BLOG DES AMIS DE PAUL-ÉRIC BLANRUE --- ARCHIVES, ACTUALITÉS, PROSPECTIVES --- DÉMYSTIFICATION ET CONTRE-HISTOIRE

dimanche 26 avril 2015

Pensons (et rions) avec Schopenhauer (1788-1860). Florilège !





 - Pour pouvoir mépriser ceux qui le méritent comme ils le méritent (c'est-à-dire les cinq sixièmes de l'humanité), il faut avant tout qu'on ne les haïsse pas. Il faut donc éviter de laisser monter la haine en soi. Car ce que l'on hait, on ne le méprise pas totalement. Ou, pour prendre les choses par l'autre bout : le moyen le plus sûr d'éviter de haïr les hommes est de les mépriser.
- Parce que le respect diminue à mesure que l'intimité grandit, étant donné que les tempéraments communs ont pour habitude de traiter sans considération tout ce dont on ne leur rend pas l'accès difficile, on est obligé d'aller contre son penchant naturel pour la convivialité, et de s'astreindre à faire de celle-ci l'usage le plus modéré possible.
- Mieux vaut ne pas parler du tout que d'entretenir la maigre et poussive conversation qu'offrent habituellement les bipèdes et où, pour des convenances aussi stupides que nécessaires, il n'est pas permis de dire les trois quarts de ce qui vous vient à l'esprit, où l'entretien n'est en réalité rien d'autre qu'un pénible exercice de corde radie sur le fil étroit de ce qu'il est consenti de dire sans danger.
- Les hommes sont ce qu'ils ont l'air d'être.
- À ceux qui voudraient l'abolir il faut répondre : "Commencez par extirper le meurtre du monde : et la peine de mort suivra".
- De même que les couches de la terre conservent en rangées les créatures vivantes d'époques passées, de même les étagères des bibliothèques gardent bien ordonnées les erreurs passées et leurs descriptions qui, tout comme les premières, avaient été très vivantes et bruyantes en leur temps, mais qui, désormais rigides et pétrifiées, n'intéressent plus que le paléontologue de la littérature.
- Ce serait bien d'acheter des livres si l'on pouvait acheter aussi le temps de les lire, mais on confond le plus souvent l'achat des livres avec l'appropriation de leur contenu.
- À ces messieurs du creuset et de la cornue, il faut faire comprendre que la chimie à elle seule rend apte à être pharmacien, mais non pas philosophe.
- Abondamment bouffer, boire, se multiplier et crever : voilà la paraphrase de leur "fin en soi" et le but du "progrès sans fin de l'humanité", qu'ils proclament inlassablement dans une pompeuse phraséologie.
- Si on pouvait castrer tous les fripons et fourrer dans un couvent toutes les bécasses, donner aux personnes de noble caractère tout un harem et procurer à toutes les jeunes filles d'esprit et de raison des hommes, des hommes complets, on obtiendrait bientôt une génération qui irait au-delà de l'ère de Périclès.
- Seules les pensées que l'on a soi-même sont vraies et vivantes ; car ce sont les seules qu'on comprend. Les pensées étrangères, lues, sont des chiures de merde.
- Du point de vue de notre lecture, l'art de ne pas lire est très important. cela consiste à laisser de côté justement ce qui, à tout moment, intéresse le grand public.
- Les amis se disent sincères ; les ennemis le sont.
- La prétendue absence de droits des animaux, l'illusion selon laquelle nos actes à leur égard n'ont aucune signification morale ou, comme le dit le langage de cette morale, qu'il n'y a pas de devoir envers les animaux, cette idée est vraiment une brutalité scandaleuse et une barbarie propre à l'Occident, dont la source réside dans le judaïsme.
- Dans la nature, il n'existe qu'une créature qui ment : c'est l'homme. Toutes les autres sont franches et authentiques, elles se donnent ouvertement pour ce qu'elles sont et s'expriment comme elles se sentent.
- Dans tous les pays, le jeu de cartes est devenu l'occupation principale de toute la société : il est la mesure de la valeur de celle-ci et la faillite déclarée de toutes les idées. Parce qu'ils n'ont pas d'idées à échanger, ils échangent des cartes et chacun tente de gagner des florins aux dépens des autres.
- Clio, la muse de l'Histoire, est complètement infectée par le mensonge, comme l'est par la syphilis une putain.
- Le bruit est le plus impertinent des dérangements, car il dérange même nos pensées, pour ne pas dire qu'il les met en pièces. Mais lorsqu'il n'y a rien à déranger, il ne sera, bien entendu, pas particulièrement perçu.
-  La première règle du bon style - presque suffisante à elle seule - est que l'on doit avoir quelque chose à dire : oh, cela peut mener loin !
- Quant à la polygamie, il n'y a pas lieu d'en débattre, car il faut la prendre comme un fait universellement répandu, dont seule la régulation est un devoir. Où donc existe-t-il de véritable monogames ? Nous tous vivons, du moins un certain temps, mais le plus souvent toujours, dans la polygamie. Comme chaque homme a besoin de beaucoup de femmes, c'est justice qu'il soit libre, voire que son devoir soit de prendre en charge beaucoup de femmes. Voilà qui ramènera aussi la femme à son statut juste et naturel, en tant que créature subordonnée, et la Dame, ce monstre de la civilisation européenne et de la bêtise germano-chrétienne, avec ses prétentions ridicules au respect et à la vénération, sera expulsée de ce monde et il n'y aura plus que des bonnes femmes, mais non plus des bonnes femmes malheureuses, dont l'Europe est remplie actuellement.
- En dépit de la prospérité des États-Unis, nous y trouvons comme mentalité dominante le vulgaire utilitarisme, avec son inévitable accessoire, l'ignorance, qui a ouvert la voie à la bigoterie anglicane, la sotte suffisance, la brutale rusticité associée à la niaise vénération pour la femme. Et des choses pires sont à l'ordre du jour là-bas : notamment un esclavage des nègres qui crie vers le ciel en même temps qu'une extrême cruauté envers les esclaves, une répression des plus injustes envers les Noirs libres, le lynch-law.

Extraits de L'Art de l'insulte (Points essais, 2004) et L'Art de se connaître soi-même (Rivages poche, 2015).

Le mauvais esprit... (2009)


samedi 25 avril 2015

René Guénon et la métaphysique intégrale.




