vendredi 22 avril 2022
'Ironie, vraie liberté !'. Par Proudhon.
Présidentielle : course aux dépenses publiques de tous les partis en temps d'élection ?
jeudi 21 avril 2022
Intervention importante de Hans-Hermann Hoppe, le 4 avril dernier, sur SERVUS TV. Sur l'État, la guerre, l'Europe, le "défi climatique", la décentralisation et la neutralité.
NIETZSCHE À VENISE : DEUXIÈME SÉJOUR (21 AVRIL - 12 JUIN 1884). Par Paul-Éric Blanrue.
Dès qu’il a quitté la Sérénissime, Nietzsche, victime de la proverbiale mini-dépression post-vénitienne que subissent beaucoup de touristes, écrit à Köselitz, de Marienbad où il s’est refugié : « Ne quittez pas la bonne Venise si facilement, les gens sont si laids ici, le biftek coûte 80 kreutzers, on est comme dans un monde pire. » À sa mère, à la même date : « Je ne trouve pas ce qui me convient et que j’avais à Venise.» Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il écrit à Köselitz, le 18 juillet : « Mon ami, je continue de penser tous les jours un certain nombre de fois aux agréables gâte- ries de Venise (...) ; et je me borne à dire qu’on n’a pas le droit de mener longtemps une si bonne vie et qu’il est tout à fait juste d’être à présent redevenu ermite... » Il va rester quatre sans revoir la Sérénissime. Tout aficionado sait d’expérience que c’est long !
Il reprend ses voyages, et forme même le vœu de franchir le Mare Nostrum pour se rendre à Tunis : « Je veux vivre un bon moment parmi les musulmans et ce à l’endroit où leur foi est actuellement la plus rigoureuse : de manière à aiguiser mon jugement et mon regard pour tout ce qui est européen » (13 mars 1881, à Köseltiz).
Le projet nord-africain est abandonné et il demeure sur le Vieux Continent. En 1881, le sourd désir de re- voir Venise se ravive : « Je veux ramer – qui a un canot ? mais seul. Et mon logis ? » (Gênes, 22 février 1881). Mais ce deuxième séjour projeté pour la mi-avril est compromis : « Venise est encore trop remplie, je ne puis de nouveau me montrer sociable ainsi que j’aimais l’être autrefois » (Gênes, 6 avril 1881).
Il est tenté d’y descendre durant l’été mais la forte chaleur indispose par paradoxe cet amateur de ciel bleu : « Je n’ose même plus penser à l’été de Venise » (Sils-Maria, 21 juillet 1881).
Au théâtre Politeana de Gênes, le 27 novembre 1881, notre wagnérien en rupture de ban assiste pour la première fois à l’opéra Carmen de Georges Bizet (1838-1875), composé d’après une nouvelle de Prosper Mérimée (1803-1870), dont il ressort enthousiasmé : « une belle œuvre (...) spirituelle, forte, émouvante par endroit » (28 novembre 1881). Nietzsche croit encore en vie le compositeur français, qu’il prénomme par erreur François, mais Köselitz, estimant lui aussi, pour des raisons que l’auteur de ce livre ne parvient pas à saisir, que Carmen est le « meilleur opéra qui soit », lui apprend qu’il est décédé depuis six ans, à l’âge de trente-cinq ans.
Il l’informe que des représentations de son opéra doivent se dérouler durant le Carnaval, au théâtre de la Fenice de Venise. Tout à fait ravi, Nietzsche lui annonce de Gênes, le 11 février 1882, que son ami, le philosophe Paul Rée (1849-1901) et lui-même se déplaceront pour cette occasion spéciale. Pour diverses raisons dont sa relation tumultueuse avec Louise von Salomé, dite Lou Salomé (1861-1937), que Rée courtise en secret de son côté, le projet est avorté. Nietzsche vit une époque dense et trouble, hypnotisé qu’il est par la jeune Lou en qui il a cru voir une disciple, une muse et une amante platonique, avant de se raviser et de se brouiller avec elle et son ami Rée.
