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jeudi 25 mars 2021

Le droit naturel, ou la vraie subversion. Par Paul-Eric Blanrue.


Extraits de Paul-Eric Blanrue, Sécession, l'art de désobéir (Fiat Lux, 2018).

 « Pensez-vous tous ce que vous êtes supposés penser ? »

Tyler Durden, Fight Club

 

Prenez du nitrate et de la glycérine. L’un sans l’autre, ils sont relativement peu dangereux. Mêlez ces deux produits et vous obtiendrez une combinaison explosive : la nitroglycérine. C’est à peu près en ses termes que, dans le premier épisode d’Amicalement vôtre, le juge Fulton présente ses deux héros, l’arriviste de Brooklyn Danny Wilde et le « sang bleu » english Lord Brett Sinclair. Dispersés, ils ne servent de rien, mais abouchés ils vont constituer un duo chargé de dynamite. Unis, ils forment une équipe de choc qui mène la vie dure aux méchants.



J’aime à me servir de cet exemple pour présenter le droit naturel, aussi appelé le jusnaturalisme, car, tout enfant, j’ai eu la chance d’assister durant les vacances d’été, sur les hauts de Cannes, au tournage d’une scène de cette série télé des années soixante-dix, dans laquelle jouaient deux de mes acteurs favoris, Tony Curtis et  Roger Moore. J’ignorais que trente ans plus tard, scénariste, je serais à l’origine du rachat par la firme Pathé des droits de cette série !

Le nitrate, la glycérine, disais-je ? Prenons d’abord le droit. Voilà notre nitrate. Pour tout un chacun le terme de droit, pris à part, n’a guère de signification révolutionnaire. On ne s’en méfie pas. Le droit est perçu comme un mot anodin servant à déterminer ce qu’il nous est permis de faire ou non, en vertu d’un code élaboré par des spécialistes dans le cadre d’une société donnée et d’une époque particulière. Le droit des Germains du Ve siècle n’est pas le droit des Japonais du XXIe siècle. Le droit ainsi conçu formule des autorisations temporaires et expose des interdictions variables selon les latitudes. Il est recommandé de s’y tenir sinon l’on risque des amendes ou la geôle. C’est ce que l’on nomme le droit positif, c’est-à-dire l'ensemble des règles juridiques en vigueur dans une communauté. Il prend en général une majuscule : c’est le Droit.

Maintenant prenez un autre mot, celui de « naturel ». Ce sera notre glycérine. Quand il ne signifie pas qu’une activité « va de soi » (manger, boire sont des activités naturelles), ce mot évoque couramment dans les esprits soit un « homme à l’état sauvage » (la caricature du légendaire « homme des Cavernes » dont se moquait G.K. Chesterton dans L’Homme éternel), soit ce que les écologistes nomment aujourd’hui « l’environnement ». Une vie naturelle est considérée comme une existence saine passée dans la nature, au plein air, en compagnie de mésanges zinzinulant, d’hirondelles trissant et de poulets élevés au grain, dans une maison campagnarde bâtie en pierres de taille, tandis qu’une denrée naturelle sera, par exemple, une pomme bio produite sans pesticide, et dégustée de préférence dans la région de la pommeraie d’origine, comme la Normandie.

Du coup, lorsqu’ils entendent parler de « droit naturel », la plupart de nos contemporains s’imaginent qu’il est question de dispenses ou dérogations « allant de soi » (« c’est l’heure du goûter, tu as bien le droit de manger un pain au chocolat !»), d’un droit décrivant d’anciennes coutumes issues d’époques champêtres ou encore, pour les pessimistes (cas du philosophe anglais Thomas Hobbes), du droit du plus fort dans « l’état de nature », celui où « l’homme est un loup pour l’homme ».

Le droit naturel – la fameuse nitroglycérine, associant les composants « droit » et « naturel » - n’est rien de tout cela ! Le jusnaturalisme signifie qu’il existe un ordre conforme à la nature humaine, enraciné dans cette nature, une norme théorique émanant des caractères fondamentaux de l’être humain, de ses tendances immuables, une exigence propre à ce que l’on peut connaître de l’homme, cet « animal social » (Aristote) doté de langage, de conscience et de raison. C’est un droit qui lui est inhérent, inné et inaliénable en vertu de ses qualités. Nous sommes aux antipodes du marxisme qui stipule qu’il n’existe pas de nature humaine, laquelle ne serait qu’un vulgaire ensemble de rapports sociaux.

De la connaissance de cet ordre humain naturel, on peut déduire un certain nombre de droits dits « naturels » pour tous les individus vivant en société.

Le droit naturel est la revendication d’une justice antérieure à l’existence d’un corpus législatif arbitraire, décidé par tel monarque ou dictateur, voté par telle assemblée, élue ou non, à telle époque, au sein de telle civilisation. Il est universel, indépendant des races et des cultures. Ce droit est dit « naturel » puisqu’il préexiste aux lois de l’État. Sa non-application ne prouve en rien son inexistence. La légalité n’est pas la légitimité. Le philosophe allemand Léo Strauss écrit : « Rejeter le droit naturel revient à dire que tout droit est positif, autrement dit que le droit est déterminé exclusivement par les législateurs et les tribunaux des différents pays. Or il est évident qu’il est parfaitement sensé et parfois même nécessaire de parler de lois ou de décisions injustes » (Droit naturel et histoire, conférences de 1949, Champs Flammarion, 1986).

Les lois votées ne sont ainsi légitimes que si elles correspondent aux exigences du droit naturel. Dans le cas contraire, elles sont injustes et doivent être combattues avec la dernière énergie pour restaurer la dignité de l’homme et la justice. Vous souvenez-vous du Livre I de La République de Platon dont je vous ai parlé dans le premier chapitre ? Je n’en suis pas sorti. Sans principe supérieur au premier rang desquels figure la justice, il n’y a rien.

La connaissance du droit naturel n’est pas antinomique avec les religions révélées (ou non), mais elle peut être découverte par l’usage de la raison, en ayant recours à la réflexion et à l’observation. Dans La loi naturelle ou la science de la Justice (chapitre II, section 1, 1882), l’Américain Lysander Spooner nous en fournit un exemple convainquant : « Si la Justice, écrit-il, n’est pas un principe naturel, ce n’est pas un principe du tout. Si elle n’est pas un principe naturel, il n’existe pas quelque chose comme la justice. Si elle n’est pas un principe naturel, tout ce que les hommes ont dit ou écrit à son sujet, depuis des temps immémoriaux, a été dit sur ce quelque chose qui n’a pas d’existence, toutes les luttes pour la Justice dont on peut témoigner, toutes les plaidoiries et les combats n’ont été qu’un fantasme, une vague rêverie et non la réalité. Si la Justice n’est pas un principe naturel, alors il n’y a pas quelque chose comme l’injustice, et tous les crimes qui ont eu lieu dans le monde ne sont pas des crimes mais simplement des événements comme la pluie ou le lever du soleil ; événements dont les victimes n’ont pas davantage à se plaindre qu’ils peuvent se plaindre du jaillissement de torrents ou de la croissance de la végétation ».

Un sceptique remettant en cause l’existence du droit naturel ne peut se désoler de quelque injustice que ce soit puisque, selon sa pensée, le droit du plus fort est le seul à exister et à s’imposer dans notre monde sublunaire. Il ne lui reste plus qu’à en reconnaître les effets et à s’y plier de bon cœur, avec le sourire de préférence. C’est la position du positiviste juridique. Ce dernier estime qu’il ne faut pas tuer un homme parce que la loi des hommes ou la jurisprudence le soutient, au nom de l’ordre social, tandis qu’un jusnaturaliste défend la même orientation au nom du droit naturel antérieur à la loi des hommes, le droit de vivre.

S’il est exact que le droit est souvent un état de fait dû à l’existence de traditions et de rapports de force antagonistes, puisque le droit comme l’histoire portent la marque des vainqueurs et la scarification des castes dominantes, il n’en reste pas moins vrai que le sentiment de justice et de révolte devant l’injustice sont immanquablement présents dans le cœur des hommes depuis que l’on possède des documents portant sur la conscience humaine.