"Mais, au fond, c'est quoi la métaphysique de René Guénon ?" Voyant que je m'intéresse de près au meilleur spécialiste de la connaissance sacrée (ça ne date pas d'hier, j'ai lu la Crise du monde moderne en préparant mon bac philo), on me pose une question passionnante qui, étrangement, n'effleure guère l'esprit de la plupart de ses lecteurs. Fascinés par ses exposés sur le symbolisme, époustouflés par la justesse du diagnostic qu'il pose sur notre temps, entraînés dans les volutes d'une pensée qui touche au moindre aspect de "la Manifestation" (histoire, philosophie, sciences, mathématiques, religion comparée, mythes, etc.), peu d'entre eux ont tenté de formaliser une conception métaphysique qui se situe pourtant au coeur de sa démarche, en fournit la charpente, le soubassement théorique, et relie entre elles, comme un chapelet de prière, chacune des parties. 
Comprendre la métaphysique de René Guénon (qu'il ne faut pas confondre avec une théologie ou une dogmatique religieuse, je m'empresse de la signaler) permet d'éclaircir des moments de son oeuvre qui semblent obscurs, tous les éléments présentés n'étant pas systématiquement explicités par l'auteur. S'il n'a pas cherché à l'exposer de façon didactique, sinon peut-être, de manière fragmentaire, dans La Métaphysique orientale (1939), c'est pour au moins une bonne raison : Guénon ne présente pas une métaphysique comme étant issue de son propre cerveau à la manière d'une doctrine personnelle, comme le ferait un philosophe persuadé d'avoir découvert un concept révolutionnaire génial qui bouleverse l'histoire de la pensée, mais comme un corpus relevant de la tradition la plus lointaine, non-humaine, la quintessence de la sophia perennis qui remonte aux temps originels de notre Cycle et appartient à ce que l'intuition intellectuelle de chacun peut saisir s'il se met en état de le faire, c'est-à-dire en s'en "ressouvenant" à la manière de Platon. 
Sans doute René Guénon estime-t-il aussi qu'il importe de réaliser un travail intérieur qui requiert, pour parvenir à saisir les linéaments de cette métaphysique qu'il nomme intégrale, un énorme effort de concentration et une disposition particulière de l'âme et de l'esprit. Relevant le défi qui m'est proposé, je vais tenter d'un brosser la synthèse la plus exacte possible en usant d'un minium de mots. Attachez vos ceintures, nous décollons !
Tout commence par l'Être. Dans la métaphysique classique, celle initiée par Aristote, l'Être pur est le principe de la Manifestation (la "nature") ; depuis lors, les métaphysiciens dits réalistes ont tenté de cerner les qualités de cet Être fameux. L'effort de Guénon consiste au contraire à dévoiler que cette recherche multiséculaire, qui a certes montré ses mérites pour la zone qu'elle explore, limite notre compréhension de la Totalité et nous sépare de l'essentiel qui doit être atteint : la contemplation de l'Absolu. L'Être convient ainsi d'être dépassé. Pourquoi ? Parce que l'Être, qui s'offre comme le déterminant suprême, contient encore une détermination en ceci qu'il se détermine lui-même. Se déterminant, il est limité par cette auto-détermination. Ainsi l'Infinité ne peut lui être attribuée, car elle ne saurait être limitée, et par conséquent l'Être ne peut en aucune manière être considéré comme le Principe suprême. Pour accéder à ce Principe, il faut s'ouvrir à un au-delà de l'Être : le Non-Être ! 
Qu'est-ce que le Non-Être ? Le Néant ? Pour la créature, oui. Pour l'Être, absolument pas, puisqu'on va voir qu'il dépend de lui. Inconcevable pour l'esprit, le Non-Être est une convention de langage qui nous permet d'accéder à un stade supérieur de notre intellect définissant un Point suprême, un rien suressentiel au fondement de tout ce qui est et qui contient l'Être ainsi que la Non-Manifestation - celle-ci pouvant être assimilée "au silence qui comporte en lui-même le principe de la parole" (Guénon). Cet Être et ce Non-Être, associés, sont les deux faces de ce que Guénon nomme la Possibilité universelle, qui seule est vraiment totale. 
Le Non-Être peut être considéré comme le Zéro métaphysique ou encore l'Unité non-affirmée, antérieure à l'Unité, qu'il comprend ; doté d'une potentialité fondamentale, il ouvre la voie à l'Infinité. Or la notion primordiale, vierge de toute détermination, est précisément cet Infini, qui, lui, n'est réductible à aucune Manifestation car il est illimité. C'est sur cette notion que notre intuition intellectuelle ("l'Intellect pur" d'Aristote, non discursif, coïncidant sans médiation avec la Vérité) doit se relier si nous sommes en état de réceptivité et d'ascèse : l'idée se trouve ancrée dans notre esprit même s'il ne la cerne pas puisqu'elle n'a ni définition ni accessibilité. Ancrés dans la Manifestation, nous ne pouvons qu'oeuvrer à dire l'impossibilité de parler de l'Infini, concept inexprimable qui s'apparente à une non-connaissance, un non-savoir, comparable à une lumière qui ne se donnerait que par son absence.
Guénon ne s'arrête pas à cette étape, à la radicalité pourtant vertigineuse. Dans ce fantastique voyage ascensionnel, il pulvérise toutes nos frontières mentales et dynamite les formules et les concepts avec lesquels nous sommes habitués à penser dans la philosophie occidentale qu'on nous a enseignée, pour nous faire accéder au coeur du réacteur nucléaire de la doctrine. Il s'agit pour lui de nous faire saisir que la Manifestation, notre "monde", n'est rigoureusement rien au regard de l'Infini. Il importe de se situer hors du temps et de la soumission au monde des phénomènes pour se diriger vers le Principe, dépouillé de toute qualité. 
Mais le Principe lui-même n'est pas tout ! Il convient d'aller au-delà et dépouiller la notion du Principe, afin de la transcender pour la vider de son essence dans une sorte de grande négation purificatrice rendant possible la Délivrance de toute illusion phénoménale. 
Cette tension spirituelle est ce que Guénon nomme "la Réalisation". Nous sommes là dans l'aspect pratique de sa métaphysique. Son objectif principal est de nous faire "sentir" que l'individu n'est qu'une manifestation transitoire de l'Être. C'est en accédant à ces hautes cîmes que nous pourrons retrouver en nous l'Homme véritable, celui qui a le sens de l'éternité ; que nous serons en mesure d'accéder à des états supra-individuels libérés de toute limitation ; et de nous diriger, au-delà encore (grimpons, grimpons dans le supra-rationnel !), vers l'état inconditionné et inexprimable. 
C'est l'accession à ce dernier état qui constitue la vraie Délivrance, la totale universalisation nous permettant de dépasser la dualité (vie, mort...) et de percevoir l'illusion des formes. Une fois parvenus à ce stade, nous savons que le Soi est sans cause, qu'il n'y a ni naissance, ni mort, ni temps ni même éternité !
Délire ? Fantasme ? C'est la première réaction des néophytes, et même (et surtout ?) des universitaires formés à l'école classique, qui prennent connaissance de ce processus intellectuel. Incendairie mise en abîme de l'esprit humain, lequel est prié de se détacher de tout ce qu'il croit connaître, cette métaphysique abrupte traverse pourtant toutes les traditions de notre Cycle : doctrine hindoue du maître indien Shankara, bouddhisme, soufisme, mystique rhénane, approches de saint Grégoire de Naziance, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Damascène, qui s'exclamera : "De Dieu il est impossible de dire ce qu'il est en lui-même, et il est plus exact d'en parler par le rejet de tout : il n'est en effet rien de ce qui est... Il est au-dessus de tout ce qui est, et au-dessus de l'être même" ! 
René Guénon, et après lui les "traditionistes" Julius Evola, Ananda Kentish Coomaraswamy, Frithjof Schuon, Georges Vallin, Titus Burckhardt, Michel Vâlsan et tant d'autres, n'ont cessé de démontrer, de diverses façons, dans leurs travaux, l'existence de cette métaphysique traversant les siècles.  
Rien n'est plus normal que d'être déboussolé, désorienté, affolé ou scandalisé par cette métaphysique ultime. C'est la mise en condition mentale nécessaire pour accéder à une connaissance supérieure et sacrée. Ce n'est pas par hasard que nos ancêtres avaient institué de sévères initiations (devenues aujourd'hui parodiques dans les loges maçonniques), qui avaient pour but, étapes par étapes, de faire progresser l'esprit vers ces lumières salvatrices et ineffables.
Je vous laisse y réfléchir ; nul n'est contraint de donner son assentiment à cette perspective métaphysique sans l'avoir comprise et absorbée complètement. Le plus important est de la méditer, de se sentir stimulé voire provoqué dans nos certitudes, et de faire des expériences pour en savourer (ou non) les fruits. 
En attendant, j'espère avoir répondu à la question qui m'a été posée par quelques lecteurs désirant aller plus loin que la vulgate et que je félicite pour leur saine curiosité en ces temps de crétinisme généralisé.

Paul-Éric Blanrue

POUR ALLER PLUS LOIN :

- René Guénon, Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues, Véga, 1983.
- I, L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Éditions traditionnelles, 1981.
- Id°, Les États multiples de l'être, Véga, 1980.
- Id°, La Métaphysique orientale, Éditions traditionnelles, 1970.
- Jean-Marc Vivenza, Le Dictionnaire de René Guénon, Le Mercure Dauphinois, 2002.
- Id°, La Métaphysique de René Guénon, Le Mercure Dauphinois, 2004.
- Georges Vallin, La Perspective métaphysique, Dervy, 1977.
- Michel Vâlsan, L'Islam et la fonction de René Guénon, Les Éditions de l'Oeuvre, 1984.




vendredi 24 avril 2015

"Le Fruit de nos entrailles". Un documentaire de Maria Poumier (60'02) sur le marché de la stérilité, l'industrie de la procréation artificielle, l'abjection de la GPA.

Avec Farida Belghoul, Roger Bongos, Lucien Cerise, Francis Cousin, Dr.Jean-Pierre Dickès, Père Olivier Horovitz, Béatrice Pignède+, Sébastien Renault, Claire Séverac.
 

La fable des Illuminatis.

Qui a dit qu'il fallait être un satané positiviste ou un athée naïf pour faire profession de démystifier ? Tout au contraire ! Voyez entre autres René Guénon, Le Théosophisme, histoire d'une pseudo-religion (1921) et L'Erreur spirite (1923), ainsi que Julius Evola, Masques et visages du spiritualisme contemporain (1932). Sur la fable des "Illuminatis", légende urbaine cachant un problème bien plus grave et profond que les délires et pouvoirs secrets supposés d'une secte de mabouls, lire ici les réflexions du maître de la Tradition mises en forme dans un article, tiré d'un excellent site, que nous reproduisons ci-dessous. "Conspiracy watch" peut aller se rhabiller !
L'origine du mythe des illuminati est une société secrète réelle appelé Illuminés de Bavière, créée par Adam Weishaupt. Ce mouvement a été découvert, à cause d'un éclair providentiel qui s'est abattu sur un des membres de la secte, ce qui a permis de découvrir sur lui les documents décrivant ses plans et son organisation en détail. Ce mouvement a ainsi été tué pratiquement dans l'œuf, et il n'y en a plus aucune trace aujourd'hui.
Exemple d'intox pour faire croire aux illuminati: on se sert de la réputation très exagérée de Pike pour donner de l'importance à une soi-disant lettre envoyée à Giuseppe Mazzini, "découverte" dans les années 50 par un agent des services de renseignements canadiens nommé William Guy Carr. Cette lettre emploie des mots de vocabulaire anachroniques pour la date (1871) où elle était censée avoir été écrite, comme les appellations politiques de "sionistes" ou "fascistes".

Le terme « sionisme » lui-même a été créé par Nathan Birnbaum en 1886.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_sionisme

Le fascisme (en italien fascismo) est un mouvement politique italien apparu en 1919.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Fascisme 

Elle prévoit des conflits entre sionistes et musulmans, ce qui aurait pu être prophétique en 1871, mais ne l'était pas tellement en 1950, date à laquelle avait déjà été créé l'état juif depuis 3 ans. A part ça elle ne prévoit absolument rien d'extraordinaire.

William Guy Carr est un des auteurs les plus en vogue concernant le mythe des illuminati. Il a grandement contribué à leur propagation, avec force malhonnêteté.

Voilà deux de ses livres en pdf :

Des pions sur l'echiquier
La conspiration mondiale


Carr tient à défendre diverses affirmations infondées, comme celle selon laquelle illuminati viendrait de porteur de lumière :

Dans Des pions sur l'echiquier :
p. 66

Le mot « Illuminati » provient du mot Lucifer qui signifie « Porteur de la Lumière » ou « Être d’un extraordinaire éclat ».

p. 154

Le mot Illuminati a pour signification « porteur de lumière » !

