mercredi 27 avril 2022
NIETZSCHE À VENISE : TROISIÈME (10 AVRIL - 6 JUIN 1885), QUATRIÈME (30 AVRIL – 10 MAI 1886) ET CINQUIÈME SÉJOUR (21 SEPTEMBRE - 22 OCTOBRE 1887). Par Paul-Éric Blanrue.
Comme toujours lorsqu’il se tient éloigné de Venise, Nietzsche se montre splénétique et affamé, dit-il, de la musique de Peter Gast : « Votre Venise constitue pour moi la plus aimable des séductions, et d’ici peu, j’y succomberai. » (Nice, 21 mars 1885) ; « Mon cher ami et maestro, vous faites en ce moment pour moi partie de Venise, et, au fond, je suis charmé à la pensée que vous n’êtes pas encore fatigué de cette ville » (Nice, 30 mars 1885).
C’est reparti ! Il se rend dans la Cité des Doges, partant de Nice en train, le 9 avril, faisant étape une journée à Gênes. Il réoccupe une chambre donnant sur le Grand Canal, face à l’église de la Salute et à la Douane de mer, dans la Casa Fumagalli, au bout de la longue Calle del Ridotto, où l’on trouve aujourd’hui, au n°1343, la Fon- dation Louis Vuitton, qu’il n’est pas nécessaire de visiter.
Non loin de là, le père de Zarathoustra retrouve sa place Saint-Marc, dont il compare les galeries aux portiques d’Éphèse où le philosophe présocratique Héraclite (VIe siècle av. notre ère) conversait avec ses élèves : « Ne diffamons pas notre Europe ; elle offre encore de beaux refuges ! Mon plus beau cabinet de travail, c’est ici, piazza San Marco... »
La place est large, ensoleillée, s’asseoir aux cafés est doux et reposant, même si déjà, au XIXe siècle, les orchestres jouent de la soupe en guise de distraction à des touristes peu exigeants. À notre époque, l’exercice est conseillé aux premières heures de la journée, ou, pour les vrais amateurs de San Marco, une fois la nuit venue.
Nietzsche, marcheur de profession, ne peut rester prisonnier des Procuraties, du café Florian et de la colonnade du Palais des Doges. Tout Venise est son terrain de sport. Il se transporte au cœur de la cité, vers le sestiere San Polo. C’est inspiré par le fameux pont du Rialto, le plus ancien de Venise, dont il était jadis le poumon d’une Bourse de plein air, qu’il compose son « chant du pont de Venise » : « La dernière nuit m’apporta encore, tandis que j’étais arrêté sur le pont du Rialto, une musique qui me toucha aux larmes, un vieil adagio si incroyablement ancien, qu’il semblait n’y avoir jamais eu d’adagio avant celui-là », écrit-il le 2 juillet suivant.
Difficile aujourd’hui d’avoir l’âme aussi romantique une fois qu’on est monté sur ce pont de cinquante mètres, surchargé de commerces d’un goût douteux et d’une population interlope pressée de se marcher sur les pieds après avoir dévalisé la boutique d’un tire-sou de masques 100% vénitiens fabriqués à Taiwan. Mais à cœur vaillant rien d’impossible, et à la nuit tombée ou dès potron-jacquet, lorsque les restaurants et les magasins ont les stores baissés et que les tables des trattorias sont débarrassées, bref quand les bipèdes excités dorment du sommeil du consommateur rassasié, on peut parvenir, en se concentrant sur ce guide et en admirant la vue dégagée que nul accident de gondoles ne vient brouiller, à entendre encore planer dans les airs cet adagio séculaire !
Nietzsche, comme toujours, est un bourreau de travail. La Sérénissime lui offre le cadre idéal pour poursuivre son œuvre en pleine quiétude. Absorbé par son travail, il passe son temps à corriger les épreuves de la quatrième partie de son Zarathoustra, puis part pour Saint-Moritz et Sils-Maria le 6 juin.
À l’automne, Peter Gast, dans l’espoir de trouver un orchestre qui veuille exécuter son septuor, quitte Venise pour Vienne et Munich. Il ne réapparaîtra à Venise qu’en janvier 1887.
