autres, dont certains — tel Jean le Baptiste — s’étaient retirés au désert pour « préparer la voie du Seigneur » (Isaïe 40,3). Ces groupes semblent avoir eu en partage un ensemble bien défini d’espérances, s’appuyant de manière étonnamment convergente sur un même noyau de textes prophétiques de la Bible hébraïque et de la littérature juive apparentée.

mardi 9 septembre 2025

Face à l'État, à l'imposture démocratique et au déclin général, vivez la sécession avec Hans-Hermann Hoppe !



Connu pour ses travaux en théorie économique et en philosophie politique, Hans-Hermann Hoppe est LE penseur d'aujourd'hui. Il est le SEUL à proposer une véritable alternative au système actuel et au séisme qui vient. Fer de lance du courant libertarien, il a eu le courage de dénoncer l'imposture de Milei et le rôle catastrophique des États-Unis dans les crises mondiales (ainsi que celui d'Israël).

Une brève histoire de l'Homme est une œuvre provocatrice qui offre une explication radicalement différente de l'évolution des sociétés humaines, soulignant le rôle crucial de l'intelligence, de la "préférence temporelle" et des institutions (propriété privée, famille, État) dans le progrès et le déclin de l'humanité. Ce n'est pas à l'école qu'on va vous parler de son enseignement.

Hoppe s'appuie sur la praxéologie de Ludwig von Mises et adhère au principe selon lequel l'histoire, étant faite d'actions humaines, ne peut être analysée avec rigueur qu'à travers le prisme de la praxéologie, la "science de l'action humaine". Cela implique que l'analyse historique doit s'appuyer sur les théorèmes tirés de l'axiome de l'action humaine, notamment ceux de la théorie économique autrichienne. Hoppe rejette ainsi la philosophie empiriste-positiviste dominante au XXe siècle, la considérant comme erronée et désastreuse pour les sciences sociales, car elle nie l'existence de lois non hypothétiques et non falsifiables de l'action humaine et de principes universels de justice. Il insiste sur le fait que l'économie autrichienne, culminant avec Mises, fournit un vaste système de lois non hypothétiquement vraies de l'action humaine.

Hoppe établit un lien crucial entre la praxéologie et la civilisation via le concept économique de "préférence temporelle", qui conditionne l'évolution des sociétés vers plus de prospérité, de liberté, de justice et de paix. Il intègre l'éthique anarcho-lockéenne des droits, qu'il déduit d'axiomes d'une évidence telle qu'ils ne peuvent être niés sans auto-contradiction, une approche affinée par Murray N. Rothbard. C'est cette combinaison de praxéologie et d'éthique libertarienne qui guide sa « reconstruction austro-libertarienne » de l'histoire humaine, reconnaissant le caractère non hypothétique des lois de la praxéologie et de l'éthique. Cette perspective se veut « révisionniste », s'opposant aux thèses gauchistes et aux idées politiquement correctes, notamment concernant les inégalités humaines et les capacités cognitives.

Le livre de Hoppe vise à déconstruire les mythes communistes et collectivistes qu'il a observés, à travers l'étude de trois événements marquants de l'histoire humaine :