C'est complètement faux. Illuminati est semblable à illuminé, tout simplement. Où est le "fero" de lucifer, qui lui veut bien dire porter ? A ce compte là, le Fiat lux de la Bible est luciférien lui aussi, puisqu'il y a lumière dedans.


Lucifer signifie porteur de lumière.
Illuminati signifie illuminés.
Illuminati ne signifie pas porteur de lumière.

Se rabaisser à tenter d'associer illuminati à Lucifer par une argumentation étymologique si maladroite, pour donner de la force à ce terme, c'est tout simplement ridicule.


Aussi maladroit que d'essayer de glisser ce concept dans des évocations historiques :
La conspiration mondiale :
p.13

Voltaire écrivait qu’afin de mener les masses dans un nouvel assujettissement, les Illuminati devaient leur mentir comme le Diable lui-même, non pas timidement ou pour un temps seulement mais avec effronterie et en permanence. Il racontait à ses compagnons Illuministes : ‘‘Nous devons leur faire des promesses inconsidérées et employer des phrases extravagantes... le contraire de ce que nous promettions, nous pouvons le faire par la suite... cela demeure sans conséquence’’.

Des pions sur l'echiquier :
p. 47

Les Rois de l’Argent, les Rab­bins et les Anciens (les Sages) faisaient partie des Illuminati : cela fut définitivement établi lors de l’enquête ordonnée le Roi Henry III après le Crime Rituel de St Hugh de Lincoln, en 1255.

p. 48

Après les grandes expulsions, les Juifs furent de nouveau confinés dans des Ghettos ou Kahals. Isolés ainsi des populations, les Juifs étaient contrôlés et dirigés par leurs Rabbins et leurs Anciens (Sages) dont nombre d’entre eux étaient sous l’influence des Illuminati et des riches prêteurs d’argent Juifs, tapis dans leurs divers sanctuaires. Dans les Ghettos, les agents des Illuminati enracinèrent un sentiment de haine et de vengeance dans les coeurs du peuple Juif vis-à-vis de ceux qui les avaient éjectés. Les Rabbins leur rappelèrent qu’en tant que peuple choisi par Dieu, le jour viendrait où ils auraient leur vengeance et hériteraient de la terre.

p. 70

Aux affirmations de sa soeur lui expliquant que l’on avait des preuves que les Illuminati, agissant sous le couvert d’une Franc-Maçonnerie Philanthropique, avaient l’intention de détruire l’Église et l’État en France, Marie-Antoinette répondit : « Je crois qu’en ce qui concerne la France, vous vous inquiétez beaucoup trop de la Franc-Maçonnerie. Elle est loin d’avoir l’importance qu’elle peut avoir partout ailleurs en Europe ».

Tout cela bien sûr balancé sans aucune source.
On pourrait objecter qu'il y a des limites au point de vue des simples considérations historiques, ce qui est bien vrai, mais il y a une différence entre parler de ce qui n'est pas accessible par les recherches historiques, et l'invention pure et simple de fausse preuves comme Carr le fait. Où peut-on consulter cette citation de Voltaire ? Où est la trace du compte rendu de l'enquête du roi Henry III après le crime rituel de St Hugh de Lincoln, datant de 1255, qui accuserait nommément les illuminati ? Qu'est ce qui atteste de la manipulation des juifs par les illuminati ? Où est la lettre où la sœur de Marie Antoinette l'avertit des dangers des illuminati ? Une première étape serait au moins d'indiquer dans quel livre ou recueil ces preuves existent; si Carr l'affirme, ces preuves historiques sont disponibles quelque part.

On a beau chercher une trace tangible des illuminati ailleurs que dans le groupuscule de Weishaupt, c'est peine perdue, y compris dans les ouvrages des plus fervents défenseurs de ce paradigme. Et ce n'est pas en collant le mot illuminati à n'importe quel complot, inventé ou réel, de l'histoire, qu'on leur donnera du crédit. Au contraire, c'est le meilleur moyen de tout embrouiller et de faire perdre toute leur crédibilité aux vrais complots.

Ces problèmes de rigueur sont évidents a posteriori, mais c'est toute la force de persuasion de la propagande d'arriver à faire manger de telles énormités.


Sur la nature réelle des Illuminés de Bavière :
 Quand on se trouve en présence d’un groupement constitué pour des fins quelconques et dont l’origine est entièrement connue, dont on sait qu’il a été créé de toutes pièces par des individualités dont on peut citer les noms, et qu’il ne possède par conséquent aucun rattachement traditionnel, on peut être dès lors assuré que ce groupement, quelles que soient d’ailleurs ses prétentions, n’a absolument rien d’initiatique. L’existence de formes rituéliques dans certains de ces groupements n’y change rien, car de telles formes, empruntées ou imitées des organisations initiatiques, ne sont alors qu’une simple parodie dépourvue de toute valeur réelle ; et d’autre part, ceci ne s’applique pas seulement à des organisations dont les fins sont uniquement politiques ou plus généralement « sociales », dans l’un quelconque des sens que l’on peut attribuer à ce mot, mais aussi à toutes ces formations modernes que nous avons appelées pseudo-initiatiques, y compris celles qui invoquent un vague rattachement « idéal » à une tradition quelconque.

Par contre, il peut y avoir doute dès qu’on a affaire à une organisation dont l’origine présente quelque chose d’énigmatique et ne saurait être rapportée à des individualités définies ; en effet, même si ses manifestations connues n’ont évidemment aucun caractère initiatique, il se peut néanmoins qu’elle représente une déviation ou une dégénérescence de quelque chose qui était primitivement tel. Cette déviation, qui peut se produire surtout sous l’influence de préoccupations d’ordre social, suppose que l’incompréhension du but premier et essentiel est devenue générale chez les membres de cette organisation ; elle peut d’ailleurs être plus ou moins complète, et ce qui subsiste encore d’organisations initiatiques en. Occident représente en quelque sorte, dans son état actuel, un stade intermédiaire à cet égard. Le cas extrême sera celui où, les formes rituéliques et symboliques étant cependant conservées, personne n’aura plus la moindre conscience de leur véritable caractère initiatique, si bien qu’on ne les interprétera plus qu’en fonction d’une application contingente quelconque ; que celle-ci soit d’ailleurs légitime ou non, là n’est pas la question, la dégénérescence consistant proprement dans le fait qu’on n’envisage rien au delà de cette application et du domaine plus ou moins extérieur auquel elle se rapporte spécialement. Il est bien clair que, en pareil cas, ceux qui ne voient les choses que « du dehors » seront incapables de discerner ce dont il s’agit en réalité et de faire la distinction entre de telles organisations et celles dont nous parlions en premier lieu, d’autant plus que, lorsque celles-là en sont arrivées à n’avoir plus, consciemment du moins, qu’un but similaire à celui pour lequel celles-ci ont été créées artificiellement, il en résulte une sorte d’« affinité » de fait en vertu de laquelle les unes et les autres peuvent se trouver en contact plus ou moins direct, et même finir parfois par s’entremêler de façon plus ou moins inextricable.

Pour mieux faire comprendre ce que nous venons de dire, il convient de s’appuyer sur des cas précis ; aussi citerons-nous l’exemple de deux organisations qui, extérieurement, peuvent paraître assez comparables entre elles, et qui cependant diffèrent nettement par leurs origines, de telle sorte qu’elles rentrent respectivement dans l’une et l’autre des deux catégories que nous venons de distinguer : les Illuminés de Bavière et les Carbonari. En ce qui concerne les premiers, les fondateurs sont connus, et l’on sait de quelle façon ils ont élaboré le « système » de leur propre initiative, en dehors de tout rattachement à quoi que ce soit de préexistant ; on sait aussi par quels états successifs sont passés les grades et les rituels, dont certains ne furent d’ailleurs jamais pratiqués et n’existèrent que sur le papier ; car tout fut mis par écrit dès le début et à mesure que se développaient et se précisaient les idées des fondateurs, et c’est même là ce qui fit échouer leurs plans, lesquels, bien entendu, se rapportaient exclusivement au domaine social et ne le dépassaient sous aucun rapport. Il n’est donc pas douteux qu’il ne s’agit là que de l’œuvre artificielle de quelques individus, et que les formes qu’ils avaient adoptées ne pouvaient constituer qu’un simulacre ou une parodie d’initiation, le rattachement traditionnel faisant défaut tout autant que le but réellement initiatique était étranger à leurs préoccupations. Si l’on considère au contraire le Carbonarisme, on constate, d’une part, qu’il est impossible de lui assigner une origine « historique » de ce genre, et, d’autre part, que ses rituels présentent nettement le caractère d’une « initiation de métier », apparentée comme telle à la Maçonnerie et au Compagnonnage ; mais, tandis que ceux-ci ont toujours gardé une certaine conscience de leur caractère initiatique, si amoindrie soit-elle par l’intrusion de préoccupations d’ordre contingent, et la part de plus en plus grande qui leur a été faite, il semble bien (quoiqu’on ne puisse jamais être absolument affirmatif à cet égard, un petit nombre de membres, et qui ne sont pas forcément les chefs apparents, pouvant toujours faire exception à l’incompréhension générale sans en rien laisser paraître) (1) que le Carbonarisme ait poussé finalement la dégénérescence à l’extrême, au point de n’être plus rien d’autre en fait que cette simple association de conspirateurs politiques dont on connaît l’action dans l’histoire du XIXe siècle. Les Carbonari se mêlèrent alors à d’autres associations de fondation toute récente et qui n’avaient jamais eu rien d’initiatique, tandis que, d’un autre côté, beaucoup d’entre eux appartenaient en même temps à la Maçonnerie, ce qui peut s’expliquer à la fois par l’affinité des deux organisations et par une certaine dégénérescence de la Maçonnerie elle-même, allant dans le même sens, quoique moins loin, que celle du Carbonarisme. Quant aux Illuminés, leurs rapports avec la Maçonnerie eurent un tout autre caractère : ceux qui y entrèrent ne le firent qu’avec l’intention bien arrêtée d’y acquérir une influence prépondérante et de s’en servir comme d’un instrument pour la réalisation de leurs desseins particuliers, ce qui échoua d’ailleurs comme tout le reste ; et, pour le dire en passant, on voit assez par là combien ceux qui prétendent faire des Illuminés eux-mêmes une organisation « maçonnique » sont loin de la vérité. Ajoutons encore que l’ambiguïté de cette appellation d’« Illuminés » ne doit aucunement faire illusion : elle n’était prise là que dans une acception strictement « rationaliste », et il ne faut pas oublier que, au XVIIIème siècle, les « lumières » avaient en Allemagne une signification à peu près équivalente à celle de la « philosophie » en France ; c’est dire qu’on ne saurait rien concevoir de plus profane et même de plus formellement contraire à tout esprit initiatique ou seulement traditionnel.
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1 - On ne pourrait d’ailleurs pas leur reprocher une telle attitude si l’incompréhension est devenue telle qu’il soit pratiquement impossible de réagir contre elle.
René Guénon,  Aperçus sur l'initiation, chapitre XII - Organisations initiatiques et sociétés secrètes