Quelque temps plus tard, Nietzsche lui demande si « la chambre du rez-de-chaussée sur le Canal Grande, en face de la fabrique de mosaïque » qu’il a occupée est encore libre. Il es- père visiter avec Gast de petits villages de Vénétie (Nice, 24 janvier 1886) : « Bassano ? Conegliano ? Ah mon ami, que ce serait beau de se retrouver dans ses parages ! Ou bien au lieu natal de Titien ? » (Pieve de Cadore, commune de la province de Belluno). Occasion manquée.
Une fois Par-delà le bien et le mal achevé, Nietzsche souhaite retourner à Venise. Malgré l’état sanitaire de la ville, qu’il déplore, il s’exclame : « Après tout, il n’y a pas tant de choses qu’on aime et parmi elles, du moins pour moi, il n’est qu’une seule ville » (Nice, 21 avril 1886).
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Toujours en voyage pour proposer son œuvre aux théâtres européens, Peter Gast propose à Nietzsche de venir résider seul dans son logement vide de la Calle Nuova.
Nietzsche se retrouve cette fois dans la Dominante sans compagnie ni musique. Grande nouveauté pour lui ! A priori, l’idée est excellente. Il pourrait exulter, car il est avare de sa liberté de mouvement et de son indépendance, mais l’expérience fait long feu. Il s’y sent mal à l’aise, désaxé. Sa santé se dégrade à nouveau : « Je ne vais pas bien, mes yeux me torturent jour et nuit. Le temps est magnifiquement clair et frais – mais il ne m’est pas permis de rien voir, et tout me fait mal... Les gens ici sont parfaits ; il me semble qu’en hiver (où la lumière est moins intense) il ferait bon y vivre » (Venise, 7 mai 1886).
« Voici Nietzsche malheureux à Venise même », commente Daniel Halévy.
Pas question de rester dans ces conditions ! Venise doit être un tonique, pas une source d’ennuis. Au bout de dix jours, Nietzsche s’enfuit de la ville pour rejoindre Munich, Naumburg et Leipzig afin de s’occuper de la sortie de Par-delà le bien et le mal.
Toutefois, comme à son habitude, plus le temps passe et plus l’idée de revenir à Venise se fait obsédante : « La vieille Autrichienne sur le Canal Grande a-t-elle un locataire ? Il est hors de doute qu’à présent un délassement, une évasion hors de moi me sont nécessaires au plus haut degré » (Cannobio, 15 avril 1887) ; « Récemment encore j’écrivais à Overbeck que je n’aimais qu’un seul endroit sur terre – Venise » (Cannobio, 19 avril 1887).
Le voyage prévu tombe à l’eau : « Mélancolie et instabi- lité affreuse : je ne suis pas digne de voir (et d’entendre) d’aussi belles choses ! » (Cannobio, 26 avril 1887).
De Coire, le 20 mai 1887, il souligne combien le besoin de la Sérénissime se fait sentir et à quel point la cité des ensorcellements serait susceptible de lui redonner vigueur, optimisme, joie, tonus et santé morale : « Venise est de loin le séjour le plus indiqué pour moi. Pour m’aider à traverser de longues périodes mauvaises, il suffit de quelques mi- nutes de bonheur, même moins encore, un petit sursaut du cœur, en écoutant une musique que j’aime ; mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu de ces sursauts ! Pas de musique, pas de place St Marc, pas de gondoles – rien que la laideur des paysans de la montagne dont les gestes et les accents me blessent. »
Le 22 juin, après avoir lu un article dans le Bund, journal suisse de langue allemande, il se renseigne sur la qualité de la Casa Petrarca, la Maison Pétraque, sur la Riva degli Schiavoni, juste à côté de Saint-Marc, vantée comme résidence d’hiver à Venise. C’est un lieu connu et réputé, où l’écrivain français Paul Bourget (1852- 1935) séjourne parfois. Écrivant durant l’été La Généalogie de la morale, Nietzsche redemande à Gast de se renseigner sur le prix au mois de cette Casa, car la « femme du Canal Grande » ne lui plaît pas (8 septembre 1887). Il compte par exception « essayer Venise » à l’automne.