Un autre problème relationnel se pose. Le 4 mars, Nietzsche écrit à Köselitz : « Il ne serait pas impossible que j’aille à Venise fin mars ; ou y a-t-il des trouble-fêtes là- bas ? ». L’un des principaux ′′trouble-fêtes′′ est celui qui est devenu son nouvel ennemi intime depuis qu’il est redevenu chrétien, Richard Wagner, lui-même Vénitien d’adoption (entre 1858 et 1883, il se rendra six fois dans la Sérénissime). Nietzsche n’a nulle intention de l’y croiser sur son banc préféré de la place Saint-Marc, niché sous les colonnes de la basilique, ni dans les cafés qu’il fréquente, le Lavena, le Florian et le Quadri, où il aime écouter les orchestres jouer ses propres airs ! Nietzsche traîne les pieds.
De fait, le compositeur allemand descend à Venise le 18 septembre 1882 avec sa femme Cosima, ses quatre enfants et sa nombreuse domesticité, pour ne plus quitter la ville où il décède d’une crise cardiaque après dîner, le 13 février 1883, au Palais Vendramin, dans une chambre du mezzadine tendue de rose. Il louait l’étage noble à Henri de Bourbon-Parme, comte de Bardi (1851-1905), ancien élève du Père Bole (1810- 1890), neveu d’Henri, dit Henri V, comte de Chambord (1820-1883), chef de la maison de Bourbon et héritier du trône de France, en exil en Autriche et à Venise (v. Paul-Éric Blanrue, Lumière sur le Père Bole, confesseur du Prince en exil, Communication et Tradition, 1995).
Ce décès brusque fut un événement international. Dans son roman Le Feu (1900), le nietzschéo-vénitien Gabriele d’Annunzio (1863-1938), qui fut le résident légendaire de la Cassetta Rossa, nichée entre l’Accademia et la Piazzetta, écrit : « Le monde parut diminué de valeur ». Köselitz est sur place, tellement abasourdi qu’il reste comme un chien des rues, perdu sous une pluie battante, dans la cour de Palais Vendramin, sans parvenir à sortir le moindre mot.
Nietzsche paraît ne pas s’attrister de la nouvelle, et même il s’en réjouit : « La mort de Wagner a été le plus grand allègement qui pouvait m’être apporté en ce moment » (Rapallo, 19 février 1883). Il est toutefois plus atteint qu’il ne le laisse croire par cette disparition subite, qui clôt l’un des chapitres les plus importants de sa vie : « Il était dur de devoir être, six années durant, l’adversaire de celui qu’on a le plus vénéré et je ne suis pas d’une trempe assez grossière pour cela. À la fin, c’était le Wagner vieilli contre lequel il a fallu me défendre ; pour le vrai Wagner, je veux être en bonne partie son héritier » (Id°). Il écrit une émouvante lettre de condoléances à sa veuve, Cosima. Il restera toujours fidèle à la Tétralogie mais sera le sévère contempteur de l’ésotérique Parsifal. Lui seul se sent le droit de l’attaquer. Dans Le Gai savoir, un aphorisme se rapporte à ce rapport équivoque à l’Adversaire : « Croyons donc à notre amitié d’étoiles, même si nous devons être sur terre des ennemis ». Il est prouvé par l’histoire qu’on a dans ses relations des génies à sa mesure.
Il se concentre désormais sur l’écriture de son Zarathoustra, un personnage qui lui est inspiré par le prophète persan Zoroastre (env. XVe siècle avant notre ère). En privé, il présente son livre comme un « défi à toutes les religions », un « attentat », une tentative d’extirper le ressentiment, le préambule d’une nouvelle philosophie révolutionnaire destinée à renverser des milliers d’années de mythes et de préjugés moraux. Sa lecture illumine Peter Gast, qui prie pour que cette tentative connaisse « la diffusion de la Bible » (2 avril 1883) ! Même un grand philosophe catholique comme Gustave Thibon (1903- 2001), ami de la mystique Simone Weil (1909-1943), admettra que « sa critique des idéals, qui est la partie la plus impérissable de son œuvre, nous fournit une prodigieuse pierre de touche pour distinguer le clinquant de l’or dans le domaine moral et spirituel » (Nietzsche, ou le déclin de l’esprit, Fayard, 1975). Nietzsche explique à Gast que l’homme supérieur dont parle son livre doit savoir se tenir à bonne distance de la plèbe, quitte à se réfugier « soit dans la solitude d’une Île heureuse – soit à Venise » (Sils-Maria, 3 août 1883). Venise, ville possible du Surhomme ?