Depuis l’aube des temps, les hommes ne se privent pas de contester un abus, une exaction, un désordre moral. Ils se plaignent d’un dol ou d’un crime lorsqu’ils considèrent que leur « droit naturel » est offensé, même s’ils ne savent pas définir celui-ci avec une exactitude scientifique et qu’ils n’emploient pas ce mot. Un Parrain de la Cosa nostra est indigné de voir son bras droit, devenu repenti, le trahir en plein procès alors qu’il avait prêté le serment de le servir jusqu’à la mort en lui baisant la bague. Le « divin » marquis de Sade, qui jouit en pensée de tortures raffinées infligées à de malheureuses jeunes filles kidnappées et retenues attachées dans des endroits lugubres, s’apitoie, dans les Lettres à sa femme (Babel, 1997), de ses conditions d’emprisonnement et de la cruauté de sa belle-mère, Madame de Montreuil, dont les plaintes contribuent à le maintenir au cachot alors qu’il s’estime (à juste titre) innocent. Le pédophile belge, violeur et assassin Marc Dutroux considère avoir le « droit » de sortir de prison : son avocat publie un livre dans lequel il défend la thèse qu’aucun condamné ne devrait être emprisonné plus de vingt-cinq ans. Le terroriste Carlos, qui, en 1974, a tué deux innocentes victimes en jetant une grenade au Drugstore Saint-Germain de Paris, entend pouvoir sortir le week-end pour aller retrouver sa femme. Je m’amuse souvent à chercher, dans les correspondances privées d’auteurs que je révère et qui considèrent le droit naturel comme un mythe, la révélation soudaine, au détour d’une page, de leur sensibilité inconsciente au non-respect de leur droit naturel bafoué dans leur vie quotidienne. Il est ainsi savoureux de voir Nietzsche, qui ne jure que par la volonté de puissance, fustiger « l’égoïsme » de Lou Salomé sous prétexte qu’elle le quitte pour Paul Rée (Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé, Correspondance, PUF, Quadrige, 2001). On est toujours rattrapé par les exigences du droit naturel, même si l’on cherche à nier son existence.

Des exemples de cette veine, la littérature et la vie quotidienne en comptent par millions. Chacun considère qu’il a droit à l’équité. Nul ne désire être frappé ni dépouillé au coin d’une rue par une racaille, même s’il est un gros bras de la CGT habitué aux bastons ou un rappeur bodybuildé faisant l’apologie de la guerre civile ethnique. Personne ne juge normal d’être la victime d’un attentat deashiste, même s’il est opposé de toute son âme aux guerres au Proche-Orient. Il arrive qu’un tueur d’enfants, avouant ses crimes, se repente, et, en quête de rédemption, requiert pour son propre compte la peine de mort, comme le cas s’est produit aux États-Unis : il ne fait alors que prendre conscience du droit naturel qui consiste à ne pas prendre la vie d’autrui.

Il est fréquent d’entendre dire que le droit naturel ne saurait être aussi « naturel » qu’on l’assure puisque l’on a compté, au cours du temps, des droits positifs extrêmement différents et contradictoires, et qu’il est bien difficile de noter les points communs entre tous ces droits. Mais le fait qu’il se trouve différents types de triangles et que certaines personnes, des enfants par exemple, aient du mal à dessiner des triangles parfaits sans instrument, n’implique nullement que les triangles n’existent pas et n’aient point de propriétés. Qu’ils soient isocèles, équilatéraux ou rectangles, ils n’en restent pas moins des triangles, à savoir des polygones ayant trois côtés et dont l’une des propriétés est que la somme des mesures de leurs angles fait 180°. Ces qualités ne sont pas plus négociables que les droits naturels de l’homme – car l’homme existe et il est pourvu d’une nature ayant ses caractéristiques, comme le cheval, le rhinocéros, le colibri, l’axolotl, l’ornithorynque possèdent les leurs.

Dans son Manifeste libertarien (1973), Murray Rothbard explique en peu de mots pourquoi la liberté est un droit naturel de l’homme : « L’espèce humaine (…) a une nature bien spécifique, tout comme le monde autour de lui ainsi que les moyens d’interagir entre eux. Pour le dire de manière extrêmement concise, l’action de chaque entité inorganique ou organique est déterminée par sa nature et par la nature des autres entités avec lesquelles elle interagit. Plus précisément, tandis que le comportement des plantes et au moins des animaux inférieurs est conditionné par leur nature biologique ou peut-être par leurs ‘instincts’, la nature humaine est telle que chaque individu doit, pour agir, déterminer ses propres fins et employer ses propres moyens pour les atteindre. Ne possédant pas d’instincts automatiques, chaque homme doit apprendre à se connaître et à connaître le monde, à utiliser son esprit pour choisir ses valeurs, à comprendre la relation de cause à effets, et agir intentionnellement pour subvenir à ses besoins et aller de l’avant. Dans la mesure où les hommes ne peuvent penser, ressentir, juger et agir qu’en tant qu’individus, il est absolument vital pour assurer leur survie et leur prospérité que chacun soit libre d’apprendre, de choisir, de développer ses facultés et d’agir selon ses connaissances et ses valeurs. C’est le chemin incontournable de la nature humaine ; recourir à la violence pour gêner et entraver ce processus s’inscrit profondément à l’encontre de ce qui est indispensable à l’homme pour sa vie et sa prospérité. Interférer de manière coercitive avec l’apprentissage de l’homme et avec ses choix est ainsi profondément ‘antihumain’ ».

*

La notion de droit naturel n’est pas récente. Ce n’est pas non plus une invention de révolutionnaire de salon ni d’un « rêveur solitaire » à la Jean-Jacques. Cette idée n’est pas, comme chez Marx, le résultat de soirées de beuveries et de théories dérivées de la philosophie d’un universitaire rémunéré pour vanter les mérites de l’État.

Quoi qu’il ait existé des prémices du droit naturel chez les présocratiques, qui refusaient l’esclavage au nom de l’égalité des hommes en droit et de l’unité du genre humain, le philosophe allemand Leo Strauss, dans son maître-ouvrage Droit naturel et histoire, fait remonter le droit naturel à Socrate,  à Platon et à nos amis les stoïciens. Ces philosophes ne se privent pas de critiquer le droit positif de leur époque, au nom de valeurs supérieures. Disciple de Platon, Aristote promeut « une règle de justice qui a la même validité en tout lieu et qui ne dépend ni de notre assentiment ni de notre désapprobation ».

Dans cette tradition, les juristes romains distinguent l'ordre de la société et le droit des gens (jus gentium), qui ne coïncident pas nécessairement. Les célèbres Lois des Douze Tables, fondement de la liberté romaine, stipulent que « nul privilège, ni statut ne sera promulgué en faveur de personnes déterminées, qui léserait les autres, et contredirait le droit commun à tous les citoyens dont tout individu peut se prévaloir quel que soit son rang ». Pour Cicéron, qui s’inspire des auteurs grecs, il existe « une seule loi éternelle et invariable, valide pour toutes les nations et en tout temps ». L’empereur stoïcien Marc Aurèle reconnaît avoir reçu du péripatéticien Claudius Severus « l'idée d'un état juridique fondé sur l'égalité des droits, donnant à tous un droit égal à la parole, et d'une royauté qui respecterait avant tout la liberté des sujets ». Pour l’école du Portique, le droit naturel s'inscrit dans le principe d'ordre de l'univers. C’est ainsi que l’esclavage est condamné dans le Digeste de Justinien Ier (533 ap. J.-C.), chef de l’Empire romain d’Orient.

Au XIIIe siècle, saint Thomas d’Aquin se réapproprie la philosophie d’Aristote et inaugure la théorie moderne du droit naturel. Pour le docteur angélique le droit naturel est institué par Dieu, mais il s'appréhende par la raison humaine, ce qui lui confère l’universalité – ce qui fera dire au juriste hollandais protestant, Hugo Grotius, au XVIIe siècle, que le droit naturel existe « quand bien même Dieu n’existerait pas ». C’est aussi l’époque (1215) où les Anglais rédigent la Magna Carta (Grande Charte de Jean Sans Terre) pour protéger la liberté des individus contre l’arbitraire.

Au XVIe siècle, au début de la redécouverte de l’Amérique (v. mon Livre Noir), le dominicain espagnol Bartolomé de Las Casas défend le droit des indigènes en Amérique du Sud contre les exactions des colons. La Cour le charge de « remédier aux maux des Indiens ». Pour lui, l’esclavage s’oppose au droit naturel. Pourquoi ? Parce que l’homme ne naît pas esclave, il le devient sous la pression de la force politique et de la coercition militaire. « Rien n’est bon que ce qui est libre, que personne ne contraigne les infidèles à croire », dit-il.

En 1537, la bulle du pape Paul III, Sublimis Deus, proclame l’humanité des Indiens d’Amérique. En 1526, l’empereur Charles Quint prend un décret interdisant l'esclavage des Indiens sur tout le territoire de son empire, et en 1542 promulgue les Lois nouvelles proclamant la « liberté naturelle » des Indiens, en particulier celle de leur travail et de leur propriété. À l’issue de la fameuse controverse de Valladolid (1550-1551) qui opposent Las Casas et le théologien Juan Ginès de Sepúlveda, les Amérindiens obtiennent un statut égal à celui des Blancs.

À la même époque, l’école de Salamanque développe l’idée que l’individu naît libre, et non esclave. Elle tente de formaliser l’ensemble des dispositions propres au droit naturel, en démontrant qu’il existe un droit de vivre, d’être propriétaire, d’être libre de ses pensées. Le jésuite Francisco Suárez soutient l’idée que le véritable souverain d’un pays est le peuple, les rois ne recevant leur pouvoir que par transmission et à condition qu’ils suivent des règles bien établies. On en conclut qu’un peuple peut déposer un roi injuste. Dans les affaires internationales, Francisco de Vitoria estime que ce domaine doit être régi par des normes respectueuses du droit des gens. Les relations entre États doivent cesser d’être sous-tendues par la force pour l'être par le droit et la justice.