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Le 15 septembre 1887, Nietzsche écrit à Gast : « La proximité de la place Saint-Marc m’est agréable. Je ferai valoir, en faveur de la Casa Fumagalli, qu’elle ne m’est pas étrangère, que les dames [NDA : qui tiennent la maison] ont des manières bonnes et décentes, que tout y est propre ; mais la lumière blessait mes yeux, et le plafond était trop bas. J’aurais besoin d’une chaise- longue (pour m’étendre)... Quant aux hôtels, je crois qu’on loue par ex. à l’hôtel de la Place St Marc (ne s’appelait-il pas l’Albergo San Marco ?) des chambres seules (avec vue sur la Place), sans assujettissement à la vie d’hôtel (table d’hôte, etc...) Car un régime complètement indépendant m’est essentiel (...) Pas de vin, pas de petits verres d’alcool (...) Il faut que le lit soit protégé par une zan- zariera » (moustiquaire).
De Sils-Maria, Nietzsche se dirige vers Colico, puis Menaggio et arrive, par le train « comme d’habitude », à Venise le 21 septembre, à 7 heures et demie du soir. Il loge finalement au n° 1263, Calle dei Preti. Il s’agit d’une ruelle sombre située dans un Sotoportego (passage traversant des bâtiments), près de l’aile ouest de la place Saint-Marc, construite en 1810 par ordre de Napoléon Ier (1769-1821) sur l’emplacement de la vieille église San Gemigniano.
Le temps lui convient à merveille : « clair, frais, pur, sans nuages, presque comme à Nice », écrit-il à sa mère le 3 octobre. Il se rend à la bibliothèque de Venise pour y lire les cri- tiques de Par-delà le bien et le mal : « Un effroyable méli-mélo de fiel et de confusion », note-t-il avec amertume le même jour.
Il y corrige avec Gast, de nouveau présent, les épreuves de la Généalogie de la morale, et ébauche des notes sur l’histoire de Thésée (représentation dans son esprit de Richard Wagner) et Ariane (qui n’est autre que Cosima, la femme du maître de Bayreuth), se distribuant lui-même dans le rôle de Dionysos, le dieu grec de la démesure, de la folie mais aussi de la liberté et de la vie aventureuse.
Halévy décrit sa vie sur place : « Venise, toujours secourable, lui ouvre le plus beau des refuges : la basilique de Saint-Marc, tabernacle assombri par les ans (...) C’est là qu’il attend patiemment et assis en silence les premiers déclins du jour. »
Nietzsche et la place Saint-Marc, une grande et belle love story !
Il demeure un mois dans la Sérénissime, jusqu’au 22 octobre, à la suite de quoi, rasséréné, retapé, il part pour Nice, où Gast lui envoie, en guise de souvenir, la robe de chambre remise à neuf qu’il portait à Venise. Il vient d’accomplir son ultime voyage sur les bords de la Lagune.
Paul-Éric Blanrue.
Le Suaire encore ? Une charlatanerie de plus. Où sont passés les néo-zététiciens ?
Si les néo-zététiciens de pacotille qui tirent en rafale sur le marché Youtube et Twitter pour récolter des gains, au lieu de s'occuper de vaccins qui ne vaccinent pas et de masques qui ne protègent pas, faisaient leur boulot correctement sur des sujets qu'ils peuvent dominer sans trop de mal, avec célérité et esprit critique, ils auraient, ayant lu comme moi le dernier article en date censé démontrer que le Suaire de Turin est âgé de 2000 ans (https://t.co/AFqBrtFzeL) que :
1° La méthode employée par l'auteur est une grossière farce. Toutes les données de l'étalonnage produits dans l'article officiel proviennent de communications... de l'auteur de l'article lui-même, Giulio Fanti ! En somme : "Croyez-moi sur parole, braves gens." Méthode de bonimenteur de foire et non de scientifique sérieux.
2° Le phénomène étudié est chimique, donc soumis aux attaques de l'environnement (température, ensoleillement, humidité, salinité,...), sans compter les microbes (bactéries et champignons) qui dégradent la cellulose. Or tous ces facteurs de confusion ne sont pas éliminés dans l'article ! Qui n'a par conséquent aucune espèce de crédibilité.