1. L'origine de la propriété privée et de la famille
Hoppe conteste le mythe d'une humanité primitive sans propriété privée. Il soutient que l'avènement de la propriété privée a été le fondement d'une organisation sociale permettant à l'humanité de s'élever au-dessus de son animalité originelle. L'histoire humaine, qui débute raisonnablement avec l'« homme comportementalement moderne » il y a 50 000 ans, se caractérise initialement par des chasseurs-cueilleurs nomades, dotés d'outils avancés et du langage. Leur vie était relativement confortable, avec une bonne alimentation et du temps libre. Cependant, ce mode de vie était fondamentalement parasitaire, épuisant les ressources naturelles sans les reconstituer, ce qui posait un problème insurmontable de croissance démographique. Face à la surpopulation, les options étaient la lutte (l'homme primitif était plus belliqueux que le moderne, avec 30% des hommes mourant de causes violentes) ou la migration. La migration a conduit à la conquête du monde, entraînant une différenciation génétique et linguistique des populations. La solution est venue de la révolution néolithique (il y a environ 11 000 ans), un changement révolutionnaire vers un mode de production véritablement productif (agriculture et élevage). Cette innovation institutionnelle se manifesta par :
• L'appropriation et l'utilisation de la terre comme propriété privée : la terre, auparavant une simple "condition de l'action", devint un "facteur de production" par l'intervention délibérée de l'homme (culture, élevage). Cette transformation a permis de subvenir aux besoins d'une population dix à cent fois plus nombreuse sur la même superficie.
• L'établissement de la famille et du foyer familial : pour maîtriser la prolifération de la descendance, l'institution de la famille (monogame ou polygame) privatisa les coûts et les bénéfices de la procréation, qui étaient auparavant socialisés dans des relations sexuelles "non réglementées". Chaque homme devait subvenir aux besoins de ses propres enfants. Cette nouvelle organisation sociale, avec des ménages familiaux distincts, entraîna une division du travail entre les ménages et un lien direct entre le revenu et la production, rendant impossible de vivre aux dépens d'autrui sans contribution productive. Ces communautés agricoles sédentaires, par leur nombre et leur organisation, surpassèrent militairement les tribus nomades. La population mondiale augmenta considérablement pendant l'ère agraire, passant de 4 millions au début du Néolithique à 720 millions en 1800.

2. Du piège malthusien à la révolution industrielle
Hoppe s'attaque au mythe de l'égalitarisme ancestral. Il explique que la croissance de la richesse dépend de l'accumulation de capital (faible préférence temporelle), de la division du travail et du contrôle de la population (maintien de sa taille optimale). Pendant des milliers d'années, l'humanité a été prise dans le piège malthusien, où la croissance démographique annulait les gains de productivité, maintenant les revenus réels au niveau de subsistance pour la majorité. La loi d'airain des salaires prévalait. Contrairement à l'explication habituelle des économistes (obstacles institutionnels), Hoppe avance une explication "révisionniste". Il soutient que la principale raison de la lenteur de la sortie du piège malthusien est que l'humanité n'était tout simplement pas assez développée pour concevoir les innovations nécessaires. Il a fallu des dizaines de milliers d'années de sélection naturelle pour développer une intelligence humaine suffisante (et une basse préférence temporelle corrélée). L'intelligence supérieure se traduisait par le succès économique, et le succès économique par un succès reproductif accru. Les environnements "rudes" et saisonniers des régions septentrionales ont favorisé cette sélection de l'intelligence et de la prévoyance, contrastant avec les régions tropicales plus stables qui limitaient l'évolution cognitive. Cela explique pourquoi les avancées technologiques majeures et la révolution industrielle sont apparues dans ces régions septentrionales. La révolution néolithique elle-même a exigé un niveau d'intelligence suffisant et des conditions naturelles favorables, expliquant son apparition dans les régions tempérées (Moyen-Orient, Chine) avant de se répandre au nord où les populations l'ont améliorée. Hoppe en déduit une critique fondamentale de l'égalitarisme : les différences humaines, y compris biologiques, sont le produit d'une longue sélection naturelle en faveur de traits favorisant le succès économique et reproductif. Après la révolution industrielle, l'État, devenu un frein permanent à l'économie, peut croître indéfiniment. De plus, les conditions post-malthusiennes et l'État-providence génèrent des effets dysgéniques, où les personnes économiquement prospères produisent moins d'enfants, et le succès dépend de plus en plus du talent politique plutôt que de la productivité.