Il y a actuellement une volonté qui confine à l'hystérie, pas toujours exempte de malhonnêteté, à vouloir prolonger la vie des Illuminés de Bavière, dans le passé, pour les identifier avec la contre-tradition, et dans le futur, jusqu'à nos jours, malgré leur absence invincible. Tout ce que l'on présente comme présence des illuminati n'est en effet qu'une sous-culture stupide qui surfe justement sur cette mode, comme un clown sous amphétamines qui hurlerait devant un miroir lui renvoyant son propre visage peinturluré. Cet engouement est dû à la fascination exercée par certains symboles qui seraient satanistes, alors qu'aucun symbole ne l'est en essence. C'est l'intention dans laquelle on les aborde qui est déterminante :

Du double sens des symboles
Études Traditionnelles, juillet 1937.
On s’étonne parfois qu’un même symbole puisse être pris en deux sens qui, apparemment tout au moins, sont directement opposés l’un à l’autre ; il ne s’agit pas en cela, bien entendu, de la multiplicité des sens que, d’une façon générale, peut présenter tout symbole suivant le point de vue ou le niveau auquel on l’envisage, mais, plus spécialement, de deux aspects qui sont liés entre eux par un certain rapport de corrélation, prenant la forme d’une opposition, de telle sorte que l’un d’eux soit pour ainsi dire l’inverse ou le « négatif » de l’autre. Pour le comprendre, il faut partir de la considération de la dualité comme présupposée par toute manifestation, et, par suite, comme la conditionnant dans tous ses modes, où elle doit toujours se retrouver sous une forme ou sous une autre ; il est vrai que cette dualité est proprement un complémentarisme, et non pas une opposition ; mais deux termes qui sont en réalité complémentaires peuvent aussi, à un point de vue plus extérieur et plus contingent, apparaître comme opposés. Toute opposition n’existe comme telle qu’à un certain niveau, car il n’en peut être aucune qui soit irréductible ; à un niveau plus élevé, elle se résout en un complémentarisme, dans lequel ses deux termes se trouvent déjà conciliés et harmonisés, avant de rentrer finalement dans l’unité du principe commun dont ils procèdent l’un et l’autre. On pourrait donc dire que le point de vue du complémentarisme est, en un certain sens, intermédiaire entre celui de l’opposition et celui de l’unification ; et chacun de ces points de vue a sa raison d’être et sa valeur propre dans l’ordre auquel il s’applique, bien que, évidemment, ils ne se situe pas au même degré de réalité ; ce qui importe est donc de savoir mettre chaque aspect à sa place hiérarchique, et de ne pas prétendre le transporter dans un domaine où il n’aurait plus aucune signification acceptable.
Dans ces conditions, on peut comprendre que le fait d’envisager dans un symbole deux aspects contraires n’a, en lui-même, rien que de parfaitement légitime, et que d’ailleurs la considération d’un de ces aspects n’exclut nullement celle de l’autre, puisque chacun d’eux est également vrai sous un certain rapport, et que même leur existence est en quelque sorte solidaire. C’est donc une erreur, assez fréquente du reste, de penser que la considération respective de l’un et l’autre de ces aspects doit être rapportée à des doctrines ou à des écoles se trouvant elles-mêmes en opposition ; ici, tout dépend seulement de la prédominance qui peut être attribuée l’un par rapport à l’autre, ou parfois aussi de l’intention suivant laquelle le symbole peut être employé, par exemple, comme élément intervenant dans certains rites, ou encore comme moyen de reconnaissance ; mais c’est là un point sur lequel nous allons avoir à revenir. Ce qui montre bien que les deux aspects ne s’excluent point et son susceptibles d’être envisagés simultanément, c’est qu’ils peuvent se trouver réunis dans une même figuration symbolique complexe ; à cet égard, il convient de remarquer, bien que nous ne puisions pour le moment développer ceci complètement, qu’une dualité, qui pourra être opposition ou complémentarisme suivant le point de vue auquel on se placera, peut, quant à la situation de ses termes l’un par rapport à l’autre, se disposer dan un sens vertical ou dans un sens horizontal ; ceci résulte immédiatement du schéma crucial du quaternaire, qui peut se décomposer en deux dualités, l’une verticale et l’autre horizontale. La dualité verticale peut être rapportée aux deux extrémités d’un axe, ou aux deux directions contraires suivant lesquelles cet axe peut être parcouru ; la dualité horizontale est celle de deux éléments qui se situent symétriquement de part et d’autre de ce même axe ; on peut donner comme exemple du premier cas les deux triangles du sceau de Salomon, et comme exemple du second les deux serpents du caducée ; et l’on remarquera que c’est seulement dans la dualité verticale que les deux termes se distinguent nettement l’un de l’autre par leur position inverse, tandis que, dans la dualité horizontale, ils peuvent paraître tout à fait semblables ou équivalents quand on les envisage séparément, alors que pourtant leur signification n’est pas moins réellement contraire dans ce cas que dans l’autre. On peut dire encore que, dans l’ordre spatial, la dualité verticale est celle du haut et du bas, et la dualité horizontale celle de la droite et de la gauche ; cette observation semblera peut-être trop évidente, mais elle n’en a pas moins son importance, parce que, symboliquement, ces deux couples de termes, sont eux-mêmes susceptibles d’applications multiples, sur lesquelles il n’y a d’ailleurs pas lieu d’insister présentement, mais dont il ne serait pas très difficile de découvrir des traces jusque dans le langage courant, ce qui indique bien qu’il s’agit là de chose d’une portée très générale.
Tout cela étant posé en principe, on pourra sans peine en déduire certaines conséquences concernant ce qu’on pourrait appeler l’usage pratique des symboles ; mais, à cet égard, il faut faire intervenir tout d’abord une considération d’un caractère plus particulier, celle du cas où les deux aspects contraires sont pris respectivement comme « bénéfique » et comme « maléfique ». Nous employons ces deux expressions faute de mieux, car elles ont l’inconvénient de pouvoir faire supposer qu’il y a là quelque interprétation plus ou moins « morale », alors qu’en réalité il n’en est rien, et qu’elles doivent être entendues ici en un sens purement « technique ». De plus, il doit être bien compris aussi que la qualité « bénéfique » ou « maléfique » ne s’attache pas d’une façon absolue à l’un des deux aspects, puisqu’elle ne convient proprement qu’à une application spéciale, à laquelle il serait impossible de réduire indistinctement toute opposition quelle qu’elle soit, et qu’en tout cas elle disparaît nécessairement quand on passe du point de vue de l’opposition à celui du complémentarisme, auquel une telle considération est totalement étrangère. Dans ces limites et en tenant compte de ces réserves, c’est là un point de vue qui a normalement sa place parmi les autres ; mais c’est aussi de ce point de vue même que peut résulter, dans l’interprétation et l’usage du symbolisme, une sorte de « subversion » qui constitue souvent une des « marques » caractéristiques de ce qui, consciemment ou non, relève du domaine de la « contre-initiation » ou se trouve plus ou moins directement soumis à son influence.
La « subversion » dont nous parlons peut consister, soit à attribuer à l’aspect « maléfique », tout en le reconnaissant cependant comme tel, la place qui doit normalement revenir à l’aspect « bénéfique », voire même lue sorte de suprématie sur celui-ci, soit à interpréter les symboles au rebours de leur sens légitime, en considérant comme « bénéfique » l’aspect qui est en réalité « maléfique » et inversement. Il faut d’ailleurs remarquer que, d’après ce que nous avons dit précédemment, une telle « subversion » peut ne pas apparaître visiblement dans la représentation des symboles, puisqu’il en est pour lesquels les deux aspects opposés ne sont pas marqués par une différence extérieure, reconnaissable à première vue : ainsi, dans les figurations qui se rapportent à ce qu’on a coutume d’appeler, assez improprement d’ailleurs, le « culte du serpent », il serait souvent impossible, du moins à ne considérer que le serpent lui-même, de dire a priori s’il s’agit de l’Agathodaimôn ou du Kakodaimôn ; de là de nombreuses méprises, surtout de la part de ceux qui, ignorant cette double signification du serpent, sont tentés de n’y voir partout et toujours qu’un symbole « maléfique », ce qui est le cas de la généralité des Occidentaux modernes ; et ce que nous disons ici du serpent pourrait s’appliquer pareillement à beaucoup d’autres animaux symboliques, pour lesquels on a pris communément l’habitude, quelles qu’en soient d’ailleurs les raisons, de ne plus envisager qu’un seul des deux aspects opposés qu’ils possèdent en réalité. Pour les symboles qui sont susceptibles de prendre deux positions inverses, et spécialement pour ceux qui se réduisent à des formes géométriques, il peut sembler que la différence doive apparaître beaucoup plus nettement ; et pourtant, en fait, il n’en est pas toujours ainsi, puisque les deux positions du même symbole sont susceptibles d’avoir l’une et l’autre une signification légitime, et que d’ailleurs leur relation n’est pas forcément celle du « bénéfique » et du « maléfique », qui n’est, redisons-le encore, qu’une simple application particulière parmi toutes les autres. Ce qu’il importe de savoir en pareil cas, c’est s’il y a réellement une volonté de « retournement », pourrait-on dire, en contradiction formelle avec la valeur légitime et normale du symbole ; c’est pourquoi, comme nous le faisions remarquer à propos d’un livre dont nous avons rendu compte récemment, l’emploi du triangle inversé, par exemple, est bien loin d’être toujours un signe de « magie noire », quoiqu’il le soit effectivement dans certains cas, ceux où il s’y attache une intention de prendre le contrepied de ce que représente le triangle dont le sommet est tourné vers le haut ; et, notons-le incidemment, un pareil « retournement » intentionnel s’exerce aussi sur des mots ou des formules, comme on peut le constater dans certaines pratiques de sorcellerie.
On voit donc que la question est plus complexe que certains ne se l’imaginent, et nous dirions volontiers plus subtile, car ce qu’il faut examiner pour savoir à quoi on a véritablement affaire dans tel ou tel cas, ce sont moins les figurations, prises dans leur « matérialité », que les interprétations dont elles s’accompagnent et par lesquelles s’explique l’intention qui a présidé à leur adoption. Bien plus, la « subversion » la plus habile et la plus dangereuse est certainement celle qui ne se trahit pas par des singularités trop manifestes et que n’importe qui peut facilement apercevoir, mais qui déforme le sens des symboles ou renverse leur valeur sans rien changer à leurs apparences extérieures. Mais la ruse la plus diabolique de toutes est peut-être celle qui consiste à faire attribuer au symbolisme orthodoxe lui-même, tel qu’il existe dans les organisations véritablement traditionnelles, et plus particulièrement dans les organisations initiatiques, qui sont surtout visées en pareil cas, l’interprétation à rebours qui est proprement le fait de la « contre-initiation » ; et celle-ci, comme nous l’avons signalé dernièrement, ne se prive pas d’user de ce moyen pour provoquer les confusions et les équivoques dont elle a quelque profit à tirer. C’est là, au fond, tout le secret de certaines campagnes menées, soit contre l’ésotérisme en général, soit contre telle ou telle forme initiatique en particulier, avec l’aide inconsciente de gens dont la plupart seraient fort étonnés, et même épouvantés, s’ils pouvaient se rendre compte de ce pour quoi on les utilise ; il arrive malheureusement parfois que ceux qui croient combattre le diable se trouvent ainsi tout simplement, sans s’en douter le moins du monde, transformés en ses meilleurs serviteurs !