Fin de la farce. En attendant la prochaine tentative de prendre les chrétiens pour des gogos.
Paul-Éric Blanrue.
lundi 25 avril 2022
Fine analyse de Hans-Hermann Hoppe sur le conflit russo-ukrainien.
dimanche 24 avril 2022
C'est reparti pour 5 ans ! Par Paul-Éric Blanrue.
samedi 23 avril 2022
Seule la Sécession sauve. Par Paul-Eric Blanrue.
L'État, prédateur de la propriété privée. Par Murray Rothbard.
"L'État fournit un canal légal, ordonné et systématique pour la prédation de la propriété privée ; il rend certaine, sûre et relativement "pacifique" la bouée de sauvetage de la caste parasitaire dans la société. Étant donné que la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l'État. L'État n'a jamais été créé par un "contrat social" ; il est toujours né dans la conquête et l'exploitation."
Murray Rothbard.
"A moins que le droit d’ignorer l’État ne soit reconnu, ses actes doivent être essentiellement criminels." Herbert Spencer.
vendredi 22 avril 2022
L'État provoque à la révolte. Par Bakounine.
"Il y a dans la nature même de l’État quelque chose qui provoque à la révolte. L’État c’est l’autorité, c’est la force, c’est l’ostentation et l’infatuation de la force. Il ne s’insinue pas, il ne cherche pas à convertir : et toutes les fois qu’il s’en mêle, il le fait de très mauvaise grâce ; car sa nature, ce n’est point de persuader, mais de s’imposer, de forcer. Quelque peine qu’il se donne pour masquer cette nature comme le violateur légal de la volonté des hommes, comme la négation permanente de leur liberté. Alors même qu’il commande le bien, il le dessert et le gâte, précisément parce qu’il le commande, et que tout commandement provoque et suscite les révoltes légitimes de la liberté ; et parce que le bien, du moment qu’il est commandé, au point de vue de la vraie morale, de la morale humaine, non divine sans doute, au point de vue du respect humain et de la liberté, devient le mal. La liberté, la moralité et la dignité humaine de l’homme consiste précisément en ceci, qu’il fait le bien, non parce qu’il lui est commandé, mais parce qu’il le conçoit, qu’il le veut et qu’il l’aime."
Bakounine
'Ironie, vraie liberté !'. Par Proudhon.
Présidentielle : course aux dépenses publiques de tous les partis en temps d'élection ?
jeudi 21 avril 2022
Intervention importante de Hans-Hermann Hoppe, le 4 avril dernier, sur SERVUS TV. Sur l'État, la guerre, l'Europe, le "défi climatique", la décentralisation et la neutralité.
NIETZSCHE À VENISE : DEUXIÈME SÉJOUR (21 AVRIL - 12 JUIN 1884). Par Paul-Éric Blanrue.
Dès qu’il a quitté la Sérénissime, Nietzsche, victime de la proverbiale mini-dépression post-vénitienne que subissent beaucoup de touristes, écrit à Köselitz, de Marienbad où il s’est refugié : « Ne quittez pas la bonne Venise si facilement, les gens sont si laids ici, le biftek coûte 80 kreutzers, on est comme dans un monde pire. » À sa mère, à la même date : « Je ne trouve pas ce qui me convient et que j’avais à Venise.» Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il écrit à Köselitz, le 18 juillet : « Mon ami, je continue de penser tous les jours un certain nombre de fois aux agréables gâte- ries de Venise (...) ; et je me borne à dire qu’on n’a pas le droit de mener longtemps une si bonne vie et qu’il est tout à fait juste d’être à présent redevenu ermite... » Il va rester quatre sans revoir la Sérénissime. Tout aficionado sait d’expérience que c’est long !
Il reprend ses voyages, et forme même le vœu de franchir le Mare Nostrum pour se rendre à Tunis : « Je veux vivre un bon moment parmi les musulmans et ce à l’endroit où leur foi est actuellement la plus rigoureuse : de manière à aiguiser mon jugement et mon regard pour tout ce qui est européen » (13 mars 1881, à Köseltiz).