Ce courant a une forte influence sur les penseurs politiques, y compris sur le philosophe de l’absolutisme monarchique, le juriste français Jean Bodin, qui défend l’idée, au XVIe siècle, que «  la monarchie royale ou légitime est celle où les sujets obéissent aux lois du monarque, et le monarque aux lois de nature, demeurant la liberté naturelle et propriété des biens aux sujets » (Les Six livres de la République, 1576). En France, en 1598, l’Édit de Nantes, promulgué par le « bon roi Henri », accorde des droits de culte, civils et politiques aux protestants, et met un terme aux guerres de religions dans le royaume. En Angleterre, en 1679, reposant sur un principe du droit romain, la loi sur l’Habeas corpus énonce le droit des individus de ne pas être emprisonnés sans jugement.

Avec l’Anglais John Locke, la question du droit naturel s’invite au cœur des préoccupations des philosophes européens du temps des Lumières. Locke fait l’apologie du « domaine propre » de chaque homme, appuyant sur l’aspect individuel et non seulement collectif du droit naturel. Dans sa fameuse Lettre sur la tolérance (1686), qui a marqué Voltaire, il écrit que « nul n’est obligé d’obéir aux conseils d’un égal ou aux ordres d’un supérieur, qu’autant qu’il se sent persuadé ». Dans son Traité du gouvernement civil (1690), il stipule que « chaque homme est propriétaire de sa propre personne. Aucun autre que lui-même ne possède un droit sur elle, le travail de son corps et l’ouvrage de ses mains lui appartiennent en propre. Il mêle son travail à tout ce qu’il fait sortir de l’état dans lequel la nature l’a laissée, et y joint quelque chose qui est sien. Par là, il en fait sa propriété. Cette chose étant extraite par lui de l’état commun où la nature l’avait mise, son travail lui ajoute quelque chose, qui exclut le droit commun des autres hommes. ».

Locke énumère les trois principaux droits naturels qui se dégagent de sa réflexion : le droit de vivre (sans quoi il n’y a pas d’humanité), le droit d’être libre (nul autre homme n’a de droit naturel sur nous), le droit de jouir de ses biens (il est nécessaire de posséder des biens à soi, des propriétés, pour subsister). Locke justifie la désobéissance civile pour le cas où le pouvoir deviendrait tyrannique.

Ses idées sont reprises lors de la Révolution américaine. Thomas Jefferson, qui sera ambassadeur en France de 1785 à 1795 puis le troisième président des États-Unis (1800-1808), rédige en juillet 1776 la Déclaration des représentants des États Unis d’Amérique assemblés en Congrès général. On y lit : « Nous tenons ces vérités pour évidentes : que tous les hommes sont créés égaux ; qu’ils ont été dotés par leur Créateur de droits inhérents et inaliénables ; que parmi ces droits il y a la vie, la liberté, et la recherche du bonheur (…) ; que chaque fois qu’une forme quelconque de gouvernement devient destructrice de ces fins, c’est le droit de ces peuples de la modifier ou de l’abolir, et d’instituer un nouveau gouvernement, en posant les fondations sur des principes tels, et en organisant ses pouvoirs en une forme telle qu’ils leur sembleront le plus probablement aptes à leur apporter la sécurité et le bonheur (…) Quand une longue suite d’abus et d’usurpations, poursuivant invariablement le même objet, manifeste un dessein de les réduire sous un despotisme absolu, c’est leur droit, c’est leur devoir de rejeter un tel gouvernement, et de mettre en place de nouvelles protections pour leur sécurité future » (Écrits politiques, Les Belles Lettres, 2006).

La Révolution américaine souligna trois droits fondamentaux : la vie, la liberté, la propriété. Aux États-Unis, comme le remarquait Bastiat, « on a placé le droit de Propriété au-dessus de la Loi, où la force publique n’a pour mission que de faire respecter ce droit naturel. »

Il y eut la même conception chez les physiocrates et Turgot. Mais la Déclaration des droits de l’Homme rédigée sous la Révolution française, nous l’avons vu, pervertit certains de ses principes en privilégiant l’autorité de la puissance étatique au détriment du droit naturel. Pour Robespierre, à l’exemple de Rousseau, la propriété est conventionnelle, c’est une institution sociale : « La propriété est le droit qu’a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi », écrit-il. Nous en subissons les préjudices aujourd’hui.

De nombreux auteurs vont s’inspirer des réflexions relatives aux droits naturels.  On apprécie de voir en Arthur Schopenhauer un enthousiaste jusnaturaliste, fervent anti-esclavagiste, voyant en la monarchie une forme « naturelle » de gouvernement tandis que le système républicain est dénoncé comme étant « contre-nature », et énonçant que « les droits de l’homme sont faciles à définir : chacun a le droit de faire ce qui ne nuit pas à autrui. Avoir un droit à quelque chose ou sur quelque chose, signifie simplement être en mesure de la faire, de la prendre ou d’en user, sans par là porter préjudice à quoi que ce soit. (…) Quoi que les forces des hommes soient inégales, leurs droits sont néanmoins égaux (…) Même dans l’état de nature, la propriété existe, accompagnée d’un droit parfait, droit naturel, c’est-à-dire moral, qui ne peut être violé sans injustice, et il peut au contraire être défendu sans injustice jusqu’à la dernière extrémité (…) Il est nécessaire que celui qui a bâti sa maison soit aussi en état de la défendre ; autrement son droit est de facto incomplet » (« Sur le droit et la politique » », Parerga et Paralipomena, Coda, 2005).

En France, nous aurons le très actif Benjamin Constant : « Les citoyens possèdent des droits individuels indépendants de toute autorité sociale ou politique » (De la souveraineté du peuple, 1815). Pour l’économiste libéral Jean-Baptiste Say, il existe un droit naturel indépendant du bon vouloir du Législateur. Frédéric Bastiat  fait de cette conception du droit son cheval de bataille sur lequel repose l’édifice de sa pensée : « La Propriété est une conséquence nécessaire de la constitution de l’homme (…) Dans la force du mot, l’homme naît propriétaire, parce qu’il naît avec des besoins dont la satisfaction est indispensable à la vie, avec des organes et des facultés dont l’exercice est indispensable à la satisfaction de ces besoins. Les facultés ne sont que le prolongement de la personne ; la propriété n’est que le prolongement des facultés. Séparer l’homme de ses facultés, c’est le faire mourir ; séparer l’homme du produit de ses facultés, c’est encore le faire mourir. (…) Ce n’est pas parce qu’il y a des lois qu’il y a des propriétés, mais parce qu’il y a des propriétés qu’il y a des lois » (Propriété et loi, 1848).

Pour Bastiat, le droit naturel est ultimement l’expression de la légitime défense de l’individu, formant un périmètre de sécurité autour de lui pour que les actions en société se fassent sans violence.  C’est la plus concise et la meilleure définition du droit naturel qui soit, son fondement le plus assuré.    

Dans les pays anglo-saxons, il y eut, au XIXe siècle, Herbert Spencer ou ce vieux génie de Lysander Spooner, qui, par l’exercice d’une imparable logique pouvant a priori déconcerter le lecteur habitué à la pensée en conserve, parvint en même temps à soutenir le principe de la Sécession sudiste - légitime en droit naturel - et la noble cause anti-esclavagiste - la réduction d’un homme en esclavage étant illégitime au regard du droit naturel puisqu’elle vole à l’individu la propriété de soi.

Au XXe siècle, le brillant économiste et philosophe Murray Rothbard, émule de Ludwig von Mises - dont je ne saurai jamais dire autant de bien qu’il en mérite -, a consacré plusieurs chapitres à cette question dans son Éthique de la liberté (Les Belles Lettres, 1991), dans lequel il prône « l’État zéro », une société entièrement privatisée, fondée sur l’échange volontaire.

Rothbard fait remarquer que l’affirmation du droit naturel implique l’immoralité du comportement du groupe et des personnes empêchant ces droits de s’exprimer, mais ne signifie rien sur la façon dont l’homme en use. Ce n’est évidemment pas parce qu’un homme jouit du droit de propriété que ce qu’il va faire sur sa propriété sera moral. Il s’agit de définir des contours stables, nets, propres, intangibles, et de développer une conception élargie du droit, une base juridique commune ne présageant en rien de la qualité de l’exercice qu’on en fera. Rothbard écrit : « Nous soutiendrons qu’un homme a le Droit de faire tout ce qu’il veut avec sa personne ; c’est son Droit de ne pas être importuné ni contraint par la violence dans l’usage qu’il fait de ce Droit. En revanche, dire que les manières d’exercer ce Droit sont morales ou immorales relève de l’éthique privée et non de la philosophie politique ».