Peut-être ! Mais Nietzsche manque une à une les occasions d’y revenir. « Peu s’en est fallu que je n’aille à Venise ! Célébrez une fête parce que je ne suis pas venu », écrit-il à Gast, de Sils-Maria le 3 septembre 1883.
Il compte cependant y retourner au plus vite, bien qu’il y craigne une certaine forme de dépression due à l’ambiance inquiétante pouvant se dégager de la ville. Pour un esprit délicat comme le sien, la beauté la plus pure dont on s’émerveille à chaque coin de rue mais qui disparaît sous les yeux tels ces palais menaçant ruine cernés d’eau verte, peut entretenir un lancinant senti- ment de tristesse et une tendance à la mélancolie.
Mais l’attirance pour Venise se fait par trop insistante. La cité est comme une mère, une épouse, une amante, une déesse. On est vite tiraillé par le besoin de la revoir, d’y revivre, de la toucher et de l’aimer, et il faut assouvir cet état de manque comme si on était sujet d’un sortilège. Peut-on lutter contre l’éblouissement ? Lorsqu’on est fasciné, c’est pour la vie !
La musique de Peter Gast lui fait défaut : « Ma nostalgie de votre musique s’est faite si impérieuse qu’un jour, à l’improviste j’apparaîtrai sans doute à Venise » (Nice, 1er février1884). N’est-ce que pour la musique ou pour la magie de la Sérénissime qu’il accomplira le voyage ? Pour les deux, sans nul doute : « Capri excepté, rien, dans le Sud, n’a fait sur moi une impression comparable à votre Venise. » (Nice, 5 mars 1884).
Le 21 avril 1884, c’est en arrivant de Nice par le train, et alors que la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra vient d’être publiée par Ernst Schmeitzner (1851-1895), que Nietzsche arrive à Venise, vers 7h du soir, comme la première fois.
La gare Santa-Lucia, où il descend, dans le sestiere de Cannaregio, est située au même endroit que la gare moderne, bâtie au XXe siècle, face à l’église San Simeone Piccolo donnant sur le Grand Canal. Depuis 1881, un vaporetto, construit sur les bords de Seine et appartenant à une compagnie française, dessert le Grand Canal ; sans doute l’emprunte-t-il avec Peter Gast pour descendre jusqu’à Saint-Marc et prendre ensuite une gondole pour transporter ses lourdes malles pleines de livres qui pèsent, lors de certains voyages, jusqu’à 104 kilos !
Portant sur les épaules, le poids de son dogme de l’éternel retour, « formule suprême de l’affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir », qu’il a découvert en août 1881 en Enga- dine, au pied d’un rocher pyramidal situé le long du lac de Silvaplana, il séjourne cette fois au n°5256 Calle Nuova (ou Nova), chez, et en compagie, de celui qu’il surnomme depuis 1881 Peter Gast : « Me voici dans la maison de Köselitz, dans le calme de Venise, où j’écoute de la musique qui est elle-même, à maints égards, une sorte de Venise idéale. »
Jeu de piste : l’appartement de Köselitz se situe non loin de l’église connue en vénitien sous le nom de San Canzian, fondée au IXe siècle et reconstruite au XIVe et dont le campanile date de 1532.