Le projet nord-africain est abandonné et il demeure sur le Vieux Continent. En 1881, le sourd désir de re- voir Venise se ravive : « Je veux ramer – qui a un canot ? mais seul. Et mon logis ? » (Gênes, 22 février 1881). Mais ce deuxième séjour projeté pour la mi-avril est compromis : « Venise est encore trop remplie, je ne puis de nouveau me montrer sociable ainsi que j’aimais l’être autrefois » (Gênes, 6 avril 1881).
Il est tenté d’y descendre durant l’été mais la forte chaleur indispose par paradoxe cet amateur de ciel bleu : « Je n’ose même plus penser à l’été de Venise » (Sils-Maria, 21 juillet 1881).
Au théâtre Politeana de Gênes, le 27 novembre 1881, notre wagnérien en rupture de ban assiste pour la première fois à l’opéra Carmen de Georges Bizet (1838-1875), composé d’après une nouvelle de Prosper Mérimée (1803-1870), dont il ressort enthousiasmé : « une belle œuvre (...) spirituelle, forte, émouvante par endroit » (28 novembre 1881). Nietzsche croit encore en vie le compositeur français, qu’il prénomme par erreur François, mais Köselitz, estimant lui aussi, pour des raisons que l’auteur de ce livre ne parvient pas à saisir, que Carmen est le « meilleur opéra qui soit », lui apprend qu’il est décédé depuis six ans, à l’âge de trente-cinq ans.
Il l’informe que des représentations de son opéra doivent se dérouler durant le Carnaval, au théâtre de la Fenice de Venise. Tout à fait ravi, Nietzsche lui annonce de Gênes, le 11 février 1882, que son ami, le philosophe Paul Rée (1849-1901) et lui-même se déplaceront pour cette occasion spéciale. Pour diverses raisons dont sa relation tumultueuse avec Louise von Salomé, dite Lou Salomé (1861-1937), que Rée courtise en secret de son côté, le projet est avorté. Nietzsche vit une époque dense et trouble, hypnotisé qu’il est par la jeune Lou en qui il a cru voir une disciple, une muse et une amante platonique, avant de se raviser et de se brouiller avec elle et son ami Rée.
Un autre problème relationnel se pose. Le 4 mars, Nietzsche écrit à Köselitz : « Il ne serait pas impossible que j’aille à Venise fin mars ; ou y a-t-il des trouble-fêtes là- bas ? ». L’un des principaux ′′trouble-fêtes′′ est celui qui est devenu son nouvel ennemi intime depuis qu’il est redevenu chrétien, Richard Wagner, lui-même Vénitien d’adoption (entre 1858 et 1883, il se rendra six fois dans la Sérénissime). Nietzsche n’a nulle intention de l’y croiser sur son banc préféré de la place Saint-Marc, niché sous les colonnes de la basilique, ni dans les cafés qu’il fréquente, le Lavena, le Florian et le Quadri, où il aime écouter les orchestres jouer ses propres airs ! Nietzsche traîne les pieds.
De fait, le compositeur allemand descend à Venise le 18 septembre 1882 avec sa femme Cosima, ses quatre enfants et sa nombreuse domesticité, pour ne plus quitter la ville où il décède d’une crise cardiaque après dîner, le 13 février 1883, au Palais Vendramin, dans une chambre du mezzadine tendue de rose. Il louait l’étage noble à Henri de Bourbon-Parme, comte de Bardi (1851-1905), ancien élève du Père Bole (1810- 1890), neveu d’Henri, dit Henri V, comte de Chambord (1820-1883), chef de la maison de Bourbon et héritier du trône de France, en exil en Autriche et à Venise (v. Paul-Éric Blanrue, Lumière sur le Père Bole, confesseur du Prince en exil, Communication et Tradition, 1995).
Ce décès brusque fut un événement international. Dans son roman Le Feu (1900), le nietzschéo-vénitien Gabriele d’Annunzio (1863-1938), qui fut le résident légendaire de la Cassetta Rossa, nichée entre l’Accademia et la Piazzetta, écrit : « Le monde parut diminué de valeur ». Köselitz est sur place, tellement abasourdi qu’il reste comme un chien des rues, perdu sous une pluie battante, dans la cour de Palais Vendramin, sans parvenir à sortir le moindre mot.
