La plupart des études consacrées aux rapports entre le christianisme et la philosophie grecque posent la même question : les chrétiens ont-ils adopté les idées des philosophes païens ou les ont-ils rejetées ? Dans ce livre, Jaroslav Pelikan estime que cette manière de présenter le problème est trompeuse. Selon lui, les grands théologiens cappadociens du IVe siècle ont accompli quelque chose de beaucoup plus profond : ils ont transformé la fonction même de la philosophie. Ils n’ont pas simplement emprunté certaines idées grecques pour les intégrer à la théologie chrétienne : ils ont modifié le rôle intellectuel de ces idées. Une vérité que les philosophes considéraient comme le résultat d’une démonstration est devenue, chez eux, le point de départ d’une nouvelle démonstration.
Cette idée est le véritable moteur de l’ensemble de l’ouvrage. Pelikan distingue deux étapes. Dans un premier temps, les Cappadociens utilisent la raison pour montrer que certaines vérités sont accessibles à tous les hommes. Dans un second temps, ces mêmes vérités cessent d’être des objets de démonstration et deviennent les fondations d’une réflexion spécifiquement chrétienne. Le passage d’un usage apologétique à un usage présuppositionnel de la théologie naturelle constitue la grande métamorphose.
Pour comprendre l’importance de cette thèse, il faut revenir au contexte intellectuel du IVe siècle. Les philosophes grecs avaient déjà développé depuis des siècles une théologie naturelle élaborée : ils pensaient que l’observation du monde permettait d’établir l’existence d’un principe suprême. Le mouvement des astres, l’ordre du cosmos, la cohérence des lois naturelles et la présence de la raison dans l’esprit humain suggéraient l’existence d’une intelligence ordonnatrice. Les chrétiens acceptent largement ces raisonnements et considèrent eux aussi que le monde révèle son créateur. Ils admettent que l’intelligence humaine peut parvenir à certaines vérités concernant Dieu.
Mais cette acceptation n’est que la première étape. Les Cappadociens s’interrogent sur ce qu’il est possible de faire une fois ces conclusions admises. C’est ici que commence leur véritable innovation. Supposons que la raison ait démontré l’existence de Dieu. Que faire ensuite ? Pour un philosophe païen, la démonstration est souvent l’aboutissement du travail intellectuel. Pour Basile ou Grégoire de Nysse, elle n’est que le commencement : une fois admise l’existence de Dieu, la théologie peut s’appuyer sur cette vérité pour explorer des réalités que la raison n’aurait jamais découvertes seule.
Le meilleur exemple est celui de la perfection divine. Les philosophes grecs soutenaient qu’un être parfait ne peut être déficient ; cette idée appartient à la théologie naturelle. Les Cappadociens acceptent ce principe, mais ne s’arrêtent pas là et l’utilisent comme point de départ pour répondre à la controverse arienne. Les ariens affirmaient que le Fils avait été créé dans le temps. Grégoire de Nysse leur répond en partant d’un présupposé déjà établi : Dieu le Père est parfait. Si Dieu est parfait, alors sa paternité doit l’être également. Or une paternité parfaite ne peut commencer à exister à un moment donné. Si le Père n’avait pas toujours eu un Fils, il aurait connu un changement dans son être. La perfection divine serait compromise. Une conclusion philosophique est donc la première prémisse d’une démonstration théologique concernant la génération éternelle du Fils.
Le même mécanisme apparaît dans la doctrine de la création. Les philosophes pouvaient admettre l’existence d’un créateur ou d’un ordonnateur du cosmos. Les Cappadociens reprennent cette intuition, mais, une fois admise l’existence d’un créateur, ils s’en servent pour résoudre des problèmes qui ne relevaient pas de la philosophie grecque. Si Dieu est réellement créateur, alors tout dépend de lui. Or si tout dépend de lui, rien n’est éternel à côté de lui. Et si rien n’est éternel à côté de lui, la matière elle-même est créée. Cette conclusion conduit tout droit à la doctrine de la création ex nihilo. Une vérité philosophique devient le fondement d’une doctrine chrétienne dépassant largement les catégories grecques traditionnelles.
Le raisonnement se reproduit sans cesse dans l’œuvre des Cappadociens. Les philosophes démontrent que Dieu est intelligent ; les théologiens utilisent cette intelligence divine comme présupposé pour expliquer la providence. Les philosophes affirment que Dieu est bon ; les théologiens prennent cette bonté comme point de départ pour comprendre l’économie du salut. Les philosophes reconnaissent que Dieu est immuable; les théologiens utilisent cette immutabilité pour défendre l’éternité du Fils et du Saint-Esprit. Chaque fois, une conclusion de la raison devient une prémisse de la révélation.
Cette transformation modifie le statut de la philosophie. Dans l’Antiquité classique, la philosophie cherchait avant tout à parvenir à la vérité, tandis que chez les Cappadociens, elle reçoit une tâche nouvelle, celle de préparer le terrain, d'établir les fondations, de construire les premiers niveaux de l’édifice intellectuel. Une fois ce travail accompli, la théologie révélée prend le relais. Les vérités philosophiques demeurent indispensables mais cessent d’occuper le sommet de la réflexion. Elles deviennent les pierres de base sur lesquelles s’élèvent les doctrines chrétiennes.
C’est pour cette raison que Pelikan refuse l’idée selon laquelle les Cappadociens auraient simplement hellénisé le christianisme. Une hellénisation supposerait que les concepts grecs demeurent inchangés lorsqu’ils entrent dans la théologie chrétienne. Or l’analyse de Pelikan montre le contraire : les concepts sont conservés mais leur fonction est transformée. Ils servent désormais à éclairer une révélation reçue de l’Écriture et de la tradition ecclésiale.
Cette mutation est visible dans leur théologie négative. Les philosophes avaient compris que le principe suprême dépassait les catégories ordinaires du langage ; les Cappadociens reprennent cette intuition, mais l’utilisent pour expliquer pourquoi les mystères chrétiens excèdent la compréhension humaine. L’incompréhensibilité de Dieu est pour eux le présupposé permettant de comprendre pourquoi la Trinité, l’incarnation ou la déification dépassent les capacités naturelles de la raison.
Cette logique atteint son sommet dans la doctrine de la théosis. Les philosophes grecs avaient enseigné que l’homme pouvait progresser vers la vertu et la contemplation. Les Cappadociens acceptent cette aspiration tout en la transformant : la capacité humaine à s’élever vers le bien devient le présupposé d’une vocation infiniment plus élevée, la participation à la vie divine. Ce que la philosophie entrevoyait comme perfection morale est, dans la théologie chrétienne, participation à la gloire même de Dieu.
L’une des idées les plus originales de Pelikan est que les Cappadociens refusent d'accorder à la théologie naturelle le dernier mot. Ils reconnaissent la validité de nombreuses conclusions philosophiques et les utilisent même constamment, à ceci près qu'ils changent leur place dans l’ordre du savoir. Ce qui était auparavant une destination devient un point de départ ; ce qui était autrefois le sommet de la connaissance est maintenant le fondement d’une connaissance supérieure.
La métamorphose décrite par Pelikan a consisté à modifier la fonction même de la raison. La philosophie cesse d’être une fin en soi : la voici préparation rationnelle à une intelligence plus profonde de la révélation. Les vérités découvertes par l’esprit humain sont converties, entrent dans une nouvelle économie intellectuelle où elles servent désormais de présupposés à l’élaboration de la théologie chrétienne. C’est cette conversion des conclusions philosophiques en fondements théologiques qui constitue, selon Pelikan, la contribution la plus originale et la plus durable des Pères cappadociens.