Le visiteur arrivant à Venise pour la première fois trou-vera cette adresse en utilisant le GPS de son smartphone ou, comptant sur la chance et des plans plus ou moins détaillés, osera se lancer à l’aventure dans un enchevêtrement de ruelles et de petites places. C’est l’option que ce guide initiatique lui suggère : une fois la maison dénichée, le promeneur audacieux n’en éprouvera que plus de joie ! En précisant que l’auteur ne milite pas pour la digital detox, mais pour une utilisation vertueuse des nouvelles technologies de communication. Quelques indices : traverser le Campiello Crosetta et la Calle de Volto, et ne pas manquer la Calle de Fumo ni le Campiello de la Pieta ! À nous, Janus, dieu des Portes et des Passages !
À l’écart des lieux touristiques, l’endroit est paisible, et aujourd’hui encore, pour ceux qui l’ont découvert, apprécié pour son calme. Nietzsche y vit dans une « solitude à deux » (25 juillet 1884) avec celui qui est son ami, son pia- niste et son secrétaire particulier.
Cette fois, Nietzsche est domicilé assez loin de « sa » place Saint-Marc. La maison donne sur un canal et un petit pont qu’il a dû enjamber de nombreuses fois se situe à proximité. Exaspéré, comme son ancien maître Schopenhauer, par le moindre bruit intérieur ou extérieur, Nietzsche s’y sent à son aise.
Les nombreuses calle alentour lui procurent l’ombre qui sied à la méditation, mais on est assuré qu’il ne se contente pas de tourner en rond dans ce quartier labyrinthique, non destiné aux longues promenades solitaires quotidiennes de cinq à six heures qu’il pratique avec l’assiduité d’un marcheur de fond. Chaque jour, il arpente Venise de long en large.
Malgré cet exercice physique digne d’un sportif de haut niveau, il a pris pour habitude, depuis quelques années, de ne dormir qu’en absorbant de fortes doses de somnifères (hydrate de choral). Tout médecin d’aujourd’hui en conclurait qu’une telle accoutumance a entrainé de mauvais effets sur son moral, déjà soumis par nature à d’intenses variations.
Au domicile de Peter Gast, il écoute avec délectation la musique du maestro. Il apprécie l’ouverture d’un opéra de son ami, Il Matrimonio segreto (Le Mariage secret), inspiré de l’œuvre composée en 1792 par le Napolitain Domenico Cimarosa (1749-1801). Il en juge la musique « virile, claire, rigoureuse et fougueuse », quoi qu’il estime Gast « dur à remuer, estimant au fond qu’il suffit de rédiger quelques pages de partition et que tout est dit. C’est à peine s’il donne une pensée à la représentation et à la représentabilité de son travail. »
Pour éviter que l’on confonde Gast et Cimarosa, Nietzsche propose à son compagnon de changer de titre et de l’intituler Le Lion de Venise. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il écrit à Overbeck que ce dernier a « élevé avec cette œuvre un monument à Venise et il est possible que vingt de ses mélodies enchanteresses deviennent un jour indissolublement liées au nom et à l’idée de Venise » (21 mai 1884). Pour des raisons que des musicologues chevronnés expliqueront un jour, cette prédiction s’est révélée inexacte. Le lecteur peut se faire son opinion en écoutant un extrait de cette œuvre grâce au QR-Code placé à la fin de ce livre (utilisation vertueuse, disais-je !)
Pour Curt Paul Janz (Nietzsche biographie, tome III, Les dernières années du libre philosophe, la maladie, Gallimard, 1985), c’est pendant ces semaines vénitiennes « que le problème de la fonction de l’art – c’est-à-dire à ses yeux, de la musique – agita Nietzsche avec une force particulière. L’art doit-il révéler le gouffre de la révolution, ou au contraire dérober, par un voile de visions idéales, cet effrayant spectacle aux yeux de l’homme, si mal assuré en lui-même ? (...) Cette alternative est-elle du reste irréductible, ou bien est-il possible de conjuguer ces idéaux ? Tous les choix – et pour Nietzsche lui-même – restent encore possibles. »
Ce questionnement se ressent dans son jeu pianistique. Le 5 juin, Köselitz écrit à sa fiancée : « Nietzsche rentre à la maison et joue sa pénible musique, que je ne supporte pas tout à fait. Au diable ces sonorités sépulcrales.”