Ça fera donc sûrement plaisir aux conspirationnistes débiles (désignant non le fait honorable de s'intéresser à des informations refusées par le dogme officiel, mais bien cette pathologie de croire aveuglément à des croyances de type conspirationniste, par besoin de croire confortablement en quelque chose) de leur concéder qu'en effet, ils sont peut-être bien sous l'emprise de forces occultes. Le petit détail ennuyeux est que ce n'est pas vraiment de la manière qu'ils le croient.

jeudi 23 avril 2015

Blanrue contre les charlatans de l'ufologie (TF1, "COMME UN LUNDI" de Christophe Dechavane, février 1996)


Louis Aliot et Madame.




"Ah non, je ne parle pas anglais, moi. Je suis française !" a crânement déclaré Marine Le Pen à la soirée du Time. Elle n'a pas ajouté, fort heureusement : "J'y parle mieux français que toi et j'y t'emmirde !" Mais ne disait-elle pas récemment : "À Rome fais comme les Romains" ? Faire passer sa méconnaissance des langues pour du patriotisme, il fallait y penser. C'est culotté. Sur le marché du travail, ce handicap le fait moins, mais comme elle n'y a jamais mis les pieds puisqu'elle a passé sa vie à se faire pistonner, notre fille à papa ne peut guère le savoir. J'attends de voir si elle jouera de l'accordéon lorsqu'elle ira se prosterner à Yad Vashem. En attendant les nouveaux immigrés auront retenu la leçon : que chacun parle sa langue maternelle, les cochons seront bien gardés ! (1)
À ce propos, j'ai lu quelque part que l'immonde robe bleue-marine (ô subtilité ! ) portée par l'idole des jeunes était une façon très intelligente de se distinguer des autres invités, au sein de cette réunion de l'hyper-système, et prouver ainsi que, contrairement à Florian Philippot par exemple, elle n'en était pas. La prochaine fois, elle devrait, dit-on, enfiler un short et se déplacer en tongs sur le tapis rouge pour draguer les suffrages des campings. Une question lancinante se pose : le populisme implique-t-il d'arborer le look des Bidochon ? On espère quand même que le futur couple présidentiel n'a pas vidé le mini-bar.

Paul-Éric Blanrue

(1) Je viens de lire un article de Mohamed Sifaoui dans le Huffington Post, intitulé "Les 'Arabes' ne visitent pas Auschwitz" et dans lequel le journaliste franco-algérien s'exclame : "J'ai honte pour ces sociétés abreuvées par la culture de l'indifférence quand elles ne sont pas nourries à la mamelle de la haine antisémite". Nourries à la mamelle de la haine ? En voilà du grand style ! Oui à Sifaoui à l'Académie française pour étoffer notre langue désuète de mamelles d'amour, de pis d'altruisme, de mamelons d'humanité et de tétasses de vivre-ensemble!

mercredi 22 avril 2015

Dortiguier contre Nietzsche.




