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lundi 29 mars 2021

Contre le culte de l'Etat-Dieu. Par Paul-Eric Blanrue.




Extraits de Paul-Eric Blanrue, Sécession, l'art de désobéir (Fiat Lux, 2018).

 

« Ce qui a toujours fait de l’État un enfer sur la terre, c’est que l’homme a voulu en faire son Ciel »

Friedrich Hölderlin

 

C’est loin d’être un hasard si je me suis retrouvé, à l’âge de vingt ans, membre du Secrétariat du descendant en ligne directe de Louis XIV, le prince Alphonse (1936-1989), duc d’Anjou, Chef de la maison de Bourbon et aîné des Capétiens – autrement dit le roi de France « de droit » (de jure). Mon rejet de l’État moderne était tellement enraciné en moi qu’il me fallait trouver des alternatives. J’étais disposé à tenter toutes les expériences, aussi insolites fussent-elles, pour m’extraire d’un monde asphyxiant dont les valeurs pernicieuses qu’on injectait, du lever au coucher, dans mes cent milliards de neurones, ne me correspondaient en rien.

Pour un jeune homme nourri des Trois mousquetaires et du Chevalier de Maison-Rouge (il n’y a pas que Platon et Nietzsche dans la vie !), la solution monarchique (avec, de mon point de vue, un roi qui règne et gouverne) était un idéal qui me tendait les bras.

Je n’étais pas attiré par les fastes télévisuels des mariages princiers, les chapeaux bigarrés d’Elisabeth II, les costumes de cérémonie, les potins de Point de Vue, les rallyes des familles de « sang bleu » qui dansaient le rock en cravate dans leur manoir délabré. Je n’ai jamais adhéré non plus à la vision utilitariste de Maurras faisant de la monarchie la crème de la crème du nationalisme, la meilleure formule politique, disait-il, « de salut public ». Le principe des nationalités n’a fait son apparition qu’avec la Révolution et m’est étranger comme il l’est de l’univers traditionnel qui m’est cher. Quant à Maurras, enfant de son temps, il avait grandi dans l’idée de la revanche contre l’Allemagne et songeait davantage aux bienfaits d’une dictature héréditaire pour ravir l’Alsace-Moselle aux casques à pointes qu’il ne militait pour l’instauration d’une monarchie tempérée calquée sur celle d’Henri IV.

La monarchie héréditaire est bien plus que la construction temporaire et intellectuelle d’un philosophe provençal, aussi doué fut-il. C’est une réalité. Ça s’est passé ! Ce qui m’intéressait par-dessus tout, c’était le principe monarchique lui-même. « Ma personne n’est rien, mon principe est tout », avait déclaré le comte de Chambord, petit-fils du roi Charles X, l’« enfant du miracle » sur lequel les espoirs des légitimistes français avaient reposé dans la seconde moitié du XIXe siècle, tandis qu’il passait sa vie en exil, de Frohsdorf à Venise. Je partageais son avis. Un roi peut être un individu médiocre mais le principe qu’il incarne le dépasse de beaucoup. La société dont il est le socle ne change pas au gré de son tempérament et de ses caprices. Il doit en respecter les règles coutumières, une combinaison d’ordres qu’il ne peut bousculer à sa guise, des normes qui le précèdent et lui survivront à sa mort. Comme le stipulaient les thomistes de l’école de Salamanque, le roi ne tenait le pouvoir politique que du peuple qui le lui prêtait depuis des temps fort lointains.

Quel était ce principe auquel je tenais ? Il suffit de se retourner sur l’histoire des dix derniers siècles pour qu’il nous saute à la figure : c’est la liberté dans l’unité. L’unité déterminée par la fonction royale ; la liberté des sujets. Un pouvoir concentrant la puissance en haut, ou plutôt au centre de la société, comme le moyeu immobile fait tourner la roue ; et, à la base, un peuple vivant dans le self-government.

C’est évidemment bien davantage que cela ! C’est aussi la stabilité, la vision à long terme, le pouvoir sans compétition permanente. C’est un système de conservation sans crispation, ouvert sur son époque : quand j’entends dire que les rois étaient des « Français de souche », je rappelle volontiers que Marie-Antoinette était d’origine autrichienne, la reine Marie Leczinska polonaise, Marie-Thérèse, Infante d’Espagne et du Portugal, Marie de Medicis florentine, et que la mère de Louis XIV s’appelait Anne d’Autriche et qu’elle était née à Valladolid, en Espagne - j’en passe.

C’est également une structure encourageant l’excellence, il suffit de découvrir les œuvres artistiques qu’elle a suscitées pour s’en convaincre. C’est l’indépendance souveraine, puisque le roi ne doit rendre de compte qu’à Dieu et non à des groupes de pression auxquels il est libre de résister. Loin d’être l’esclave de la noblesse, le roi de France a longtemps cherché à en découdre avec elle, au bénéfice du peuple, ce que le duc de Saint-Simon, courtisan dépité, n’eut de cesse de reprocher au Roi-Soleil.

La monarchie c’est un État sans étatisme, puisque le roi ne s’occupe pas de la vie privée de ses sujets. La monarchie c’est aussi un métier : le dauphin apprend à devenir monarque, il y est préparé parce qu’il voit son père au travail et que celui-ci, chaque jour, lui enseigne les rudiments de sa future charge. Dans le système royal français, nul ne peut ambitionner de « devenir calife à la place du calife ». Pour les rois capétiens, l’ordre de succession se déroulait automatiquement, par ordre de primogéniture mâle, et bien que Louis XIV, tout Roi-Soleil fut-il, ait tenté de légitimer ses bâtards afin qu’ils lui succèdent, le Parlement de Paris invalida son testament, contraire aux lois fondamentales du royaume.

La démocratie, tout à l’opposé, c’est le court terme (cinq ans quand tout va bien), la loi du saint Nombre, la préférence de la quantité sur la qualité, l’empire de la majorité, la domination de la lourde masse inerte à un instant T, autant dire le triomphe de l’audimat - or une seule personne, correctement informée, peut avoir raison contre soixante millions d’autres, victimes d’une intox.

Comme le souligne Pascal Salin, l’un de nos meilleurs économistes, « la règle majoritaire n’a aucun statut moral ou scientifique » (Libéralisme, Odile Jacob, 2000). Le prix Nobel d’économie 1974, Friedrich Hayek, dans La Constitution de la liberté (1960), l’explique en peu de mots : « Nous ne considérons incontestablement pas qu'il soit légitime que les citoyens d'un grand pays dominent ceux d'un petit pays voisin, sous prétexte qu'ils sont plus nombreux que ces derniers. Il n'y a pas davantage de raison pour que la majorité des gens qui se sont assemblés pour un certain objectif, que ce soit une nation ou quelque organisation supra-nationale, ait le droit d'étendre son autorité à sa guise. »

La démocratie c’est le plein pouvoir donné à la propagande pour laver le cerveau des électeurs par l’utilisation à grands jets de promesses illusoires mais chatoyantes, de mensonges à répétition qui plongent le peuple surexcité et déçu dans un état d’insatisfaction endémique. C’est le contrôle des cerveaux jusque dans l’éducation des tout-petits, puisqu’il faut faire entrer l’individu, dès son jeune âge, dans le moule de la citoyenneté. Ce sont les hautes places de responsabilité offertes aux énergumènes les plus vicelards, aux rastaquouères les plus corrompus et à leurs larbins. C’est l’instabilité chronique à cause de la sempiternelle course au pouvoir. C’est la liberté tenue en bride au nom de « grands principes », parce que la clientèle des élus fait pression sur ceux-ci pour obtenir des privilèges et couper la parole à ses adversaires.  C’est le peuple-souverain - qui ne gouverne jamais que par délégation ! C’est l’hypocrisie totale sur tous les sujets précédents. C’est une administration aussi despotique que politiquement irresponsable.

Dans un long texte extrêmement bien argumenté, le génial économiste allemand Hans-Hermann Hoppe, disciple de Murray Rothbard, explique la raison pour laquelle, au fond, la démocratie est une entreprise de clientélisme qui accroît les dépenses et le chômage : « Imaginez un gouvernement mondial, démocratiquement élu à l'échelle mondiale en suivant le principe un homme-une-voix. Que serait le résultat probable d'une telle élection ? Le plus vraisemblable est que nous aurions un gouvernement de coalition sino-indien. Et qu'est-ce que ce gouvernement serait le plus enclin à faire pour complaire à ses électeurs et se faire réélire ? Il découvrirait probablement que l'Occident a beaucoup trop de richesses et que le reste du monde, particulièrement l'Inde et la Chine, bien trop peu, et par conséquent mettrait en œuvre une redistribution systématique du revenu du riche Occident vers le pauvre Orient. Ou alors, imaginez qu'aux États-Unis on étende le droit de vote aux enfants de sept ans. Le gouvernement ne serait peut-être pas composé d'enfants, mais ses politiques, selon toute probabilité, refléteraient le "souci légitime" des enfants de disposer d'un accès "suffisant" voire "égal" à des hamburgers, des limonades et des vidéocassettes "gratuits".  Je présente ces "expériences mentales" pour illustrer les conséquences du processus de démocratisation qui a commencé aux États-Unis et en Europe au milieu du XIXe siècle, et qui porte ses fruits depuis la fin de la Première Guerre mondiale. L'extension progressive du droit de vote et finalement l'établissement du suffrage universel des adultes a fait à chaque pays ce que la démocratie mondiale ferait pour l'ensemble du globe : mettre en branle une tendance apparemment permanente à la redistribution du revenu et des biens. Un-homme-une-voix, plus la "liberté d'entrer" dans l'appareil d'État, c'est-à-dire la démocratie, implique que toute personne et sa propriété personnelle est mise à la portée de toutes les autres, et ouverte à leur pillage. En ouvrant en apparence les couloirs du pouvoir politique à tout le monde, la démocratie fait du pouvoir politique une "res nullius", où personne ne souhaite plus qu'il soit restreint parce qu'il espère que lui-même, ou ceux qui lui sont favorables, auront un jour une chance de l'exercer. (…) En outre, on peut s'attendre à ce qu'il y ait un grand nombre de groupes et de coalitions pour essayer de s'enrichir aux dépens des autres. Les critères seront divers et changeants pour définir ce qui fait qu'une personne est un "possédant" (méritant d'être pillé) et qu'une autre est un "déshérité" (méritant une part du butin). Simultanément, les gens appartiendront à une multitude de groupes de profiteurs et de victimes, perdant au titre de l'une de leurs caractéristiques et gagnant grâce à une autre, certains se retrouvant être des gagnants nets et d'autres des perdants nets de la redistribution politiqueLa reconnaissance de la démocratie comme machine populaire de redistribution des revenus et des biens, associée à l'un des principes les plus fondamentaux de l'économie —à savoir qu'on finit toujours par se retrouver avec davantage de ce qui est subventionné— fournit la clé pour comprendre l'époque actuelle. Toute redistribution, quel que soit le critère sur lequel elle se fonde, implique de prendre aux possesseurs et producteurs originels (ceux qui "ont" quelque chose) pour donner aux non-possesseurs et non-producteurs (ceux qui "n'ont pas" la chose en question). Les raisons que l'on pourrait avoir de devenir le propriétaire initial de la chose considérée sont alors moindres, alors que sont accrues celles de devenir un non-possédant et un non-producteur. Tout naturellement, du fait que l'on subventionne les gens parce qu'ils sont pauvres, il y aura davantage de pauvreté. Quand on subventionne les gens parce qu'ils sont au chômage, on se retrouve avec davantage de chômeurs.  Après moins d'un siècle de démocratie et de redistribution politique, les résultats prévisibles sont là. Le "fonds de réserve" de richesse et de capital, hérité des siècles précédents d'activité productive dans un marché relativement libre, est presque épuisé. Depuis plusieurs décennies, depuis la fin des années 1960 ou le début des années 1970, les niveaux de vie réels stagnent ou même baissent en Occident. La dette publique et le coût des systèmes existants de sécurité sociale ont amené la perspective d'un effondrement économique imminent. En même temps, presque toutes les formes de conduite indésirable —chômage, dépendance, négligence, imprévoyance, incivilité, psychopathie, hédonisme et délinquance— se sont développées à des niveaux dangereux. Si les tendances actuelles se poursuivent, on ne risque rien à dire que l'État-providence occidental, c'est-à-dire la démocratie sociale, s'effondrera tout comme le socialisme oriental, à la soviétique, s'est effondré à la fin des années 1980 » (« À bas la démocratie », traduit par François Guillaumat, disponible sur le Net).

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Le prince Alphonse - Alphonse II pour les légitimistes que nous étions - représentait à la perfection le principe monarchique. Il était un homme d’apparence calme, pondéré en tout, travailleur acharné, cultivé et sincèrement croyant (il m’avait confié que son auteur de prédilection était Gustave Thibon, l’ami de l’immense philosophe Simone Weil). Il avait compris les principaux défauts de la démocratie mais était suffisamment rusé pour ne pas se lancer dans des discussions polémiques sur ce sujet qui l’eussent fait passer pour un militant borné. Le Prince se tenait dans une position arbitrale, sachant se faire apprécier des hommes politiques qu’il rencontrait lors de ses voyages, des élus de droite comme de gauche - et c’était très bien ainsi.