*

La Seconde Guerre mondiale a rendu fou à peu près tout le monde. La Déclaration universelle des droits de l’Homme, promulguée par les Nations Unies en 1948 et d’inspiration soviétique, a inventé une longue liste de droits éblouissants dont l’homme est supposé disposer. C’est un magasin de jouets ouvert à tous, en libre service, mais dont les concepteurs n’ont pas daigné penser qu’en réalité les joujoux étaient fabriqués et coûtaient un prix que quelqu’un, quelque part, devrait bien finir par payer un jour. Ces pseudo-droits, échappés d’un conte de fée qui se transforme au bout de deux minutes en un film d’horreur, ne sont que fictions puériles, artifices, boniments, mirages. Ce sont des droits octroyés aux uns aux dépens des autres, un processus que le droit naturel rend impossible par définition puisqu’il est universel et ne peut envisager de contraindre quelqu’un à agir pour un autre. Un individu n’est pas un moyen dont peut disposer un autre individu selon son bon vouloir. Chacun dispose de son autonomie et de sa liberté.

Le droit naturel permet de dégager des axiomes définissant non point ce qu’il faut faire, mais, tout au contraire, ce qu’il convient de ne pas faire, au cas où certains agissements empièteraient sur les droits d’autrui. Le droit naturel est un « droit de » (d’avoir une propriété, une entreprise, de posséder une arme à feu pour défendre sa sécurité, de fonder une famille, etc.) et non un « droit à » (à l’assistanat, au logement, au travail, à la paresse, à la positive action et autres fariboles pour gourdiflots). Le « droit à » force X à entretenir Y ou à se sacrifier physiquement, moralement ou financièrement pour que Z puisse jouir d’un pseudo-droit. C’est une spoliation et une mise en esclavage de l’humanité. Sous couvert de générosité, il entraîne une asphyxie générale. Le « droit de » permet au contraire aux individus d’agir sans déranger quiconque.

Les principaux droit naturels sont les suivants : le droit de vivre (sécurité, interdiction de tuer ou d’agresser physiquement un tiers) ; la liberté, qui exprime l’autonomie de l’individu, la légitimité de l’usage de ses potentialités et de sa puissance propre, qui reconnaît son droit de penser et d’agir, et a pour corollaire la responsabilité de ses actes et le devoir de respecter la liberté d’autrui ; l’égalité devant la loi, afin que la justice puisse s’exercer de manière équitable et universelle pour tous ; le droit de ne pas être emprisonné arbitrairement ; le droit de propriété (à commencer par la propriété de soi), puisque nous devons faire face à la rareté des biens et non à leur apparition magique ad libitum, afin que chacun puisse vivre et profiter du fruit de ses efforts sans avoir à voler, à mendier ou à dépendre d’un autre pour exister (l’État par exemple, c’est-à-dire les autres individus soumis à la pression et rançonnés).

Ces droits impliquent la légitime défense, le droit de résistance à l'oppression, la désobéissance civile, le droit d'ignorer l'État, la sécession individuelle et collective.

L’essentiel aujourd’hui, pour un sécessionniste, est de revenir au droit naturel de la grande tradition réaliste d’Aristote à Rothbard, qui établit une éthique universelle fondée sur la nature de l’homme, surplombant la morale privée de chacun et permettant d’édicter des règles sociales rationnelles, solides et minimales.

Murray Rothbard  explique l’importance d’un tel retour aux sources : « La loi naturelle est, dans son essence, une éthique profondément ‘radicale’ car elle projette l’éclairage cru et impitoyable de la raison sur le statu quo existant, lequel peut violer la loi naturelle de façon massive. Dans le domaine de la politique et de l’action de l’État, l’ensemble des normes que le Droit naturel fournit à l’homme pourrait bien entraîner une critique totale du droit positif imposé par les hommes de l’État. »

Le droit naturel, ajoute-t-il, est « une mise en cause permanente pour toute domination reposant sur la tradition aveugle ou le caprice de l’appareil d’État » (LÉthique).

Le droit naturel doit être l’étalon des lois et des institutions. C’est en ce sens qu’il est révolutionnaire et hautement subversif. C’est la nitroglycérine du juge Fulton ! Nous fondant sur le droit naturel, nous sommes en mesure de remettre en cause tout l’ordre actuel, établi sur des injustices, et de remettre sur ses pieds une société humaine qui marche depuis des lustres sur la tête. L’État qui ne respecte pas le droit naturel doit disparaître.


Paul-Eric Blanrue

mercredi 24 mars 2021

Le marxisme : la pseudo-science la plus criminelle de l'Histoire. Par Paul-Eric Blanrue.

Extraits du chapitre "Le ver est dans le fruit", de Paul -Eric Blanrue, Sécession, l'art de désobéir (Fiat Lux, 2018), consacré au marxisme et à ses séides.


« Il faut aider les Français à quitter la vision dominante d’inspiration marxiste selon laquelle les citoyens seraient membres de classes antagonistes qui lutteraient pour le partage des richesses, alors qu’en réalité c’est l’État qui avive ces antagonismes en permettant aux citoyens de s’enrichir non pas par leurs propres efforts de création, mais par leurs efforts pour faire jouer le pouvoir de contrainte de l’État à leur profit. »

Pascal Salin, Français, n’ayez pas peur du libéralisme, Odile Jacob, 2007

 


En sus du rousseauisme et de l’hégélianisme, une idéologie a contribué plus que toute autre à l’ingérence de l’État dans le domaine individuel : le marxisme. Avec la Révolution française, le marxisme est la grande catastrophe des deux derniers siècles. C’est la tyrannie par excellence. Dans Divini redemptoris (1937), le pape Pie XI définit le communisme comme « intrinsèquement pervers ». Difficile de mieux dire. C’est en menant une analyse impitoyable de l’application du marxisme au XXe siècle que le Britannique George Orwell a eu l’idée d’écrire son opus magnum1984. Il est beaucoup cité sans que ce détail soit rappelé. Ce ne serait pas « correct ».

On aurait pu penser qu’il était temps d’en rester là et d’essayer d’autres systèmes, depuis la dissolution de l’Union soviétique en 1991, le témoignage sur les goulags et la répression politique des dissidents dont l’illustre Alexandre Soljenitsyne, et la publication d’un ouvrage universitaire qui fit grand bruit, Le Livre noir du communisme (sous la dir. de Stéphane Courtois, Robert Laffont, 1997), où il est démontré que cette idéologie a entraîné la mort d’environ 100 millions de personnes. Point du tout ! Le marxisme est aujourd’hui en plein revival.

En France, Alain Badiou, Thomas PikettyÉtienne Balibar, Le Monde diplomatique, France Culture, Médiapart, Usul, les « insoumis » Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière - tous deux anciens trotskistes de tendance lambertiste - n’ont de cesse d’y faire référence comme s’il ne s’était rien passé au XXe siècle. « L’Holodomor », la famine intentionnelle déclenchée en Ukraine par le pouvoir soviétique entre 1932 et 1933, avec ses cinq millions de victimes ? C’est un génocide que ces humanistes-là ne connaissent pas. Et s’ils en ont une vague idée, elle ne les empêche guère de dormir et ils n’en tirent aucune conclusion. Staline ne disait-il pas que « pour ne pas se tromper en politique, il faut regarder en avant et non en arrière » (Staline, Textes, tome 2, Éditions sociales, 1983) ? Avançons, que diable ! La lutte des classes comme moteur de l’histoire demeure un slogan qui permet aux syndicats extrémistes, arc-boutés sur la défense de privilèges indéfendables, de faire pression pour obtenir par la rue des avantages que les urnes leur ont refusés, en défilant entre Bastille et Nation, drapeaux rouges à marteau et faucille au vent.

Marx, le retour ! Dans le New York Times du 30 avril 2018, Jason Baker, professeur de philosophie, donne une tribune : « Bon anniversaire Karl Marx ! Vous aviez raison ! » Vous ne rêvez pas. Deux cents ans après la naissance de Marx, le président de la Commission européenne, le nomenklaturiste Jean-Claude Juncker, soi-disant libéral, n’est pas gêné de fêter ce bicentenaire en inaugurant une statue géante (5,5 m) du doctrinaire offerte par la Chine à Trèves, la ville natale de philosophe. Il y déclare que « la philosophie de Marx a enseigné aux Européens que l'objectif de notre temps était de développer les droits sociaux. » D’après lui, l’auteur du Manifeste du Parti communiste n’est en rien responsable des crimes commis en son nom : « Karl Marx ne devrait pas être jugé pour les crimes que ses soi-disant héritiers ont commis des dizaines d'années après sa mort. »

Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Fidel Castro, Enver Hoxha, Maduro, Kim Jong Un l’auraient mal compris ! Tous les marxistes du monde entier aussi, par la même occasion. Tous des ignares, tous des analphabètes ? Durant plus de soixante-dix ans ? Marx était-il si peu clair, si abscons, obscur et impénétrable que l’on puisse se méprendre à ce point sur ses intentions ? À d’autres.

Il faut avoir un infernal aplomb pour dégoupiller une telle contrevérité, surtout lorsqu’on fait profession d’être un intellectuel. Tout se trouve déjà dans son œuvre. À commencer par le concept de dictature.