Nietzsche paraît ne pas s’attrister de la nouvelle, et même il s’en réjouit : « La mort de Wagner a été le plus grand allègement qui pouvait m’être apporté en ce moment » (Rapallo, 19 février 1883). Il est toutefois plus atteint qu’il ne le laisse croire par cette disparition subite, qui clôt l’un des chapitres les plus importants de sa vie : « Il était dur de devoir être, six années durant, l’adversaire de celui qu’on a le plus vénéré et je ne suis pas d’une trempe assez grossière pour cela. À la fin, c’était le Wagner vieilli contre lequel il a fallu me défendre ; pour le vrai Wagner, je veux être en bonne partie son héritier » (Id°). Il écrit une émouvante lettre de condoléances à sa veuve, Cosima. Il restera toujours fidèle à la Tétralogie mais sera le sévère contempteur de l’ésotérique Parsifal. Lui seul se sent le droit de l’attaquer. Dans Le Gai savoir, un aphorisme se rapporte à ce rapport équivoque à l’Adversaire : « Croyons donc à notre amitié d’étoiles, même si nous devons être sur terre des ennemis ». Il est prouvé par l’histoire qu’on a dans ses relations des génies à sa mesure.
Il se concentre désormais sur l’écriture de son Zarathoustra, un personnage qui lui est inspiré par le prophète persan Zoroastre (env. XVe siècle avant notre ère). En privé, il présente son livre comme un « défi à toutes les religions », un « attentat », une tentative d’extirper le ressentiment, le préambule d’une nouvelle philosophie révolutionnaire destinée à renverser des milliers d’années de mythes et de préjugés moraux. Sa lecture illumine Peter Gast, qui prie pour que cette tentative connaisse « la diffusion de la Bible » (2 avril 1883) ! Même un grand philosophe catholique comme Gustave Thibon (1903- 2001), ami de la mystique Simone Weil (1909-1943), admettra que « sa critique des idéals, qui est la partie la plus impérissable de son œuvre, nous fournit une prodigieuse pierre de touche pour distinguer le clinquant de l’or dans le domaine moral et spirituel » (Nietzsche, ou le déclin de l’esprit, Fayard, 1975). Nietzsche explique à Gast que l’homme supérieur dont parle son livre doit savoir se tenir à bonne distance de la plèbe, quitte à se réfugier « soit dans la solitude d’une Île heureuse – soit à Venise » (Sils-Maria, 3 août 1883). Venise, ville possible du Surhomme ?
Peut-être ! Mais Nietzsche manque une à une les occasions d’y revenir. « Peu s’en est fallu que je n’aille à Venise ! Célébrez une fête parce que je ne suis pas venu », écrit-il à Gast, de Sils-Maria le 3 septembre 1883.
Il compte cependant y retourner au plus vite, bien qu’il y craigne une certaine forme de dépression due à l’ambiance inquiétante pouvant se dégager de la ville. Pour un esprit délicat comme le sien, la beauté la plus pure dont on s’émerveille à chaque coin de rue mais qui disparaît sous les yeux tels ces palais menaçant ruine cernés d’eau verte, peut entretenir un lancinant senti- ment de tristesse et une tendance à la mélancolie.
Mais l’attirance pour Venise se fait par trop insistante. La cité est comme une mère, une épouse, une amante, une déesse. On est vite tiraillé par le besoin de la revoir, d’y revivre, de la toucher et de l’aimer, et il faut assouvir cet état de manque comme si on était sujet d’un sortilège. Peut-on lutter contre l’éblouissement ? Lorsqu’on est fasciné, c’est pour la vie !
La musique de Peter Gast lui fait défaut : « Ma nostalgie de votre musique s’est faite si impérieuse qu’un jour, à l’improviste j’apparaîtrai sans doute à Venise » (Nice, 1er février1884). N’est-ce que pour la musique ou pour la magie de la Sérénissime qu’il accomplira le voyage ? Pour les deux, sans nul doute : « Capri excepté, rien, dans le Sud, n’a fait sur moi une impression comparable à votre Venise. » (Nice, 5 mars 1884).
Le 21 avril 1884, c’est en arrivant de Nice par le train, et alors que la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra vient d’être publiée par Ernst Schmeitzner (1851-1895), que Nietzsche arrive à Venise, vers 7h du soir, comme la première fois.