Pour lui-même, Nietzsche nourrit aussi de grands projets qu’il dévoile à sa sœur Elisabeth restée en Allemagne : « Je veux dresser dans les six mois qui viennent le schéma de ma philosophie et le programme des six prochaines années. Puisse ma santé y suffire ! » Il se présente à Overbeck comme « l’homme le plus indépendant d’Europe » (30 avril 1884). Son Zarathoustra lui pèse, comme s’il s’agissait d’une mission d’ordre messianique : « Du point de vue de sa condition humaine, Nietzsche se considérait certes comme un homme malade ; mais pour ce qui est de son être éternel, il se voyait comme Zarathoustra, comme génie de l’humanité, comme le médium par lequel l’éternel dans les temps prendrait conscience de sa signification » (Georg Brandes, Nietzsche – Essai sur le radicalisme aristocratique, L’Arche, 2006).
Il commence à se poser de nombreuses questions sur sa postérité : fera-t-il du bien aux hommes de l’avenir, à ceux qui se réclameront de sa pensée ? Le compren- dra-t-on ou sera-t-il victime de contresens grossiers ?
L’antisémitisme féroce de son éditeur et de sa sœur le tourmente pour sa carrière à venir : qui osera le soutenir et le suivre dans de telles conditions ? Sa rupture avec
Lou Salomé et Rée lui pose un cas de conscience. N’a-t- il pas été victime des mensonges de sa sœur, qui l’aurait entraîné par jalousie à couper toute relation avec ses an- ciens amis avec lesquels il voulait fonder une académie du libre esprit ? Il est écartelé, seul au monde, à la vérité. Il est chagriné, perturbé, déchiré, sa santé décline, puis il tombe malade.
Le 1er mai, il vomit de la bile et souffre de fortes mi- graines (Lettre de Peter Gast à son amie, 1er mai 1884). L’apôtre de la grande santé ne parvient pas à la conserver plus de quelques jours. Il passe son temps au lit à ruminer ses angoisses, dans un état de profonde affliction. Le bénéfice de Venise est perdu. Même la musique de Gast n’a pas eu l’effet thérapeuthique espéré.
Le philosophe quitte la Sérénissime le 12 juin en piteux état pour rejoindre Overbeck à Bâle. Il achève son Zarathoustra au début de l’année 1885. Il est épuisé. Il ne lui reste que quatre ans de lucidité à vivre. Plusieurs lettres de sa Correspondance laissent à penser qu’il est devenu conscient du terrible destin qui l’attend.
Paul-Éric Blanrue.
mercredi 20 avril 2022
"Le but de l'homme est d'être homme". Alexandra David-Néel.
"L’État existe toujours aux dépens des générations futures ; il s’endette et partout il marche vers la ruine." Kropotkine.
mardi 1 mars 2022
À méditer !
dimanche 23 janvier 2022
dimanche 14 novembre 2021
Albert Spaggiari. Sa devise était la même que celle de Casanova : ÉVADEZ-VOUS !
samedi 13 novembre 2021
dimanche 7 novembre 2021
"Chroniques de l'en-bas" : préface de Paul-Éric Blanrue au premier livre (exceptionnel et enivrant samizdat !) de Louis-Egoïne de Large.
Ce livre que Nietzsche eût qualifié d’intempestif ne plaira pas à tout le monde, et c’est tant mieux, car rien ne pourrait davantage déplaire à son auteur ! Louis-Egoïne de Large pratique le « plaisir aristocratique de déplaire », comme l’un de ses maîtres et complices, Charles Baudelaire, qui se faisait fort d’être l’un des grands incompris de ce « stupide XIXe siècle » que vitupérait Léon Daudet, afin de faire enrager les moralistes à la petite semaine, tous ceux d’alors qui avaient payé par la perte de leur honneur la qualité de membre de toutes les ligues de vertu de l’époque où consternation et dénonciation étaient considérées comme la plus haute forme de noblesse qui se puisse imaginer dans les salons. Aussi retrouvera-t-on dans cet ouvrage la plupart des sujets ayant le don d’irriter ignares satisfaits et aigris haineux – et Dieu sait s’ils sont légion par les petits matins blêmes de notre apocalypse qui courent !