C’est annoncé dès le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels en 1848 : « Le prolétariat utilisera sa domination politique pour arracher peu à peu tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État ». Ailleurs, dans ce même opuscule : les mesures préconisées demanderont « une violation despotique des droits de propriété et des rapports de production bourgeoise ». Vous avez dit « despotique » ? (v. André Senik, Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’histoire. Première édition résolument critique du Manifeste du parti communiste, Pierre-Guillaume de Roux, 2015).

Collectivistes immodérés, antilibéraux forcenés, Marx et Engels consacrent plusieurs chapitres de L’Idéologie allemande, rédigés vers 1845-1846, à attaquer le « petit bourgeois » Max Stirner, l’un des plus brillants représentants du courant individualiste de leur époque. Oh, certes, Marx assigne à la révolution prolétarienne « la tâche de briser la machine de l’État ». Seulement, comme « période de transition pour arriver à l’abolition des différences de classe en général », il faut instaurer « une dictature de classe » ! Voilà tout.

Son mécène Friedrich Engels développe sa pensée en s’en prenant avec sa virulence coutumière aux anti-autoritaires, meilleurs alliés, selon lui, des réactionnaires : « Ces messieurs ont-ils jamais vu une révolution ? Une révolution est à coup sûr la chose la plus autoritaire qui soit. C’est un acte par lequel une partie de la population impose à l’autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons, moyens autoritaires s’il en fût. Force est au parti vainqueur de maintenir sa domination par la crainte que les armes inspirent aux réactionnaires » (Neue Zeit, « A propos de l’autorité », 1873).

Lénine s’en tint à cette conception du pouvoir : « Il est nécessaire d’utiliser provisoirement les instruments et les procédés du pouvoir d’État contre les exploiteurs, de même que, pour supprimer les classes, il est indispensable d’établir la dictature provisoire de la classe opprimée (…) Le prolétariat doit démolir le vieil appareil d’État et le remplacer par un nouveau » (L’État et la Révolution, 1917).

Marx reléguait la destruction de l’État dans un futur indiscernable. Lénine et Staline firent de même. Dans l’immédiat, Marx prônait la fondation d’un État populaire, expression de l’érection des prolétaires en classe dominante. Bienvenue dans la dictature du prolétariat ! Cet État, prétendument temporaire, aurait pour mission d’éduquer le peuple et le conduire à un niveau de conscience politique qui ferait qu’un beau jour, comme par magie - l’État aurait disparu ! Comment ? Le foisonnant barbu ne l’a jamais précisé. Malin !

Le libertaire russe Mikhaïl Bakounine lui rétorqua que si l’État, après la révolution socialiste, était réellement aussi populaire qu’il le disait, quel besoin y aurait-il de le supprimer ? « Ainsi donc, ajoutait-il, pour affranchir les masses populaires, on devrait commencer par les asservir (…) Nous répondrons qu’aucune dictature  ne peut avoir d’autre fin que de durer le plus longtemps possible (…) La liberté ne peut être créée que par la liberté » (Étatisme et anarchie, 1873). C’était bien réfléchi. Il est bon de se méfier de ceux qui promettent de raser gratis – demain.

Dans le même ouvrage, écrit dix ans avant la mort de Marx, le théoricien anarchiste précisait : « Je déteste le communisme, parce qu'il est la négation de la liberté et que je ne puis concevoir rien d'humain sans liberté. Je ne suis point communiste parce que le communisme concentre et fait absorber toutes les puissances de la société dans l'État, parce qu'il aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l'État, tandis que moi je veux l'abolition de l'État ».

On ne peut pas alléguer que les premiers marxistes n’étaient pas au courant des « petits défauts » de leur système qu’Engels avait pompeusement baptisé du nom de « socialisme scientifique » !

Comme l’histoire l’a démontré, Bakounine avait visé juste. Le marxisme est à la science ce que l’astrologie est à l’astronomie. Le théoricien marxiste Georges Politzer est bouffon lorsqu’il soutient l’idée que « quand on affirme qu’une société socialiste ou communiste n’est pas viable parce que l’homme est égoïste, on oublie que si la société change, l’homme changera aussi » (Principes élémentaires de philosophie, Éditions sociales, 1970). L’homme changera sans doute, mais comment, dans quel sens ? Il s’ouvrira aux autres en repeignant les murs de sa maison en rose et les volets en vert pâle, ou il résistera à l’emprise totalitaire en faisant des bras d’honneur dans le dos de la police étatique ? L’expérience a été réalisée grandeur nature, on a vu comment « l’homme changeant » s’est comporté.

L’un des considérables problèmes du marxisme c’est qu’il a mis en branle, dès ses débuts, une énorme machinerie destinée à tout broyer sur son passage, au profit d’un devenir utopique dont nul ne savait rien, ni comment il devait advenir, ni quand, ni quel aspect il prendrait. C’était un messianisme pur, une eschatologie camouflant sa théologie dévastatrice, un mouvement égalitaire fanatique sacrifiant le présent au fantasme du lendemain. On n’était sûr que d’une chose : la dictature était indispensable à l’éclosion du communisme du futur !

Cette dictature, on la voit à l’œuvre aujourd’hui, en Chine, en Corée du Nord, au Venezuela, à Cuba, ailleurs encore. Chez nous, elle est plus feutrée depuis les désastres de la politique menée en 1981, que l’économiste Pascal Salin qualifie de « grande et terrible cassure » (Pascal Salin, Français, n’ayez pas peur du libéralisme, Odile Jacob, 2007). Le socialisme mitterrandien a réussi, en faisant décoller les impôts, en procédant à des nationalisations, en accroissant les réglementations, à créer un million de chômeurs supplémentaires en cinq ans ! Mais nos élites actuelles vomies par l’ENA et Polytechnique s’en réclament encore peu ou prou. Avec des dépenses publiques à 57 % du PIB, des prélèvements obligatoires à 45 % et cinq millions de fonctionnaires qui gagnent en moyenne 10% de plus que les salariés du privé, la France est près d’être le dernier pays communiste au monde. À la présidentielle française de 2017, sur onze candidats, au moins dix étaient étatistes et quatre marxistes !

Cette attraction de Marx pour l’État était somme toute bien naturelle, car, comme le formulait le philosophe marxien Henri Lefebvre : « Hegel, pour Marx, c’est le Père immortel. C’est le Patron qui détient le capital intellectuel » (La Fin de l’histoire, Anthropos, 2001). Tout s’explique.

Le même Lefebvre écrivit dans ses mémoires, La Somme et le reste (tome II, La Nef de Paris, 1959) : « J’en viens à me demander s’il ne faut pas simplement affirmer que le dogmatisme marxiste ne mérite pas une ombre de discussion, de considération et de respect ; il ne s’effondre même pas, parce qu’il n’existe pas, philosophiquement parlant, et que ses représentants ne sont pas des penseurs mais de simples spécialistes des ‘opérations’ sur le plan idéologique qui supposent derrière elles le pouvoir ».

Il savait de quoi il parlait. Pour se moquer du jdanovisme qui avait défini un art soviétique politiquement correct, Lefebvre avait inventé de toutes pièces une citation de Marx sur l’art qu’il avait placée en épigraphe de l’un de ses livres (« L’art est la plus haute joie que l’homme se donne à lui-même »), et, jusqu’à son aveu tardif, nul « spécialiste de la spécialité » ne s’aperçut de la supercherie !

La démarche de Louis Althusser fut quelque peu semblable à la sienne, en moins honnête toutefois, puisqu’après avoir étranglé son épouse Hélène et avant son suicide, dans son ultime livre, L’Avenir dure longtemps (Stock/Imec, 1992), il  confessa n’avoir guère lu Marx avant d’écrire sur lui et en avoir livré par la suite une interprétation libre, consistant à supprimer des pans entiers de sa doctrine les éléments qui lui déplaisaient, comme la dialectique et le matérialisme. Misère de la charlatanerie d’un cuistre…

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Marx s'est trompé sur toute la ligne et a fait un maximum de dégâts dans d'excellentes cervelles. L’une de ses innombrables erreurs a été de régler les paramètres de sa boule de cristal sur la seule et unique Révolution française, promue étalon de l’histoire, alors que le processus qui l’a caractérisée (émergence de la bourgeoisie prenant la place de la noblesse) n’a pas eu lieu ailleurs, comme en Angleterre avec la « Glorieuse Révolution » (1688-1689) ou lors de la Révolution américaine (1765-1783), où c’est la liberté individuelle qui triompha, ainsi que le respect de la propriété privée. Il n’y a oncques eu de nécessité historique déterminant le prolétariat à s’emparer du pouvoir à la suite de la bourgeoisie, pas davantage que n’a été découverte une loi scientifique démontrant que la propriété collective des moyens de production devait succéder à la propriété privée. Le sens de l’histoire selon Marx c’est la méthode Coué.

