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samedi 23 mai 2026

Du Tao au Logos : une apologie orthodoxe de l’accomplissement chrétien.




Christ the Eternal Tao est un livre rare parce qu’il accomplit quelque chose que peu d’ouvrages contemporains osent encore tenter : sans chercher ni à relativiser le christianisme, ni à annexer superficiellement une sagesse étrangère, il montre que le christianisme orthodoxe possède une puissance d’intelligibilité assez vaste pour accueillir ce qu’il y a de vrai dans les civilisations anciennes sans renoncer à sa propre singularité. 

Sous la plume du hiéromoine Damascene, le taoïsme, non présenté comme une religion concurrente du christianisme ou comme une spiritualité équivalente, est compris comme une attente, une préparation, une nostalgie métaphysique dont l’accomplissement se trouve dans le Christ. Le livre reprend ainsi une méthode profondément patristique : celle de Justin Martyr, de Clément d’Alexandrie et des grands apologistes grecs qui voyaient dans certaines intuitions païennes des semences du Logos déjà à l’œuvre dans l’histoire humaine avant l’Incarnation. 

L’intuition fondatrice de l’ouvrage est d’une grande simplicité et d’une grande audace : lorsque Lao Tseu parle du Tao, il tente d’exprimer, avec les limites de la raison naturelle et de l’intuition contemplative, ce que les Grecs avaient nommé le Logos et ce que l’Évangile de Jean révélera pleinement comme le Verbe éternel de Dieu. Le livre rappelle que certaines traductions anciennes du Prologue de Jean en chinois rendaient « Au commencement était le Verbe » par « Au commencement était le Tao ». Cette équivalence linguistique est utilisée comme le symbole d’une parenté plus profonde : partout où l’homme cherche le principe de l’ordre du monde, il cherche obscurément le Christ, même lorsqu’il ne connaît pas encore son nom.  

Toute la force orthodoxe du livre réside dans le fait qu’il refuse le raccourci syncrétique. Damascene insiste : le Christ n’est pas un maître spirituel parmi d’autres ; il n’est pas la version chrétienne du Tao ; il est l’événement qui bouleverse radicalement tout ce que l’homme pouvait pressentir auparavant. Lao Tseu contemple le Principe tandis que saint Jean repose sur la poitrine du Verbe incarné. Le taoïsme atteint les limites de l’intuition métaphysique alors que le christianisme entre dans l’ordre de la révélation. Là où le sage chinois peut dire que la Voie est indicible, le chrétien annonce que cette Voie est devenue chair. Là où le Tao demeure silencieux, le Logos parle. Quand le Tao reste caché derrière les phénomènes, le Christ marche dans l’histoire, souffre, meurt et ressuscite. Le livre présente cela comme un accomplissement : le christianisme donne au Tao son vrai visage.  

La première partie du livre est construite comme une démonstration poétique de cette idée. Damascene reprend le rythme, la sobriété et le souffle du Tao Te Ching pour reformuler toute la théologie orthodoxe. Dieu y apparaît comme au-delà de l’être et des concepts ; le Père comme source éternelle ; le Logos comme engendré hors du temps ; l’Esprit comme souffle vivant ; la création comme don libre ; la Trinité comme unité d’amour. Ce choix littéraire est très significatif : l’auteur veut montrer que le christianisme oriental,  loin d'être un système conceptuel, est avant tout une contemplation. Les Pères grecs eux-mêmes parlaient volontiers de ténèbre divine, de silence, de dépassement des catégories mentales. Le livre suggère que la sensibilité taoïste peut devenir une porte vers cette théologie apophatique oubliée en Occident.  

Damascene affirme que la vraie rencontre entre le taoïsme et l’orthodoxie se joue dans la transformation intérieure. Il reproche au christianisme moderne d’avoir réduit la foi à des opinions, des appartenances ou des émotions religieuses, alors que la tradition orthodoxe parle avant tout de guérison du cœur. Commence alors une longue exposition sur la vigilance intérieure, le silence, la lutte contre les pensées, la descente de l’intelligence dans le cœur, la prière de Jésus et la purification des passions. Ici le livre cesse d’être comparatif pour devenir un manuel implicite d’hésychasme. Ce que le taoïsme pressent comme non-agir, simplicité, retour au centre et abandon du moi, l’orthodoxie le comprend comme conversion, grâce et union personnelle avec Dieu.  

C’est dans cette perspective que l’auteur introduit le thème central de toute la spiritualité orthodoxe : la théosis. L’homme est pardonné mais il est surtout appelé à participer réellement à la vie divine. Non par fusion, non par absorption, mais par grâce. Le livre montre pourquoi le christianisme orthodoxe ne peut être réduit à une morale ni à une métaphysique : il est une transfiguration. La lumière dont parlent les saints hésychastes est la lumière incréée elle-même. Le Tao devient chemin vers la communion personnelle avec le Dieu vivant. Damascene présente cette doctrine comme l’accomplissement ultime de toute recherche religieuse authentique :  être transformé.  

L’une des réussites les plus profondes du livre est de rendre à l’orthodoxie sa vocation universelle. Pendant longtemps, le christianisme oriental a été perçu comme une religion de peuples particuliers, enfermée dans des formes grecques ou russes. Christ the Eternal Tao rappelle au contraire que l’orthodoxie se comprend elle-même comme la forme intégrale de la révélation chrétienne, capable d’entrer dans toute civilisation sans la détruire. Le livre se termine d’ailleurs par l’histoire méconnue de l’orthodoxie en Chine et par le souvenir des martyrs chinois orthodoxes, comme pour dire que la rencontre entre le Christ et le monde chinois appartient à une histoire déjà bien réelle.  

Ce livre à dévorer de toute urgence est une apologie orthodoxe du christianisme comme accomplissement des aspirations spirituelles les plus hautes de l’humanité. Son geste est patristique : il consiste à reconnaître la vérité partout où elle apparaît, mais à refuser de laisser cette vérité dans l’inachèvement. Lao Tseu voit la Voie et saint Jean annonce que la Voie a un nom : ce nom est le Christ.