Par-dessus le marché, Louis-Egoïne de Large traite ses thèmes de prédilection avec brio et décontraction, sans s’excuser ni demander son reste, dans un style tantôt gothique, direct, alerte, punchy, euphorique, glacial, qui se situe dans un univers parallèle, quelque part entre les naturalistes et les auteurs du romantisme noir passés sous le signe de la Croix, dans un coin de galaxie situé entre Joris-Karl Huysmans, les frères Goncourt, Barbey d’Aurevilly et Léon Bloy.
Rassurons-nous tout de suite, il n’est pas seulement question, dans les lignes qui suivent, de provoquer l’indignation gratuite des sottes gens ou l’ire des belles âmes. D’abord ce serait trop facile, elles sont si fragiles aujourd’hui qu’une aile de papillon voletant hors des sentiers battus suffit à les faire fondre en larmes. Non, Louis-Egoïne est un être authentique, pas un poseur. Malgré ses airs de dandy, il ne frime pas. Il n’est pas un insoumis pour rire. Il tient davantage de Ted Bundy que de George Brummell. Ou mieux : de Francis Heaulme, le serial killer fameux, son fantôme préféré de la place Saint-Jacques de Metz : Sherlock Heaulme, pour brouiller les pistes ! Tout ceci littérairement, s’entend (je ne voudrais pas qu’il soit dérangé en rentrant chez lui au petit matin, au retour d’une soirée arrosée, par une descente de police inopportune, l’empêchant de profiter d’un somme bien mérité).
Louis-Egoïne a en revanche parfaitement compris d’instinct une chose qui devrait être tatouée sur le front de tout écrivain désirant être libre avant tout : il faut toujours et en tout lieu, à commencer par la page blanche qui nous tient éveillé chaque nuit, oser parler avec franchise, se mesurer à son destin, savoir être « un garçon sans importance collective, tout juste un individu », comme disait Céline, autrement dit écrire comme un être différencié selon la formule géniale de Julius Evola.
Voilà le plus difficile ! Être un homme singulier et persister dans sa différence avec constance et vigueur. Outre que l’on déplaît à la masse grégaire des conformistes « qui clignent de l’œil » – ce qui n’est jamais grave comme nous l’avons dit – on se montre à découvert, le cœur écorché, à vif, les viscères à l’air, pas toujours sous son meilleur jour, volontiers blafard, se promenant avec une âme de travers soumise aux yeux de la multitude, ne disposant guère de base de repli pour battre en retraite et se défendre contre la Bêtise au front de taureau qui attaque à tout bout de champ ceux qui ne cherchent pas à être habiles mais seulement véridiques. Écrire librement, sans désir de faire carrière dans les salons parisiens ou de montrer sa fraise dans les cocktails, c’est se lancer dans une opération de guérilla, c’est faire de l’action directe et du base jump. C’est prendre de gros risques. Dans ce domaine, il n’y a pas d’assurance. On est seul pour le saut périlleux, sans filet. Pour résister et avancer sur ce terrain miné, il faut être muni d’un solide arsenal intérieur, cultiver un royaume spirituel où son drapeau est profondément planté.
Ce que le lecteur trouvera réunis dans ce livre ce sont des écrits de jeunesse avec leur part d’innocence cruelle et la naïveté des conquérants. Il ne faut pas s’y tromper cependant : c’est dans ces années de formation que le cœur prend ses couleurs. Le ton adopté s’apaisera peut-être avec le temps, mais il y a fort à parier que la peinture de la vie, des humains et de la société que l’on y trouve brossée ne s’affadira pas au fil des années. On sent à plein nez derrière chaque mot la marque d’un authentique caractère et derrière chaque question posée sous la forme d’affirmations péremptoires la soif inextinguible d’une vérité à trouver, d’une énigme existentielle à résoudre.
