Dans cet ouvrage fondamental intitulé Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard, accompagné de Jean-Michel Oughourlian et Guy Lefort, expose une théorie unifiée des sciences humaines qui repose sur la découverte du désir mimétique.
L'auteur commence par déconstruire l'illusion de l'autonomie du désir : contrairement à l'idée reçue, le désir n'est pas un lien direct entre un sujet et un objet, mais il est toujours médiatisé par un tiers que Girard appelle le modèle. C'est ce modèle qui désigne l'objet comme désirable, transformant ainsi le désir en une structure triangulaire où le sujet imite le désir du modèle. Cette mimesis d'appropriation conduit inévitablement au conflit, car si deux individus désirent le même objet unique, ils deviennent des rivaux et des obstacles l'un pour l'autre.
Girard explore la dimension anthropologique de cette mimesis, expliquant que le passage de l'animalité à l'humanité s'est fait par un accroissement de la capacité mimétique qui a fini par briser les instincts de dominance. Lorsque les rivalités mimétiques se multiplient, elles déclenchent une crise mimétique où les différences sociales s'effacent au profit d'une hostilité généralisée. À ce stade, la survie du groupe dépend du déclenchement spontané du mécanisme du bouc émissaire : la fureur de tous contre tous se transforme brusquement en une fureur de tous contre un seul. Le meurtre collectif de cette victime arbitraire rétablit instantanément la paix, car l'unanimité violente réconcilie les survivants. La victime, perçue comme la cause du désordre puis comme la source de la paix retrouvée, est alors sacralisée, devenant le premier dieu des religions archaïques.
Toutes les institutions humaines (la religion, la royauté, les lois) sont des dérivés de ce meurtre fondateur qui doit rester « caché » pour demeurer efficace. Le sacrifice rituel n'est rien d'autre que la répétition délibérée du meurtre originel pour prévenir le retour de la violence intestine. Les mythes, de leur côté, sont des récits de ces crises écrits du point de vue des persécuteurs : ils affirment toujours la culpabilité de la victime pour justifier son élimination. Girard analyse ainsi Œdipe ou les récits primitifs comme des masques de la violence collective. Le sacré est donc l'extériorisation de la violence humaine, projetée sur une divinité transcendante afin de protéger la communauté de ses propres pulsions destructrices.
La seconde partie de l'ouvrage aborde la rupture radicale opérée par la révélation chrétienne. Pour Girard, la Bible n'est pas un mythe comme les autres, car elle prend progressivement le parti de la victime contre les persécuteurs. Depuis l'histoire de Joseph vendu par ses frères jusqu'aux Psaumes, le texte biblique dénonce l'innocence de la victime et la culpabilité de la foule. Les Évangiles parachèvent cette révélation en exposant en pleine lumière le mécanisme du bouc émissaire à travers la Passion du Christ. Le Christ est la victime absolument innocente qui refuse d'entrer dans le jeu de la violence et dont la mort démasque définitivement l'inanité des fondations sacrificielles du monde. C'est en ce sens que Girard affirme que le christianisme n'est pas une religion sacrificielle, mais la sortie de la religion au profit d'une éthique de l'amour et de la vérité.
L'auteur souligne que la Passion révèle ce qui était « caché depuis la fondation du monde », à savoir que la culture humaine repose sur des cadavres. Une fois ce secret révélé, les sacrifices perdent leur efficacité protectrice, ce qui explique l'instabilité croissante des sociétés modernes qui ne peuvent plus recourir au bouc émissaire avec la même bonne conscience qu'autrefois. Le monde actuel est confronté à une alternative radicale : soit la réconciliation universelle par le refus de la mimesis conflictuelle, soit la montée aux extrêmes de la violence puisque les anciens freins religieux ont sauté.