Chers amis,
Les années ont une vertu que l’on découvre tardivement. Elles ne nous rendent pas nécessairement plus intelligents (ce serait beaucoup leur demander), mais elles finissent presque toujours par nous apprendre à remettre les choses dans leur ordre. Il y avait belle heurette que cette idée m’accompagnait sans parvenir à se formuler clairement. L'âge venant, elle s’est imposée avec cette douceur tranquille qui caractérise les évidences. Je ne ressens ni le besoin de changer de vie, ni celui de renier quoi que ce soit. Je n’éprouve aucune lassitude, encore moins quelque désillusion spectaculaire. C’est même tout le contraire. Je crois n’avoir jamais eu autant envie de lire, d’étudier, d’écrire, de voyager, de prendre la mer, de retrouver Venise, la Grèce ou la Corse, de passer une soirée avec des amis ou une matinée entière en compagnie de saint Maxime le Confesseur. En revanche, je suis devenu infiniment plus attentif à l’usage de mon temps. J’achète toujours des livres avec la certitude candide qu’il me sera accordé cent vingt ans pour les lire tous. Je soupçonne le Ciel de sourire devant cet optimisme, mais je persiste. Certaines illusions sont trop agréables pour qu’on s’en défasse.
Nous faisons route ensemble depuis longtemps. Certains d’entre vous me suivent depuis les premiers temps des réseaux sociaux, lorsqu’ils ressemblaient encore à une conversation. Depuis, ils se sont transformés en un lieu étrange où chacun possède une opinion sur tout, souvent avant même d’avoir rencontré les faits. C’est une époque fascinante. Nous savons presque instantanément ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais il nous arrive d’oublier ce qui se passe à l’intérieur de nous-mêmes. Nous avons traversé ensemble le combat contre la loi Gayssot, le Covid, les confinements, les atteintes aux libertés, les passions françaises, les évolutions politiques lamentables, les bouleversements internationaux. J’ai écrit des livres, participé à des débats, tenté, autant que possible, de préférer les sources aux commentaires et la vérité aux applaudissements. Je ne renie rien de ces combats. L’injustice me demeure aussi insupportable qu’à vingt ans. Je n’ai oncques éprouvé la moindre sympathie pour les mensonges officiels, pas davantage pour les mensonges de notre propre camp. La vérité n’a jamais appartenu à une étiquette, et c’est probablement ce qui la rend si difficile à fréquenter. Mais, au fil des années, je me suis aperçu que la politique, si importante soit-elle, répond mal à la question qui me préoccupe désormais le plus : qu’est-ce qui fait réellement grandir un homme ?
Je crois que nous avons accordé à la politique une place qu’elle n’aurait jamais dû occuper. Nous lui demandons de nous donner une identité, une espérance, parfois même une forme de salut. C’est une mission impossible. Une civilisation ne naît pas dans un hémicycle. Elle naît lorsqu’un père transmet quelque chose à son fils, lorsqu’un professeur fait aimer un grand livre, lorsqu’un artisan accomplit son ouvrage avec conscience, lorsqu’un musicien joue Bach comme si sa vie en dépendait, lorsqu’une mère apprend à son enfant à distinguer le beau du vulgaire, lorsqu’un prêtre célèbre la liturgie avec cette gravité joyeuse qui rappelle que le ciel est déjà présent au milieu de nous. Les lois viennent ensuite. Les élections aussi. Elles sont importantes, si l'on veut, mais elles ne sont jamais premières. À force de regarder les branches, nous avons oublié les racines. Mon désir est de revenir vers elles.
Ceux qui me connaissent un peu savent que cette évolution ne doit rien à une conversion de dernière minute. Après une longue nuit de la foi, la spiritualité est redevenue le cœur de ma vie il y a plus de quinze ans. L’orthodoxie est entrée dans mon existence il y a une décennie déjà, et elle n’a cessé depuis de l’éclairer. Je pourrais vous parler des Cappadociens, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Grégoire de Nysse, de saint Jean Chrysostome, de saint Maxime le Confesseur ou de saint Grégoire Palamas. Je pourrais vous parler de leur intelligence théologique, de leur profondeur, de leur extraordinaire liberté intérieure. Mais ce serait manquer l’essentiel. Ce que l’orthodoxie a changé en moi ne relève pas seulement de la théologie : elle a transformé mon regard, elle m’a appris que la beauté n’est pas un divertissement mais une voie vers la vérité, que la contemplation n’est pas une fuite mais une manière plus exigeante d’habiter le réel, que le silence n’est pas l’absence de parole mais la condition de toute parole juste. Et surtout qu’une vie ne s’accomplit pas dans l’accumulation des commentaires, mais dans la fidélité à quelques réalités essentielles. Plus je fréquente les Pères grecs, plus j’aime les hommes. Plus je prie, plus je goûte les Partitas de Bach interprétées par Glenn Gould, un concerto de Mozart (le 21 tout spécialement), une page de Vivaldi, la trompette de Miles Davis tendue entre la nuit et l'aube, les audaces de Thelonious Monk ou le souffle imperturbable de Sonny Rollins. Plus je découvre la liturgie, plus je suis sensible à la lumière qui tombe sur la mer un soir d’hiver. Je n’y vois aucune contradiction. Je n’en ai jamais vu. L’Incarnation nous dit que le spirituel n’abolit pas le monde : il le transfigure.