Je sais d’avance les critiques qui seront adressées à l’auteur de cet ouvrage. Ce seront bien entendu ses contradictions, le grand écart qu’il fait entre le Ciel et la Terre (voire les enfers), son admiration partagée pour Simone Weil et Vladimir Nabokov. Comment ? Voici un garçon qui se passionne pour Dieu et qui dévore des yeux, en même temps, sans se gêner, en pleine folie transgenre, woke et #MeToo, la première nymphette qui lui passe sous le nez ! Qu’est-ce que ce schizophrène ? Un fou dangereux à mettre d’urgence sous morphine ? J’aurais pu répondre, comme on disait jadis, pour pardonner leurs dérives aux auteurs sulfureux : mais c’est un poète, voyons. Mais non, mais non, Louis-Egoïne est mieux encore : c’est un être humain, un être vivant ! Avec ses turbulences et ses chamboulements. Sa conscience compliquée, ses repentirs, ses évolutions. Comme tout un chacun ! À la différence près qu’il en assume toute la consistance, qu’il décrit ses tensions, qu’il ne censure pas ses conflits intérieurs ni ses antagonismes métaphysiques. Il les note scrupuleusement. Pour lui. Pour nous, pour notre plaisir. On doit lui en savoir gré.
Les esprits ayant quelque fond religieux lui trouveront un goût de perversité démoniaque et les athées se gausseront de ses obsessions mystiques, vraiment pas à la mode pour un radis.
Mais primo, la mode, on s’en fiche totalement. Laissons les athées dans le purgatoire où ils croupissent, en espérant pour eux qu’ils n’éprouvent pas de haut-le-cœur en visitant la Salute de Venise ou la basilique Saint-Pierre de Rome, et intéressons-nous deux minutes aux esprits imbus de religion, qui, sans doute, y verront le plus à redire.
Louis-Egoïne de Large est un chrétien, et un chrétien spécial en ce sens qu’il n’élude pas ses péchés en public. C’est rare, car quand on écoute nos semblables, en particulier sur les réseaux sociaux, on a l’impression d’avoir affaire à une armée de franciscains en route pour la conversion de l’univers. Louis-Egoïne affronte-t-il ses faiblesses ? Pas tout à fait, à la vérité, il a même parfois tendance à les prendre en affection, à les « romantiser », ou, à tout le moins, à les observer non sans tendresse. Mais il ne se dérobe pas à leurs descriptions. Pas d’escamotage : la liberté va de pair avec la vérité ! « La vérité vous rendra libres », lit-on dans l’Évangile selon saint Jean. Nous y sommes. Avouer son péché, le magnifier même, c'est souhaiter son remède, et c'est donc, à sa façon, désirer la grâce de Dieu. Luther, je crois, a dit cela quelque part.
Faut-il esquiver ses travers et passer son existence dans la peau d’un autre, comme l’ont fait tant de chrétiens masqués, à l’instar de Julien Gracq, Claudel ou François Mauriac ? Louis-Egoïne ne le pense pas, et je suis d’avis qu’il a mille fois raison.
La chair est faible ? Quelle découverte ! Relisons les Confessions de saint Augustin et la vie de Charles de Foucauld ! Tout y est. Nous sommes tels des anges déchus, tombés dans la matière, des produits de chair, d’os et de sang. La belle affaire !
À ce propos, écoutons C. S. Lewis, qui s’est converti au christianisme sous l’influence de J. R. R. Tolkien et de G. K. Chesterton, ce qui n’est pas de la gnognotte, jusqu’à devenir l’un des principaux apologistes chrétiens de la première moitié du XXe siècle : « Quiconque estime que les chrétiens considèrent l’impudicité comme le vice suprême a complètement tort. Les péchés de la chair sont les moindres de tous. Les pires jouissances sont toutes purement spirituelles et se caractérisent par le plaisir de mettre autrui dans son tort, de régenter, de patronner, de jouer les trouble-fête, de médire, de se complaire dans les plaisirs du pouvoir et de la haine. ». Notre bon C. S. Lewis poursuit : « Le christianisme est presque la seule religion qui exalte le corps, qui croit que la matière est bonne et que Dieu lui-même revêtit une fois le corps humain ».