La gare Santa-Lucia, où il descend, dans le sestiere de Cannaregio, est située au même endroit que la gare moderne, bâtie au XXe siècle, face à l’église San Simeone Piccolo donnant sur le Grand Canal. Depuis 1881, un vaporetto, construit sur les bords de Seine et appartenant à une compagnie française, dessert le Grand Canal ; sans doute l’emprunte-t-il avec Peter Gast pour descendre jusqu’à Saint-Marc et prendre ensuite une gondole pour transporter ses lourdes malles pleines de livres qui pèsent, lors de certains voyages, jusqu’à 104 kilos !
Portant sur les épaules, le poids de son dogme de l’éternel retour, « formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir », qu’il a découvert en août 1881 en Enga- dine, au pied d’un rocher pyramidal situé le long du lac de Silvaplana, il séjourne cette fois au n°5256 Calle Nuova (ou Nova), chez, et en compagie, de celui qu’il surnomme depuis 1881 Peter Gast : « Me voici dans la maison de Köselitz, dans le calme de Venise, où j’écoute de la musique qui est elle-même, à maints égards, une sorte de Venise idéale. »
Jeu de piste : l’appartement de Köselitz se situe non loin de l’église connue en vénitien sous le nom de San Canzian, fondée au IXe siècle et reconstruite au XIVe et dont le campanile date de 1532.
Le visiteur arrivant à Venise pour la première fois trou-vera cette adresse en utilisant le GPS de son smartphone ou, comptant sur la chance et des plans plus ou moins détaillés, osera se lancer à l’aventure dans un enchevêtrement de ruelles et de petites places. C’est l’option que ce guide initiatique lui suggère : une fois la maison dénichée, le promeneur audacieux n’en éprouvera que plus de joie ! En précisant que l’auteur ne milite pas pour la digital detox, mais pour une utilisation vertueuse des nouvelles technologies de communication. Quelques indices : traverser le Campiello Crosetta et la Calle de Volto, et ne pas manquer la Calle de Fumo ni le Campiello de la Pieta ! À nous, Janus, dieu des Portes et des Passages !
À l’écart des lieux touristiques, l’endroit est paisible, et aujourd’hui encore, pour ceux qui l’ont découvert, apprécié pour son calme. Nietzsche y vit dans une « solitude à deux » (25 juillet 1884) avec celui qui est son ami, son pia- niste et son secrétaire particulier.
Cette fois, Nietzsche est domicilé assez loin de « sa » place Saint-Marc. La maison donne sur un canal et un petit pont qu’il a dû enjamber de nombreuses fois se situe à proximité. Exaspéré, comme son ancien maître Schopenhauer, par le moindre bruit intérieur ou extérieur, Nietzsche s’y sent à son aise.
Les nombreuses calle alentour lui procurent l’ombre qui sied à la méditation, mais on est assuré qu’il ne se contente pas de tourner en rond dans ce quartier labyrinthique, non destiné aux longues promenades solitaires quotidiennes de cinq à six heures qu’il pratique avec l’assiduité d’un marcheur de fond. Chaque jour, il arpente Venise de long en large.
Malgré cet exercice physique digne d’un sportif de haut niveau, il a pris pour habitude, depuis quelques années, de ne dormir qu’en absorbant de fortes doses de somnifères (hydrate de choral). Tout médecin d’aujourd’hui en conclurait qu’une telle accoutumance a entrainé de mauvais effets sur son moral, déjà soumis par nature à d’intenses variations.
