Publié en 1945, That Hideous Strength (Cette hideuse puissance) est sans doute le roman le plus dérangeant et le plus prophétique de C. S. Lewis. Troisième et dernier volet de sa Trilogie cosmique, il abandonne l’aventure spatiale pour plonger dans une dystopie anglaise, à la fois politique, spirituelle et métaphysique.
Le roman met en scène l’ascension du N.I.C.E. (National Institute of Co-ordinated Experiments), un organisme technocratique qui prétend réorganiser la société au nom de la science, de l’efficacité et du progrès. Derrière son langage managérial et ses promesses de rationalité, le N.I.C.E. poursuit un projet bien plus radical : refaçonner l’humanité, abolir la morale objective, dissoudre la nature humaine et soumettre le vivant à une élite « éclairée ». Lewis y décrit un mal moderne, sans cris ni crocs, mais administratif, aseptisé, bureaucratique, qui se nourrit de conformisme et de lâcheté intellectuelle.
Le personnage de Mark Studdock, jeune sociologue ambitieux, incarne cette dérive. Sans être foncièrement mauvais, il accepte progressivement l’inacceptable pour rester « du bon côté », sacrifiant la vérité à l’appartenance sociale. Sa femme, Jane, suit un chemin inverse : par des rêves prophétiques qu’elle ne comprend pas elle-même, elle est conduite vers une petite communauté de résistance spirituelle établie à St Anne’s, dirigée par Ransom, figure centrale de la trilogie.
Face au pouvoir technocratique se dresse ainsi une résistance paradoxale : ni révolutionnaire ni violente, mais fondée sur l’ordre naturel, la fidélité au réel, la hiérarchie du bien et une vision chrétienne du cosmos. Lewis oppose deux conceptions du monde : celle qui veut dominer la nature en niant l’homme, et celle qui reconnaît que l’homme ne se comprend qu’en acceptant ses limites.
La dimension théologique du roman s’affirme pleinement dans son dénouement...
Avec That Hideous Strength, C. S. Lewis ne signe pas seulement une œuvre de fiction, mais une critique implacable du scientisme, du progressisme déshumanisé et de l’ingénierie sociale. Le roman pose une question toujours brûlante : que reste-t-il de l’homme lorsqu’il renonce à la vérité morale au nom de l’efficacité ? Et jusqu’où peut aller un pouvoir qui prétend sauver l’humanité en commençant par l’abolir ?
Soixante-dix ans après sa parution, le livre frappe par sa lucidité : le mal le plus dangereux n’est pas celui qui se présente comme tel, mais celui qui parle le langage du bien.