Parmi les critiques historiques les plus célèbres de la papauté figure celle formulée au XIXe siècle par l’abbé Wladimir Guettée (1816-1892). Son parcours personnel explique en grande partie le retentissement de son œuvre. Prêtre catholique français, historien reconnu de l’Église et auteur d’une monumentale Histoire de l’Église de France, Guettée n’était nullement issu des milieux hostiles à Rome. Formé dans l’Église catholique, il avait d’abord entrepris ses recherches avec la conviction que les prétentions pontificales reposaient solidement sur la tradition ancienne. Pourtant, l’étude approfondie des Pères de l’Église, des conciles œcuméniques et des documents des premiers siècles le conduisit progressivement à une conclusion opposée. À ses yeux, l’histoire ne confirmait pas la doctrine romaine moderne de la souveraineté universelle du pape.
Ses travaux provoquèrent de vives réactions dans les milieux ultramontains de son époque. Accusé de remettre en cause les fondements de l’autorité pontificale, il finit par rompre avec Rome et fut reçu dans l’Église orthodoxe russe. Dès lors, il consacra une grande partie de sa vie à étudier les rapports historiques entre l’Orient et l’Occident chrétiens. Son ouvrage La Papauté schismatique, ou Rome dans ses rapports avec l'Église orientale (1863) constitue l’aboutissement de cette réflexion. L’auteur n’y cherche pas à démontrer que Rome n’a jamais occupé une place éminente dans la chrétienté : il reconnaît au contraire le prestige exceptionnel de l’Église fondée par les apôtres Pierre et Paul dans la capitale de l’Empire. Mais il soutient qu’il existe une différence fondamentale entre cette primauté antique et la papauté monarchique apparue au Moyen Âge.
Pour Guettée, toute la question se résume à une interrogation historique : l’évêque de Rome a-t-il toujours exercé une juridiction universelle sur l’ensemble de l’Église, ou cette prétention est-elle le résultat d’une évolution progressive ? Afin de répondre à cette question, il entreprend un vaste voyage à travers quinze siècles d’histoire chrétienne. De la mort des apôtres sous Néron jusqu’au concile de Florence au XVe siècle, en passant par Nicée, Chalcédoine, Photius, le schisme de 1054 et le sac de Constantinople, il examine les textes, les conciles et les crises qui ont façonné les relations entre Rome et l’Orient. Son verdict est sans appel : les huit premiers siècles témoignent d’une Église gouvernée de manière conciliaire, tandis que la papauté universelle résulte d’un développement historique tardif. C’est cette démonstration, fondée sur l’étude minutieuse des sources anciennes, qui explique l’importance durable de son œuvre dans les débats entre catholicisme et orthodoxie.
La mort des apôtres Pierre et Paul à Rome, entre 64 et 67 sous le règne de Néron, confère très tôt à l’Église romaine un prestige incomparable. Rome est alors la capitale de l’Empire et la ville où les deux plus célèbres apôtres ont versé leur sang. Cette situation lui assure naturellement une autorité morale considérable. Guettée rappelle que les Églises orientales elles-mêmes reconnaissaient cette prééminence. Toutefois, il souligne qu’aucun document du Ier siècle ne présente l’évêque de Rome comme le chef juridique de toute la chrétienté. Les communautés chrétiennes sont gouvernées par leurs évêques respectifs et maintiennent leur unité par la communion dans la foi apostolique.
Vers l’an 96, sous l’empereur Domitien, l’évêque Clément de Rome adresse sa célèbre lettre aux Corinthiens. L’Église de Corinthe traverse une crise grave et Rome intervient pour restaurer la paix. Les défenseurs de la papauté ont souvent vu dans cet épisode la première manifestation de l’autorité pontificale. Guettée propose une lecture différente : Clément agit comme le représentant d’une Église prestigieuse dont la voix est particulièrement respectée, mais ne se présente jamais comme un souverain prononçant un jugement obligatoire. Son autorité découle du respect dont jouit Rome dans l’ensemble du monde chrétien, non d’une juridiction universelle.
Au début du IIe siècle, vers 107, saint Ignace d’Antioche se rend à Rome pour y subir le martyre sous Trajan. Dans sa lettre aux Romains, il décrit l’Église romaine comme celle qui « préside dans la charité ». Cette formule jouera un rôle immense dans les controverses ultérieures. Pour Guettée, elle désigne une présidence honorifique et spirituelle : Ignace célèbre le rayonnement exceptionnel de Rome, mais il ne lui attribue aucune domination institutionnelle sur les autres Églises.