Il est vrai que Marx croyait que, grâce un saut qualitatif, la société allait revenir, à une situation comparable - bien qu’à un degré supérieur en raison du niveau technologique atteint - à ce que cet inventif penseur obtus avait imaginé être les débuts de l’humanité, à savoir le communisme primitif. Retour à la case départ ! Nul préhistorien, bien sûr, ne croit plus aujourd’hui en cette fadaise ancestrale. La propriété existait au néolithique. De saut dialectique, il n’y eut point non plus. Il n’y eut ni communisme primitif, ni communisme supérieur, donc, mais un siècle de malheurs pour une grande partie du monde empuanti par les remugles du marxisme.

La prédiction pacorabanesque de l’extralucide de Trèves concernant le lieu où la fabuleuse révolution socialiste, première étape vers le communisme et la fin de l’histoire, devait avoir lieu s’est révélée fausse. Elle ne s’est pas déroulée en Angleterre, ainsi qu’il l'avait pronostiqué en observant les astres ou en fumant sa boîte de cigares quotidienne, mais dans les pays en voie de développement et, d’abord, chez ceux qui entamaient avec retard leur révolution industrielle, comme la Russie, en 1917.

Un autre pilier de sa doctrine était la théorie de la « valeur travail », empruntée à Adam Smith et David Ricardo. Hélas pour lui, ces deux économistes libéraux avaient commis une grosse bourde. Dès 1803, dans son Traité d’économie politique, Jean-Baptiste Say signala l’erreur. N’importe, Marx les copia-colla et selon sa doctrine, la valeur (d'échange) d’une marchandise est la quantité de travail qui s’y trouve incorporée. Comment le capitaliste fait-il son profit ? Enfantin. En faisant travailler l'ouvrier le plus possible et en le payant le moins possible, juste ce qu’il lui faut pour subsister. La durée du travail de l'ouvrier doit par conséquent être supérieure à la quantité de travail nécessaire à la reproduction de sa force de travail. Le reste constitue la « plus-value », fruit du travail du salarié, récupéré par l’employeur. Ce processus fournit la preuve de « l'exploitation de l'homme par l'homme », puisque le capitaliste est supposé voler aux travailleurs une partie de la valeur de leur travail. « La plus-value, c’est-à-dire cette partie de la valeur totale de la marchandise où est incorporé le surtravail, le travail impayé de l’ouvrier, voilà ce que j’appelle le Profit » (Karl Marx,  Salaires, prix et profits, 1865).

Le raisonnement est fruste, mais l’idée se comprend dare-dare. Pour qu’elle prenne place dans un coin du cerveau, il n’est pas requis de faire fonctionner à plein régime ses petites cellules grises.

Seulement cette théorie est controuvée de bout en bout. De nombreux économistes ont démontré, par des exemples simples, à quel point Marx s’était égaré. De la sorte, si je barbouille durant dix ans une croûte infâme, elle ne vaudra pas le prix du pinceau ni de la gouache qu’il m’a fallu pour la réaliser, mais si un nouveau Titien peint un chef-d’œuvre en une demi-heure chrono, son tableau vaudra cent mille fois plus cher que mon répugnant gribouillage. Ce ne sont pas ma dose ou mon temps de travail intégrés dans mon barbouillis qui feront la valeur de ma marchandise. Dans ses Harmonies économiques (1850) Frédéric Bastiat remet l’église au milieu du village : « La prétendue Valeur des choses n’est que la valeur des services, réels ou imaginaires, reçus et rendus à leur occasion ; (…) elle n’est pas dans les choses mêmes, pas plus dans le pain que dans le diamant, ou dans l’eau ou dans l’air ; (…) aucune part de leur rémunération ne va à la nature ». La valeur c'est l’utilité, le désir qu’une chose suscite, sa rareté, le coût de production, bien sûr -  et surtout la valeur du service subjectif rendu, de quelque nature soit-il, aussi immatériel soit-il, entre les contractants, au terme d’un libre débat. Cette valeur ne se connaît qu'au moment de l'échange, et non dans les bureaux des technocrates planificateurs malgré tous les ordinateurs du monde.  C’est le rapport de deux services échangés et leur appréciation.

Toutes les autres pseudo-lois de l'imposteur Marx se sont révélées inexactes. La « baisse tendancielle du taux de profit » devait condamner le capitalisme à une mort imminente. Le capitaliste tirerait en effet son profit du travail du prolétaire puisque le salaire qu’il lui verse serait, disait-il, plus faible que la valeur résultant de son travail. Du fait de la concurrence, les bourgeois allaient tendre à faire baisser la part du travail salarié par rapport aux machines, d’où une baisse des profits, car lesdites machines ne produisent pas de valeur. Las, les travaux de l’économiste Nicholas Kaldor ont démontré que le taux de profit est demeuré stable aux XIXe et XXe siècles. Quant aux gains de productivité dus au progrès technique, ils n'ont pas bénéficié qu'aux patrons mais aussi et surtout aux salariés !

Il en va de même de « la loi de paupérisation générale ». Marx pariait sur un appauvrissement constant du prolétariat. On a tout au contraire assisté à la formation d'une immense classe moyenne. Rien que du vivant de Marx, le salaire des ouvriers avait doublé, mais il ne s’en était pas aperçu !

Inutile de développer ses autres lois fumeuses, comme celle des « crises de surproduction » (notre monde se trouve au contraire dans le besoin permanent) ou la « loi de concentration » : tout est de la même eau.

Le côté le plus exécrable de l’édifice branlant de Marx est sa théorie de la connaissance. Il estimait, sans la moindre preuve scientifique à l’appui, que « la conscience est un produit social », que « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie mais la vie qui détermine la conscience » et que « l'essence de l'homme est l'ensemble des rapports sociaux » (v. L’Idéologie allemande et Thèses sur Feuerbach). C’est bien ce que Martin Heidegger lui reprochait : disposer l’économie avant l’homme, faire dépendre la superstructure (les idées, les opinions) de l’infrastructure (le mode de production), comme si l’économie ne nécessitait pas d’abord l’existence d’un homme pour fonctionner.

Pour Marx, il n’existe pas de nature humaine. Les droits naturels sont une invention bourgeoise créée au bénéfice exclusif des bourgeois. Pour cet aruspice, les hommes ne sont que le produit de la société. Quand ils s’y intègrent, ils perdent leurs spécificités. Il suffit que la société se transforme pour que les hommes se transforment. Les êtres humains sont en pâtes à sel. On en voit aujourd’hui le résultat avec l’idéologie du gender, qui carillonne que les hommes et les femmes ne sont que des constructions sociales ; avec l’organisation du métissage forcé sous le fallacieux prétexte que les races n’existent pas ; avec l’idéologie égalitariste de la tabula rasa, qui nie, par exemple, l’existence des enfants « surdoués » (un philosophe marxiste français, Lucien Sève, a passé sa vie à réfuter leur existence, alors que le fait est bel et bien établi et analysé par les scientifiques contemporains).

*

Ce qui est excessivement ennuyeux c’est qu’un grand nombre de personnalités « anti-système » se réclament de ce zozo. Beaucoup sont de bonne foi. Pour me faire une idée de leur façon de penser, je n’ai pas hésité à m’inscrire un an au Parti communiste (PCF) de la section de Levallois-Perret, la commune des Hauts-de-Seine où je résidais alors. Ma carte porte le n°92 02964 1 6704 0 et a été éditée en janvier 2006. Je ne nierai pas avoir assisté dans ce cadre à un déploiement de bonnes volontés. La plupart des militants ont le cœur sur la main et ne comptent pas leur temps ni leur énergie. J’ai participé à quelques Fêtes de L’Huma, où je me suis fait de bons amis. Je pouvais exhiber avec fierté à mes camarades les quarante-sept volumes des œuvres complètes de Lénine, index compris, qui trônaient dans mon salon, dans l’édition traduite par Roger Garaudy. J’ai étudié ces textes en profondeur, avec un intérêt particulier pour la dialectique. Le lecteur intéressé pourra chercher dans le roman de Yann Moix, Naissance, prix Renaudot 2013, une anecdote exacte relative à cette drôlatique époque.

Il m’est vite apparu que la plupart des militants concentraient leurs efforts sur l’impérialisme américain et tentaient (à tort) de se raccrocher tant bien que mal à un système anti-système qui leur paraissait supérieur à celui qu’ils combattaient, alors qu’il était tout aussi pernicieux et sectaire.

Le Belge Michel Collon est de ceux-là. J’ai participé à l’un de ses livres, Israël, parlons-en ! (Investig’action, 2010), en compagnie de vingt personnalités, dont Noam Chomsky, Jean Bricmont et Alain Gresh, qui ne sont pas de ma famille politique. Proche du Parti du travail de Belgique (PTB), une organisation marxiste-léniniste ultra-militante, Collon est capable de développer un grand sens critique quand il s’agit de dénoncer les méfaits de la politique extérieure américaine, mais, pour des raisons idéologiques, il n’a pas le même recul lorsqu’il est question de faire le bilan objectif du communisme. Ne dites pas de mal du « petit père des peuples » devant lui ! Il s’en tient à la version donnée par Ludo Martens, ex-président du PTB, qui a signé un livre digne de la Légende dorée de Jacques de Voragine, Staline, un autre regard (EPO, 1995).