Au domicile de Peter Gast, il écoute avec délectation la musique du maestro. Il apprécie l’ouverture d’un opéra de son ami, Il Matrimonio segreto (Le Mariage secret), inspiré de l’œuvre composée en 1792 par le Napolitain Domenico Cimarosa (1749-1801). Il en juge la musique « virile, claire, rigoureuse et fougueuse », quoi qu’il estime Gast « dur à remuer, estimant au fond qu’il suffit de rédiger quelques pages de partition et que tout est dit. C’est à peine s’il donne une pensée à la représentation et à la représentabilité de son travail. »
Pour éviter que l’on confonde Gast et Cimarosa, Nietzsche propose à son compagnon de changer de titre et de l’intituler Le Lion de Venise. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il écrit à Overbeck que ce dernier a « élevé avec cette œuvre un monument à Venise et il est possible que vingt de ses mélodies enchanteresses deviennent un jour indissolublement liées au nom et à l’idée de Venise » (21 mai 1884). Pour des raisons que des musicologues chevronnés expliqueront un jour, cette prédiction s’est révélée inexacte. Le lecteur peut se faire son opinion en écoutant un extrait de cette œuvre grâce au QR-Code placé à la fin de ce livre (utilisation vertueuse, disais-je !)
Pour Curt Paul Janz (Nietzsche biographie, tome III, Les dernières années du libre philosophe, la maladie, Gallimard, 1985), c’est pendant ces semaines vénitiennes « que le problème de la fonction de l’art – c’est-à-dire à ses yeux, de la musique – agita Nietzsche avec une force particulière. L’art doit-il révéler le gouffre de la révolution, ou au contraire dérober, par un voile de visions idéales, cet effrayant spectacle aux yeux de l’homme, si mal assuré en lui-même ? (...) Cette alternative est-elle du reste irréductible, ou bien est-il possible de conjuguer ces idéaux ? Tous les choix – et pour Nietzsche lui-même – restent encore possibles. »
Ce questionnement se ressent dans son jeu pianistique. Le 5 juin, Köselitz écrit à sa fiancée : « Nietzsche rentre à la maison et joue sa pénible musique, que je ne supporte pas tout à fait. Au diable ces sonorités sépulcrales.”
Pour lui-même, Nietzsche nourrit aussi de grands projets qu’il dévoile à sa sœur Elisabeth restée en Allemagne : « Je veux dresser dans les six mois qui viennent le schéma de ma philosophie et le programme des six prochaines années. Puisse ma santé y suffire ! » Il se présente à Overbeck comme « l’homme le plus indépendant d’Europe » (30 avril 1884). Son Zarathoustra lui pèse, comme s’il s’agissait d’une mission d’ordre messianique : « Du point de vue de sa condition humaine, Nietzsche se considérait certes comme un homme malade ; mais pour ce qui est de son être éternel, il se voyait comme Zarathoustra, comme génie de l’humanité, comme le médium par lequel l’éternel dans les temps prendrait conscience de sa signification » (Georg Brandes, Nietzsche – Essai sur le radicalisme aristocratique, L’Arche, 2006).
Il commence à se poser de nombreuses questions sur sa postérité : fera-t-il du bien aux hommes de l’avenir, à ceux qui se réclameront de sa pensée ? Le compren- dra-t-on ou sera-t-il victime de contresens grossiers ?
L’antisémitisme féroce de son éditeur et de sa sœur le tourmente pour sa carrière à venir : qui osera le soutenir et le suivre dans de telles conditions ? Sa rupture avec
Lou Salomé et Rée lui pose un cas de conscience. N’a-t- il pas été victime des mensonges de sa sœur, qui l’aurait entraîné par jalousie à couper toute relation avec ses an- ciens amis avec lesquels il voulait fonder une académie du libre esprit ? Il est écartelé, seul au monde, à la vérité. Il est chagriné, perturbé, déchiré, sa santé décline, puis il tombe malade.
Le 1er mai, il vomit de la bile et souffre de fortes mi- graines (Lettre de Peter Gast à son amie, 1er mai 1884). L’apôtre de la grande santé ne parvient pas à la conserver plus de quelques jours. Il passe son temps au lit à ruminer ses angoisses, dans un état de profonde affliction. Le bénéfice de Venise est perdu. Même la musique de Gast n’a pas eu l’effet thérapeuthique espéré.
Le philosophe quitte la Sérénissime le 12 juin en piteux état pour rejoindre Overbeck à Bâle. Il achève son Zarathoustra au début de l’année 1885. Il est épuisé. Il ne lui reste que quatre ans de lucidité à vivre. Plusieurs lettres de sa Correspondance laissent à penser qu’il est devenu conscient du terrible destin qui l’attend.
Paul-Éric Blanrue.