La restauration de la monarchie en France était-elle possible à la fin des années quatre-vingt ? Non, même s’il y avait eu, douze ans auparavant, en 1975, en Espagne, une opération de ce genre réussie par un cousin d’Alphonse, un autre Bourbon, Jean-Charles, placé sur le trône par Franco. Mais cette expérience n’était pas à la hauteur de mes espérances, le roi d’Espagne n’ayant rien fait d’autre que de couronner une démocratie vermoulue.

Et puis surtout, après une incursion décevante de quelques années dans deux navrants partis politique de droite, le Rassemblement pour la République (RPR) de Jacques Chirac et le Front national de Jean-Marie Le Pen, j’étais franchement sceptique sur la capacité du peuple à se réveiller. Dans le journal des jeunes du RPR de Lorraine, Vitamine C, j’avais écrit le premier article de ma vie sur l’affaire de la francisque décernée à François Mitterrand par le Maréchal Pétain, dix ans avant la « révélation » de Pierre Péan qui a ébranlé toute la presse française. Résultat : aucune réaction.

Les Français, volontiers royalistes quand ils visitent Versailles et les châteaux de la Loire, sont trop passifs pour se ruer en masse sur les questions institutionnelles et pas assez galvanisés pour oser franchir deux cents ans d’histoire.  En 1958, « Gaulle », comme l’appelait Paul Morand à la suite d’Alfred Fabre-Luce (Le plus illustre des Français, Julliard, 1960), avait dû agir sans eux pour imposer la Ve République. Pour s’assurer de la mollesse d’un peuple qu’il qualifiait de « veaux », l'homme de Colombey n’avait pas hésité à se faire qualifier de général alors qu’il n’avait été nommé général de brigade qu’à titre temporaire, un grade annulé sans être confirmé par la suite. Pas plus qu’il ne descendait d’une famille noble « Gaulle » n’était général, il était un colonel portant un uniforme de carnaval. Et « les veaux » n’ y trouvèrent rien à redire.

N’importe, je faisais mes classes sous la férule d’Alphonse II, de l’ex-maoïste Daniel Hamiche, un curieux bonhomme, confit en dévotion et entouré de charmants jeunes gens, qui rédigeait la plupart de ses discours et du baron Hervé Pinoteau, chancelier éclairant, érudit grognon, vice-président de l’Académie internationale d’héraldique et président-fondateur de la Société française de vexillologie,  un excellent chercheur d’esprit catho-tradi qui avait ressuscité en France le courant légitimiste et qui préfacerait mon premier livre, Lumières sur le comte de Chambord (Communication et Tradition, 1995).

En 1987, la France entière fêtait le Millénaire capétien et l’on s’apprêtait à manger de la Révolution à toutes les sauces, avec les célébrations du Bicentenaire qui devaient déferler deux ans plus tard sous la Mitterrandie jacklanguienne, dont les dispendieuses clowneries de Jean-Paul Goude place de la Concorde furent l’apothéose. Il fallait réagir et nous avons contribué, par divers publications et événements, à réveiller un peuple désinformé qui croyait encore, deux cents ans après, que le 14-Juillet était la fête de la libération des prisonniers politiques enfermés à la Bastille par ordre de Louis XVI (le plus libéral de tous les Capétiens), alors qu’en réalité, le jour où les révolutionnaires avaient pénétré dans la prison pour y voler des armes, ils avaient eu la surprise de n’y découvrir que quatre faussaires, deux fous et un noble incestueux !

La mort du prince Alphonse, le 30 janvier 1989, dans un tragique accident de ski au Colorado, ainsi que celle de son frère Gonzalve, chef du conseil de Régence, peu de temps après, me firent prendre un autre chemin que celui du royalisme. Je laisserais à d’autres le soin de se charger de son fils, Louis XX, mineur à l’époque. Au moins avais-je eu le loisir d’apprendre ce qu’était la propagande républicaine, dont je n’avais eu jusqu’alors qu’une faible idée. C’était gratiné ! J’ai écrit ailleurs comment la commémoration de la bataille de Valmy fut une autre occasion de raconter des bobards aux Français (v. mon Livre Noir des manipulations historiques, Fiat Lux, 2017) et de quelle façon les procès de Louis XVI et de Marie-Antoinette furent truqués ( v. mon Mystère du Temple - La vraie mort de Louis XVII, Claire Vigne éditrice, 1996.)

Durant ces mêmes années, tandis que j’écrivais dans la Feuille d’Information légitimiste d’Hamiche, je collaborais régulièrement à L’Homme libre de Marcel Renoulet, ancien secrétaire du militant pacifiste Louis Lecoin, la plus vieille revue anarchiste française, qui se réclamait de Friedrich Nietzsche et de Max Stirner. J’avais ainsi, du pouvoir politique, développé la même vue que celle de Salvador Dalí : « Je suis monarchiste et anarchiste.  Monarchiste pour que notre anarchie, celle d’en bas, soit protégée par l’ordre d’en haut. » 

Trente ans plus tard, je n’ai pas varié d’un iota dans ce domaine, à ceci près que, l’instauration d’une monarchie est moins que jamais possible en raison de l’apathie générale et de l’écrasante mécanique étatique. S’il devait émerger un roi aujourd’hui, il devrait être propriétaire de son domaine, afin d’y faire régner le droit privé, comme le soutient Hans-Hermann Hoppe - et cela ne pourrait se faire que dans de petits États sécessionnistes, où les citoyens seraient égaux en droit.

Ceci étant, j’insiste sur le fait que si nous voulons bâtir un nouvel ordre politique, dynamique et spontané, libéré des entraves étatiques, il faut davantage regarder du côté de la Tradition que se contenter d’ânonner les « grands principes » de la Révolution de 1789 comme un fayot désirant faire plaisir à son professeur d'histoire de sensibilité trotskiste.

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La tradition a bonne presse quand il est question de produits culinaires, elle l’est moins en politique où elle a pour synonyme « réactionnaire ». Le camembert, oui, le roi, non ! Ou alors à la télévision, le temps de regarder une émission du sirupeux Stéphane Bern pour se détendre et rêver du « bon vieux temps ».

Pourtant, si les sociétés traditionnelles avaient bien des défauts, la collectivité y primant par principe l’individu, il se trouve que, dans la pratique, elles n’étaient pas oppressantes et surtout nullement totalitaires, cette dernière caractéristique ne faisant son apparition dans l’histoire humaine qu’au XXe siècle avec le fascisme et le communisme. Bien que hiérarchiques et parfois autoritaires, ces sociétés, pour l’essentiel monarchiques, étaient largement décentralisées et permettaient aux individus de s’épanouir comme des fleurs sans avoir à s’expliquer régulièrement devant un représentant du pouvoir.

Dans ce type de société les pouvoirs des souverains étaient limités et, dans certains cas, spécialement restreints. Ainsi, à Venise, le doge (du latin dux, chef) était élu à l'issue d'un scrutin dont le tirage au sort constituait l'une des premières étapes. Il représentait et dirigeait la Sérénissime jusqu'à sa mort. Ses fonctions étaient strictement régaliennes (du latin, regalis, royal). Il contrôlait les affaires de l'État et décidait de la paix et de la guerre. Il dirigeait la République avec une assemblée élue, appelée le Conseil des Dix. Bien que chef de l'une des nations les plus riches de l'époque, ses pouvoirs étaient extrêmement réduits. Le doge devait dissimuler ses armoiries personnelles, ne pouvait accepter de présents, n'avait pas le droit de quitter ses appartements exigus du palais de la place Saint-Marc, sauf autorisation spéciale. Il ne pouvait se rendre dans son ancienne demeure, ni aller au théâtre ou au café, et il lui était interdit de quitter le territoire de la cité de Venise (7km/4km). Son épouse devait être vénitienne. Ni lui ni aucun membre de sa famille n'étaient autorisés à prendre part à une entreprise commerciale. Aucun de ses fils ne pouvait devenir doge à sa mort. Ses lettres étaient censurées et il n'avait pas le droit de communiquer en privé avec les ambassadeurs étrangers. Par-dessus le marché, il devait offrir des fêtes fastueuses sur ses propres fonds ! 

Dans la Sérénissime, toute sorte de dictature personnelle était aussitôt tuée dans l'oeuf, y compris par décapitation si nécessaire, comme ce fut le cas pour Maniero Faliero en 1355, qui avait voulu imposer son autorité par la force. Ce système bien huilé a duré mille ans et a contribué à faire de Venise la plus belle ville du monde et l'une des plus prospères.

C'est un certain général Bonaparte qui, au nom des sacro-saints principes de la Révolution française, y mis fin en 1797. Vint alors l'heure de la dictature, de la perte d'indépendance et du déclin !

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Concernant la France, qui nous regarde prioritairement, il y a belle heurette que, pour les historiens, l’expression de « moyen âge » n’est plus l’insulte qu’elle était devenue sous la plume des modernes. Régine Pernoud (Lumière du Moyen Âge, Grasset-Fasquelle, 1981) et Jacques Herrs (Le Moyen Âge, une imposture, Perrin, 1992) ont, parmi d’autres, fait litière de cette funèbre caricature et ont énuméré les innombrables libertés dont bénéficiaient hommes et femmes durant cette période bénie de dix siècles. L’économite libéral Friedrich Hayek a reconnu que « sous diverses incidences, l'homme médiéval était sans aucun doute plus libre qu'on ne le croit communément aujourd'hui » (La Constitution de la liberté).

Le monde féodal, du fait du morcellement territorial et du partage des pouvoirs économique et politique, était tellement étranger à notre conception moderne de l’État que ce n’est qu’à « l’extrême fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle » qu’on trouve parfois (rarement) le mot « État » avec « le sens de corps politique que nous lui donnons le plus souvent actuellement » (v. Bernard Guénée, « État et nation au Moyen Âge », Revue historique, janvier-mars 1967). À fins de propagande, et pour se moquer des « âges obscurs », les républicains ont crapuleusement inventé sur le tard toutes sortes de droits féodaux inexistants (v. mon Livre noir), tels le droit de cuissage, le droit de ravage (le seigneur qui anéantirait la récolte du serf en lançant sa meute sur ses révoltes !), le droit de prélassement (un seigneur aurait pu, soi-disant, éventrer un paysan pour se chauffer les pieds !), ou encore le droit de faire battre les marais pour y faire cesser les coassements de grenouilles ! Tout était faux.

Les écoles n’ont pas davantage attendu le raciste Jules Ferry pour exister. Quoi que très-chrétien, le roi de France n’était pas tout-puissant, il n’était que l’usufruitier du pouvoir et il ne lui appartenait pas de disposer de la couronne selon son bon plaisir. Sous la monarchie tempérée, le roi se tenait à distance. On ne connaissait son apparence que parce que son profil était gravé sur les pièces de monnaie. Les guerres qu’il menait étaient une lointaine affaire de spécialistes, celle des nobles, exemptés d’impôt car ils versaient celui du sang.

Le pouvoir central était limité par toutes sortes de droits coutumiers, de chartes, et par les lois fondamentales (constitution non écrite) du royaume. La centralisation, en France, ne s’est effectuée que lentement, pas à pas. Les premiers duchés et comtés apparaissent à la fin de l’Empire romain, entre le VIIe et le Xe siècle. On assista alors à une multiplication des pouvoirs par le développement des autorités suzeraines sous la féodalité. Au XIIIe siècle poussèrent comme des champignons les premières grandes villes, fondées sur l’association par serment. Ces communes avaient le droit de lever l’impôt, rendre justice, posséder un sceau, avoir une force armée. Elles formaient une mosaïque d’autonomies locales qui restèrent vivaces jusqu’à la Révolution.

Pour avoir été hébergé quelque temps au château de La Chapelle-d’Angillon (Cher), chez le comte Jean d’Ogny, où je fus précepteur (un métier d’avenir pour qui veut en finir avec les servitudes de l’école !), j’ai eu l’occasion d’y apprendre l’histoire méconnue de la principauté de Boisbelle, dont cette demeure avait été l’épicentre. Comme bien d’autres domaines du royaume de France, cette principauté, enclavée dans le Berry, avait été, durant plusieurs siècles, souveraine dans trois paroisses, dont l’une que connaissent bien les amateurs de vins : Mennetou-Salon. Les princes, la famille de Sully, étaient à l’origine des pirates normands. Depuis le XIIIe siècle, ils avaient su composer avec les autorités au point qu’ils avaient licence de faire les lois, rendre justice, et battre monnaie. Les habitants de cette principauté indépendante, en plein royaume de France, n'étaient pas soumis à l’impôt, taille, corvée ou gabelle, et n'avaient point d'obligations militaires. La principauté, transformée par Henri IV en duché-pairie, ne fut rachetée par la Couronne qu’en 1766. À la Révolution, elle cessa totalement d’exister...

En attendant, sous Louis XVI, le royaume de France était toujours parsemé de franchises, de libertés communales, d’autonomies provinciales, que la couronne tentait de contrôler mais qu’elle a toujours tolérées. Dans l’ancienne France, la diversité était respectée, un territoire pouvait avoir plusieurs maîtres, il n’était pas question d’uniformisation territoriale et institutionnelle.

