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samedi 30 août 2025

Jésus, homme ou mythe ?



Ce livre de Carsten Peter Thiede (2005), archéologue allemand et spécialiste du Nouveau Testament, a comme objectif de réconcilier le Jésus de l'histoire et le Christ de la foi, affirmant qu'ils sont inséparables.

L'auteur déplore que la division entre ces deux aspects soit souvent le fait de critiques et de théologiens qui tentent de déconstruire l'identité du Christ. Cette attitude de doute n'est pas un phénomène moderne ; elle a pris racine dans les théories post-Lumières des XVIIIe et XIXe siècles, où les miracles étaient rejetés sous prétexte qu'ils "ne se produisent pas". Les Évangiles ont été arbitrairement postdatés à la période entre 70 et la fin du premier siècle après J.-C., principalement pour contredire la prophétie de Jésus sur la destruction du Temple en 70 après J.-C. et nier ainsi son statut de prophète.

Cependant, des théologiens autrefois considérés comme "libéraux", tels que John A.T. Robinson et Adolf von Harnack, ont eux-mêmes redaté les textes du Nouveau Testament à une période antérieure à 70 après J.-C., voire aux années 50 pour les Évangiles de Marc et Matthieu. Cela signifie que la charge de la preuve incombe désormais aux critiques de fournir des arguments strictement historiques, plutôt qu'idéologiques, pour contester la fiabilité des sources. Il n'existe aucune preuve suggérant que les Évangiles aient été écrits plus tard que le milieu du premier siècle ; ils appartiennent à la première génération de témoins.

La question de l'existence de Jésus est abordée en comparant les preuves disponibles. Notre connaissance des personnalités antiques provient de la tradition orale et des sources écrites. Le Nouveau Testament se distingue par une tradition textuelle "sans comparaison", avec 116 papyrus, dont 80 écrits au cours des deux premiers siècles. Contrairement aux biographies romaines d'empereurs comme Tibère, qui sont souvent incomplètes et contradictoires, les quatre Évangiles, écrits par des auteurs différents pour des publics distincts, affichent une "stupéfiante unanimité". Les légères différences dans les détails, comme le nombre de femmes au tombeau vide, sont la preuve de leur authenticité plutôt que d'une harmonisation postérieure par l'Église.

Les Évangiles sont considérés comme supérieurs en qualité, précision et proximité des événements par rapport à d'autres biographies antiques. L'existence de Jésus est aussi solidement attestée que celle d'Auguste ou de Tibère. Bien qu'il n'y ait pas de pièces de monnaie ou d'inscriptions directement à son nom datant de son vivant, des preuves archéologiques indirectes existent, comme l'inscription de Ponce Pilate à Césarée Maritime, des graffitis du premier siècle nommant Jésus dans une synagogue judéo-chrétienne sur le mont Sion, et un fragment de la titulus de la croix de Jésus conservé à Rome.

La fiabilité des récits évangéliques repose sur les témoignages oculaires. Les divergences de détails, comme dans le récit du serviteur du centurion, prouvent que les sources n'ont pas été "rationalisées" par l'Église primitive. Le fait que les premiers témoins de la Résurrection aient été des femmes, dont le témoignage était sans valeur en droit antique, renforce l'historicité des récits, malgré l'embarras social que cela aurait pu causer aux auteurs masculins. L'élection de Matthias comme successeur de Judas exigeait qu'il soit un témoin oculaire de tout, du baptême de Jean à l'Ascension.

La nécessité d'écrire des récits est apparue rapidement en raison de la propagation rapide du message chrétien. Paul lui-même présume que ses lecteurs connaissaient les récits évangéliques. La pratique juive de comparer les nouvelles doctrines aux "Écritures" suggère une datation précoce de l'Évangile de Marc (vers 40 après J.-C.), le rendant potentiellement accessible dans les bibliothèques esséniennes de Qumrân. Pierre, dans sa deuxième lettre, insiste sur la différence entre les "mythes habilement conçus" et la vérité vécue par les "témoins oculaires". Jésus lui-même, en répondant à Jean-Baptiste, liste cinq miracles messianiques qui le distinguent, notamment la guérison des lépreux, un acte inédit et central à son identité messianique.

La naissance de Jésus est rapportée par Matthieu et Luc, chacun avec des accents différents, démontrant qu'ils n'ont pas copié une source unique mais ont eu accès à des informations distinctes. La naissance virginale est présentée comme un événement unique, acceptée par Marie et Joseph par la foi, malgré les dangers sociaux. La généalogie de Jésus est multiple : davidique (par Joseph et Marie) et aaronique (par Marie). Matthieu rapporte la naissance à Bethléem, un fait qu'il relie à la prophétie de Michée 5:2, après que les mages (astronomes de Sippar) aient interrogé Hérode. L'identité de Matthieu en tant que collecteur d'impôts suggère des compétences en sténographie, ce qui aurait pu lui permettre de prendre des notes des discours de Jésus, comme le Sermon sur la Montagne.