J’ai rencontré le même genre de problème avec mon défunt ami Jean-Guy Allard (1948-2016). Ancien directeur de l’information au Journal de Montréal et au Journal de Québec, Jean-Guy avait un jour décidé de partir soutenir à Cuba les forces révolutionnaires qui résistaient, sur place, à l’impérialisme américain et à son blocus inhumain. Belle épopée personnelle ! Devenu résident, ayant épousé une délicieuse Cubaine, il loua un appartement à La Havane et se spécialisa dans la lutte contre les terroristes états-uniens, qui faisaient sauter des bombes dans l’île, à l’intérieur les hôtels notamment, ainsi qu’en Amérique latine, sans que jamais le monde occidental ne fût tenu informé par les médias officiels de ses investigations (on se souvient pourtant que la CIA a élaboré pas moins de 368 façons de tuer Castro). Son livre Posada Carriles, 40 ans de terreur (2006) reste la référence sur le terroriste le plus dangereux d’Amérique latine, stipendié par la CIA et surprotégé par les autorités US. Allard devint leur bête noire.

Tenant bon, têtu, toujours très informé, en contact étroit avec les plus secrets des services de l’île, il offrait régulièrement le fruit de ses nombreuses enquêtes dans les colonnes du quotidien Granma, l’organe du Parti communiste cubain où le compañero Fidel livrait lui aussi ses chroniques après avoir pris sa retraite. Jean-Guy était heureux d’avoir été cité dans l’un de ses discours. Il passait souvent à la télévision officielle comme expert des menées terroristes des milieux de Miami qui se tiennent à 150 km des côtes. Sa facilité d’élocution et son lumineux sens de l’humour faisaient de lui un excellent pédagogue.

En dix ans, je me suis rendu à quatre reprises à Cuba, durant un mois à chaque fois, et Jean-Guy m’a fait visiter l'île avec une extrême cordialité, contribuant à me défaire de certaines caricatures que la propagande occidentale m’avait mises en tête. Qui sait, par exemple, que jamais Fidel Castro ne se fit appeler lider maximo ? C'est un mensonge propagé avec « la tranquille assurance qui est le privilège des imbéciles », selon la drôlatique expression d’Arthur Schopenhauer. Cette inexacte appellation est le schibboleth des anti-Cubains de Miami, autrement dit de la CIA. Les Cubains, tout simplement, l’appellent par son petit nom : Fidel.

Jean-Guy fut l’un des signataires surprise de la pétition contre la loi Gayssot que j’ai initiée en 2011, et dont il sera question dans un chapitre prochain. Vu sa position, c’était un notable acte de courage. De là à lui faire entendre raison sur les délires marxistes-léninistes ? J’eus beau lui raconter que, depuis un voyage agité dans la fuligineuse Pologne de Jaruzelski en 1986, j’étais tout sauf communiste, que je ne croyais pas une seconde au mythique Grand Soir, que j’estimais que la CGT vendait de faux rêves aux ouvriers pour assurer sa propre rente de situation - c’était peine perdue. Cuba, c’est vrai, s’était libérée de la sinistre dictature de Fulgencio Batista et avait lutté de toutes ses forces pour devenir un pays indépendant, mais l'information y restait sous le contrôle total de l'État ; l’économie était dans le giron étatique comme au bon vieux temps de l’URSS ; le salaire moyen était largement insatisfaisant (que faire de sa vie avec en poche l’équivalent de 20 euros par mois ?) ; le marxisme-léninisme était une idéologie trop fausse, datée, déficiente et mille fois trop intolérante pour demeurer l'horizon intellectuel d'un être humain normalement constitué ; la vision de l'histoire cubaine était strictement soviétique, chantant sans le moindre esprit critique la gloire de l'Armée rouge. 

Ce qu’il manquait et manque encore à Cuba ? La liberté individuelle bien sûr ! La liberté politique, la liberté de parole, la liberté d'entreprendre ! Mais Jean-Guy était avant tout un militant et il mourut convaincu d’avoir soutenu un régime juste.

Lorsqu’il était venu voir le spectacle de Dieudonné à la Main d’Or, je lui avais fait lire une citation de Fidel, tirée du livre de conversations qu'il avait eues avec Ignacio Ramonet (Fidel Castro, biographie à deux voix, Fayard, 2007). Nous en avions ri de bon coeur cœur. On y sent Fidel avoir conscience de la faiblesse du dogmatisme qui s’est infiltré depuis longtemps dans son camp : « Georges Marchais, déclare-t-il, venait fréquemment à Cuba. Presque tous les ans, il passait ses vacances ici avec sa femme, Liliane, et ses enfants... Un jour, j'ai demandé à Marchais : "Que pensez-vous faire quand vous accéderez au pouvoir ? " Il m'a répondu ; "Nous allons nationaliser toute une série de banques et de grandes entreprises." "Attention !, l'ai-je averti. N'allez surtout pas nationaliser l'agriculture. Laissez les petits producteurs en paix. N'y touchez surtout pas. Sinon vous pourrez dire adieu au bon vin, aux délicieux fromages et à votre excellent foie gras". »

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Un cas à part doit être réservé à celui que les internautes nomment désormais, pour s’en moquer, « le maître du Logos ». Pauvre Alain Bonnet, devenu un meme malgré lui ! Il voulait rester dans l’histoire comme le successeur de Robespierre, il n’y sera répertorié que comme le conseiller politique d’un humoriste franco-camerounais.

Mais Bonnet, dit Soral, est marxiste ! Et rousseauiste (merci, Michel Clouscard) ! Et nationaliste ! Nationaliste français ou suisse, au fait, car il bénéficie de la double nationalité ? Tout en un, car il veut ratisser large. « Droite des valeurs » : pile, je gagne ; « Gauche du travail » : face, tu perds. Hélas pour lui, du point de vue de la logique interne du marxisme, ce grand écart est impossible. Un marxiste, au mieux, peut devenir patriote quand son pays est en danger (cas de Staline durant la Seconde Guerre mondiale), mais surtout quand les forces révolutionnaires ont pris le pouvoir et désarmé la bourgeoisie. La nation n’est qu’un « bastion » provisoire, selon la terminologie de Fidel, un pôle de résistance parmi d’autres, non une réalité charnelle comme l’entendent les nationalistes ou le « plébiscite de tous les jours » évoqué par Ernest Renan. C’est ainsi que Lénine put déclarer : « Nous sommes partisans de la défense de la patrie depuis le 25 octobre 1917 (prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie). C’est précisément pour renforcer la liaison avec le socialisme international, qu’il est de notre devoir de défendre la patrie socialiste. »

L’horizon marxiste est international. Il n’est jamais question d’enracinement, de tradition et de langues locales, de coutumes respectables. Tout doit sauter. On commencera, tiens, par exterminer la famille du tsar. C’est du turbo-jacobinisme. On est loin de Maurice Barrès et de Charles Maurras. Pour ne rien dire de Julius Evola que Soral emmène dans sa barque jusqu’au Brésil sans l’avoir lu, en vertu du principe bien connu du siphonnage : plus on est de fous, plus on rit, et plus ça rapporte d’espèces sonnantes et trébuchantes allouées par l’activiste abusé.

J’ai naguère rédigé un pastiche, dans un style inspiré de celui de Marx, qui consistait, en m’appropriant les principaux concepts marxistes, à aboutir à des conclusions diamétralement opposées à celles du vaticinateur de Trèves. C’était un divertissement intellectuel que je me suis beaucoup amusé à produire et que je situe dans le lignage du canular d’Henri Lefebvre – c’est ce que je nomme mon « écriture vénitienne ». Soral, au contraire, se présente comme un intellectuel marxiste dont la pensée se veut blindée et la cohérence imparable. Au lieu de s’amuser de ses contradictions, il les prend au sérieux. Tout est forcément coordonné et puissamment médité puisqu’un gourou ne se trompe jamais. Interdit de rire du « Président » ! Dieudonné lui-même ne s’y est jamais risqué. (N’est-ce que par trouille et intérêt, ou parce qu’ils ont jadis mené de conserve une opération clandestine avec des individus en cagoule noire ?)

Soral cache ainsi que Marx a reconnu les mérites du capitalisme. Mieux, depuis le Manifeste du Parti communiste, Marx espérait que l’économie de marché allait se diffuser sur toute la planète. Selon celui qui se vantait d'être un « citoyen du monde » (allô, Soral ?), ce mode de production détruirait les frontières, les coutumes, les religions, toutes choses qu'il abominait. Il misait simplement, en bon hégélien inversé, au nom de la dialectique, sur le fait que les contradictions capitalistes feraient s'écrouler le système de l’intérieur et que le prolétariat prendrait les rênes du pouvoir pour imposer ses valeurs, comme la bourgeoisie avait pris la suite de la noblesse en 1793.