Je me demande parfois si une vie n’est pas faite de quelques lieux qui nous attendaient avant même que nous les découvrions. Pour moi, il y eut une petite plage de Crète, surmontée d'une tendre colline où était perchée une petite église blanche. Rien d’extraordinaire, en apparence : le vent, le sel, le soleil, une lumière presque irréelle. Une découverte bien modeste de l'orthodoxie. Puis il y eut Venise, et l’église Saint-Georges-des-Grecs. Je suis entré dans cette église, lors d'un baptême, sans imaginer qu’elle m’accompagnerait pendant des années. Je n’y ai pas vécu une révélation théâtrale. Dieu, me semble-t-il, préfère de loin les demi-teintes aux effets spéciaux. J’ai simplement éprouvé ce sentiment très rare d’arriver dans un lieu que je connaissais déjà sans y avoir jamais mis les pieds. Avec le recul, cela ne m’étonne plus. Mes origines italiennes m’ont sans doute préparé depuis longtemps à cette rencontre entre Rome et Byzance, entre l’Occident et l’Orient chrétien, entre la pierre des campaniles et la lumière des icônes. Je suis profondément méditerranéen. Je le suis par le cœur autant que par la géographie. La Méditerranée est ma véritable université. Elle m’a appris davantage sur la civilisation que bien des colloques. Lorsqu’on navigue entre Cannes et les îles de Lérins, lorsqu’on retrouve les Cyclades ou la lagune de Venise, on comprend intuitivement que les empires passent, que les modes se démodent avec une vitesse réjouissante, mais que certaines fidélités traversent les siècles avec une tranquille obstination. Homère continue de parler. Les Évangiles aussi. Les Pères grecs également. Ce sont de vieux compagnons qui n’ont pas pris une ride.
C’est dans cette direction que j’ai envie d’aller désormais. Non pas vers moins, mais vers davantage. Davantage de spiritualité, non point parce qu’elle nous détournerait du monde, mais parce qu’elle nous apprend à l’aimer sans devenir son prisonnier. Davantage de littérature, parce qu’un chapitre de Dostoïevski éclaire une époque mieux qu’une semaine entière de commentaires. Davantage de musique, parce que Bach remet l’âme d’accord avec elle-même et que le jazz nous rappelle qu’une improvisation réussie suppose une discipline préalable. Davantage de beauté, la Philocalie orthodoxe, parce qu’une civilisation qui cesse de produire du beau finit toujours par oublier le vrai. Davantage de temps aussi pour ceux que j’aime, pour la mer, pour les bateaux aux voiles tendues par les vents, pour ces conversations qui commencent avec Guitry, bifurquent vers Paul Morand, s’arrêtent un instant chez Céline pour admirer la langue et le prophète, puis reviennent, presque naturellement, à saint Maxime ou à une page de l’Évangile. Au fond, j’aimerais que cet espace ressemble moins à une salle de rédaction qu’à une maison ouverte, où les livres voisinent avec les cartes marines, où une icône n’étonne personne, où l’on peut parler de civilisation sans oublier que le premier chantier d’une civilisation est toujours l’âme humaine.
Je vous remercie d’avoir marché avec moi pendant toutes ces années. Vous m’avez beaucoup donné. Vous m’avez souvent obligé à mieux penser, parfois à corriger mes certitudes, toujours à travailler davantage. Je vous en suis profondément reconnaissant. Si je tourne aujourd’hui mon regard vers d’autres horizons, ce n’est ni par lassitude ni par désenchantement. C’est parce que je crois qu’il existe des trésors infiniment plus durables que l’écume de l’actualité. J’ai longtemps essayé de comprendre le monde ; j’ai désormais envie d’approfondir ce qui lui donne encore un sens. À bien y réfléchir, il n’y a là rien de très nouveau. Il y avait simplement bon temps que cette maison intérieure attendait que j’en ouvre enfin les volets. J’espère que la lumière qui y entre sera assez généreuse pour que nous ayons envie d’y demeurer ensemble.
Et maintenant il est temps pour moi de faire une petite halte.
Pendant ces prochains mois, je publierai peu, peut-être même pas du tout. J’ai envie de retrouver ce luxe devenu si rare : celui du silence, de l’étude, de la lecture, de la prière, de l’écriture lente. Les idées ont besoin de mûrir loin du vacarme, comme les grands vins vieillissent à l’abri de la lumière.
Je vais consacrer cet été à ma famille, à la Méditerranée que j’aime tant, aux livres qui m’attendent (depuis des siècles!) sur mes étagères, à Venise, à la Grèce, aux Pères grecs, à saint Maxime le Confesseur, à saint Grégoire Palamas, à tous ces compagnons de route qui nous apprennent qu’une vie se construit davantage dans la profondeur que dans la précipitation.
À la rentrée de septembre, je prendrai le temps de réfléchir à la suite. Peut-être cette page continuera-t-elle son chemin. Peut-être en ouvrirai-je une autre, davantage accordée à ce qui m’habite désormais : la spiritualité, l’orthodoxie, la civilisation, les livres, la beauté, la musique, les voyages, la Méditerranée, bref tout ce qui, à mes yeux, aide un homme à grandir plutôt qu’à simplement réagir.
Je n’y vois aucune rupture. Plutôt un retour à l’essentiel. Les années nous apprennent qu’il est parfois plus fécond de cultiver quelques racines que de courir après toutes les branches.
Je vous remercie, une fois encore, pour votre fidélité. Passez un bel été. Lisez de grands livres. Écoutez Bach, Mozart ou Miles Davis. Regardez la mer si vous en avez la chance. Prenez le temps de longues conversations. Et surtout, ne laissez personne vous voler votre vie intérieure : elle est le dernier territoire où nous demeurons véritablement libres. La vraie Sécession est là.
Nous nous retrouverons en septembre. D’ici là, que Dieu vous garde !