Les rois n’ont pas édifié leur pouvoir « sur les ruines de la société traditionnelle », mais « au prix d’une série de conflits et de transactions » comme l’avait noté l’historien François Furet. Cette « transaction entre l’État et des structures sociales et institutionnelles largement héritées des temps médiévaux fait que la monarchie d’Ancien Régime est souvent contrainte de se contenter d’à-peu-près. Il est en quelque sorte admis que la royauté soit plus ou moins obéie. La législation royale ne s’applique que très imparfaitement. (…) En particulier, l’esprit d’indépendance des Parlements ira très loin. Songeons que, pendant trois siècles, celui de Paris a obstinément refusé d’appliquer le concordat de Bologne de 1516. (…) Bref, l’État d’Ancien Régime est loin d’avoir toute la rigueur qui caractérise l’État moderne. La plus libérale des démocraties actuelles est bien plus absolue que la monarchie dite absolue », écrit l’historien Jean-Louis Harrouel (« L’essence de la royauté », Le Miracle capétien 987-1789, sous la dir. de Stéphane Rials, Perrin, 1987).

Comme le signalait Bertrand de Jouvenel dans Du pouvoir (1945) : « Il n’est pas vrai qu’on vienne d’un état antérieur où les magistrats, le monarque, auraient de leur chef dicté des normes de comportement. La vérité c’est qu’ils n’avaient pas du tout ce droit, ou pour mieux en parler, ce pouvoir. »

Plus prosaïquement, il est bon de savoir, pour se faire une idée des rapports entre le peuple et les gens de pouvoir dans l’ancienne France, que tout sujet du roi pouvait entrer dans le château de Versailles s’il possédait un chapeau et une épée, et avait le droit de pénétrer dans les appartements privés du souverain pour tenter d’assister à son lever et à son coucher. Jusqu’à Marie-Antoinette non incluse, les reines ont accouché en public. Une proximité du peuple avec les plus hauts représentants de l’État, impensable aujourd’hui !

L’État remplissait un rôle minimal. Il s’occupait de rendre la justice et d’assurer la sécurité intérieure et extérieure. Au XVIe siècle, Jean Bodin, le théoricien de l’absolutisme (l’absolutisme royal signifie « indépendance du pouvoir » et non « extrémisme » ou « despotisme »), fournit les clés théoriques à la politique de Richelieu et Louis XIV, mais il prit soin, contrairement aux venimeux socialistes du XXe siècle, de respecter la propriété privé et la sécurité des sujets.

Même sous l’État du Roi-Soleil tant décrié, la France était une fédération de provinces, échappant à la rationalisation étatique. Rappelons que Louis XIV n’a jamais dit « L’État c’est moi » (v. mon Livre noir). La monarchie française n’a jamais été non plus une théocratie. Louis XIV a défendu le scandaleux Tartuffe de Molière, hilarante satire anti-bigots, contre la cabale du parti dévot conduit par la reine Marie-Thérèse qui voulait l’interdire. Sous son règne, le brillant Fontenelle, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, pouvait publier sa subversive Histoire des oracles (1687), le plaidoyer le plus lumineux que l’on ait écrit pour défendre les droits de la raison : « Nous qui sommes des hommes ne savons-nous pas bien jusqu’à quel point d’autres hommes ont pu être ou imposteurs ou dupes ? » C’est Louis XIV qui mit fin en France aux bûchers de l’Inquisition. En 1666, son ministre Jean-Baptiste Colbert chassa l’astrologie de l’université de Paris au bénéfice de l’astronomie. Par un édit de 1682, Louis XIV et Colbert bannirent du royaume les devins et magiciens qui exploitaient la crédulité publique « sous prétexte d’horoscope et de divination ». Plus tard, sous Louis XV, c’est sous l’impulsion du chancelier de France et garde des Sceaux Henri-François d’Aguesseau, et avec l’aide de la marquise de Pompadour, favorite du roi, que L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert fut publiée entre 1751 et 1772. Difficile d’être plus ouvert aux idées nouvelles !

Contrairement à la légende, la fiscalité de l’Ancien Régime était moins écrasante que celle d’aujourd’hui. Encore une imposture honteuse, digne des « hussards noirs de la République », qui doit s’effondrer. Sous l’Ancien Régime, le Français moyen payait « l’équivalent de dix-huit jours de travail en impôts (gabelle, taille, vingtième, etc.), tandis qu’aujourd’hui, il en paye l’équivalent de deux cents huit jours, soit dix fois plus », selon une étude de l’Institut Coppet.

Il a certes toujours existé une tentation de l’État d’intervenir dans la vie économique du pays. Au XIIIe siècle, en pleine difficulté financière, Philippe le Bel a exterminé les Templiers pour leur prendre leur or et a pratiqué la dévaluation monétaire. Au XVIIe siècle, le mercantiliste Colbert, s’est mis en tête de favoriser les exportations à forte valeur ajoutée en transformant les produits d’importation à faible coût, et a créé pour ce faire une manufacture avec monopole. Il a multiplié les réglementations et taxé les blés et les draps, créant une situation de tension avec la Hollande et la Grande-Bretagne.  

Les guerres des XVIIe et XVIIIe siècles ont de toute évidence eu un coût qui a contribué à déployer une fiscalité lourde et complexe. Mais au XVIIIe siècle, comme naguère sous le duc de Sully, conseiller d’Henri IV, une école de la liberté s’est opposée au protectionnisme étatique ambiant et a cherché à ouvrir les relations commerciales. À commencer par Vauban, qui, s’inspirant de l’économiste Boisguilbert, a tenté d’introduire, pour toutes les classes sans exception, une flat tax, un impôt unique de 10% sur les revenus, sous forme d’une dîme royale. « L’argent le mieux employé est celui qui demeure entre les mains du peuple », disait-il. Richard Cantillon rappela que la propriété privée est la base de la civilisation. Le marquis d’Argenson critiqua vertement le dirigisme. Admiré par Voltaire, François Quesnay, médecin de la Pompadour (en avance sur son temps car opposé à la saignée) et chef de file des physiocrates, prôna la liberté du commerce et les vertus de la concurrence.

Sous Louis XVI, ces idées trouvèrent leur expression en la personne de Jacques Turgot, baron de l’Aulne, qui œuvra comme contrôleur général des finances. Turgot empêcha la levée de nouvelles taxes et d'emprunts et s'acharna à éviter la banqueroute. Il supprima la corvée royale, libéra le commerce des grains, supprima corporations, maîtrises et jurandes. Grâce à ses mesures, il réduisit le déficit du royaume. Ses attaques contre des privilèges hors d'âge suscitèrent l'opposition du Parlement et il fut contraint de démissionner en 1776.  « Il n’y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple », déclarait Louis XVI.

*

En 1789, l’abbé Sieyès fournit, dans Qu’est-ce que le Tiers-État ?, un argument magistral aux révolutionnaires, dont ils allaient s’emparer pour mettre la France et l’Europe à feu et à sang : « La nation existe avant tout, elle est à l’origine de tout. Sa volonté est toujours légale. » Le totalitarisme était en marche, l’État annexait la nation et s’accaparait le peuple. C'est cette logique qui ferait déclarer à l’ex-socialiste Benito Mussolini, devant la Chambre des députés en 1927 : « Tout dans l’État, rien contre l’État, rien en-dehors de l’État ».

Ainsi que l’écrivaient les clairvoyants frères Goncourt, Jules et Edmond, dans leur Journal à la date du 27 décembre 1860 : « À mesure que de l'isolement, la civilisation marche à la centralisation - marche fatale et croissante de l'humanité -, l'individualité est plus absorbée. L'État, surtout depuis 89, est d'un absorbant prodigieux ! L'avenir, ne sera-ce pas l'État absorbant tout, assurant tout, tenant à ferme la propriété de chacun ? On n'aura plus le despotisme dans un homme, dans une volonté, mais il y aura, étendu sur tout, le réseau d'une réglementation omnipotente, la tyrannie de la bureaucratie, en un mot le gouvernement absolu de l'État, administrant tout au nom de tous. »

C’est avec la Révolution française que l’État s’est répandu dans tous les secteurs de la vie, cherchant à discipliner l’individu jusque dans son foyer au nom de grandes idées aussi creuses que des bulles de savon.

En décembre 1789, la France fut divisée en quatre-vingt-trois départements, composés de districts, cantons, communes, selon le principe des poupées russes. Dénonçant l’esprit d’abstraction des révolutionnaires, le philosophe et député anglais whig, Edmund Burke, dans ses admirables Réflexions sur la révolution françaises (1790), nota sur le vif : « La force qu’on donne ainsi à Paris fait ressortir la faiblesse du système. On se flatte d’avoir fait adopter le principe géométrique et de vouloir mettre fin à tous les attachements locaux : on ne connaîtra plus, nous dit-on, ni Gascons, ni Picards, ni Bretons, ni Normands, mais seulement des Français, qui n’auront qu’une patrie, qu’un cœur, qu’une assemblée. Mais il est beaucoup plus vraisemblable que votre pays sera bientôt habité non par des Français, mais par des hommes sans patrie (…) Personne ne se fera jamais gloire d’être originaire du carré numéro 71 ou de porter quelque autre étiquette de ce genre. C’est au sein de nos familles que commencent nos affections publiques (…) De nos familles nous passons au voisinage, aux gens que nous fréquentons et aux séjours que nous aimons dans notre province (…) Ces divisions anciennes de notre pays, qui sont le fruit des siècles et non le produit d’un acte soudain d’autorité, sont autant de petites images de notre grande patrie qui nous réchauffent le cœur. »

Tout le monde doit s’intégrer de force dans la France nouvelle. On y confond la légitime égalité des droits avec l’uniformité générale. En coupant la tête des géants, on a dans l’idée (candide et criminelle) que les nains grandiront. « L'envie, principe de la Révolution française, a pris le masque d'une égalité dérisoire ; elle promène son insultant niveau sur toutes les têtes, pour détruire ces innocentes supériorités que les distinctions sociales établissent », écrira Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord (Mémoires ou opinion sur les affaires de mon temps1891).

La Liberté écrite avec une majuscule anéantira l’ensemble des fragiles libertés locales. Les différences ne seront plus tolérées. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté », clama Saint-Just, avant de périr lui-même du principe qu’il avait préconisé dans un accès d’idiotie. Bien entendu, la « dénonciation civique » fut vivement encouragée comme elle le sera lors de la Révolution culturelle chinoise déclenchée en 1966. Mao n’a rien inventé.

Si la Déclaration des droits de l’homme, signée par Louis XVI, comprend de beaux paragraphes, elle en contient d’autres plus inquiétants, tel l’article 3 : « Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » C’est la porte ouverte à toutes les dérives étatiques. Le roi était le « lieu-tenant » de Dieu sur terre, il devait rendre compte à son Créateur de ses actions. C’est pour cette raison qu’il était sacré à Reims. À l’opposé, avec la Révolution, la nation, qui est un ensemble de rapports sociaux et non une entité flottante coupée des individus qui la compose, devient soudain le niveau ultime de décision et n’a de compte à rendre à personne, sauf au peuple - mais comme elle est dirigée par de petits malins censés représenter ce dernier, tout est bien qui finit bien !

L’État va se mêler de tout. En 1790, l’Assemblée constituante accouche de la Constitution civile du clergé et décrète que les prêtres et les évêques sont obligés de prêter un serment d’allégeance à la Constitution qui place l’Église catholique gallicane sous le contrôle direct de l’État français. La loi Le Chapelier des 14-17 juin 1791 interdit les assemblées professionnelles. Le 21 janvier 1793, la décapitation du roi est mise en scène pour signifier que l’on est entré dans le temps de la Révolution et que l’on ne peut plus faire machine arrière. La basilique Saint-Denis, nécropole des rois, est dévastée, les cercueils sont ouverts et les corps des souverains déterrés (quarante-deux rois, trente-deux reines, soixante-trois princes) et jetés dans une fosse commune, passés par la chaux ou déchiquetés aux abords de l’édifice.

On passait à une autre sacralité, sous contrôle direct de l’État. Le 10 novembre 1793, le premier temple de la Raison était ouvert - dans une église profanée. Auparavant, le calendrier grégorien, autrement dit chrétien, avait été transformé et l’an 1792 devint l’an I de la République. Le culte décadaire était instauré faisant en sorte qu’il n’y ait plus qu’un jour chômé tous les dix jours (il n’y a pas de petits profits).

La nouvelle toponymie révolutionnaire s’affirma partout sans être atteinte par le sens du ridicule. Comme des centaines d’autres communes, Saint-Cyr l’École perdit son « saint » et fut transformé en Libreval. Saint-Germain-en-Laye devint Montagne-du-Bon-Air, Versailles fut changée en Berceau-de-la-Liberté, Château-Porcien devint Marat-sur-Aisne, Ham-les-Moines se transforma en Ham-Sans-Culottes, Rocroi en Roclibre (!), Bordeaux en Commune-Franklin,  Saint-Bonnet en Bonnet-Rouge, l’Île de Ré en Île-Républicaine. Passez muscade !

La levée en masse de 300 000 hommes marqua le tournant de 1793. Pour la première fois depuis Clovis, tous les Français de sexe masculin ayant l’âge requis (de 18 à 40 ans) furent appelés à faire la guerre que la Convention avait déclaré. L’État défaisait les familles, retirait les hommes de leurs villages, les éloignait des travaux des champs. Pour terroriser les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur qui résistaient à la conscription et au changement, la Convention créa, sur proposition de Danton, une juridiction criminelle d'exception, le Tribunal révolutionnaire, qui condamnait « ceux qui auront cherché à égarer l'opinion et à empêcher l'instruction du Peuple ». Siégeant au palais de justice, dans la Salle de la Liberté, ce tribunal fit des milliers de victimes.

