Il convient de lever un malentendu courant : la technique ne se réduit pas à la machine. Si la machine a été historiquement le point de départ du développement technique, elle n'en représente plus aujourd'hui qu'un aspect mineur et spectaculaire. La technique est devenue autonome et s'applique à la totalité des activités humaines, cherchant en toute chose la méthode absolument la plus efficace, ce qu'Ellul nomme le "one best way".
L'essor fulgurant de la technique au XIXe siècle s'explique par la conjonction unique de cinq phénomènes historiques : une longue maturation technique, une explosion démographique, un milieu économique stable mais ouvert au changement, une plasticité sociale marquée par la disparition des tabous et des groupes naturels, et enfin l'apparition d'une intention technique claire partagée par l'État et la bourgeoisie.
Cette révolution technique a transformé la société en un milieu malléable où la recherche du rendement est devenue le mobile principal de l'action humaine.
La technique moderne se définit par plusieurs caractères fondamentaux. Elle est rationnelle, substituant le calcul et le schéma logique à la spontanéité. Elle est artificielle, car elle crée un monde qui s'oppose à la nature et finit par l'absorber.
L'un des traits les plus marquants est l'automatisme du choix : l'homme n'est plus le sujet de la décision, c'est la technique qui impose fatalement le moyen le plus efficace. Puisque c'était possible, c'était obligatoire. De plus, la technique est indivisible ou insécable : on ne peut séparer ses effets positifs de ses conséquences néfastes, car elle forme un bloc massif dont l'usage est inséparable de l'être.
Dans le domaine économique, la technique est devenue le moteur premier. Elle impose la concentration des capitaux et des entreprises, puisque les moyens modernes sont de plus en plus coûteux et excèdent les capacités individuelles. La planification, ou planisme, devient une nécessité interne pour éviter l'anarchie et assurer le plein emploi, condition indispensable au bon fonctionnement du système. Cette évolution transforme l'homme en un simple homme économique, réduit à ses fonctions de producteur et de consommateur.
L'État, pour être efficace, se transforme lui-même en un énorme organisme technique. Il absorbe les techniques de police, d'administration, de finances et de propagande pour mettre en exploitation les ressources totales de la nation.
Cette technicisation du politique entraîne un conflit entre les politiciens, dont le rôle s'efface, et une nouvelle aristocratie de techniciens qui détient la réalité du pouvoir. L'État devient fatalement totalitaire, parce que ses moyens techniques le contraignent à tout absorber pour maintenir l'ordre et l'efficacité.
Pour remédier au malaise de l'homme dans cet univers de pierre et d'acier, la société développe des techniques de l'homme. La psychopédagogie vise à adapter l'enfant dès l'école à sa future conscience sociale. L'organisation du travail et les relations humaines cherchent à intégrer l'ouvrier pour qu'il trouve son bonheur dans la productivité. La propagande, quant à elle, manipule le subconscient pour créer une bonne conscience collective et une disponibilité des masses. Le divertissement, comme le cinéma ou le sport, devient un moyen technique d'évasion pour compenser l'absurdité du quotidien et préparer l'homme à de nouvelles contraintes.
Ellul conclut sur l'ambivalence du progrès. Tout progrès technique se paie, parce que chaque gain en puissance entraîne la destruction de valeurs anciennes, comme la vitalité naturelle remplacée par une survie précaire et fragile. La technique soulève plus de problèmes qu'elle n'en résout, créant des impasses massives. Enfin, elle comporte des effets imprévisibles et irréversibles, sur lesquels l'homme n'a plus aucune prise réelle.
Finalement, l'homme est enfermé dans une nouvelle nécessité, plus rigide que la nécessité naturelle. En cherchant à maîtriser le monde, il a créé un système autonome qui l'assimile progressivement, transformant l'individu en un "jeton" dans un appareil automatique. La technique ne supporte plus de jugement moral et devient son propre sacré, l'homme reportant son adoration sur la puissance même qui le dépouille de sa liberté.
En somme, le système technicien est comme un réseau de conduites forcées captant une rivière sauvage. Si l'eau semble désormais canalisée et utile pour produire de l'énergie, elle a perdu sa liberté de mouvement, et le lit naturel de la rivière, asséché, ne peut plus abriter la vie qui y foisonnait autrefois. L'homme est l'ingénieur qui surveille les vannes, mais il est devenu si dépendant de l'électricité produite qu'il ne peut plus se permettre d'ouvrir les écluses sans risquer sa propre perte.