De fait, si la matière est intrinsèquement mauvaise, s’il faut la rejeter dans les ténèbres extérieures, pourquoi diable (si je puis dire) Dieu s’est-il fait homme, et pourquoi est-il ressuscité après être passé par la mort où il se trouvait si bien puisque redevenu être pur ? Excellente question que peu de catholiques, obsédés à l’envers par le sexe, se posent ! Si Dieu nous a donné un corps et nous en promet la résurrection, c’est en partie pour notre bonheur. Si Dieu est passé par Marie, par l’intermédiaire bien connu du Saint-Esprit, pour offrir son Fils aux hommes au lieu de le faire descendre tout frais d’une soucoupe volante, c’est sans doute qu’il existe une solide raison à cela ! N’oublions pas que « Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu », comme le disent saint Irénée, saint Athanase, saint Grégoire de Naziance et saint Grégoire de Nysse, et que cette idée fantastique hélas peu développée dans nos églises d’Occident représente la véritable essence du christianisme : la transfiguration finale de la matière et la glorification de la chair.
Les cathos puritains seraient-ils devenus gnostiques ? Parlons-en ! Les gnostiques qui se sont de tout temps opposés à la doctrine voyant le salut par la matière, que disent-ils ? Pour eux, seule compte l’étincelle d’esprit qui se trouve dans tout homme. C’est merveilleux. Tout le reste est à bannir. C’est déjà moins fun. Depuis la Chute, la matière est donc à jeter aux ordures. Mais attention, le Prince de ce monde a plus d’un tour dans son sac, et c’est au nom de la malédiction de la matière dans laquelle le premier couple est tombé à cause du péché originel que les gnostiques les plus radicaux, considérant que tout est vicié, que l’aliénation est universelle et qu’il faut être un insoumis total dans cet univers enténébré, ont joué le tout pour le tout et mené une révolte cosmique. C’est ainsi que le plus ancien d’entre eux, Simon le Mage, qui affirmait être le Soleil et son épouse Hélène, ancienne prostituée, la Lune, énonçait que c’est de leur nouveau couple sacré, faisant l’amour dans l’union libre des étoiles contre les commandements d’un démiurge qu’ils exécraient, qu’allait être rétabli l’ordre premier : il annonçait le retour du paradis sur terre par la débauche extatique et l’orgie sacrée ! Le grand déconditionnement par la négation de la négation ! Basilide, Valentin, Ptolémée, Carpocrate reprendront sa pensée contestataire et militeront pour l’amoralisme et l’assouvissement des pulsions, manière mystique de s’affranchir des entraves matérielles et de tuer la mort humaine, trop humaine, pour s’en délivrer afin de s’envoler vers un ciel d’absolu néant, sous la forme d’un libre esprit délesté de toute particule terrestre. « Qui veut faire l’ange fait la bête… »
Bref, prenez-la comme vous voulez, la chair est là, il faut faire avec. Même aux yeux de Luther, ce grand obsédé sexuel devant l’Éternel, « la chasteté a aussi son impiété », qui réside dans l'importance qui lui est attribuée. En somme, si vous n’êtes pas des saints, contentez-vous de ne pas juger, vous gâcheriez votre plaisir. Appréciez ce livre pour ce qu’il est : le dévoilement de la vie intérieure d’un homme de style en voie de libération.
Comme le disait encore C.S. Lewis : « Personne, d’après l’expérience des sens, ne peut nier qu’être amoureux est bien meilleur que la sensualité commune ou l’égocentrisme glacé ». Soyons donc amoureux ! Ce qu’on accomplit par amour se situe toujours « par-delà le Bien et le Mal », comme l’a diagnostiqué avec justesse le docteur Nietzsche. Pauvres vertueux vantards qui se placent sous le signe de l’orgueil en jugeant maladivement tout et tout le monde, vice essentiel, mal suprême, début de la ruine spirituelle, et qui voient tout avec leur œil de cyclope embué par la moraline !
Paul-Éric Blanrue
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