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dimanche 7 juin 2026

Quand un pape condamne la papauté.




Parmi les ouvrages les plus célèbres de l’abbé Wladimir Guettée figure un petit livre dont l’ambition est pourtant immense : La Papauté moderne condamnée par le pape saint Grégoire le Grand. Publié au XIXᵉ siècle, à l’époque où les théories ultramontaines triomphent dans l’Église catholique et où se prépare la définition de l’infaillibilité pontificale, cet ouvrage poursuit un objectif très précis. Guettée ne cherche pas cette fois à démontrer la thèse orthodoxe en s’appuyant sur les Pères grecs ou sur les patriarches orientaux. Il choisit un témoin beaucoup plus difficile à récuser : un pape lui-même. L'argument est le suivant : si saint Grégoire le Grand, l’un des plus grands papes de l’histoire, condamnait explicitement les prétentions attribuées aujourd’hui à la papauté, alors ces prétentions ne peuvent pas appartenir à la tradition apostolique primitive. CQFD.

L’ouvrage s’ouvre par une longue critique de ce que Guettée appelle le néo-catholicisme. Pour lui, une grande partie des catholiques de son temps confond les doctrines anciennes de l’Église avec des théories apparues beaucoup plus tard : les fidèles acceptent comme immémoriales des croyances qui ne remontent ni aux apôtres ni aux premiers siècles. Guettée note que cette confusion est le résultat de plusieurs siècles de propagande théologique ayant progressivement transformé le rôle historique de l’évêque de Rome. Pour comprendre cette évolution, il faut revenir à l’époque où vivait Grégoire le Grand.

Saint Grégoire naît vers 540 dans une famille sénatoriale romaine. L’Empire romain d’Occident a disparu depuis plus d’un demi-siècle ; Rome n’est plus la capitale du monde mais une cité affaiblie par les invasions barbares. Après une brillante carrière civile, Grégoire devient moine puis est élu évêque de Rome en 590. Son pontificat, qui s’achève en 604, marque l’histoire de l’Église. Théologien, administrateur, missionnaire et diplomate, il demeure l’une des figures les plus respectées du christianisme occidental. 

Grégoire gouverne l’Église dans un contexte très différent de celui des siècles ultérieurs. Les grands patriarcats de Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem existent toujours. L’Église est dirigée selon un modèle conciliaire hérité des premiers siècles. Les conciles œcuméniques de Nicée en 325, Constantinople en 381, Éphèse en 431 et Chalcédoine en 451 constituent la référence doctrinale suprême. Même les papes les plus prestigieux se considèrent comme les gardiens de cette tradition commune et non comme des souverains absolus.

Or à la fin du VIᵉ siècle, le patriarche Jean IV de Constantinople, surnommé Jean le Jeûneur, adopte le titre de « patriarche œcuménique » ou « évêque universel ». A tort. Ce titre provoque immédiatement la réaction de Grégoire, qui adresse plusieurs lettres à Constantinople, à l’empereur Maurice et à divers évêques pour dénoncer cette appellation.

Et voici ce qui est fondamental : Grégoire ne critique pas seulement l’usage du titre par un patriarche oriental ; il condamne le principe lui-même. Pour lui, aucun évêque ne peut prétendre être l’évêque universel de l’Église et une telle prétention constitue une atteinte à l’égalité fondamentale de l’épiscopat et un danger pour l’unité chrétienne.

Dans ses lettres, Grégoire emploie un langage extrêmement vigoureux. Il qualifie ce titre de présomptueux et de contraire à l’esprit évangélique ; il affirme que quiconque veut être appelé évêque universel élève son orgueil au-dessus de ses frères ; il considère même cette revendication comme un signe précurseur de l’Antéchrist, parce qu’elle concentre dans une seule personne une autorité qui appartient à l’ensemble de l’Église.

Ces textes sont dévastateurs pour la théorie moderne de la papauté. En effet, les ultramontains du XIXᵉ siècle attribuent précisément au pape une juridiction universelle sur tous les évêques du monde. Or Grégoire condamne avec force l’idée même d’un évêque universel. La doctrine moderne de la papauté est donc incompatible avec l’enseignement du saint pape.

Afin d’éviter toute ambiguïté, Guettée analyse avec minutie les lettres de Grégoire. Il démontre que celui-ci ne proteste pas simplement parce qu’un autre patriarche chercherait à usurper un privilège réservé à Rome. Non : le pape affirme au contraire que personne, absolument personne, ne doit posséder un tel privilège. Si le titre est mauvais pour Constantinople, il serait également mauvais pour Rome. 