Philosophe émérite, spécialisé dans les écrits de l'anti-positiviste austro-allemand Christian Ehrenfels, Pierre Dortiguier est un cas à part dans notre petit monde. Un soir, lors d'un repas au cours duquel, passé minuit, nous dissertions sur les Ennéades de Plotin après avoir causé de la symbolique du chiffre 11 et du personnage de Jésus tel que le décrit Houston Stewart Chamberlain, je l'ai comparé à Pic de la Mirandole, le théologien florentin du XVe siècle censé avoir embrassé tout le savoir de son temps. Dans une disputatio médiévale, il eut fait sensation. 
Il n'est guère de domaines que Pierre n'ait exploré avec une rigueur, une vigueur et une ténacité extra-ordinaires, au plein sens du mot c'est-à-dire en l'écrivant avec un tiret. Peu lui importent ses cheveux blancs, cet éternel chercheur semble s'être donné pour mission de découvrir et maîtriser jour après jour de nouvelles matières, tel un étudiant vénitien désirant épuiser toute la Biblioteca Marciana (l'une des plus impressionnantes d'Italie). 
Si l'on ne sait trop pourquoi il s'est dernièrement entiché du récentisme du Russe Anatoli Fomenko (je parierais que c'est par jeu intellectuel car il est trop fin et pénétrant pour avoir des certitudes chronologiques aussi extravagantes), je l'ai entendu deviser durant des heures, reprenant à peine son souffle, de l'histoire européenne et orientale, du général de Gaulle (qu'il a rencontré), de la dernière guerre et de ses mythes, de l'Antiquité, du comte de Gobineau qu'il admire à raison pour L'Histoire des Perses, de la politique séculairement néfaste des États-Unis, des méfaits du matérialisme sur notre société décomposée, de religion comparée, de mystique rhénane et iranienne, de médecines alternatives, d'astrologie et même du tarot de Marseille ! 
Je ne crois pas beaucoup m'avancer en le qualifiant d'hypermnésique : il est capable de vous raconter l'épopée d'un village silésien que vous ne sauriez situer sur une carte ou vous citer au mot près les textes rares et décisifs qu'il a découverts et traduits en français (pour la première fois de l'histoire, faut-il le préciser !) avec l'élégante décontraction d'un érudit qui ne se soucie pas de briller dans le monde mais dont l'unique objet est de vous faire partager ses lumières. 
Doué d'une pensée en perpétuel mouvement, il saute d'un sujet à l'autre, comme un enfant dans des flaques d'eau, avec l'oeil pétillant et un brio déconcertant qui laisse pantois mais sollicite une attention de chaque instant. On a tous entendu ses éclairants exposés sur les ondes de Radio Téhéran, où il explique la situation internationale mieux qu'un géopoliticien de l'École de Guerre ; on a également apprécié ses interventions témoignant d'une culture encyclopédique dans diverses vidéos diffusées sur le Net. Mais il a peu publié.  Un tort, sans nul doute, car la loi du genre est publish or perish. C'est la première raison pour laquelle son Nietzsche - Ce qu'il n'est pas, ce qu'il découvre (Fiat Lux, septembre 2014) mérite qu'on s'y attarde : il n'y est pas seulement question du "philosophe au marteau", décrypté sous toutes les coutures, mais aussi de la pensée de Pierre Dortiguier lui-même, qui se pose en s'opposant. 
Je le dis d'autant plus volontiers que je ne partage pas sa thèse principale : c'est un grand livre. Un livre difficile, à coup sûr, car exigeant envers son lecteur  (si par moment vous vous perdez dans ce labyrinthe flamboyant, vous retrouverez votre fil d'Ariane au chapitre suivant, car, dans l'apparent décousu de la trame, l'auteur dessine peu à peu des figures dont vous apprendrez, avec un minimum de patience, à saisir les contours). N'importe : sur Nietzsche, cela fait belle heurette que j'avais pas lu, stylo en main, un ouvrage aussi riche et roboratif.  
Sans résumer la démonstration virevoltante de Dortiguier, je peux en dire qu'il s'agit d'une ode à Arthur Schopenhauer et Richard Wagner que l'auteur entend défendre bec et ongles contre un disciple devenu leur fougueux contempteur : le terrible Friedrich Nietzsche !
On a d'emblée l'impression - et c'est la raison pour laquelle on lui pardonne des éreintements parfois injustes - que ce que notre ami déteste par dessus-tout c'est la notoriété acquise par l'auteur du Zarathoustra dans notre monde parodique, qui l'encense sans le connaître. Autant dire que Dortiguier, en bon lecteur qu'il est, n'a que faire du Nietzsche libertaire présenté par un Michel Onfray qui passe sous silence, pour complaire à ses admirateurs avides de digest et de doctrine apaisante, que son penseur-fétiche conchie la démocratie, l'égalitarisme, la dévirilisation des moeurs et la "moraline" socialisante. Laissant ce philosophe médiatique à sa quête d'audimat, Dortiguier, lui, se paye le luxe de défendre l'honneur d'Élisabeth Förster-Nietzsche, la soeur de son ennemi intime, attaquée de toutes parts depuis près d'un siècle pour cause de national-socialisme avoué ; c'est dire si l'on est loin d'avoir affaire à une perspective molle. Décidé à aller au fond du problème, Dortiguier entend s'attaquer au coeur même de l'oeuvre, voulant montrer les idées que Nietzsche a empruntées à ses prédécesseurs ("la volonté" dont il fit "la volonté de puissance" est un motif métaphysique schopenhauerien) ainsi que les véritables raisons de sa soudaine antipathie à leur égard, incomprises, parce que non académiques, par la plupart des professeurs qui le présentent à leurs élèves. 
Le trépidant germanophile Dortiguier n'est pas tendre avec un Nietzsche "trop français" à son goût, guidé qu'il fut sur ce terrain par le juif Paul Rée qui lui fit connaître les moralistes du Grand Siècle à Sorrente, au pied du Vésuve, dans une splendide bâtisse où ils étaient les invités d'une wagnérienne fanatique, par surcroît féministe, Malwida von Meysenbug ; on pourrait aisément lui rétorquer qu'il suffit de comparer les oeuvres des deux hommes pour se rendre compte de leur différence profonde et de la prééminence de la pensée de Nietzsche sur celle, plate, positiviste et confuse, de son compère, avec lequel, d'ailleurs, il ne manqua pas de se fâcher. 
Dortiguier fait aussi entrer dans le jeu, comme un deux ex machina censé expliquer l'évolution intellectuelle de son anti-héros, une prétendue syphilis qui n'est assurée par aucun document probant : comme sa correspondance l'indique, Nietzsche a commencé à sentir les premiers symptômes de sa maladie fatale durant la guerre de 1870, lors d'un trajet en train qui le conduisait de Gravelotte à Haguenau, bien avant d'avoir connu la moindre expérience sexuelle, s'il en eut jamais (on débat encore de nos jours pour savoir s'il a embrassé sur la bouche l'hystérique Lou Salomé !). Notre ami bute enfin sur la notion de "l'éternel retour" qu'il considère comme une blague ; pourtant Martin Heidegger a écrit deux livres fondamentaux qui en fournissent la clé.
Se sentant l'âme d'un justicier, Dortiguier tente de dynamiter la statue que l'auteur d'Ecce homo s'est lui-même édifiée au détriment, pense-t-il, de ceux qu'il appelait auparavant ses "éducateurs". A-t-il raison, a-t-il tort ? C'est, bien entendu, au lecteur d'en juger. Nietzsche lui-même appelait à être dépassé, et je suis certain qu'il aurait apprécié d'être ainsi mis en contradiction avec lui-même, car sans contradiction il n'y a point, sous nos cieux, de vie qui tienne. 
Dortiguier a toutefois une légère propension à oublier que le marcheur de Sils-Maria, Nice et Venise était un sublime joueur, épris de liberté, abhorrant l'esprit de système et désirant plus que tout au monde, même au mépris de sa santé à laquelle pourtant il tenait farouchement comme tout valétudinaire qui se respecte, faire de sa vie une expérience grandeur nature. C'est cette expérience fantastique, son vécu intérieur autant que sa diététique, qu'il nous conte dans ses livres, sans oublier de souligner au passage - et c'est certainement l'essentiel de ce qu'il nous dit, si on prend la peine de l'écouter sans le juger - que les plus sérieux de nos maîtres, tous, absolument tous et sans exception, sont eux aussi de pauvres êtres humains, trop humains, qui cachent leurs doutes et leurs déboires sous une apparence de sérieux voire de morgue. Le végétarien Schopenhauer, groupie du Bouddha et apôtre de la disparition du "vouloir-vivre", avait un caractère de cochon migraineux qui épouvantait son entourage. Quant à Wagner, leur brouille ne s'explique pas seulement parce que Nietzsche nourrissait une passion coupable pour sa femme Cosima, la fille de Franz Listz. Ne lui connaissant aucune compagnie féminine, le compositeur embaucha en effet un détective privé pour savoir si son ami n'était pas quelque peu inverti sur les bords. Un bon motif de fâcherie ! Le rejet de Wagner par Nietzsche et sa passion subite pour le Carmen Bizet - plus provocatrice que profonde comme il l'avoue au détour d'une phrase alors qu'il entre en crise et comme le prouvent aussi ses propres productions musicales, qui doivent tout aux harmonies du fondateur du Bayreuther Festspiele - provient aussi d'une prise de conscience qui eut lieu aux alentours de 1876, lorsque Wagner célèbre son triomphe en Bavière : le Maître n'était pas toujours à la hauteur de ses héroïques déclamations et son public, composé d'intellectuels de salon et de dames aux parfums capiteux, avait un goût décidément trop bourgeois pour lui, l'homme libre, l'intransigeant aristocrate fuyant une société lourde pour s'alléger en altitude.
J'aimerais que pour son prochain livre, notre ami se plonge dans l'oeuvre du "traditioniste" italien Julius Evola, qui se définit dans Le Chemin du Cinabre comme "apollinien et dionysien", et qui a tenté toute sa vie de faire coïncider, dans une magistrale synthèse aux bases solides, les conceptions transcendantes platoniciennes avec le combat de Nietzsche contre le factice arrière-monde et la morale fade. 
Pour Nietzsche, n'oublions pas que seul le "Dieu moral" est mort ("nous l'avons tué !"), non point le Dieu de la métaphysique ; et ce "Dieu moral" est celui du christianisme luthérien dans lequel il a baigné durant son enfance très sage. Nietzsche avait la plus haute considération pour le Christ, qu'il définissait comme"le seul vrai chrétien" ayant jamais existé sur terre. L'Imitation de Jésus Christ dit-elle autre chose ? Sur ce point, il partageait l'avis de Schopenhauer. Et de Wagner. J'insiste sur ce détail, car, que voulez-vous, je suis l'un de ceux qui se permettent d'apprécier ces trois illustres personnages en même temps, sans me soucier de leurs petites et grandes querelles qui ne sont que l'écume d'un monde englouti. Pourquoi se priver ! Mon état d'esprit est celui de Vingt ans après d'Alexandre Dumas. Revenir de temps en temps sur d'anciennes disputes, comme nous y invite Pierre Dortiguier, a pour intérêt principal de nous faire penser contre ces géants, et forcément aussi avec eux. C'est ce qui compte.

Paul-Éric Blanrue

Marine à New York.

 LIEN

"Nancy Gibbs, la patronne de l'hebdomadaire Time a bien précisé dans son éditorial que «les grands esprits ne pensent pas tous de même: des politiciens de différents horizons idéologiques se trouvent sur la liste du fait de leur aptitude à orienter la conversation dans de nouvelles directions». Celle qui, semble penser la presse anglo-saxonne de plus en plus intriguée par la saga frontiste, pourrait entraîner Marine Le Pen sur les plus hautes marches du pouvoir hexagonal, «d'ici dix ans», comme elle l'a ouvertement prédit en 2014 à la correspondante parisienne de Time. «Sa prédiction ne parait plus absurde», commente cette dernière, relevant qu'elle s'est en outre «finalement séparée de son père et de son antisémitisme nocif»."

L'élégance à la française

mardi 21 avril 2015

Loin des fausses reliques que vénère une époque incapable de distinguer l'essentiel de l'accessoire : le sens du surnaturel !

"Veiller sur le trésor des formes sacrées et les préserver dans l'indifférence ou la haine générale est en soi un honneur suffisant pour illuminer une vie. Au reste, pour celui qui a une fois compris la fonction matricielle et le pouvoir structurant des formes spirituelles et des rites que la tradition nous a livrées et a confiées à notre générosité, il ne saurait en aller autrement. Il sait bien que ce sont ces formes qui édifient l'humanité et la sauvent perpétuellement d'un aplatissement toujours menaçant, en même temps qu'elles offrent au rayonnement de l'esprit une expression qui ne soit pas trop indigne de sa gloire. Parce qu'elles sont sacrées, c'est-à-dire séparées, parce qu'elle rompent délibérément avec les formes profanes de la vie quotidienne, elles introduisent dans le tissu de l'existence humaine cette distance salvatrice où seulement peut respirer la liberté de l'homme et où seulement il trouve à se dépasser. Et c'est alors, dans cet arrachement et ce vide soudain béant, que l'Esprit peut verser l'eau vive de sa grâce et répandre le feu de sa lumière. Devant ces vérités qui s'imposent à son intelligence, l'homme de tradition ne peut faire autrement que de se mettre à leur service et de s'engager dans une indéfectible résistance spirituelle" (Jean Borella, Le Sens du surnaturel, 1996).