Ailleurs, on décima sans pitié ceux qui refusaient de partir au combat en chantant La Carmagniole : les Vendéens. L’un des plus exceptionnels historiens français de notre temps, Reynald Secher a prouvé, documents à l’appui, dans Le Génocide franco-français : La Vendée-Vengé (PUF, 1986), que cette politique d’anéantissement fut un crime idéologique décidé par Comité de Salut public, notamment par Robespierre, Carnot et Barrère, avec l’appui de la Convention. Le 1er août 1793, une loi votée par cette dernière prescrivit la déportation des femmes et des enfants et le massacre de tous les habitants résidant en Vendée, la nationalisation de leurs biens et leur destruction. Une seconde loi du 1er octobre 1793 ordonna l’extermination de tous les habitants sans exclusion, appelés « brigands », soit plus de 800 000 âmes. Il fut ordonné expressément par le général Lazare Carnot, au nom du Comité de Salut public, d’annihiler tous les vieillards, les femmes et les enfants.

Ce génocide franco-français fit plus de 200 000 victimes du côté des insurgés Blancs, et tout autant du côté des Bleus. On y a tout essayé en matière d’abomination : l’armée avec les « colonnes infernales » du général Tureau qui rasaient tout sur leur passage, villages, forêts, bêtes, récoltes, individus, pour faire de la Vendée un « cimetière national » que repeupleraient des réfugiés républicains ; la noyade ; le gaz ; les fours ; les tanneries de peaux humaines ; la fonte des corps pour obtenir de la graisse.

Le Parlement de l’État républicain, dont les membres n’ont à la bouche que le mot de Mémoire, n’a jamais reconnu cet atroce crime d’État – une extravagante amnésie que Secher nomme un « mémoricide ».

L’aventurier vénitien et franc-maçon Giacomo Casanova, qui avait passé de longues années en France dans les cercles de pouvoir, où il avait été proche du cardinal de Bernis, eut des mots très durs pour fustiger l’abominable Révolution qui ravageait un pays qu'il aimait. On lit sous sa plume que Robespierre est un « monstre », un « bourreau », et que les « infâmes Jacobins » sont des « anthropophages », des « assassins plus adroits et plus fourbes que tous les autres parjures ». S’adressant à eux dans un manuscrit impublié à l’époque, il leur lance : « Vous avez enivré le peuple devenu désormais fanatique. Le plus ignorant, le plus frivole et le plus cruel de tous les peuples que vous flattez en lui disant toujours que c’est lui qui est le souverain tandis que c’est vous qui êtes les maîtres, et que vous vous assurez de la continuation de sa stupide docilité en le laissant vivre dans l’anarchie, l’envoyant se faire massacrer (…) Voilà les droits de l’homme et du citoyen que vous avez promulgués (…), avares impossibles, traîtres, parricides… » (G. Casanova, Annexe, Histoire de ma vie, tome 1, Bouquins, Robert Laffont, 2006).

Sans être informé du génocide vendéen camouflé par l’élite des assassins d’État, le deuxième président de l’Union, John Adams, qui avait été l’ami de Turgot et ambassadeur en France entre 1779 et 1788, a décrit avec justesse la face cachée de notre Révolution : « Helvetius et Rousseau ont prôné la liberté du peuple français, avant de transformer les citoyens en esclaves ; l’égalité des Hommes, avant de détruire tout principe d’équité ; l’humanité, avant de se muer en dangereux prédateurs ; et la fraternité, avant de se tourner vers l’échafaud et d’ordonner au bourreau de trancher une nouvelle tête. »

Le vénérable Père fondateur des États-Unis fut plus tard rejoint dans son idée par l’anarchiste allemand Max Stirner, auteur de L’Unique et sa propriété (1844) : « Cette monarchie nouvelle se révéla cent fois plus sévère, plus rigoureuse et plus conséquente que l’ancienne (…) La Révolution, en réalité, substitua à la monarchie tempérée la véritable monarchie absolue ! »

Friedrich Hayek remarque avec justesse que « le facteur décisif qui a rendu vains les efforts de la Révolution en faveur de la promotion de la liberté individuelle, fut qu'elle créa l'illusion que, dans la mesure où tout le pouvoir avait été remis aux mains du peuple, toutes les précautions contre l'abus de ce pouvoir étaient devenues sans objet. On pensa que l'arrivée de la démocratie empêcherait automatiquement l'usage arbitraire du pouvoir. En réalité, les représentants élus du peuple se révélèrent bientôt davantage préoccupés de mettre les organes exécutifs entièrement au service de leurs intentions, que de protéger les individus contre le pouvoir de l'exécutif » (La Constitution de la liberté).

Ainsi, tout le monde s’en est aperçu, de Venise à Berlin en faisant un détour par les États-Unis : avec la Révolution française, on a assisté à un raffermissement sans précédent de l’État, commis avec une violence inouïe et des massacres sans nom – et, en prime, une inflation d’embauches d’employés à son service. L’État fit main-basse sur la nation et sur le peuple. Son action pénétra tous les esprits. C’étaient les vrais débuts de l’ère politique. C’étaient les prémices du socialisme. C’était la naissance de l’État moderne.

*

Grand admirateur de Rousseau dans sa jeunesse, ami du frère aîné de Maximilien de Robespierre, Augustin, Napoléon Ier systématisa à outrance le centralisme jacobin, excluant toute forme de contre-pouvoir. Exécutif autoritaire et cassant, Banque de France (dont l’empereur et sa famille, pas fous, étaient actionnaires), corps préfectoral aux ordres, lycées et universités étatiques, militarisation de Polytechnique, hochet de la Légion d’honneur, assassinat ou exil des opposants politiques, suppression des journaux ou presse sous contrôle, interventionnisme économique, organisation du système monétaire, endettement public, blocus continental qui laissa la France à genoux et dont le pays mit vingt ans à se remettre… Les idéaux révolutionnaires firent le tour de l’Europe, semés par les guerres inutiles menées par un empereur mégalomane, ayant pour ambition de tout contrôler par la force brute. Comme disait Alphonse Allais : « Napoléon ! Ça lui allait bien, à celui-là, de codifier la protection de la vie humaine et de la propriété ! »

À ce propos, avec le Code Napoléon (1804), on entra dans une nouvelle dimension, celle où la source du Droit est de nature législative, contrairement à la tradition capétienne et au monde anglo-saxon, où elle est d’origine jurisprudentielle et coutumière. C’est dorénavant « la puissance publique qui a la charge de définir les droits de propriété et cette activité est si étroitement considérée comme appartenant par essence à la sphère publique qu’elle constitue l’une des justifications les plus constantes de l’existence de l’État » (Pascal Salin). L’État pouvait désormais inventer le Droit à sa convenance.

Révisé de fond en comble, ayant fait du passé table rase, bénéficiant d’un considérable perfectionnement de ses mécanismes, l’appareil étatique était en quête d’une justification rationnelle. Aux yeux de tous, il avait perdu sa légitimité traditionnelle. Il était nécessaire qu’on l’expliquât et qu’on lui donnât des fondations philosophiques, universitaires de préférence. C’est  Georg Wilhelm Friedrich Hegel, admirateur de la Révolution de 89, « ce magnifique soleil », et idolâtre de Napoléon, « âme du monde », qui se chargea du sale boulot.

Dans le Contrat social, son devancier Rousseau s’était contenté d’affirmer benoitement que le scélérat qui refuserait d’obéir à la volonté générale serait « forcé à être libre », un procédé quelque peu cavalier qui aurait dû mettre la puce à l’oreille à ceux qui se réclamaient avec sincérité du principe de liberté. Sans craindre d’être pris pour le roi des flagorneurs de la puissance publique, Hegel franchit une étape supplémentaire dans cette l’irrésistible ascension de l’État vers le Big Nowhere cosmique que seul un professeur ambitieux et fasciné par les systèmes clos (ceux où l’on met Dieu à la place qu’on estime devoir lui revenir) pouvait avoir le culot de se permettre de développer.

Hegel écrivit ainsi : « L’État est le monde que l’Esprit s’est fait lui-même (…) Car autant l’Esprit est au-dessus de la nature, autant l’État est au-dessus de la vie physique. Il faut donc vénérer l’État comme un être divin-terrestre (…) C’est la marche de Dieu dans le monde qui fait que l’État existe » (Principes de philosophie du Droit, 1820). Amen ! Le grand-prêtre de l’État moderne avait parlé ! Ni vu ni connu (ni compris), je t’embrouille !

On sourit, mais cette conception grandiloquente de l’État est à l’origine de toutes les dictatures modernes. Certes, les démocraties occidentales ont connu depuis bien des aménagements, mais c’est le fond commun théorique de l’État contemporain qu’on trouve là, présenté dans sa plus bêtasse, brumeuse, laide et prétentieuse expression.

C’est cet État jacobino-hégélien, sous sa forme bismarckienne, que Nietzsche blâma en des termes non équivoques : «  L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : ‘Moi, l'État, je suis le Peuple’ » (Ainsi parlait Zarathoustra, 1883-1885).

C’est bien naturellement que l’État est devenu une machine désirant tout régenter, la justice sociale, l’éducation, l’éthique, la correction idéologique. Une erreur commune est de croire que la victoire des démocraties en 1945, puis l’effondrement du mur de Berlin en 1989 ont mis fin à l’invasion par l’État de la vie intime. En aucun cas. C’est l’État moderne qui nous a menés où nous en sommes, soyons-en bien conscients, quoi que puissent dire et prétendre Éric Zemmour, Eugénie Bastié, Jean-Claude Michéa, Natacha Polony, Marine Le Pen ou Florian Philippot, qui pleurent à chaudes larmes sa prétendue disparition !  Ces soi-disant réacs sont d’incurables splénétiques, regrettant le bonapartisme cocardier, oubliant au passage que Napoléon Ier a contribué à la mort d’un million de Français sur le théâtre des opérations. Ils sont les descendants des jacobins qui ont étranglé les localités au bénéfice du pouvoir central, anéanti les provinces, déglingué les coutumes, interdit de parler les langues régionales, explosé les franchises, fauché les libertés communales. Ce sont d’indécrottables nostalgiques du régime impérialiste dont l’Arc-de-Triomphe est le symbole mais qui a laissé, en 1815, la France plus petite qu’il ne l’a trouvée en 1804 (perte de la Savoie, de la Belgique, de la rive gauche du Rhin, ce boulevard qui sera emprunté par les Allemands pour nous envahir à plusieurs reprises).

Sous tous les gouvernements successifs issue de la France révolutionnaire et napoléonienne, l’État n’a servi qu’à assujettir, exploiter, soumettre, enchaîner, bâillonner des individus qu’il ne tient que pour des « citoyens » (bel exemple de réductionnisme anthropologique), pour finir par les anéantir moralement, culturellement, et même physiquement, des guerres mondiales et locales à l’IVG, désormais promue au Panthéon par Simone Veil interposée.

Vous rêvez de la Renaissance, vous souhaitez que les œuvres d’art d’un nouveau Léonard de Vinci viennent concurrencer les immondices onéreuses de Jeff Koons et Anish Kapoor ? Vous voulez recouvrer vos libertés concrètes ? Oubliez l’exemple de la Révolution ! C’est de là que vient le mal. Allons dans l’autre sens, en faisant un grand saut par-dessus les siècles, en remontant directement à nos origines, l'éclatement de l'Empire romain. Passons par l’étape intermédiaire d’un  « nouveau moyen-âge ». Multiplions, comme à cette époque, les petites entités créatrices de libertés étendues. Hérissons-nous de ces libertés, comme cela se passait dans l’antique royaume de France décrit par l’historien Frantz Funck-Brentano,  quand « tout village était une capitale », selon le beau mot de Richelieu, lorsque ce pays était traversé de  ces « chartes, de droits, de statuts, d'immunités de toute grandeur et de toute nature » que dépeignait Pierre Gaxotte.

Paul-Eric Blanrue


dimanche 28 mars 2021

La médiocre affaire de la gourde Audrey Pulvar nous rappelle toutefois que l'avenir est à la Sécession. Par Paul-Eric Blanrue.




Vous je ne sais pas, mais moi je me contrefiche de cette gourde d'Audrey Pulvar et de sa minuscule affaire qui secoue les résidus sociaux. Elle fait ses réunions Tupperware avec qui elle veut. On s'en tamponne le coquillard.

Le vrai problème c'est que la réciproque de la théorie qu'elle dispense avec une niaiserie surjouée derrière ses lunettes de pauvres n'est pas vraie : le principe qu'elle invoque n'est pas universel, ni dans son esprit ni dans ceux de ses soutiens, adeptes du roi Woke et de la reine Cancel. Il ne touche qu'une seule catégorie de la population. Les autres, toujours les mêmes, peuvent aller se faire cuire un oeuf.

Elle le sait. Ses amis le savent. Tout le monde a très bien compris.

On vit à l’ère du « citoyennisme », cette lourdaude construction de l’esprit élaborée dans les cafardeux bureaux des ministères et qui définit l’homme non pas en raison de ce qu’il est mais en fonction des valeurs que l’État a décidé de lui accorder. Cet Etat, peu importe les partis qui ont accédé aux plus hautes fonctions, a voulu coûte que coûte intégrer, assimiler, unifier de force les masses humaines de ce pays.