L’auteur poursuit son enquête en examinant la manière dont Grégoire concevait sa propre fonction. Le pape parle fréquemment de lui-même comme du serviteur des serviteurs de Dieu. Cette formule deviendra célèbre dans toute l’histoire de la papauté. Guettée souligne qu’elle ne constitue pas une simple expression de modestie mais reflète une véritable conception ecclésiologique. Grégoire se considère comme le premier parmi les évêques et non comme leur souverain. Son rôle consiste à servir l’unité de l’Église et à préserver la tradition apostolique.

Le livre consacre plusieurs pages à la question des origines de l’Église de Rome. Guettée profite de certains passages de Grégoire pour remettre en cause plusieurs affirmations ultramontaines concernant saint Pierre. Il soutient ainsi que le prestige de Rome provient avant tout du martyre des apôtres Pierre et Paul et non d’une monarchie universelle instituée dès l’origine. Les privilèges accordés à l’évêque de Rome par les conciles anciens reposaient sur l’importance historique de son siège et non sur une juridiction divine s’étendant à toute la chrétienté.

Cette réflexion conduit l’auteur à revisiter l’histoire des premiers siècles. Il rappelle que les conciles œcuméniques ont toujours exercé l’autorité suprême dans l’Église : Nicée en 325 condamne l’arianisme, Constantinople en 381 complète le symbole de foi, Éphèse en 431 condamne Nestorius, Chalcédoine en 451 définit la doctrine des deux natures du Christ. Dans chacun de ces cas, les décisions sont toujours prises par l’ensemble de l’épiscopat réuni en concile et jamais par l’autorité personnelle du pape.

Guettée insiste sur le concile de Chalcédoine: les évêques y reconnaissent l’autorité doctrinale du Tome de Léon parce qu’ils y retrouvent la foi orthodoxe. Cependant, ils adoptent également le célèbre canon 28 qui accorde à Constantinople des privilèges comparables à ceux de Rome. Cet épisode prouve, de nouveau, que les Pères conciliaires ne considéraient pas le pape comme un monarque absolu de l’Église.

Après avoir établi la pensée de Grégoire le Grand, Guettée retrace l’évolution ultérieure de la papauté. Selon lui, un changement profond s’opère à partir du VIIIᵉ siècle avec l’alliance entre les papes et les souverains francs. La création des États pontificaux, la montée en puissance de la cour romaine et l’affaiblissement progressif des patriarcats orientaux favorisent l’émergence d’une nouvelle conception du pouvoir pontifical.

Le IXᵉ siècle constitue à cet égard une étape décisive. Sous Nicolas Ier, qui règne de 858 à 867, les prétentions romaines prennent une ampleur inconnue jusque-là : Rome revendique une juridiction universelle de droit divin. Les conflits avec le patriarche Photius de Constantinople révèlent alors l’existence de deux conceptions opposées de l’Église : l’une fondée sur la primauté romaine, l’autre sur la tradition conciliaire.

Les siècles suivants voient le développement continu de cette monarchie ecclésiastique : Grégoire VII, élu pape en 1073, affirme dans le Dictatus Papae des prérogatives extrêmement étendues ; Innocent III, de 1198 à 1216, porte le pouvoir pontifical à son apogée médiévale ; Boniface VIII proclame en 1302 dans la bulle Unam Sanctam que toute créature humaine doit être soumise au pontife romain. Toutes ces doctrines seraient incompréhensibles pour saint Grégoire le Grand.

L’ouvrage aboutit au XIXᵉ siècle. Guettée, qui écrit en 1861, observe avec inquiétude l’essor de l’ultramontanisme et la multiplication des théories exaltant l’autorité papale. À ses yeux, ces idées ne représentent pas l’aboutissement normal de la tradition chrétienne mais le résultat d’une longue évolution historique. Les doctrines qui culmineront avec Vatican I sont en contradiction directe avec les textes de Grégoire.

La conclusion du livre est sans ambiguïté : saint Grégoire le Grand condamne par avance les prétentions de la papauté moderne. Lorsqu’il rejette le titre d’évêque universel, il condamne toute théorie faisant du pape un souverain absolu de l’Église. Lorsqu’il défend l’égalité fondamentale des évêques, il s’oppose à la monarchie pontificale des siècles postérieurs. Enfin, lorsqu’il s’appuie sur les conciles et sur la tradition commune de l’Église, il rappelle que l’autorité suprême appartient à la catholicité tout entière et non à un seul siège épiscopal.

Ainsi, pour Guettée, le témoignage de Grégoire le Grand possède une force particulière : ce n’est pas un patriarche oriental, un théologien byzantin ou un polémiste anti-romain qui critique la papauté moderne,  mais l’un des plus grands papes de l’histoire lui-même. Si l’on écoute attentivement les paroles de saint Grégoire, la papauté du XIXᵉ siècle apparaît non comme l’héritière fidèle de la tradition ancienne, mais comme une institution profondément transformée par plus de mille ans d’évolution historique, contraire à la tradition.