Jésus était profondément enraciné dans la tradition juive : circoncis le huitième jour, présenté au Temple. Les prophéties de Siméon et Anne le désignent comme le Messie pour les juifs et le monde entier. Ses enseignements, comme l'importance de la prière et du jeûne pour exorciser les démons, s'inscrivent dans la pensée juive, bien que des traductions modernes aient parfois omis le jeûne. Jésus, à douze ans au Temple, démontre sa maîtrise de la Loi, soulignant son humanité et sa judéité. Thiede explore les relations complexes de Jésus avec les trois grands mouvements juifs de son temps – les Sadducéens, les Pharisiens et les Esséniens. Si Jésus était le Messie, il ne pouvait être l'adhérent d'un seul mouvement. Cependant, il partageait un terrain commun avec eux, la Torah. Ses interprétations serraient la Loi (sur le meurtre) mais s'assouplissaient sur d'autres aspects (comme le sabbat), s'opposant aux factions plus strictes. Le Talmud, compilé des siècles plus tard, reflète même l'accord avec l'interprétation de Jésus sur le sabbat, comme l'enseignait le rabbin Jonathan.

La mort de Jésus sur la croix est l'un des événements les mieux attestés de l'histoire ancienne. L'auteur réfute vigoureusement les théories modernes de sa survie (comme celles de Dan Brown ou Barbara Thiering), les qualifiant de "fantasmes" et d'idéologies visant à discréditer le Nouveau Testament pour saper les Églises. Des sources non-chrétiennes, comme Tacite (Annales 15:44), attestent de la crucifixion de Christ sous Ponce Pilate. Flavius Josèphe (Antiquités juives 18:63-64) confirme la crucifixion par Pilate sur l'accusation des "hommes importants" juifs. Il mentionne également que Jésus "apparut à nouveau vivant le troisième jour", une affirmation interprétée par Thiede comme une évaluation juive orthodoxe des prophéties, plutôt qu'une interpolation chrétienne. Josèphe, bien que juif et non-chrétien, accepta Jésus comme un messie sacerdotal, mais non pas le messie guerrier qu'il attendait et qu'il identifiait à Vespasien. Les nombreux témoins oculaires de la mort de Jésus, y compris ses ennemis, ainsi que les préparatifs funéraires royaux de Joseph d'Arimathie et Nicodème (100 livres de myrrhe et d'aloès), prouvent qu'il était bien mort.

La résurrection corporelle de Jésus était attendue par la majorité des juifs, à l'exception des Sadducéens. Les Esséniens, par exemple, espéraient une résurrection physique des corps et l'ouverture des tombes, comme en témoignent leurs textes de Qumrân (4Q521, Hymnes de louange). Le Talmud aussi interprète Ézéchiel 37:13 comme une prophétie de résurrection corporelle. Paul, un juif pharisien instruit, considérait la résurrection de Jésus comme une réalité corporelle, non une expérience visionnaire. Le tombeau vide était une condition préalable évidente pour lui et ses lecteurs. La difficulté des disciples à reconnaître Jésus ressuscité s'explique par la conception juive d'un "nouveau corps", pur et sans traces du passé, ce qui rend la "preuve" des plaies de Thomas si significative. Paul, dans 1 Corinthiens 15, omet les femmes de sa liste de témoins pour des raisons stratégiques et juridiques, renforçant la crédibilité de son récit aux yeux de son public.

Le canon des quatre Évangiles répondait aux exigences légales de "deux ou trois témoins". Jésus se concevait comme le Messie, le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Les disciples d'Emmaüs, déçus qu'il n'ait pas été un messie militaire, ont dû comprendre, par l'explication des Écritures par Jésus lui-même, que le Messie devait souffrir. Jésus a utilisé l'expression "Je suis..." (Ego eimi / Ani hu), une formule divine du judaïsme, pour affirmer sa divinité, comme lorsqu'il marcha sur l'eau. Ses miracles et ses enseignements servaient à révéler son identité, bien que les opposants l'aient accusé de blasphème pour ses affirmations de filiation divine.

Les choix modernes concernant Jésus sont souvent arbitraires et idéologiques, ignorant délibérément les sources classiques. Thiede critique le "Jesus Seminar" pour sa méthodologie non-académique et ses conclusions fantaisistes, réduisant Jésus à un philosophe cynique ou un paysan révolutionnaire, au détriment des Évangiles historiques. Il met en parallèle ces tentatives avec les anciennes hérésies (docétisme, arianisme, gnose) qui cherchaient à "inventer" un Jésus plus acceptable aux penseurs païens. L'auteur déplore la manipulation des textes originaux dans certains manuscrits pour des raisons dogmatiques, comme la suppression du jeûne dans Marc 9:29 ou le changement de "hors de Dieu" en "par la grâce de Dieu" dans Hébreux 2:9, altérant ainsi le message de la souffrance de Jésus.

Le livre met en lumière la figure de Nicodème, un Pharisien et membre du Sanhédrin, qui a rencontré Jésus de nuit – un signe de respect et d'intérêt pour les questions profondes. Nicodème, instruit dans la Torah et la Sagesse de Salomon, a compris le sens profond des paroles de Jésus sur le "Fils de l'Homme" élevé comme le serpent d'airain pour le salut. Son acte courageux de donner à Jésus une sépulture royale, avec une quantité extravagante d'aromates, montre sa vénération après la mort de Jésus, avant même la Résurrection, faisant de lui un modèle pour ceux qui recherchent la vérité et sont prêts à agir selon leurs convictions.