L'un des combats les plus insignes de Richard Wagner ? La guerre ? L'antisémitisme ? La mythologie germanique ? Non : le combat contre la vivisection. Pour voir l'histoire différemment, lisez cette lettre, qui n'est qu'une goutte d'eau dans l'océan d'écrits que le génial musicien (mort à Venise en 1883) a consacrés à cette noble cause.


Lettre ouverte à M. Ernst von Weber,
auteur de Les chambres de torture de la science


Cher et très honoré Monsieur,



Vous me croyez capable de pouvoir vous aider de ma parole, dans votre campagne si énergique entreprise récemment contre la vivisection, et vous paraissez, à cet égard, prendre en considération le nombre assez important d'amis que m'a acquis leur goût pour mon art. Si votre édifiant exemple m'incite vivement à essayer de répondre à votre désir, c'est pourtant moins la confiance que j'ai en ma force qui me décide à vous imiter, qu'un vague sentiment de la nécessité d'étudier, même sur ce terrain bien éloigné en apparence de ce qui intéresse les artistes, le caractère de l'influence artistique que bien des gens m'ont, jusqu'à présent, attribué.

Comme nous rencontrons une fois de plus, dans le cas présent, le spectre de la Science qui est devenu, à notre époque matérielle, depuis la table de dissection jusqu'aux manufactures de fusils, le démon de l'utilitarisme, jugé seul digne de l'affection de l'État, je crois que, en me mêlant de la question actuelle, c'est déjà un grand avantage pour moi que tant de voix si graves et si autorisées se soient élevées en votre faveur, dénonçant au bon sens les assertions erronées, sinon mensongères, de nos adversaires.

D'autre part, il est vrai, on a accordé une si grande place au pur sentiment, dans la [discussion de] notre affaire, que nous avons donné aux railleurs et aux mauvais plaisants qui, presque seuls, s'occupent de nos entretiens publics, d'excellentes occasions de défendre les intérêts de la Science. Pourtant, à mon avis, c'est la question la plus grave de l'humanité qui est débattue ici ; de sorte que les convictions les plus profondes ne pourront être acquises que par un examen très sérieux de ce « sentiment » bafoué. J'essaierai volontiers de suivre cette voie, autant que mes faibles facultés me le permettent.

Ce qui m'a retenu jusqu'à présent d'entrer dans une des associations protectrices des animaux existantes, c'est que tous les appels et toutes les instructions que je leur voyais publier étaient basées presque exclusivement sur le principe utilitaire. Sans doute, importe-t-il en premier lieu aux philanthropes qui se sont voués jusqu'ici à la protection des animaux, d'en prouver l'utilité au peuple, pour en obtenir un meilleur traitement ; car les résultats de notre civilisation actuelle ne nous permettent pas d'invoquer d'autres motifs que la recherche du profit dans les actions humaines du citoyen.

Combien nous sommes encore étrangers à un motif exclusivement noble de bien traiter les animaux, et combien peu de chose a pu réellement être obtenu de la pratique courante, on le voit en ce moment même : les représentants de la ligne de conduite suivie jusqu'à présent par les sociétés protectrices contre la barbarie la plus inhumaine envers les animaux, celle qui s'exerce dans nos salles de vivisection autorisées par l'État, ne sauraient produire un seul argument concluant, dès que l'on fait valoir, pour la défendre, l'utilité de cette barbarie. Nous en sommes presque réduits à discuter exclusivement cette utilité ; et, si elle était démontrée avec une certitude absolue, ce serait précisément la société protectrice des animaux qui, par la ligne de conduite suivie jusqu'ici par elle, aurait favorisé, contre ses protégés, la cruauté la plus indigne de l'humanité.

Par conséquent, pour conserver nos sentiments sympathiques à l'égard des animaux, il n'y a, pour nous venir en aide, qu'à faire reconnaître officiellement l'inutilité de cette torture scientifique des animaux ; espérons que nous y arriverons. Quand bien même nos efforts auraient obtenu un succès complet de ce côté, rien encore de définitif et de bon n'aura été fait pour l'humanité, tant que la torture des animaux n'aura été abolie qu'en raison de son inutilité ; on aura ainsi défiguré et tué lâchement l'idée qui a donné naissance à nos sociétés pour la protection des animaux.

Ceux qui, pour empêcher les souffrances d'un animal prolongées à volonté, ont besoin d'autre mobile que celui de la pure pitié, ne pourront jamais se sentir vraiment fondés à réprimer les mauvais traitements des animaux de la part d'autrui. Quiconque s’est révolté à la vue du martyre d’un animal, n'y a été poussé que par la pitié ; et quiconque se joint à d'autres pour protéger les animaux, n'y est déterminé que par la pitié : pitié absolument désintéressée et inaccessible à tous les calculs d'utilité ou d'inutilité. Mais que, en tête de tous nos appels et avis adressés au peuple, nous n'osions mettre cette pitié que comme le seul mobile indiscutable qui nous pousse, voilà bien la malédiction de notre civilisation, et la confirmation que les religions de nos Églises officielles sont sans Dieu.

Il a fallu, de notre temps, l'enseignement d'un philosophe qui combat de la façon la plus impitoyable tout ce qui est faux et malsain, pour démontrer que la pitié, fondée sur la nature la plus intime de la volonté humaine elle-même, est la seule base vraie de toute morale. On s'est moqué de lui ; le sénat d'une académie des sciences l'a même mis à l'index avec indignation ; car la vertu, dès qu'elle n'est pas prescrite par la révélation, ne saurait être fondée que sur les méditations de la raison. Considérée logiquement, la pitié fut même déclarée un égoïsme par excellence : [on a prétendu] que la pitié ne serait motivée que par la vue d'une souffrance étrangère qui nous cause de la douleur à nous-mêmes, mais non par la souffrance étrangère elle-même, que nous tâcherions de réprimer uniquement afin d'en supprimer l'effet douloureux sur nous-même. Comme nous sommes devenus ingénieux pour nous défendre, dans la fange de l'égoïsme le plus vil, contre les remords causés par des sentiments communs à tous les hommes ! On a méprisé encore la pitié, sous prétexte qu'on l'a rencontrée très fréquemment chez les hommes même les plus grossiers, comme un minimum d'instinct vital ; sous ce prétexte, on s'est mis à confondre la pitié avec le regret que les témoins de toute infortune publique ou domestique expriment si facilement et traduisent, ces accidents se reproduisant si souvent, par un simple hochement de tête, puis s'en détournent en haussant les épaules ; – jusqu'au moment où un homme sort de la foule, auquel la vraie pitié commande d'apporter un secours efficace.

Celui qui n'avait d'autre inclination à la pitié et qui n'a pas surmonté ce lâche regret, sera content de pouvoir s'en dispenser, et il y puisera un parfait et plaisant dédain de l'humanité. Il sera difficile, en effet, de renvoyer un tel homme à son prochain pour apprendre de lui à pratiquer la pitié à son égard ; car c'est en général une chose bien difficile, dans notre société bourgeoise réglementée par la loi, que d'obéir au précepte de notre Sauveur : « Aime ton prochain comme toi-même. »

Notre prochain est en général bien peu digne de notre amour et, dans la plupart des cas, la prudence nous conseille d'attendre du prochain la preuve de son amour; de même, nous n'avons guère lieu de nous fier à la simple déclaration de son amour. Tout bien examiné, l'État et la Société sont combinés de telle sorte, d'après les lois de la mécanique, qu'il est très supportable de s'y passer de la pitié et de l'amour du prochain. Nous voulons dire par là que l'apôtre de la pitié aura bien de la peine à appliquer sa doctrine, de l'homme à l'homme d'abord, puisque même notre vie de famille, si dégénérée de nos jours, sous l'accablement de la misère et la recherche des distractions, ne saurait plus donner le bon exemple. Il est douteux aussi que ces doctrines soient accueillies avec enthousiasme par l’administration de l’armée qui, on le sait, maintient à peu près l’ordre dans toute notre existence politique, sauf à la Bourse ; elle lui prouverait qu’il faut comprendre la pitié dans un sens tout autre qu’il ne le croit, c’est-à-dire en gros[1], sommairement, comme un moyen d’abréger les souffrances inutiles de l’existence avec des projectiles qui touchent leur but avec une précision de plus en plus parfaite.