La première confrontation ouverte entre Rome et l’Orient apparaît à la fin du IIe siècle sous le pontificat de Victor Ier, qui règne de 189 à 199. La querelle porte sur la date de célébration de Pâques : les Églises d’Asie Mineure suivent une tradition remontant à l’apôtre Jean, tandis que Rome observe un autre calendrier. Victor tente alors d’imposer l’usage romain à toute la chrétienté et menace d’excommunication les évêques orientaux. Polycrate d’Éphèse lui répond avec fermeté en invoquant la tradition apostolique de son Église. Plus remarquable encore, saint Irénée de Lyon intervient pour critiquer l’attitude du pape. Victor finit par renoncer à ses mesures. Cet épisode constitue l’une des preuves les plus fortes contre la théorie d’une suprématie papale primitive. Si l’évêque de Rome avait été reconnu comme souverain universel, son ordre aurait été exécuté. Or il est contesté et finalement abandonné.
Saint Irénée, mort vers 202, occupe une place centrale dans le débat. Les théologiens romains invoquent fréquemment son affirmation selon laquelle il est nécessaire de s’accorder avec l’Église de Rome. Guettée répond que cette phrase est constamment sortie de son contexte : Irénée combat les gnostiques et cherche à démontrer que la foi authentique a été conservée dans les grandes Églises apostoliques, donc Rome sert d’exemple en raison de son prestige exceptionnel. L’évêque de Lyon ne parle jamais d’un pouvoir monarchique exercé par le pape : il souligne la fidélité doctrinale de Rome, non sa souveraineté.
Au IIIe siècle, la crise du baptême des hérétiques fournit à Guettée une nouvelle pièce maîtresse. Entre 254 et 257, le pape Étienne Ier s’oppose à saint Cyprien de Carthage. Celui-ci refuse de reconnaître certaines pratiques romaines et défend l’autonomie doctrinale des évêques. Dans ses lettres, Cyprien affirme qu’aucun évêque ne peut se proclamer « évêque des évêques ». Formule capitale, qui révèle la conception ecclésiologique de l’époque : chaque évêque possède une pleine responsabilité dans son Église locale. L’unité de l’Église repose sur la communion des évêques et non sur la soumission à un monarque ecclésiastique.
L’année 313 marque un tournant majeur avec l’édit de Milan promulgué par Constantin et Licinius. Les persécutions cessent et l’Église entre dans une nouvelle phase de son histoire. Désormais, les controverses doctrinales se règlent par de grands conciles réunissant les évêques de tout l’Empire. Cette pratique conciliaire est la preuve la plus éclatante de la constitution primitive de l’Église.
Le premier concile œcuménique se réunit à Nicée en 325 : plus de trois cents évêques y condamnent l’arianisme. Le canon VI reconnaît les prérogatives traditionnelles de Rome, d’Alexandrie et d’Antioche. Ce texte est décisif : il place Rome dans un système d’équilibre entre plusieurs grands sièges apostoliques. Le concile ne parle jamais d’une juridiction universelle du pape, au contraire il reconnaît plusieurs centres ecclésiastiques exerçant leur autorité dans des régions déterminées.
En 330, Constantin fonde Constantinople. La nouvelle capitale transforme progressivement la géographie politique de l’Empire. Lorsque le deuxième concile œcuménique se réunit en 381 sous Théodose Ier, il accorde à Constantinople le second rang après Rome. La raison invoquée est claire : Constantinople est la Nouvelle Rome. Cette décision montre que les privilèges ecclésiastiques dépendent alors largement de la place occupée par les villes dans l’ordre impérial.
Le Ve siècle voit se développer les grandes controverses christologiques. Le concile d’Éphèse, en 431, condamne Nestorius. Vingt ans plus tard, sous l’empereur Marcien, le concile de Chalcédoine réunit plus de cinq cents évêques. Le pape Léon Ier, qui règne de 440 à 461, joue un rôle majeur grâce à son célèbre Tome doctrinal adressé à Flavien. Les évêques acclament son texte parce qu’ils y reconnaissent la foi orthodoxe. Mais le même concile adopte le canon XXVIII, qui accorde à Constantinople des privilèges presque équivalents à ceux de Rome. Les légats romains protestent avec énergie et malgré cela, le concile maintient sa décision. Cet épisode est d’une importance capitale car il démontre que les évêques considèrent l’assemblée conciliaire comme supérieure aux revendications particulières du siège romain.
