Simon Conway Morris est l’un des principaux défenseurs contemporains de l’idée de convergence évolutive, qu’il oppose frontalement à une vision purement contingente de l’évolution.
Paléontologue et spécialiste du Cambrien, il soutient que l’histoire du vivant n’est pas une suite arbitraire d’accidents, mais un processus fortement contraint, orienté par la structure même du réel. Son argument central est que des solutions biologiques similaires émergent de manière indépendante dans des lignées très différentes, ce qui suggère que l’évolution explore un espace de formes limité et structuré plutôt qu’un champ infini de possibles. Pour Conway Morris, la répétition de structures telles que l’œil, l’écholocation, l’intelligence sociale, ou certaines architectures neuronales ne peut être expliquée par le seul hasard des mutations filtrées par la sélection, car leur réapparition constante révèle l’existence d’attracteurs évolutifs.
Contrairement à Stephen Jay Gould, pour qui l’évolution humaine est un accident radicalement contingent, Conway Morris soutient que l’émergence de la complexité, et même de formes d’intelligence avancée, est hautement probable dans un univers doté de lois stables. Il ne prétend pas que les espèces particulières soient prédéterminées, mais que certaines fonctions clés – perception visuelle, cognition abstraite, coopération sociale – sont presque inévitables dès lors que la vie atteint un certain seuil de complexité. L’évolution serait ainsi une exploration convergente de solutions optimales, imposées par les contraintes physiques, chimiques et informationnelles du monde.
Cette thèse conduit Conway Morris à une position souvent qualifiée de « platonisante » : les formes biologiques ne sont pas inventées librement par l’histoire, mais actualisent des possibilités inscrites dans la structure du cosmos. Il ne s’agit pas pour lui d’un retour à un monde des Idées séparé, mais de l’affirmation que les lois de la nature génèrent un paysage de formes possibles vers lesquelles l’évolution tend. La sélection naturelle n’est pas niée, mais reléguée à un rôle de mécanisme exploratoire agissant dans un espace déjà balisé.
Un aspect singulier de la pensée de Conway Morris est son ouverture à des questions métaphysiques et théologiques. Chrétien assumé, il considère que la convergence et l’intelligibilité du vivant sont compatibles avec l’idée d’un univers porteur de sens. Toutefois, il se démarque clairement du créationnisme et de l’Intelligent Design : il n’invoque aucune intervention surnaturelle ponctuelle et insiste sur l’autonomie des processus naturels. Sa démarche se veut scientifique, même si elle admet explicitement des implications philosophiques.
Les critiques adressées à Conway Morris portent principalement sur le risque de téléologie implicite et sur la difficulté de distinguer convergence réelle et reconstruction a posteriori. Ses adversaires estiment que la convergence peut être surestimée et que l’histoire évolutive demeure profondément dépendante de contingences locales. Conway Morris répond que nier les contraintes revient à sous-estimer la puissance structurante des lois naturelles et à confondre imprévisibilité et absence d’ordre.
En définitive, la pensée de Simon Conway Morris propose une vision de l’évolution comme processus intelligible, orienté et profondément non arbitraire. Elle remet en cause le darwinisme contingentiste sans le rejeter, et défend l’idée que la vie, loin d’être un accident cosmique, est une expression récurrente et presque attendue de la structure de l’univers.
Dans son ouvrage provocateur, From Extraterrestrials to Animal Minds: Six Myths of Evolution, il s’attaque aux piliers de la sagesse reçue en biologie évolutive. S’éloignant de l’orthodoxie néo-darwinienne, il décrit une discipline dérivant dans une « mer des Sargasses intellectuelle » et propose de secouer les gardiens du savoir. Pour lui, l'évolution n'est pas un processus aléatoire sans but, mais une trajectoire contrainte vers des destinations inévitables.
Mythe n°1 : une évolution sans limites
Le premier mythe que Conway Morris déboulonne est celui d'une évolution aux possibilités infinies. Il démontre que la complexité biologique n'est pas une accumulation tardive, mais une donnée originaire. L'ancêtre commun de tous les eucaryotes n'était pas une cellule simple, mais une véritable usine moléculaire déjà dotée d'un génome riche en introns, de mitochondries et de mécanismes de reproduction sexuée complexes.
L'auteur souligne l'existence de « murs » biologiques infranchissables. La taille des cellules ne peut descendre sous les 0,0005 mm. La hauteur des arbres est limitée par les contraintes physiques du xylème à environ 150 mètres. Même la perception atteint des limites physiques absolues : les insectes nocturnes comme l'abeille Xylocopa détectent les photons à la limite du bruit thermique. L'évolution ne vagabonde pas au hasard ; elle bute contre les réalités inflexibles de la physique.