Quel est le bilan de ce concassage géant au bout de plusieurs décennies ? Eh bien, c'est complètement raté. De bout en bout. Et encore, nous n'en voyons que les premiers effets. Les gens disposant de deux sous de jugeote devraient en tirer les conséquences logiques au lieu de rabâcher les lieux communs sur les valeurs républicaines, le vivre-ensemble et autres couplets extraits de "monte-là-dessus-tu-verras-Montmartre".

Deux principes s'opposent désormais comme jamais : le droit naturel, qui donne la possibilité de nous assembler avec qui nous le souhaitons, et d'interdire l'entrée de notre propriété à ceux que nous ne voulons pas voir même en peinture. Principe de l'anniversaire, pour faire court.

Et puis le droit positif, ici la loi républicaine égalisatrice, qui coupe toutes les têtes qui dépassent, ne tolère qu'un gros agglomérat indifférencié composé d'individus ayant pour mission citoyenne de cultiver la vertu d'être obligatoirement charmés de devoir se coltiner ceux avec qu'ils n'ont guère envie de partager une saucisse de Francfort sur le quai de la gare de l'est.

C'est là une autre paire de manches.

C'est à ce stade que le bât blesse.

Abrégeons. De tout cela, que ressort-il ? Que l'avenir est à la Sécession, mes frères, bien sûr !

J'ai dit.

Paul-Eric Blanrue.

La liberté c'est la propriété ; la propriété c'est la liberté. Par Paul-Eric Blanrue.

 



Extraits de Paul-Eric Blanrue, Sécession, l'art de désobéir (Fiat Lux, 2018).


« Le but de la loi est non pas d'abolir ni de restreindre, mais de préserver et d'accroître la liberté des gens. »

John Locke

 

Blâmable en bien des points, la Déclaration des droits de l’Homme de 1789 n’était pas totalement faisandée puisqu’elle reconnaissait le droit individuel de propriété comme étant « absolu» et « inviolable ». La France l’a totalement oublié. On ne jure plus que par l’État et la prépotence de la collectivité, avec la pharamineuse idée de redistribution sociale, principal vecteur de l’agression étatique contre l’individu, notion d’autant plus dangereuse qu’elle facilite l’écrasement des libertés en se parant des plumes d’une infrangible générosité.

Ce livre sécessionniste bataille pour une société contractuelle de propriétaires et de copropriétaires délivrée de l’intervention oppressante de l’État. La liberté d’expression, dont il a beaucoup été question dans les chapitres précédents, est devenue une valeur flottante, que des gauchistes, par sentimentalisme et erreur de logique, ont tendance à séparer du droit de propriété, autre droit naturel tout aussi élémentaire. « Il est interdit d’interdire !», hurlait-on en mai 68. Rien n’est plus insensé que ce slogan crâneur pour enfants gâtés élevés durant les Trente Glorieuses (caractérisées par une explosion du nombre de fonctionnaires) par une bourgeoisie parisienne assotée, décervelée par les confusions mentales du torve Jean-Paul Sartre (« Tout anticommuniste est un chien ») et les trémulations de Dany Cohn-Bendit et de ses complimenteurs. Nul n’est besoin de cogiter longtemps pour se rendre compte que ces deux droits, la liberté et la propriété, sont étroitement liés.

La liberté d’expression implique une première propriété, celle de son esprit et de son corps, qui se situe au fondement de toute pensée rigoureuse lorsque l’on entend défendre avec sérieux l’individualisme méthodologique. Même si l’on est influençable au point de se transformer en poule caquetant sur scène, devant sa petite amie, lors d’une séance d’hypnose de théâtre, le voudrait-on que nous ne pourrions pas complètement aliéner notre volonté à un tiers durant toute notre vie, à moins d’être un robot sans conscience ou un légume. Ceux qui veulent être libres ne peuvent pas échapper à l’acceptation de cette nécessaire forme de propriété, sans quoi la liberté désirée ne s’applique qu’à un ectoplasme.

La liberté en question doit également pouvoir s’exercer quelque part. Où ? Peu suspect de vouloir délimiter arbitrairement la liberté, l’anarcho-capitaliste Murray Rothbard, magistral réintroducteur du principe de propriété dans les années soixante, répond : « Certainement pas sur une propriété où un homme s’est introduit sans autorisation. Autrement dit, il n’a ce droit que sur sa propre propriété ou sur la propriété de qui a consenti à l’accueillir, soit gracieusement, soit en vertu d’un droit de location. En fait, il n’existe aucun Droit particulier ‘à la libre expression’ ; il n’y a que le Droit général de propriété qui est le Droit d’un homme de faire ce qu’il veut de sa propriété et de signer des contrats volontaires avec d’autres propriétaires » (Power and Market, cité dans L’Éthique).

Énoncée de manière aussi catégorique une telle vérité peut surprendre celui qui a l’habitude de militer pour la liberté de parole en lantiponnant une rhétorique à l’eau de rose, mais c’est une banalité que chacun peut aisément comprendre. Sauf à la première niguedouille venue, il ne viendrait à l’idée de personne de trouver naturel d’aller insulter son voisin dans son appartement sans avoir été convié ni invité à faire le zigoto. Un économiste libéral ne clabaudera pas si L’Humanité lui refuse une chronique vantant le libre échange, sauf s’il a été payé pour écrire son papier dans ce torchon et que le contrat est rompu sans explication ni réparation. Je n’ai pas plus « le droit » d’écrire un article dans l’immonde Monde qu’un journaliste du Monde n’a celui de venir bafouiller ses lieux communs à l’une de mes conférences si je lui en refuse l’entrée. Bannir de son compte Facebook un hater ou un troll est une réaction saine et légitime (dont je ne me prive jamais, il n’y a pas de petits plaisirs). Les Femen n’ont pas davantage le « droit » de montrer leurs flasques mamelles et d’hurler des slogans dignes d’hystériques échappées de l’asile lors de manifestations se tenant dans des lieux privés.

Dans mon Livre noir, j’ai raconté mes pérégrinations chez des éditeurs de sensibilités politiques différentes pour tenter de faire paraître des livres ayant apparemment des lignes idéologiques différentes - alors qu’en réalité je ne faisais qu’y rapporter le fruit de mes recherches, qui, par essence, n’ont pas de ligne idéologique. En nul temps, je ne me suis offusqué d’un refus. J’ai spécifié au contraire, dans l’avant-propos de l’ouvrage cité, qu’ « il n’est pas dans l’obligation d’un journal ni d'une maison d'édition d’accepter des lignes qui peuvent mettre sa direction en péril, ses lecteurs ou ses chers actionnaires dans l’embarras ». Un éditeur catholique a répugné à m’établir un contrat pour un ouvrage niant l’authenticité du Suaire de Turin. C’était son droit le plus strict. Plus grave a été la censure de l’émission télévisée que j’avais enregistrée sur ce thème sur la chaîne KTO et qui a été déprogrammée en tapinois après mon premier passage. Je n’en avais pas été averti et il pouvait sembler aux téléspectateurs que j’avais été un invité extravagant, coupé au montage pour des raisons suspectes. Mais la chaîne de télévision ne m’appartenait pas, je n’en étais pas actionnaire, et nul contrat ne nous liait.

La véritable censure que j’eus à subir, ce fut lorsque mon Sarkozy, Israël et les juifs, que j’avais dû aller faire éditer en Belgique en 2009 à cause de la tremblote des éditeurs français auxquels j’avais soumis mon manuscrit (leur couardise n’est plus à démontrer), fut brusquement stoppé net à la frontière par le distributeur, qui en interdit la diffusion en France alors que l’ouvrage était correctement écrit, légal, ni condamné ni poursuivi. Ce douanier improvisé, inquisiteur dans l’âme, ne s’épancha pas en explications. En dépit du contrat passé avec Marco Pietteur, propriétaire de la maison Oser dire qui m’éditait, il s’obstina dans son refus comme s’il craignait d’être jeté pour l’éternité dans les flammes de l’enfer de Dante. Afin que ce livre innocent, apologie de la paix et de l’indépendance, puisse être disponible dans les librairies et les FNAC de France, Pietteur dut changer de distributeur et passer un contrat avec une nouvelle entreprise, dont le patron avait le sens de l’honneur. Nous perdîmes six mois en tracasseries inutiles, mais nous gagnâmes la partie grâce à la formidable mobilisation sur Facebook de centaines de lecteurs qui, pour protester contre ce que mon avocat, Maître John Bastardi Daumont, avait nommé la « censure par le vide », publièrent à foison des photographies sur leur profil où ils figuraient à découvert avec mon livre, commandé par correspondance, entre les mains. On appela cette opération « l’Album de la liberté ». Je m’en souviens avec émotion.

Chez soi, dans son journal, dans une salle louée à cet effet, dans un domaine réservé, ou lorsqu’un livre est publié par un éditeur bienveillant et distribué par un diffuseur respectant sa parole, on est libre de dire ce que l’on veut. Personne n’a le droit moral de nous en empêcher - l’État, cet agresseur permanent, moins que quiconque, lui qui définit à sa guise la liberté civile dont nous disposons en vertu du droit positif et non du droit naturel qui lui est antérieur.

La propriété est un droit naturel fondamental, un périmètre de sécurité destiné faire respecter la liberté contre les empiétements des aliens et de l’État. Comme disait Lord Acton : « Une société qui ne connaîtrait pas les institutions de la propriété privée se condamnerait à ne jamais savoir ce qu'être libre veut dire ».

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Il en va de même dans le domaine économique. En France, la propriété privée a mauvaise presse. Pas celle qui nous permet d’être pourvus de voitures, encore heureux, même si Mme Anne Hidalgo et les socialistes parisiens, par diverses vexations, entraînent la population laborieuse à utiliser les transports en commun pour ne pas altérer les promenades postprandiales de Jean-Guy et Jules-Édouard, en compagnie de leur bichon blanc, sur les quais de Seine. Pas la propriété du logement non plus, puisque, selon le chiffres d’Eurostat, les Français sont environ 60% à être propriétaires de leur appartement, même si les chiffres sont inférieurs à ceux de la moyenne européenne (dix points de moins), en grande partie à cause des frais de notaire (constitués principalement de droits dus au Trésor public)de la taxe d’habitation, de la taxe foncière, de l’ISF, de l’impôt sur les plus-values immobilières, etc.

En revanche, la propriété conçue comme le fondement de l’organisation économico-sociale pose davantage de difficultés dans un pays saccagé par le mode de pensée socialiste régurgitée par les énarques et les polytechniciens formatés depuis des générations au dogme étatique. Ces élites inamovibles établissent notes, fiches techniques et dossiers clé en main pour un personnel politique inculte, incapable d’écrire sans commettre de fautes de syntaxe un discours pour l’inauguration du marché aux fleurs de Melun (en tant qu’ex-ghoswritter de politiciens, je sais de quoi je parle).

On se souvient de la formule de Pierre-Joseph Proudhon : « La propriété c’est le vol ! » On se souvient moins qu’à la fin de sa vie, il disait « l’impôt c’est le vol ! » La propriété désigne les droits exclusifs d'une personne (ou d’un groupe) sur un ensemble de choses, pas nécessairement des objets matériels, mais qui incluent évidemment la possession d’une entreprise. Lorsqu’il est question d’entreprise, le Français a souvent en tête les cartels bancaires, les grandes assurances ou L’Oréal, Danone, Auchan, Michelin ou Renault, dont il se gaussera des privilèges – souvent réels en raison du capitalisme de connivence, c’est-à-dire lorsque, contrairement à la règle de libre concurrence, la sphère entre l’État et les grandes entreprises devient perméable et que l’État leur accorde son soutien par copinage, entrant ainsi dans un système de corruption. Ce faisant, la population, indignée à juste titre, perd de vue que ce ne sont pas les grandes entreprises qu’il faut effacer de la carte, mais l’interventionnisme étatique qu’il convient d’annihiler !

Par ailleurs, ces grandes entreprises embauchent peu et sont loin d’être la majorité du genre. Selon les chiffres de 2014, la France comptait quatre millions de PME, soit 99 % des entreprises et 48,5 % de l’emploi salarié (en équivalent temps plein). Elles réalisaient 43,4 % de la valeur ajoutée. Ce sont ces PME qui assurent l’essentiel des créations d’emplois. Entre 2009 et 2015, leur nombre d'emplois a bondi de 330 000 dans un contexte de faible croissance tandis que celui des grandes entreprises baissait de 80 000. Elles sont les garantes de la santé du pays. C’est la France qui travaille, celle des petits entrepreneurs. Selon une enquête d’OpinionWay menée à l’occasion du vingt-troisième salon des entrepreneurs, 37% des Français ambitionnaient de créer ou de reprendre une entrepriseComment les traite l’État ? Mal. Très mal. Pourquoi ? Parce que, sauf rarissime exception, les entrepreneurs ne sont pas des révolutionnaires surexcités et vociférant, déversant leur fiel contre une autre catégorie sociale. Ils ne descendent pas dans les rues avec des masses pour casser les cabines téléphoniques et protester contre un taux de TVA aberrant en brûlant des voitures. Les PME, pourtant, veulent embaucher. Mais elles ont du mal à le faire. Trop de taxes. De fait, 50% des entreprises créées disparaissent avant d’atteindre leur sixième année d’existence.

