Il y a quelques semaines, je vous écrivais que j’avais envie de remettre les choses dans leur ordre. Je ne m’attendais pas à recevoir autant de messages. Certains étaient d’une délicatesse bouleversante. Beaucoup me disaient : « Continuez à écrire, on apprécie vos informations. » Je les ai presque tous lus. Les autres me pardonneront. Les journées ne comptent encore que vingt-quatre heures (j'’ai vérifié.)
Depuis, j’ai réfléchi. Je me suis aperçu d’une chose assez simple : je n’avais plus envie de continuer comme avant. Les années nous apprennent qu’il est parfois plus fécond d’ouvrir une porte nouvelle que de repeindre indéfiniment la façade de l’ancienne maison.
Notre époque préfère les réactions aux réflexions, les commentaires aux livres et les certitudes aux questions. Nous vivons dans un monde étrange où chacun possède une opinion sur tout, parfois même sur ce qu’il ignore complètement. L’actualité est devenue notre horizon mais elle n’est souvent que notre écume.
Pendant ce temps, saint Basile continuait paisiblement de m’attendre sur une étagère. Saint Jean Chrysostome faisait de même. Quant à saint Maxime le Confesseur, il persistait dans cette habitude aujourd’hui presque extravagante : lorsqu’il avançait une idée, il commençait par la démontrer. J’avoue éprouver une tendresse particulière pour ces hommes qui écrivaient comme si la vérité méritait davantage de temps que nos indignations. Les Pères de l’Église ont un avantage considérable sur les influenceurs : quatorze siècles plus tard, on les lit encore.
Une idée revenait avec l’obstination tranquille des vieilles fidélités. Je la remettais au lendemain. Elle revenait toujours le lendemain. Les bonnes idées ont cette politesse agaçante : elles attendent sans bruit, mais finissent par obtenir gain de cause.
J’ai donc bâti une maison.
Non pas une page de plus dans l’immense brouhaha numérique. Les places publiques ne manquent pas. Les maisons, un peu davantage.
Je l’ai appelée IC XC NIKA. Vous chercherez ce que cela signifie. Vous trouverez.
Ses fondations sont les Évangiles. Ses murs sont les Pères de l’Église. Ses fenêtres s’ouvrent sur les sept conciles œcuméniques. Quant au toit, je l’ai voulu assez solide pour abriter une antique vertu dont notre époque parle beaucoup mais qu’elle pratique assez peu : le goût de la vérité.
On y parlera naturellement de l’Orthodoxie. Mais aussi de théologie, de liturgie, d’histoire, de civilisation, de cette beauté qui conduit plus sûrement à la vérité que bien des discours. J’y ouvrirai les livres qui m’accompagnent depuis des années. Les Pères grecs, bien sûr. Peut-être Bach, lorsqu’un prélude dira mieux qu’un long raisonnement ce qu’est l’harmonie. Venise s’y invitera quelquefois (forcément). La Méditerranée aussi (évidemment).
Je n’ai aucune ambition de foule. Les foules sont impressionnantes mais rarement fidèles. Je préfère une poignée de lecteurs qui ouvrent un livre avec un crayon à la main. J’ai toujours pensé que les bibliothèques étaient bien plus dangereuses que les idéologies. On y change beaucoup plus souvent d’avis.
Si quelques-uns d’entre vous éprouvent le même désir de revenir aux sources, de relire les textes avant les commentaires et de préférer la patience de l’étude au vacarme des certitudes et de l'actualité, je serai heureux de les retrouver dans cette maison.
Et si un ami catholique pousse la porte, qu’il n’hésite surtout pas. Mes origines italiennes m’interdisent toute sévérité excessive envers les Latins. Nous partagerons d’abord un verre de Valpolicella (ou un Amarone). Les querelles théologiques gagnent rarement à être discutées la gorge sèche.
La porte est ouverte.
Paul-Éric Blanrue.