Mais de défense de la nation, point ! Marx et Engels haïssaient plus que tout les petits États, indignes selon eux d’exister. Les barrières nationales devaient tomber les unes après les autres. Lénine ne jurait que par la République universelle des Soviets qui devait succéder, espérait-il, à notre monde atomisé en nations souveraines. Il était en faveur d’un gouvernement mondial, du moment qu’il fût soviétique.

L’ennui, avec Soral, c’est que chez lui tout est aussi biaisé, contrefait, absurde, captieux que chez Marx, ce défenseur des prolétaires qui a épousé la fille du baron von Westphalen et n’a jamais voulu travailler de sa vie, préférant se faire entretenir par le fils d’un riche fabricant de coton de Manchester. Marx, ce juif antisémite. Ce grand moraliste qui, comme n’importe quel bourgeois, a fait un enfant à sa servante pour ensuite le faire adopter par Engels, lequel pratiquait volontiers la chasse à courre et se permettait des raccourcis racistes à ses heures - et dont il avait fait la rencontre un soir de beuverie dans une brasserie bavaroise. En ceci, je ne mégoterai pas à Soral son statut d’épigone du cartomancien allemand.

Résumons ? Soral, philosophe sans bac, artiste sans œuvre, passé par les Beaux-Arts sans décrocher de diplôme ; sociologue sans études de sociologie ; instructeur de boxe sans palmarès ni licence ; incapable de travailler ; pilier durant sa jeunesse folle du club gay friendly Le Palace de Fabrice Emaer où il était connu comme pique-assiette ; ayant vécu les premières années de sa vie à Paris au domicile et au crochet d’un écrivain juif homosexuel avant de devenir antisémite et homophobe ; ancien chroniqueur télé de seconde zone chez Patrick Devret, d’où il s’est fait jeter pour incompétence ; reporter de guerre au magazine pour minettes 20 ans sous le pseudonyme hilarant (sic) de Robert Gros et pigiste à la petite semaine pour Entrevue à la rubrique Rumeurs ; cinéaste d’un seul film raté et déprogrammé au bout d’une semaine, inspiré des méthodes de drague de l’un de ses amis pigistes surnommé Brutus ; autoproclamé spécialiste de la mode masculine sur laquelle il prétend avoir rédigé un best-seller, en réalité coécrit par trois personnes ; auteur de pamphlets décousus aux phrases inspirées de l’esprit des Guignols de l’info et de livres à prétention idéologique, saturés d’erreurs et dont il a trouvé les informations principales dans des vidéos glanées sur le Net ; don Juan piteux inapte à la discussion correcte avec une fille sans la harceler et condamné par la justice pour ce fait ; mythomane prétendant avoir été en mesure de répondre aux poings du journaliste belge Olivier Mukuna alors qu’il a pleuré comme une fillette lorsque celui-ci a voulu l’entraîner dans un combat à la loyale, comme il avait refusé le duel à l’épée que je lui ai proposé à l’automne 2009 à Nice (méthode Mensur) par l’entremise de mon témoin, Maître John Bastardi Daumont ; « Français sans peur » qui a ordonné à son second, Marc George, de me dénoncer à la police parce que j’entretenais des relations avec le professeur Faurisson sur lequel il n’avait pas encore mis la main ; « chrétien sans reproche » qui a demandé à Xavier X. de me casser les genoux sous le prétexte que j’étais en désaccord avec lui, un ordre que ce dernier, qui venait d’offrir mon livre sur Sarkozy à sa femme, s’est bien gardé de suivre - et qui, dégoûté par le personnage, m’a raconté comment Soral, aux débuts d’Égalité & Réconciliation (E&R), recevait des enveloppes, ni vu ni connu, à la brasserie Le Suffren, près de l’École militaire ; pétochard réputé dans tout Paris pour avoir fui lors des combats de rue d’E&R, et qui, après avoir pris des cours de boxe au Temple du Noble Art de Paris pour assurer son leadership déclinant, frappe un jeune identitaire lors d’un traquenard arrangé par Dieudonné, avec quatre gardes du corps pour le protéger et empêcher son adversaire de répliquer - sans être toutefois capable de le mettre au tapis ; co-fondateur d’E&R dont l’unique motivation politique repose sur le deal passé avec Philippe Péninque, intime de l’escroc Jérôme Cahuzac, qui consiste à appeler les musulmans à voter pour le FN ; fin stratège « qui a toujours raison » mais dont la présence-éclair au FN a été la cause du score le plus pitoyable du parti au cours des vingt dernières années ; analyste politique « visionnaire » qui prophétisait « DSK contre Marine » au second tour de la présidentielle de 2012 et Alain Juppé comme « candidat du système » en 2017 ; manipulateur faisant accroire qu’il croule sous les procès pour cause de résistance idéologique alors qu’il les provoque par des insultes à répétition, afin de récolter des dons ; prolétaire des beaux quartiers, résidant à Saint-Germain-des-Prés ; faux dur faisant endosser à ses proches la plupart de ses ignominies, ce qui lui permet de les tenir en laisse pour qu’ils taisent les turpitudes de l’association qu’il dirige ; antiraciste feint qui insulte les Noir(e)s ; défenseur fourbe des musulmans, qui vomit l’arabité ; antisémite rabique comme en rêvent les plus ultra des sionistes ; « chevalier Bayard » qui dort le jour et vit la nuit sur Skype, et ne se déplace jamais sans garde du corps.

Soral a voulu se forger une réputation d’intellectuel en guerre contre l’Establishment, alors que son histoire est celle de la dérive d’un noctambule narcissique éjecté du milieu de parasites qu’il fréquentait et qui a décidé de gagner sa vie en exploitant le talent d’autrui sans jamais avoir à travailler lui-même.

En se réclamant des valeurs sur lesquelles le système reposait, il ne pouvait nullement en être l’opposant efficace. Avec Rousseau et Marx comme dopants, toute tentative de construction politique eût systématiquement débouché sur les impasses que l’on connaît. Mieux valait, à l’image de Jean-Marie Le Pen, fonder une PME aux accents tribuniciens que de se confronter à la réalité du pouvoir. C’est plus calme et lucratif. Pour un marxiste, il n’a pas été un mauvais chef d’entreprise. Mais ce n’était pas l’objectif avoué au départ.

Les calomnies incessantes lancées sur la vie privée de ses adversaires, alors que la sienne est calamiteuse, le flot d’imprécations déversées à la façon d’un psychotique sur tout individu ne partageant pas sa lubie du moment, sa satisfaction impardonnable affichée lors du décès du fils de trois ans de Salim Laïbi, son égotisme morbide, les récents combats que ce balèze aux jambes de poulet a refusé à deux jeunes contestataires, tous ces égarements, ces erreurs, ces fautes ont nui à sa cause et ont achevé de décrédibiliser ce rodomont aux yeux du dernier carré de partisans qui le soutenaient.

Par goût personnel et en vertu de névroses non traitées, il eût aimé être dictateur. Adolf, Benito, Joseph, Fidel, qu’importe le flacon pourvu qu’il ait l’ivresse ! Le succès cinématographique de sa sœur Agnès lui est monté à la tête. Il avait soif de notoriété. Ayant vu, en son jeune âge, son père flanqué au violon pour escroquerie, il a voulu compenser l’affront en étant vénéré, adulé, suivi à la baguette par des adorateurs dénués de personnalité, à la recherche, comme lui, d’un père de substitution. Il n’a été qu’un « Mussolini de carnaval », selon l’expression du capitaine Haddock dans Tintin et les Picaros. Un tabarin parfois drôle malgré lui. Aujourd’hui, Soral est déchu sans être jamais monté sur le trône dont il rêvait lorsqu’il se trouvait sous substances.

Au bilan, se déclarant par fanfaronnade ennemi n°1 du système, Tartarin Soral en a été le partenaire accompli puisqu’il est devenu le repoussoir idéal que le système brandit lorsqu’il est mis en accusation. Ses théories confuses et incohérentes, dès qu’elles ont été confrontées au réel, se sont effondrées sur leurs arcs-boutants. Il a conduit ceux qui l’ont approché à être qualifiés de damnés complices d’un gourou complotiste et malfaisant. Il a raté sa vie et a gâché celle de beaucoup de ses sectateurs. Il est temps que cet esbroufeur désolant finisse aux oubliettes et qu’on tourne une bonne fois pour toutes le dos aux mauvaises blagues de Rousseau et de Marx par la même occasion.

Paul-Eric Blanrue

samedi 20 mars 2021

Le confinement est une saloperie. Le confinement est inutile. Nuisible. Criminel.

AFP du jour : "Contrairement aux deux premiers confinements, on peut rester à l'extérieur aussi longtemps qu'on veut, puisqu'on risque davantage d'attraper le Covid-19 à l'intérieur que dehors."

Tu es en retard, AFP.
Un an de retard.
C'est ce que NOUS avons toujours dit.
Depuis le premier jour.
Il n'y a jamais eu de risque d'attraper le Covid à l'extérieur.
Ni au printemps dernier.
Ni à l'automne.
Jamais.
Le confinement est une saloperie depuis le début.
Le confinement est inutile.
Nuisible.
Criminel.