Comme toujours, pour apprécier une situation, il faut revenir aux principes. Dans Pourquoi la propriété (Pluriel, Hachette, 1985), Henri Lepage remarque que contrairement au collectivisme marxiste, « la propriété privée est une institution qui n'a jamais été inventée par personneLe régime de la propriété privée est le produit d'un long processus d'évolution séculaire au cours duquel les hommes - en luttant contre la rareté - ont progressivement appris à découvrir les instruments culturels, économiques et juridiques les mieux à même de résoudre leurs problèmes de vie et de survie. »

C’est tout le contraire du « constructivisme » dénoncé par Friedrich Hayek, ce courant de pensée traversant la droite comme la gauche qui se faisait fort de transformer l’homme quel que soit le prix à payer, et qui a conduit aux totalitarismes du XXe siècle, au Goulag et aux camps d’extermination. Hayek a montré avec pertinacité comment les nationalisateurs et autres planificateurs en carton-pâte ne connaissent rien à la science économique, ne faisant point de l'économie mais de l'idéologie méphitique. Le capitalisme n'est pas né dans la cervelle d'un hégélien de Trèves ou dans celle d'un fat inspiré, il a été un développement naturel de l'histoire. Dans sa version marchande, il s'est développé depuis les pays libres du Nord ou les cités-État italiennes comme Venise, qui, pour autant que je le sache, n'est pas synonyme d'horreur économique. Les planificateurs croient à la toute-puissance de la raison raisonnante, mais ils ignorent les leçons de l'école de Salamanque (Espagne, XVIe siècle) qu’Hayek a réhabilitée, laquelle posait, avec une prudence toute aristotélicienne, la théorie de l'inconnaissance : on ne peut pas prédire l'avenir, incertain par nature, on ne sait pas quoi produire, ni comment, ni pour qui, ni le juste prix, ni le juste salaire. Il n'y a pas d'objectivité en ces matières. Le prix se fait sur le marché, tout comme on ne connaît les besoins que dans une économie ouverte et concurrentielle. Pour cela, il faut une société de propriétaires privées, et un État poussé dans ses derniers retranchements, absent du marché.

Bien que la propriété privée existât sous diverses formes, depuis le néolithique en passant par la société romaine, John Locke fut l’un des premiers à la justifier longuement d’une façon adaptée au droit naturel. Pour le philosophe, les hommes n’ont que l’usufruit commun de toutes les choses de ce monde, qui, selon lui, leur a été confié par Dieu. D’un autre côté, Locke met en évidence la propriété concrète que chaque individu a de son « domaine propre » : son corps, son esprit, ses croyances, ses actes. De là découle l’idée que l’individu est, par droit naturel, propriétaire non seulement de son travail, des fruits de son travail mais aussi de tout ce à quoi il a mêlé son travail. Il n’est pas question d’un pacte mythique établissant la propriété en remontant à des temps légendaires. La légitimité morale de la propriété est établie en conclusion d’un raisonnement déductif dont les arguments s’enchaînent avec une imperturbable logique qu’Hercule Poirot eût applaudie des deux mains. Quoi que les ressources constituent le fonds commun auquel chacun a priori a libre accès, celles-ci peuvent toutefois devenir légitimement une propriété privée, interdisant, par définition, l’accès à d’autres hommes. Voici pourquoi.

Le texte de Locke est long mais essentiel à connaître : « Bien que la terre et toutes les créatures inférieures appartiennent en commun à tous les hommes, chacun garde la propriété de sa propre personne. Sur celle-ci, nul n'a droit que lui-même. Le travail de son corps, et l'ouvrage de ses mains, pouvons-nous dire, sont vraiment à lui. Toutes les fois qu'il fait sortir un objet de l'état où la Nature l'a mis et laissé, il y mêle son travail, il y joint quelque chose qui lui appartient, et de ce fait se l'approprie. Cet objet, soustrait par lui à l'état commun dans lequel la nature l'avait placé, se voit adjoindre par ce travail quelque chose qui exclut le droit commun des autres hommes (…) Quiconque s'est nourri des glands ramassés sous un chêne, ou des fruits cueillis sur les arbres d'un bois se les est certainement appropriés. Nul ne saurait nier que les aliments ne soient à lui. Je pose donc la question, quand ont-ils commencé à lui appartenir ? Quand il les a digérés ? quand il les a mangés ? quand il les a fait bouillir ? quand il les a rapportés chez lui ? ou quand il les a ramassés ? À l'évidence, si la première cueillette ne l'en a pas rendu propriétaire, rien d'autre ne le pouvait. Ce travail les a mis à part des biens communs. Il leur a adjoint quelque chose qui s'ajoutait à ce qu'avait fait la nature, la mère de tous les hommes, et par là ils sont devenus son bien propre. Quelqu'un viendra-t-il prétendre qu'il n'avait aucun droit sur les glands ou sur les fruits qu'il s'est appropriés de la sorte, faute de consentement de l'humanité entière pour les rendre siens ? Était-ce voler que prendre ainsi pour lui ce qui appartenait en commun à tous ? S'il avait fallu obtenir un consentement de ce genre, les hommes seraient morts de faim malgré l'abondance que Dieu leur a donnée. Sur les terres communes qui restent telles par convention, nous voyons que le fait générateur du droit de propriété sans lequel ces terres ne servent à rien, c'est l'acte de prendre une partie quelconque des biens communs à tous et de la retirer à l'état où la nature la laisse. Cependant le fait qu'on se saisisse de ceci ou de cela ne dépend pas du consentement exprès de tous. Ainsi l'herbe qu'a mangée mon cheval, la tourbe qu'a fendue mon serviteur et le minerai que j'ai extrait, partout où j'y avais droit en commun avec d'autres, deviennent ma propriété sans la cession ni l'accord de quiconque. Le travail qui m'appartenait a fixé mon droit de propriété en retirant ces objets de l'état commun où ils se trouvaient. (...) À présent que la propriété ne porte plus au premier chef sur les fruits de la terre et sur les bêtes qui y vivent, mais sur la terre elle-même en tant que celle-ci inclut et comporte tout le reste, il me parait clair que cette propriété, elle aussi, s'acquiert comme la précédente. La superficie de terre qu'un homme travaille, plante, améliore, cultive, et dont il peut utiliser les produits, voilà sa propriété » (Deuxième traité du gouvernement civil).

Dans la vision lockéenne, la liberté comprise comme le « droit de faire ce qu‘on veut » n’existe pas. Ce n’est pas la liberté du renard dans le poulailler que les socialistes ont en bouche dès qu’il s’agit de légiférer contre la liberté entrepreneuriale. Il faut au contraire respecter la propriété des autres et ne pas violer leur liberté. On dispose de la liberté de faire avec ce à quoi on a droit « par nature ».

Dans Les Harmonies économiques, Frédéric Bastiat donne une semblable définition, plus concise mais tout aussi excellente, de la propriété privée : « C’est le droit de s’appliquer à soi-même ses propres efforts, ou de ne les céder que moyennant la cession en retour d’efforts équivalents ». Il précise : « Il y a les dons naturels, les matériaux gratuits, les forces gratuites ; c’est le domaine de la Communauté. Il y a de plus les efforts humains consacrés à recueillir ces matériaux, à diriger ces forces ; efforts qui s’échangent, s’évaluent et se composent ; c’est le domaine de la Propriété. En d’autres termes, à l’égard les uns des autres, nous ne sommes pas propriétaires de l’Utilité des choses, mais de leur valeur, et la valeur n’est que l’appréciation des valeurs réciproques (…) À l’égard des uns et des autres, les hommes ne sont propriétaires que de valeurs et les valeurs ne représentent que des services comparés, librement reçus et  rendus. »

Dans son Manifeste libertarien, Murray Rothbard trace les grandes lignes de la société de marché, c’est-à-dire un monde où règnent la liberté et la propriété : « Un homme, X, est propriétaire de son corps et de son travail, ainsi que de la ferme qu’il a défrichée et sur laquelle il cultive du blé. Un autre homme, Y, est propriétaire du poisson qu’il pêche ; un troisième, Z, est propriétaire des choux qu’il cultive et du sous-sol sur lequel ils poussent. Mais, à partir du moment où un homme possède quelque chose, il a le droit de faire don ou d’échanger ces titres de propriété avec un autre, transaction à la suite de laquelle cette autre personne acquiert un titre de propriété absolu. De ce corollaire, le droit de propriété privée fournit la justification élémentaire de la liberté contractuelle et de l’économie de marché. Ainsi, si cultive du blé, il pourrait et il donnera probablement son accord pour échanger une partie de sa récolte de blé contre une partie du poisson pêché par ou contre un ou plusieurs choux cultivés par Zet s’accordant volontairement pour échanger leurs droits de propriété (ou et Z, ou et Z), la propriété devient en toute légitimité la propriété de l’autre personne. Si échange du blé contre le poisson d’Y, dès lors le poisson devient la propriété de X, dont il peut disposer librement, et le blé devient la propriété d’exactement de la même manière. En outre, un homme peut échanger non seulement les objets tangibles qu’il possède mais également sa force de travail, dont il est naturellement le propriétaire. Ainsi, peut offrir d’enseigner aux enfants du fermier contre une partie des produits de la ferme. »

Lorsqu’un individu achète une voiture pour X euros, il transmet la propriété de ses X euros au concessionnaire qui lui transmet la propriété de la voiture. Le concessionnaire préfère gagner X euros que de conserver la voiture et l’acheteur préfère acquérir la voiture que de garder ses X euros sur son compte courant. Chacun est gagnant. Dans le cas contraire, l’échange ne se conclut pas.

Résumons. La propriété est à la base de toute société d’hommes libres. Nous vivons dans un monde de rareté où les obstacles s’accumulent. Si l’air que nous respirons est gratuit pour tous, il n’en va pas de même pour la plupart des choses dont nous avons besoin pour vivre et que nous avons du mal à obtenir. Nous ne savons pas tous pêcher, nous n’entretenons pas tous de jardins pour planter des arbres fruitiers et des parterres de roses, n’avons pas tous vocation à être des tondeurs de moutons ou des éleveurs d’escargots, nous ignorons comment se fabrique un four à micro-ondes, une chaîne hi-fi ou un parachute, nous sommes pour la plupart incapables de bâtir une maison, même en kit, voire de cuire une pizza dans un four au feu de bois, nous ne pouvons pas rédiger les journaux que nous lisons. Animaux sociaux, nous avons besoin les uns des autres et la division du travail permet des échanges d’individu à individu se déroulant dans un ordre spontané, sans que l’État ait à régler le nombre de pizzas Marguerita qui devront sortir du four sur le coup de midi, sans qu’il ait à déterminer à quelle sauce (beurre, persil et ail ou roquefort) la cassolette d’escargots devra être dégustée, sans nous dire quel journal nous devrons conserver ou celui qui nous servira à emballer les épluchures de pommes de terre.

C’est pour qu’il puisse vivre et survivre en toute circonstance que chaque individu a le droit naturel à la propriété. Puisque l'homme doit assurer son existence par son propre effort, celui qui serait démuni de droit sur le produit de son labeur n'aurait aucun moyen d'assurer son existence. L’homme doit travailler pour vivre et par conséquent doit pouvoir librement jouir du fruit de son labeur. Un individu, propriétaire de sa peine et de son habilité, est ainsinous disent les économistes et philosophes du droit naturel,  propriétaire de ce qu’il obtient en fonction de ses efforts. L’homme a un droit naturel sur son propre travail, sans quoi il serait un esclave pétrifié qui perdrait sa dignité d’homme et serait à la merci d’un tiers. Les ressources naturelles inutilisées que l’homme transforme par son travail lui reviennent de droit. Il rend aussi des services à celui qui ne peut pas, pour de multiples raisons, s’occuper de tel ou tel travail. On assiste ainsi en permanence à des échanges de services réciproques, « gagnant-gagnant », dans tous les domaines, sans que l’État ait besoin d’intervenir pour y mettre son grain de sel, puisque le patron d’un snack sait mieux qu’un énarque rogue au crâne luisant à quelle température ses fidèles clients préfèrent savourer leur hot-dog.