3. De l'aristocratie à la monarchie à la démocratie
Hoppe s'attaque au mythe d'un État ayant toujours existé sous sa forme moderne. Il retrace l'évolution de l'ordre social comme une histoire de déclin progressif.
L'ordre aristocratique naturel - En l'absence de parfaite harmonie entre les hommes et face à la rareté des biens, des conflits surgissent inévitablement. Une solution rationnelle serait de reconnaître les droits de propriété existants (premier possesseur, contrats) et de s'en remettre à des juges ou arbitres pour appliquer le droit existant, non pour le créer. Les hommes se tourneraient vers les « autorités naturelles » : des individus ou des chefs de familles nobles respectés pour leur richesse, sagesse, bravoure, agissant souvent gratuitement. Dans cet ordre, le roi, même s'il est le plus noble, est soumis à la même loi que tout le monde et n'a pas de monopole légal sur sa fonction de juge. L'Europe féodale du début du Moyen Âge, malgré ses imperfections (comme le servage), s'approchait de cet ordre naturel, caractérisé par la suprématie de la loi, l'absence de pouvoir législatif et l'absence de monopole légal de la magistrature.
La monarchie absolue et constitutionnelle - Le basculement vers la monarchie fut un « putsch », un « folie morale et économique fondamentale ». Le roi monopolisa la fonction de juge suprême et acquit le pouvoir de taxer et de légiférer, abolissant ainsi la propriété privée au profit de la « propriété par décret ». Cela augmenta le coût de la justice et en diminua la qualité, et permit l'externalisation des coûts de l'agression, entraînant une hausse de l'impérialisme. Ce changement fut facilité par l'appel du roi à l'envie du « peuple » contre les seigneurs, et par le soutien idéologique des intellectuels de cour, qui créèrent le mythe d'un État contractuel justifiant le pouvoir absolu du roi. La monarchie constitutionnelle, loin d'être un progrès, formalisa et codifia le pouvoir du roi de taxer et de légiférer, étendant son autorité.
La démocratie - Hoppe considère la transition vers la démocratie comme une « folie plus grande encore ». Sous la monarchie, l'exploitation était limitée au roi et à sa cour ; en démocratie, l'accès aux postes étatiques est ouvert à tous, et la compétition se fait pour l'exploitation (fiscalité et législation). Les privilèges personnels disparaissent, mais les privilèges fonctionnels des agents de l'État demeurent, leur permettant de vivre de ce qui serait considéré comme du vol dans le secteur privé. Les dirigeants démocratiques, souvent des démagogues sans scrupules moraux, ont une "préférence temporelle" plus élevée, ce qui conduit à une exploitation à court terme et à une consommation de capital. La distinction entre dirigeants et gouvernés s'estompe, affaiblissant la résistance publique à l'État. La démocratie instaure une redistribution incessante des richesses et des revenus, où la majorité des non-possédants cherche à s'enrichir aux dépens des minorités de possédants, conduisant à une réduction des incitations à produire de la valeur. Une nouvelle élite, les ploutocrates (des super-riches qui utilisent l'État pour leur enrichissement), émerge comme les véritables contrôleurs du pouvoir. La démocratie transforme également les guerres limitées des rois en guerres totales, motivées par des idéologies nationalistes et mondiales (démocratie, liberté, humanité) et impliquant la mobilisation de toutes les ressources, y compris le public et les civils. Les ploutocrates tirent d'énormes profits de ce complexe militaro-industriel et promeuvent l'ingérence étrangère pour leurs intérêts. Enfin, la démocratie accélère l'impérialisme et la centralisation politique, avec l'établissement d'une monnaie hégémonique (le dollar américain) permettant aux États-Unis de financer un « déficit sans larmes » aux dépens des populations étrangères.

Hoppe conclut que le monde actuel est le résultat prévisible d'une accumulation d'erreurs morales et économiques. Le prix de la justice est exorbitant, la charge fiscale insoutenable, et la dette publique atteint des sommets. La qualité du droit s'est détériorée, remplacée par une législation arbitraire, et l'État, censé protéger la vie et les biens, les érode en réalité. La démocratie est présentée non pas comme l'aboutissement de la civilisation, mais comme la culmination de son déclin. Hoppe suggère que face à l'effondrement économique imminent des systèmes démocratiques (comme illustré par la crise de 2007 et les difficultés de l'UE et des États-Unis), il est impératif d'apporter un soutien idéologique aux mouvements décentralisateurs, séparatistes et sécessionnistes. Des États territorialement plus petits et une concurrence politique accrue tendent à modérer l'exploitation étatique, permettant aux élites naturelles de retrouver leur rôle d'arbitres des conflits et aux communautés de se libérer.

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