Par contre, la Science, revêtue de la sanction officielle, semble s'être chargée de pratiquer la pitié dans la société civile, en mettant professionnellement ses données en pratique. Nous ne voulons pas parler ici des résultats de la science théologique, qui arme les pasteurs d'âmes de nos communes de la connaissance des impénétrables mystères de la divinité ; et nous supposerons avec confiance, pour l'instant, que la pratique de cette profession incomparablement belle n'a pas prévenu ses disciples contre une propagande comme la nôtre. Il est vrai, malheureusement, que ce serait beaucoup exiger du dogme strict de l'Église, qui ne considère jamais comme sa base que le premier livre de Moïse, que de réclamer la pitié d’un Dieu même pour les animaux créés au profit de l’homme. Cependant, de nos jours, on peut surmonter mainte difficulté, et le bon cœur d’un curé philanthrope a certainement trouvé, dans l'exercice du gouvernement des âmes, mainte occasion qui pourrait avoir disposé son esprit dogmatique en faveur de notre cause. Quelque difficulté qu'il y ait pour la théologie elle-même à réclamer en faveur des buts de la simple pitié, nous aurions pourtant des perspectives d'autant plus encourageantes en envisageant la science médicale, qui arme ses disciples en vue d'une profession consacrée uniquement à soulager les souffrances humaines. Le médecin peut réellement nous paraître le sauveur laïc de la vie ; aucune autre profession ne peut se comparer à la sienne, étant donné les bienfaits palpables de son exercice. Pleins de confiance en lui, nous devons respecter ce qui lui prête les moyens de nous guérir de cruelles souffrances ; c'est pourquoi nous regardons la science médicale comme la plus utile et la plus précieuse, et sommes prêts à tout sacrifier à son exercice et à ses exigences ; c'est elle, en effet, qui nous donne le praticien vraiment breveté de la pitié active et personnelle, chose si rare à trouver parmi nous.

Quand Méphistophélès met en garde contre le « poison caché » de la théologie, nous voulons croire cet avertissement aussi malicieux que son éloge suspect de la médecine, dont il veut, pour consoler les médecins, laisser les succès pratiques « à la grâce de Dieu ». Mais justement, cette bonne opinion malicieuse qu'il professe à l'égard de la science médicale nous fait craindre qu'elle ne contienne sinon « un poison caché », du moins un poison bien ostensible, que le rusé compère ne vise qu'à nous cacher par son éloge provocant.

Il est surprenant, toutefois, que cette Science, qu’on juge généralement comme la plus utile, fasse voir de plus en plus clairement qu’elle n’est pas réellement une science, et tâche d’autant plus de se soustraire à l’expérience pratique pour arriver grâce à des notions de plus en plus positives, à l'infaillibilité qu'elle veut atteindre au moyen d'opérations spéculatives. Ce sont des docteurs-médecins eux-mêmes qui nous en informent. Les opérateurs-professeurs de physiologie spéculative peuvent les déclarer incompétents, [ces médecins] qui s'imaginaient qu'il s'agit surtout, dans l'exercice de l'art de guérir, de l'expérience accessible aux seuls docteurs-médecins, du coup d'oeil assuré de l'individu doué d'aptitudes médicales spéciales, et enfin de son dévouement profond, qui le fait venir en aide, autant que possible, aux malades qui se confient à lui. Mahomet, après avoir passé en revue toutes les merveilles de la création, finit par reconnaître que la plus grande merveille est que les hommes aient pitié les uns des autres ; nous accordons aveuglément cette [pitié] à notre médecin, tant que nous nous fions à lui, et le mettons, par conséquent, plus haut que le physiologiste qui spécule, dans la salle de dissection, et recherche, pour sa gloire, des résultats abstraits. Mais nous perdons cette confiance quand nous apprenons, comme l’autre jour, qu'une réunion de docteurs-médecins, par peur de la « science » ou craignant d'être pris pour des hypocrites ou des superstitieux, se sont laissé aller à démentir les qualités seules dignes de confiance que les malades leur supposent, et à se faire les plats valets du martyre spéculatif des animaux, en déclarant que, si l'on supprimait les exercices de dissection que messieurs les étudiants font sur les animaux vivants, le docteur-médecin ne pourrait plus, dans un avenir prochain, soigner ses malades.

Heureusement, les quelques renseignements que nous avons recueillis sur ce qu'il y a de juste et de vrai à ce sujet, sont si parfaitement édifiants, que la lâcheté de ces autres messieurs ne saurait plus nous enthousiasmer pour cette torture qu'ils recommandent avec philanthropie ; mais, au contraire, nous nous sentons enclins à ne plus confier notre santé et notre existence à un médecin qui en tire son enseignement : car nous le considérons comme un homme incapable de pitié et qui triche dans son métier.

Éclairés d'une façon si instructive sur le bousillage effrayant de cette « science » recommandée au respect extraordinaire et à la protection puissante du « grand public », et surtout de nos ministres et de nos conseillers princiers, comme récemment l'ont recommandée plusieurs docteurs-médecins dans leurs traités remarquables surtout par leur allemand élégant, nous pouvons espérer à bon droit que le spectre de l'utilité de la vivisection ne viendra pas nous hanter dans nos efforts ultérieurs ; il nous importera désormais uniquement de cultiver avec énergie chez nous la religion de la pitié, en dépit des fidèles du dogme de l'utilité. Malheureusement, la façon de considérer les choses humaines que nous venons d’adopter, nous a montré que la pitié était rayée de la législation de notre société ; car nous avons vu, sous prétexte de s'occuper de l'homme, nos institutions médicales même se transformer en écoles de la brutalité, – au nom de « la science », – celle-ci, un jour, se détournera naturellement des animaux contre l'homme, qui n'aura plus aucune protection contre ses expériences.

Guidés par cette irrésistible révolte que nous inspirent les terribles souffrances causées volontairement aux animaux, trouverons-nous le chemin qui mènera au seul royaume rédempteur qu'est la pitié éprouvée pour tout ce qui vit, comme dans un paradis perdu et reconquis consciemment ? –



Lorsque la sagesse humaine s'aperçut un jour que c'est le même souffle qui anime l'animal et l'homme, il sembla trop tard déjà pour détourner la malédiction que nous paraissions avoir attirée sur nous, nous mettant au niveau des bêtes féroces en consommant de la nourriture animale : maladies et misères de toute sorte auxquelles nous ne voyions pas exposés les hommes qui ne vivaient que de végétaux. La reconnaissance que nous en avons acquise nous fit apercevoir la profonde culpabilité de notre existence terrestre : elle décida ceux qui en étaient convaincus à renoncer à tout ce qui excite les passions et à s'abstenir de toute nourriture animale. C'est à ces sages que se dévoila le mystère du monde comme un incessant mouvement de déchirement qui ne pouvait être racheté pour revenir à l'unité saine et tranquille que par la pitié.

Seule la pitié, qu'il avait pour tout être qui respire, délivra le sage de la métamorphose incessante de toutes les existences douloureuses par lesquelles il devait passer jusqu'à rédemption définitive. C'est pourquoi il plaignait l'homme sans pitié pour sa souffrance, et plaignait plus profondément encore l'animal qu'il voyait souffrir, de le savoir incapable d'être délivré par la pitié. Ce sage reconnut que l'être doué de raison atteint au bonheur suprême par des souffrances volontaires que, partant, il recherche avec un zèle extrême et subit avec passion, tandis que l'animal n'attend la souffrance absolue qui lui est si inutile, qu'avec l’anxiété la plus terrible et une répugnance horrible. Et plus digne de compassion encore paraissait à ces sages l'homme qui pouvait tourmenter volontairement un animal et rester insensible à ses souffrances, car il savait que celui-là était encore plus éloigné de la rédemption que l'animal même : celui-ci, par comparaison, devait lui apparaître innocent comme un saint.

Des peuples, chassés vers des climats plus rudes, se voyant, pour préserver leur existence, réduits à la nourriture animale, ont conservé jusqu'à des époques récentes, la conscience que l'animal appartient non pas à eux, mais à une divinité ; ils savaient qu'en tuant ou abattant un animal, ils se rendaient coupables d'un crime dont ils devaient demander pardon à Dieu : ils lui immolaient l'animal et lui offraient, en action de grâces, les parties les plus nobles de la proie. Ce qui avait été ici un sentiment religieux, survécut, après la décadence des religions, dans des philosophies plus récentes, comme une pensée pleine d'humanité ; qu'on lise le beau traité de Plutarque : Sur l'intelligence des animaux terrestres et aquatiques ; avec sensibilité, on considérera alors comme ignominieuses les idées de nos savants et de leurs pareils.


Jusqu'ici, mais non au delà, hélas! nous pouvons suivre les traces de cette pitié, fondée sur la religion, que nos ancêtres humains ressentaient pour les animaux, et il semble que le progrès de la civilisation, en rendant l'homme indifférent « au Dieu », l'ait transformé en animal féroce ; en effet, nous avons vu un César romain, revêtu d'une peau de bête, mimer en public un animal féroce.

Un Être divin sans péché se chargea lui-même de la somme énorme des péchés de toute cette existence et la racheta par sa mort douloureuse. C'est par cette mort expiatoire que tout être qui vit et respire put se savoir racheté, pourvu qu'il la comprit et la prit en exemple, pour l'imiter. Voilà ce que firent les martyrs et les saints qui furent irrésistiblement entraînés à la souffrance volontaire en se plongeant dans la source de pitié jusqu'à la destruction de tout mensonge du monde. Il y a des légendes qui nous rapportent que les animaux s'attachèrent avec familiarité à ces saints, – non pas peut-être uniquement pour la protection dont ils étaient assurés, mais parce qu'ils étaient attirés en outre par le mobile puissant de la compassion qui en pouvait résulter : c'est qu'ici il y avait à lécher des blessures et peut-être aussi une main affectueuse et protectrice. Dans ces légendes, comme, par exemple, celle de la biche de sainte Geneviève, et tant d'autres analogues, il y a probablement un sens qui dépasse l'ancien Testament. –

Or, ces légendes ont disparu ; l'ancien Testament est vainqueur aujourd'hui, et l'animal féroce est devenu l'animal « qui calcule ». Notre credo dit : L’animal est utile, surtout quand il se soumet à nous, en se fiant à notre protection ; faisons donc de lui ce que bon nous semble, au profit des hommes ; nous avons le droit de torturer mille chiens fidèles pendant de longs jours, si nous aidons par là un homme à jouir du bien-être « cannibalesque » de « cinq cents cochons ».