La chute de l’Empire romain d’Occident en 476 transforme profondément la situation. Alors que les institutions impériales disparaissent, le pape devient peu à peu l’autorité la plus stable du monde latin. Les invasions barbares renforcent encore son prestige. Une évolution qui explique l’accroissement continu de l’influence romaine durant les siècles suivants.
Le témoignage de Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, occupe une place essentielle dans son argumentation. Lorsque le patriarche Jean le Jeûneur adopte le titre de « patriarche œcuménique », Grégoire réagit avec vigueur et affirme qu’aucun évêque ne peut prétendre être l’évêque universel de l’Église. Il qualifie même une telle prétention d’orgueilleuse et de contraire à l’esprit chrétien ! Ces textes sont redoutables pour la théorie pontificale moderne car Grégoire condamne précisément ce que les papes finiront par revendiquer.
Le troisième concile de Constantinople, réuni en 680-681 sous Constantin IV, fournit à l’auteur un autre argument majeur : le concile condamne le monothélisme et anathématise plusieurs responsables ecclésiastiques, parmi lesquels figure... le pape Honorius Ier ! Guettée souligne que l’Église universelle reconnaît alors qu’un pape a pu tomber dans l’erreur doctrinale. Cette condamnation sera confirmée par plusieurs papes postérieurs eux-mêmes.
Au VIIIe siècle, un changement décisif se produit : en 754, Pépin le Bref remet au pape plusieurs territoires italiens. Naissent ainsi les États pontificaux. Pour la première fois, l’évêque de Rome devient également un souverain temporel. Une situation nouvelle qui va modifier profondément son rôle dans la chrétienté.
Le pontificat d’Adrien Ier, de 772 à 795, marque le début véritable de la papauté médiévale. L’alliance entre le pape et les Carolingiens renforce considérablement l’autorité romaine. Le couronnement de Charlemagne comme empereur en l’an 800 contribue encore à cette évolution. Désormais, Rome ne se contente plus d’exercer une influence spirituelle ; elle devient l’un des centres du pouvoir politique européen.
Le IXe siècle est le véritable point de rupture. Sous Nicolas Ier, pape de 858 à 867, les revendications romaines prennent une ampleur nouvelle. Nicolas affirme que le siège romain possède une juridiction suprême sur l’ensemble de l’Église. C’est également l’époque où circulent les Fausses Décrétales, documents attribués frauduleusement aux premiers papes... afin de justifier ces prétentions. Leur influence révèle combien les fondements historiques de la monarchie pontificale demeurent fragiles.
Au même moment surgit la figure de Photius, patriarche de Constantinople. Entre 863 et 867 éclate la première crise photienne : l'Orient refuse les prétentions romaines et invoque la tradition des conciles œcuméniques. Un concile réuni à Constantinople en 879-880 rétablit temporairement la paix. Cette période marque déjà le véritable commencement du schisme : deux conceptions de l’Église s’affrontent désormais ouvertement.
L’année 1054 n’est aux yeux de Guettée qu’un symbole. Lorsque les légats du pape Léon IX déposent une bulle d’excommunication sur l’autel de Sainte-Sophie et que le patriarche Michel Cérulaire réplique par une condamnation, la rupture existe en réalité depuis longtemps dans les esprits.
Le drame atteint son sommet en 1204. Les croisés de la quatrième croisade s’emparent de Constantinople, pillent la capitale byzantine et instaurent un patriarcat latin. Cet événement est une catastrophe dont les conséquences seront irréversibles : le fossé entre Orient et Occident devient alors presque impossible à combler.
Les tentatives d’union ultérieures échouent toutes : le concile de Lyon en 1274 puis celui de Florence en 1439 cherchent à rétablir la communion, mais l’Orient refuse d’accepter la souveraineté pontificale comme condition de l’unité. Les accords conclus sous pression politique sont rejetés dès le retour des délégués dans leurs pays.
Au terme de cette immense fresque historique, Guettée a démontré que la question centrale n’est pas celle de l’honneur accordé à Rome : tous les chrétiens de l’Antiquité reconnaissaient son rang exceptionnel. Le véritable débat porte sur la transformation progressive de cette primauté en juridiction universelle. Il est incontestable que les huit premiers siècles témoignent constamment en faveur d’une Église gouvernée par les évêques réunis en concile. La papauté monarchique apparaît plus tard, dans un contexte politique et institutionnel profondément différent, en rupture avec la tradition de l'Église. C’est cette évolution qui explique la naissance du schisme et continue de séparer l’Orient orthodoxe de l’Occident romain.