Mythe n°2 : l'aléatoire et l'éternel retour
Le second mythe est celui de la contingence radicale. Conway Morris soutient que l'histoire de la vie est marquée par un « éternel retour » via la convergence évolutive. Des solutions identiques apparaissent de manière indépendante car elles représentent le « one best way » (le meilleur moyen unique) pour survivre.
Il cite l'exemple de l'anhydrase carbonique, une enzyme vitale réinventée au moins sept ou huit fois au cours de l'histoire. La photosynthèse en C4, d'une efficacité redoutable, a émergé plus de soixante fois indépendamment. Même les protéines respiratoires comme l'hémoglobine ont des doublures, telle l'hémérythrine, recrutée à plusieurs reprises par des groupes non apparentés. Pour l'auteur, l'espace biologique habitable est minuscule par rapport au chaos des possibles non viables.
Mythe n°3 : la destruction par les extinctions massives
Contre l'idée que les extinctions massives redirigent arbitrairement le cours de l'histoire, Conway Morris affirme qu'elles sont paradoxalement créatives. Elles agissent comme des accélérateurs de l'inévitable. Les groupes qui disparaissent, comme les trilobites, étaient souvent déjà sur une pente déclinante à cause de « mauvais gènes » (comme leur incapacité à résorber leur squelette lors de la mue).
Il suggère que si l'astéroïde avait manqué la Terre à la fin du Crétacé, les dinosaures auraient tout de même fini par décliner face aux mammifères, dont le succès était déjà « écrit sur le mur » grâce à leur cerveau croissant et leur endothermie. Les extinctions ne créent pas la nouveauté, elles nettoient l'ardoise pour laisser place à ceux qui attendaient déjà dans les coulisses.
Mythe n°4 : la quête vaine des chaînons manquants
Le concept de « chaînon manquant » est un autre mythe. Le registre fossile montre plutôt une évolution en mosaïque, où des traits avancés coexistent avec des traits archaïques. La transition des poissons vers les tétrapodes, par exemple, s'est produite de manière parallèle dans plusieurs groupes. Le poisson Sauripterus possédait déjà des « doigts » dans ses nageoires, indépendamment des ancêtres directs des tétrapodes.
De même, l'« ornithisation » des dinosaures théropodes montre que le vol a été tenté au moins trois fois (oiseaux, microraptors, rahonavis). La structure « oiseau » n'est pas un accident unique, mais une forme vers laquelle la vie tendait inévitablement dès que les plumes et la bipédie furent assemblées.
Mythe n°5 : la continuité de l'esprit animal
C'est ici que Conway Morris marque sa rupture la plus nette avec Darwin. Il conteste l'idée que l'intelligence humaine n'est qu'une version « augmentée » de l'esprit animal. Il décrit une discontinuité radicale : l'homme a abandonné définitivement la zone cognitive darwinienne. Les animaux sont prisonniers du domaine perceptif et fonctionnel ; l'homme seul accède au domaine conceptuel et symbolique.
Les corbeaux « Archimède » peuvent jeter des pierres dans un tube pour faire monter l'eau, mais ils procèdent par essais et erreurs sans réelle compréhension de la causalité cachée ou de la physique. Les chiens comme Bailey peuvent reconnaître des mots, mais n'ont aucun concept de « nom ». Seul l'humain est Homo narrans, capable de construire des récits, de voyager mentalement dans le temps et d'accéder à des vérités mathématiques éternelles qui semblent préexister à la matière.
Mythe n°6 : l'absence des extraterrestres
Enfin, l'auteur aborde le paradoxe de Fermi. Si l'évolution est si prévisible et convergente, où sont les autres ? Après avoir passé en revue les solutions « sensées » et « improbables », il s'aventure vers des explications plus audacieuses. Il rejette le matérialisme pur et suggère que nous vivons dans un univers construit sur l'imagination et la conscience.
Pour Conway Morris, l'humanité n'est pas un accident biologique sur une planète ordinaire, mais une espèce capable d'intuiter des réalités orthogonales (musique, mathématiques, numineux). Il se réfère à des figures comme Mortimer pour suggérer que nous sommes les participants d'une histoire qui n'est pas de notre propre facture, mais dont nous sommes à la fois les écrivains et les personnages écrits. Il pense qu’il est très probable que la vie extraterrestre existe, et il va même plus loin : selon lui, si des formes de vie intelligentes évoluent ailleurs dans l’univers, elles pourraient être relativement similaires aux humains, du fait de ce qu’il appelle l’évolution convergente.
Simon Conway Morris nous invite dans le « labyrinthe de Prospero ». L'évolution nous a conduits à un seuil où la biologie s'efface devant la métaphysique. Nous sommes seuls, non par manque de planètes, mais parce que nous sommes les premiers à avoir ouvert la porte vers des mondes invisibles que les animaux ne peuvent même pas imaginer. L'univers n'est pas seulement plus étrange que nous le supposons, il est plus étrange que nous ne pouvons le supposer.