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« Une objection courante formulée à l’encontre de la propriété privée, écrit David Friedman dans Vers une société sans État (Les Belles Lettres, 1973), c’est qu’il s’agirait d’un système immoral parce qu’il repose sur l’égoïsme. Or, ceci est faux. La plupart des gens définissent l’égoïsme comme une attitude qui consiste à ne s’occuper que de soi et à considérer le bien-être des autres comme quantité négligeable. L’argument en faveur de la propriété privée est indépendant de ce choix éthique ; il repose simplement sur le fait que des personnes différentes poursuivent des objectifs différents. Chacun est égoïste uniquement dans ce sens qu’il accepte et suit sa propre perception de la réalité, sa propre vision du bien. (…) Une seconde objection souvent formulée à l’encontre d’un système de propriété privée, c’est que les ressources peuvent être mal réparties. Un homme peut mourir de faim, alors qu’un autre a plus à manger qu’il ne le peut. C’est vrai, mais c’est vrai de tout système de répartition des ressources. Quiconque prend une décision peut en prendre une que je réprouve. Naturellement, nous pouvons mettre sur pied une bureaucratie d’État chargée de nourrir les affamés et de vêtir ceux qui sont nus. Mais cela ne veut pas dire qu’ils seront nourris et vêtus. Il arrive un moment où une ou plusieurs personnes doit décider qui aura quoi. Les mécanismes politiques, les bureaux et les bureaucrates poursuivent leurs objectifs propres, tout aussi sûrement que les entrepreneurs privés poursuivent les leurs. »

C’est exactement ce qu’il s’est passé en URSS et dans ses pays satellites. Le séjour de plusieurs semaines que je fis en Pologne durant l’hiver 1986, à Varsovie, Cracovie puis Zakopane, sous le règne sans partage du tyran communiste Wojciech Jaruzelski, le général aux lunettes au beurre noir, m’a profondément marqué. La ville de Zakopane est devenue désormais, grâce à l’économie de marché, une station mondialement réputée de sports d’hiver, mais c’était en ces temps-là un parc sauvage, non entretenu, où les gens se déplaçaient, faute de mieux, en voitures à cheval. C’était romantique mais lent. Nous étions parvenus non sans mal à traverser le pays grâce à un train à vapeur et des billets achetés au marché noir, puisque nos billets officiels ne correspondaient à aucun horaire affiché. Il était difficile d’utiliser une voiture puisque les stations d’essence étaient éloignées d’environ cent kilomètres les unes des autres. Nous nous étions rendu dans les magasins de fournitures d’État pour nous équiper avant de dévaler les pistes où l’on ne pouvait accéder que par la grâce d’un unique téléphérique hors d’âge. S’il fut assez facile de dénicher un ski, je dis bien un ski, il fut par contre beaucoup plus délicat de trouver son double pour faire la paire. Semblable méchef avec les chaussures de ski : s’il était aisé d’en trouver deux, cette fois les tailles n’étaient pas assorties, sauf miracle. Passons sur le reste de l’équipement : la plupart du temps, les clients quittaient le magasin avec un seul bâton en main, et advienne que pourra ! Aucun Polonais ne sortait de ses gonds, c’était l’habitude. Quant aux rares remonte-pentes, ils étaient originaux puisque bloqués de 12h à 17h, horaires de la pause syndicale. Quoi de plus insolite que de skier la nuit, à la belle étoile, sur la chaîne montagneuse des Tatras dont les pistes n’étaient pas délimitées ni damées  ?

Quand nous revînmes en France, après plusieurs semaines de dénutrition, ma petite amie Wanda et moi fûmes bloqués à la gare frontalière française par une grève des cheminots cégétistes qui réclamaient je ne sais plus quel nouveau privilège. Admirable symbole ! Dans les wagons, les Polonais riaient à gorge déployée : « Vous avez les mêmes sympathiques enragés que chez nous ! » N’était-ce point magnifique ? Pourquoi ces guignols bilieux n’émigraient-ils pas derrière le rideau de fer ?

Vers cette époque, une blague circulait parmi la population d’Union soviétique, qui prenait avec humour et un certain cynisme la tragique situation dans laquelle il fallait tenter bon gré mal gré de survivre. En URSS, il y avait alors un délai d’environ dix années pour commander une voiture, les fameuses Lada (« Combien de personnes peut-on mettre dans une Lada ? Tout dépend de la puissance de la dépanneuse »). Au « paradis des travailleurs », seule une famille sur sept possédait une automobile. Pour parvenir à acheter ce bien tant convoité il fallait remplir des formalités et des paperasses à n’en plus finir. Il était aussi indispensable de payer à l’avance. L’histoire raconte qu’un acheteur déposa la somme de roubles requise auprès du fonctionnaire faisant état de concessionnaire, qui lui annonça : « Parfait ! Venez prendre livraison de votre véhicule dans dix ans ! » L’acquéreur répliqua : « Le matin ou l’après-midi ? » Surpris, derrière son comptoir , le fonctionnaire lui rétorqua : « Mais voyons, qu’est-ce que ça change ? Vous ne serez livré que dans dix ans ! » Réponse de l’acheteur : «  Oui, mais le plombier passe dans la matinée ! »

Certes, la France actuelle est différente de l’URSS des années quatre-vingt. Il n’y pas de goulag et les élections y sont libres. Mais l’esprit reste le même. En 1991, Kirill Privalov écrivait : « Il me semble qu'à la suite d'une rotation des cadres à tous les échelons du pouvoir, sensiblement plus rapide qu'en Russie ou en URSS, il existe aujourd'hui sur les rives de la Seine une société bureaucratique qui emploie presque un Français sur quatre. Comme Soviétique, je m'étonne en permanence de voir à quel point toute la société française est contaminée de haut en bas par l'esprit bureaucratique. » (Un soviet au pays de Tonton [et si l'URSS nous avait transmis son mal bureaucratique?], Robert Laffont, 1991). Même bilan en 2016 établi par l’économiste Charles Gave : « La France est une nation qui a été capturée par un État et l'État met en coupe réglée la France depuis bien longtemps. Les gens qui sont à l'intérieur de l'État sont, sans s'en rendre compte, des criminels exploiteurs. » La même années, sur BFMTV, l’historien et économiste Philippe Chalmin tirait une conclusion identique : « En France, nous sommes dans le dernier grand État soviétique de la planète. » 

Dans un article bien sourcé de la revue Contrepoints datant du 10 avril 2018, Olivier Maurice établit une comparaison entre les économies de l’URSS des années cinquante et de la France contemporaine prétendument ultra-libérale, comme dirait l’ubuesque fonctionnaire Thomas Piketty. Conclusion : « La place occupée par les politiques publiques de la France de 2017 est bien identique à celle de l’URSS de 1953 : même proportion du PIB consacrée aux mesures sociales et culturelles, même taille de l’administration centrale et mêmes dépenses satellites distribuées par les collectivités locales. Les partisans de l’État-providence peuvent se féliciter, la France suit bien à la lettre le schéma de son illustre modèle : il n’y a aucune différence dans les moyens alloués à la politique sociale de l’URSS et celle de la France (…) La taille de l’État français (hors économie) est bien identiquement disproportionnée, tout comme elle l’était en URSS. En y regardant de plus près, l’État français semble même plus opulent que son homologue soviétique, ayant rogné jusqu’à l’os sur la fonction régalienne de défense, afin de compenser le poids astronomique de la dette contractée par sa politique économique et sociale.»

Maurice ajoute qu’il « devient plus rentable de vivre des prestations sociales et des largesses de l’État-providence plutôt que de travailler un peu pour soi et beaucoup pour les autres. » N’oublions pas qu’en France, un tiers des salaires (33,5% en 2014) sont ceux de fonctionnaires ou d’agents de la fonction publique payés avec l’argent des autres contribuables !

Passons promptement en revue divers chiffres évocateurs en gardant en mémoire cette réflexion de Benjamin Constant : « Le peuple n’est pas misérable seulement parce qu’il paie au-delà de ses moyens, mais il est misérable encore par l’usage que l’on fait de ce qu’il paie ». En 2013,  l'index de liberté économique de la fondation Heritage placé la France en 70e position sur 178 pays recensés avec un score de 64,1 %, derrière la Turquie, le Rwanda, la Roumanie, l'Albanie. En 2016,  la situation avait empiré : la France était 73e avec un score de 62,5 % ! Notre pays subit l’une des pressions fiscales les plus élevées au monde : en 2016, selon l'Office européen de statistiques Eurostat, le pourcentage d'impôts et de cotisations sociales que paient les salariés et les entreprises atteignait chez nous 47,6%, autrement dit plus qu'au Danemark, jusqu'alors champion du monde, contre 23,8% en Irlande, 26% en Roumanie, 29% en Bulgarie. L’État-providence dont nous sommes si fiers est financé par la dette, qui a atteint 2000 milliards d'euros en 2014. La dépense publique représente 56 % du PIB (au début du XXe siècle, elle était de 10% ), c'est-à-dire 10 % de plus que dans la plupart des pays européens. Dans le même temps, le poids de la France a décliné dans le monde de 4,4% du PIB mondial en 1980 à 2,2% en 2017 ; en 1980, le PIB de la France représentait 20% du PIB des États-Unis contre 14,6% en 2017. En 2016, selon le Misery index de Bloomberg, calculé en fonction de deux indicateurs, le taux d’inflation et le taux de chômagela France se trouve à la 21e place du classement sur 63 pays.

Qui dit pire ?

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Le problème théorique, chez les socialistes, et aussi chez « la droite la plus bête du monde » qui les talonne, c’est qu’au lieu de faire la promotion de la propriété et de permettre au plus grand nombre d’individus d’y accéder - puisque l’on constate que la propriété permet partout dans le monde d’élever le niveau de vie et la qualité de la liberté de chacun, en préservant la dignité de l’homme -, ils ont tiré la conclusion aberrante que si le fait d’être libre implique d’être propriétaire, alors, puisque celui qui ne l’est pas est moins libre, il devient nécessaire de lui octroyer d'autres droits que la liberté de propriété, aux dépens de celle-ci : des droits sur la collectivité. Sont ainsi apparus la propagande pour les « services publics », en réalité étatiques (en a-t-on assez entendu parler des routes, des hôpitaux, des écoles que les impôts permettent de construire !), la lutte « contre les inégalités » et « l’exclusion », la « justice sociale », « l’égalité des chances », l’apparition des « droits sociaux» (minimum salarial, éducation « gratuite » pour tous, âge de la retraite, congés payés, remboursement de l'avortement, etc.) .

On a alors assisté à un phénomène de redistribution forcé, à la politique des transferts sociaux obligatoires. En lieu et place de l’opposition marxiste entre propriétaires et prolétaires s’est établie une discrimination entre ceux qui sont contraints de payer l’impôt par la force pure, sans qu’on leur demande leur avis, et ceux qui en vivent. Plus de la moitié des Français ne s’acquittent pas de l’impôt sur le revenu et vivent dans l’idée que, comme disait François Hollande « ce n’est pas cher, c’est l’État qui paye ». D’un autre côté, plus de 50% des Français sont entretenus par l’argent dit public. C’est un pillage généralisé au profit des drogués de l’assistanat. Au gré des impôts et des cotisations sociales, le Français moyen travaille environ six mois de l’année pour l’État. Le véritable salaire, le salaire complet, n’est ni le salaire dit net, ni le salaire dit brut (les charges salariales), mais ce dernier plus les charges patronales : qui le sait, qui le prend en compte ? Chaque mois, c’est bien la moitié du fruit de notre travail qui disparaît dans les caisses de l’État.

« Que devons-nous penser d’un peuple où l’on ne paraît pas se douter que le pillage réciproque n’en est pas moins pillage parce qu‘il est réciproque ; qu’il n‘en est pas moins criminel parce qu’il s’exécute légalement et avec ordre ; qu’il n‘ajoute rien au bien-être public ; qu’il le diminue au contraire de tout ce que coûte cet intermédiaire dispendieux que nous nommons l’État ? », se demandait déjà Frédéric Bastiat en 1848.

Le principe naturel de propriété a été de plus en plus battu en brèche, parce qu’il est devenu banal d'ajouter à la liste des droits naturels, une série d'autres droits de nature collective ou catégorielle, qui entrent de facto en conflit avec les droits de propriété car ils impliquent de s'approprier par la force ce qui appartient à d'autres, en se contentant d’exister et de revendiquer « toujours plus !», titre d’un excellent livre de François de Closets paru chez Grasset en 1982.

Prendre à Pierre pour donner à Paul cela s’appelle du vol. Prendre à Pierre en disant à Pierre que c’est pour son bien, car qu’il s’agit de défendre ses intérêts ou de lui rendre service, cela s’appelle du racket et c’est une méthode mafieuse. Il faut dire et répéter inlassablement qu’un don étatique n’existe pas, sous quelque forme que ce soit, qu’une somme d’argent distribuée par l’État n’est rien d’autre qu’un transfert forcé et immoral puisque portant gravement atteinte aux droits de propriété des individus. Extrait du discours de Margaret Thatcher donné le 14 octobre 1983 « L’État n’a aucune autre source d’argent que l’argent que les gens gagnent eux-mêmes. Si l’État souhaite dépenser plus, il ne peut le faire qu’en empruntant votre épargne ou en vous taxant davantage. Il n’y a rien de bon à ce que quelqu’un d’autre paie ; cette autre personne, ce sera vous. L’argent public n’existe pas, il n’y a que l’argent des contribuables. »

Il faut se faire à l’idée que l’État ne produit pas de richesses : ce sont les individus qui les produisent. Les hommes d’État se contentent de découper le gâteau à leur convenance. Ils ne donnent pas plus que ce qu’ils récoltent, mais moins, puisqu’ils se servent largement au passage. L’État ne spolie pas que les riches, mais aussi les pauvres, bien plus nombreux. C’est dans sa nature.

La charité privée, comme le mécénat privé, sont des activités honorables devant être encouragées, mais les redistributions exigées auxquelles procède l’État ne sont rien d’autre qu’un cambriolage pur et simple. Je rappelle que l’impôt n’est pas consenti mais…imposé ! Si l’impôt était volontaire, il n’y aurait pas besoin d’utiliser la coercition pour que les gens le payent. Celui qui en doute n’a qu’à tenter l’expérience de ne pas y consentir et de refuser le prélèvement fiscal, il verra tout de suite les conséquences de son acte. Or sans liberté, pas de consentement possible.  Sans consentement, pas de morale. Et sans morale, c’est le règne de l’arbitraire et de l’injustice.

