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samedi 30 août 2025

Découverte sur le Suaire de Turin : Nicole Oresme, zététicien catholique du XIVe siècle, avait déjà dénoncé la fraude !


Un document médiéval récemment redécouvert révèle que Nicole Oresme, philosophe et futur évêque de Lisieux, considérait dès les années 1370 le linceul de Turin comme issu de "mensonges forgés par les ecclésiastiques", qui "trompent les autres afin qu'ils apportent des offrandes à leurs églises".
Cette découverte constitue la plus ancienne mention écrite contestant l’authenticité de cette relique, bien avant les dénonciations de l'évêque de Troyes (mémoire de 1389) et celle du pape Clément VII. Son texte, extrait de ses Problemata ("répertoire d'arguments pour diverses situations"), démontre définitivement que l'évaluation du linceul comme une fraude ne provenait pas seulement de Mgr Pierre d'Arcis, évêque de Troyes, mais avait déjà attiré suffisamment d'attention pour atteindre les oreilles d'Oresme. Ceux qui prétendaient que le mémoire de Pierre d'Arcis contre le Suaire était faux ont... tout faux.
Oresme, connu pour sa rigueur intellectuelle et sa méfiance envers les faux miracles, voyait dans de nombreuses reliques l’œuvre d’artisans de supercheries visant à exploiter la crédulité des fidèles. Son texte témoigne d’une attitude rationnelle et sceptique rare pour son époque. En s’appuyant sur l’analyse critique des témoignages, il cherchait à distinguer les rumeurs des preuves tangibles, préférant l’observation et l’enquête à la simple soumission à la tradition.
L’étude met en évidence que, dès le XIVe siècle, certains esprits religieux doutaient déjà des prétendues reliques sacrées. Ce scepticisme n’était pas absent du Moyen Âge, loin s'en faut, contrairement à l’image souvent véhiculée d’une époque de dingues entièrement dominée par la crédulité. Le cas du Suaire illustre cette tension entre rationalité savante et piété populaire.
Oresme allait jusqu’à affirmer que nombre d’objets sacrés étaient fabriqués par des hommes d’Église cherchant des bénéfices financiers. Cette critique rejoignait les inquiétudes institutionnelles, puisque le pape Clément VII, quelques années plus tard, avait autorisé l’exposition du linceul à la condition expresse qu’il soit présenté comme une "représentation" et non comme la véritable relique.
Ce témoignage constitue une confirmation de ce que j'ai démontré dans les deux livres consacrés au Suaire. Il démontre également que le doute faisait partie de l’horizon intellectuel, au sein même de l’Église. Loin d’être isolé, Oresme représentait une tendance de la pensée critique médiévale, attachée à la cohérence et à la véracité des faits plutôt qu’à la propagation aveugle de légendes.
Cette découverte invite, une nouvelle fois, à reconsidérer le Moyen Âge non pas comme une période crédule, mais comme un temps traversé par des débats et des démarches critiques. Elle souligne la présence d’une rationalité médiévale occultée et met en évidence l’existence d’un véritable esprit d’enquête bien avant l’avènement de la science moderne (et de la zététique).

Paul-Éric Blanrue.