Le socialisme c’est l’arbitraire, l’immoralité et l’injustice. Et la droite, quand elle copie-colle son programme alors qu’elle s’est fait élire sur un programme défendant des valeurs de liberté et de propriété, est pis encore que le socialisme, car, par surcroît, elle a trompé ses électeurs pour s’emparer du pouvoir.

La différence entre la droite des libertés et la gauche étatiste, toutefois, c’est que la socialisme, et toute la gauche par extension, sont fondées sur la jalousie, l’envie, l’aigreur, l’amertume, la frustration, la haine envers tout ce qui est fort et en bonne santé (d’où l’égalitarisme), et le ressentiment. C’est un courant idéologique animé par un désir de vengeance : « Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être éliminées de l’univers, le socialisme disparaîtrait le même jour » faisait observer le perspicace sociologue français Gustave Le Bon. À l’opposé, l’homme de droite, le « Fils de la Liberté », préfère à ces sentiments rageux ceux du courage, de la responsabilité personnelle, de la valeur individuelle, de la beauté, de l’aventure. Il est animé par un désir irrépressible d’équité. L’homme de la droite libre peut reprendre à son compte cet idéal de Nietzsche : « Ma formule pour ce qu'il y a de grand dans l'homme est amor fati : ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler - tout idéalisme est une manière de se mentir devant l'inéluctable  - mais l'aimer »
(Ecce homo, 1888).

Henri Lepage, dans Pourquoi la propriété, explique ce processus fatal : « On entre dans un autre univers, où la véritable liberté, dit-on, c'est la démocratie, le pouvoir du suffrage universel, alors que la liberté individuelle est au contraire associée au ‘pouvoir de l'argent’, à la liberté de mourir de faim, à la liberté du renard dans le poulailler  (…) Les droits de propriété cessent alors d'apparaître comme des attributs individuels ancrés dans l'essence de la personne humaine, pour devenir de simples prérogatives de la puissance publique ; prérogatives dont l'usage et la jouissance sont seulement concédés aux individus pour autant qu'une majorité d'entre eux ne s'y oppose pas. D'une vision du monde où la propriété privée était vécue comme un instrument d'émancipation et de libération, on passe à une conception où la propriété cesse d'être un ‘droit’ pour devenir une simple ‘fonction’ - terne significatif qui, derrière l'idée de  ‘devoirs’ (les devoirs du propriétaire de faire un usage de sa propriété conforme au ‘bien commun’), implique l'idée de révocabilité, de dépendance, et donc tout le contraire de l'autonomie ».

De la notion, gorgée de sapience, de propriété libératrice définie par Locke, on en est arrivé au stade délusoire où des prédicateurs malfaisants enseignent qu’elle opprime le peuple. Détenant le monopole de la définition des droits de propriété, l’État s’est octroyé le droit de fixer des limites au droit naturel des uns et des autres. Nous vivons dans le ténébreux Léviathan de Hobbes dont la tyrannie est supposée, par un retournement dialectique aussi illusoire que délirant, être libératrice, en usant de violence.

Les spécialistes de l'École dite de la Théorie des Choix publics, tels James Buchanan, Prix Nobel d’économie 1986, Gordon Tullock, Anthony Downs, William Niskanen, Mancur Olson, ont étudié cette escroquerie intellectuelle. L’économiste français Bertrand Lemennicier explique leur méthode et leurs sujets d’étude : « La théorie des choix publics offre une analyse qui se veut d'abord ‘positive’ au sens philosophique du terme : elle décrit et explique des phénomènes de choix humains en se concentrant sur les causes et effets comportementaux, sans les juger moralement. L'économiste décrit l'État tel qu'il est et non pas tel qu'il devrait être (…) Elle traite de sujets tels que l’origine des États avec les notions de biens publics et d’externalités, la démocratie directe et représentative, les régimes politiques dictatoriaux, le choix des procédures de votes, l’échange des votes, l‘analyse de la compétition entre partis politiques, le fédéralisme, les constitutions, la recherche de rente et le lobbying avec leurs groupes de pression, la capture des réglementations, la bureaucratie nationale et internationale, la taille du gouvernement ou des nations, le pouvoir de taxation, l‘illusion fiscale, la guerre et les conflits intra ou inter-étatiques, les révolutions, etc. » (« Théorie des Choix Publics », Libres ! 100 idées, 100 auteurs, coll. La Main  invisible, s.d.).

Buchanan et ses collègues ont démontré les raisons profondes pour lesquelles l’État moderne devenait aussi tentaculaire et dépensait autant. Les interventions publiques ne sont pas dues à la volonté charitable d’établir une quelconque justice sociale (conte à dormir debout qu’on débite aux futurs socialistes dès leur premier biberon), ni par la recherche d’un artificiel « intérêt général » transcendant, qui, s’il n’est pas simplement le respect des droits naturels de chacun, s’oppose concrètement aux intérêts des individus et les tient en état de sujétion. En réalité, l’extravagant développement de l’intervention étatique s’explique par le profit qu'en retirent certains groupes sociaux à qui est reversé le fruit des impôts en raison des services et des programmes qu’ils exigent (principe du clientélisme, notamment au bénéfice des minorités visibles actives et de grands patrons, au détriment de la majorité amorphe et des petits entrepreneurs honnêtes), ainsi que l’élite des élus et des fonctionnaires, qui ne forment rien d’autre que la nouvelle classe des privilégiés. Ceux-ci se comportent comme des consommateurs et des producteurs. Leur motivation première est de maximiser leur propre intérêt et non de rechercher un indéfinissable intérêt collectif, formule électorale et démagogique, qui, comme les promesses dont parlait Charles Pasqua, « n’engagent que ceux qui y croient ».

Comme le disait l’économiste Thomas Sowell, de l’école de Chicago de Milton Friedman, « le politicien n’a que deux priorités : être élu et être réélu. Et quelle que soit la troisième, elle est loin derrière les deux premières. » Le souci, c’est que l’argent qu’utilisent avec prodigalité les bureaucrates et les hommes politiques n’est pas le leur, mais celui des contribuables. L’expérience a prouvé que les nouveaux privilégiés, agissant collectivement et dans un état d’irresponsabilité totale, dépensent davantage qu'ils ne le feraient individuellement, en tant que chefs d’entreprise. « Le capitalisme d’État se compose d’un ou plusieurs groupes faisant usage de l’appareil coercitif du gouvernement - l’État - afin d’accumuler du capital pour eux-mêmes en expropriant la production des autres par la force et la violence », écrit Murray Rothbard. Dès lors, il est dans la nature des choses que le gaspillage politique ait tendance à s'accroître démesurément.

L’homme politique a cherché à satisfaire ses fins en comptant sur l'usage du monopole public de la contrainte pour satisfaire ses intérêts particuliers et ceux de ses électeurs et de ses soutiens. Les procédures contractuelles du marché ont été marginalisées au bénéfice de la coercition étatique. Voilà pourquoi l’État moderne a évolué au détriment des droits naturels des individus et au profit des intérêts catégoriels et des agents de l'État.

Selon la vision équilibrée de Locke, l’État avait pour mission de faire respecter les règles du jeu afin que les droits naturels de l’homme fussent respectés et que la liberté des uns fût dûment bornée par le respect des droits des autres. La croyance en la toute-puissance de la démocratie a entraîné la diffusion d'une conception égalitariste et redistributive. On a rendu l’homme dépendant et irresponsable. On l’a abalourdi.

On entend beaucoup contester les monopoles privés, mais oncques les monopoles publics : on a l’impression que la SNCF est composée de moines trappistes ou de bénévoles se saignant aux quatre veines pour le Bien commun, des enfants de chœur qui mériteraient leur régime spécial sans que l’on ait le droit de s’interroger sur les lignes TGV déficitaires, la dette colossale de l’entreprise (55 milliards d’euros) et l’énormité des subventions publiques qui lui sont accordées (11 milliards d’euros par an) !

La dictature démocratique a fait perdre aux hommes le sens de leurs droits authentiques et l’envie de les défendre avec impétuosité contre la moraline gauchiste dominante. Pour la grande majorité de nos semblables il est devenu normal que les impôts soient prélevés au taux où ils le sont aujourd’hui, avec progressivité. Il est normal que des lois définissent l’histoire ; il est normal qu’on ose légiférer contre de vraies ou supposées fake news. Il est normal qu’on empêche les gens de parler de ce qu’ils veulent en usant des termes de leur choix. Il est normal que la culture soit subventionnée ; qu’il existe des chaînes de télévision et de radio publiques. Il est normal que les cotisations sociales soient devenues l’équivalent d’un impôt sur le revenu ; que l’exercice de la médecine ne soit pas libre. Il est normal que tous ceux qui se présentent à la porte des hôpitaux publics soient « gratuitement » pris en charge ; qu’une personne célibataire et sans enfant doive payer pour des familles nombreuses percevant d’immenses privilèges ; il est normal que les dépenses de protection sociale soient passées de 14% du PIB en 1959 à 33% aujourd’hui (environ 715,5 milliards d’euros, chiffre de 2013). Il est normal pour tous ces gens que l’on ne puisse pas embaucher qui l’on veut en vertu de critères qui nous sont chers ; que la vitesse automobile soit de plus en plus abaissée comme si les conducteurs étaient des incapables majeurs placés sous curatelle ; que les carburants soient surtaxés, des taxes comptant pour 60% des prix de l'essence et du gazole à la pompe ; que l’État fixe le prix du tabac. Il est normal que le flicage généralisé n’ait pas été capable d’empêcher des attentats aussi prévisibles que celui contre Charlie Hebdo. Il est normal qu’on ne puisse pas fumer ce qu’on a envie de fumer. Il est normal qu’il soit interdit de sortir de l’euro ; qu’il existe des banques centrales ; que l’État, au XXe siècle, ait soudain décidé de supprimer la garantie de convertibilité à prix fixe contre de l’or ou de l’argent et se soit permis de monopoliser la création monétaire. Il est normal qu’il soit impossible de ne pas financer une guerre à laquelle on est opposé ; que l’on soit contraint de payer pour l’ art contemporain que l’État subventionne avec l’argent de la spoliation légale ; que l’épargne soit surtaxée ; que la laïcité soit devenue la nouvelle religion de l’État ; que l’on ne puisse pas se défendre à armes égales face à un meurtrier éventuel. Ils considèrent qu’il est normal que l’État s’occupe de l’éducation de nos chères têtes blondes depuis l’âge de trois ans avec pour résultat 140 000 analphabètes qui sortent chaque année de l’école publique. Il est aussi devenu normal qu’on leur inflige onze vaccins dès le plus jeune âge  !

D’exceptionnelle dans l’ancienne France, la contrainte étatique est devenue la norme dans la société moderne, détruisant tous les contre-pouvoirs et les équilibres traditionnels. L’humanisme en vogue n’est plus qu’un vulgaire procédé rhétorique, une façade conservée comme décor tandis que les bâtiments intérieurs ont été détruits. On vit à l’ère du « citoyennisme », une lourdaude construction de l’esprit élaborée dans les cafardeux bureaux des ministères et qui définit l’homme non pas en raison de ce qu’il est mais en fonction des valeurs que l’État a décidé de lui accorder. « Tu seras un citoyen, mon fils ! Suis à la lettre ce que t’ordonne l’État-papa-maman, et tu seras libre ! » Les hommes d’État agissent aujourd’hui comme s’ils étaient les propriétaires de la France et des individus qui y vivent. Ils ne le sont pas. Il convient de le leur rappeler à chaque instant. Ce sont nos commis, nous pouvons les renvoyer dans leurs pénates quand bon nous chante !

Face à de tels blocages, devenus structurels et a priori incoercibles, il est nécessaire, pour que nos droits naturels soient respectés, de trouver des alternatives concrètes. Je vais présenter dans le prochain chapitre des solutions qui iront bien au-delà de ce que les habituels programmes de partis dits de droite, qui se limitent à jaspiner de privatisation (mieux vaudrait parler de déréglementation c’est-à-dire d’ouverture du marché) et à appâter le chaland en lui faisant espérer des baisses d’impôts. De telles mesures sont nécessaires, mais, au point de déliquescence où nous en sommes, largement insuffisantes.

L’État est l’ennemi absolu. L’État n’est qu’une abstraction, ce sont des hommes qui le font, ni plus doués ni plus dévoués au Bien commun que la moyenne des individus. Vu la manière dont ils sont arrivés au sommet de notre Idiocratie, c’est même tout le contraire. D’ailleurs, « comment pourrait-il y avoir un ‘Bien commun’ ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n'a jamais que peu de valeur », disait le philosophe au marteau dans Par-delà le bien et le mal (1886). Ce ne sont que des rapports de force qui maintiennent l’État en place. Il faut prendre au sérieux la formule de Nietzsche dans Zarathoustra, qui enseignait apertement que « l’État est le plus froid des monstres froids ».

Il est temps d’être radical, d’aller au-delà de la pensée consensuelle, sans quoi rien ne se jamais transfiguré. Il faut reconsidérer la France sous un autre angle et se séparer des vieux schémas sans quoi nous devrons nous conter de barboter dans une mare en attendant la mort. Il importe de changer de paradigme. Il faut sortir de l’État, qui repose sur le monopole de la contrainte illégitime. Les lions ailés doivent rugir ! Qui m’aime me suive !

Paul-Eric Blanrue